‹ Souvenirs du capitaine DesboeufsChapitre 57 sur 121 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

d'habillement, approchait de cinquante kilos. Dès les premiers pas, je sentis que le fardeau m'accablait. J'allais jeter mon pain afin de me soulager, lorsque je fis réflexion que le panier d'Esope était devenu plus léger à chaque repas. En conséquence, je résolus de faire les plus grands efforts pour conserver des vivres dont pouvait dépendre mon existence. Le premier jour je crus que je succomberais à la fatigue ; la sueur qui ruisselait de ma tête et se réunissait sous le menton, formait un filet d'eau continuel. Arrivé à Knin, je me laissai aller à terre sans avoir la force de me décharger. Vers minuit, les Croates nous donnèrent une alerte ; ils enlevèrent un troupeau de bœufs qui suivait l'armée et firent prisonniers les musiciens du régiment.

Le lendemain n mai *, nous nous présentâmes pour la seconde fois au pied des montagnes, où l'ennemi était posté. Le général dirigea les pièces et une partie des troupes contre les batteries, afin que les Autrichiens, qui ne croyaient pas qu'il fût possible de passer ailleurs que sur la route, y portassent leurs principales forces. Ce stratagème ayant réussi, le 23e régiment, qui formait la tête de colonne à droite, s'élança tout à coup sur le mont Kita avec une audace et une rapidité sans égales ; le manque de sentiers et le feu roulant des grenadiers hongrois ne purent l'arrêter et ces braves soldats, chargés d'un poids énorme que la gloire leur rendait plus léger, couronnèrent en moins d'une heure la cime du mont. Chacun de nous sembla avoir emprunté des ailes pour les suivre. Vainqueurs des lieux et du fardeau, nous le fûmes bientôt de l'ennemi. Le général Stoïcevitch, qui était accouru sur ce

i. L'auteur commet ici une erreur ; le combat du mont Kita est du 16 mai ; dès le ii la marche en avant avait commencé. (Note de Véditeur.)

IOO SOUVENIRS DU CAPITAINE DESBŒUFS.

point, fut pris avec six cents hommes. Les Autrichiens, privés de leur chef et tournés par leur gauche, se retirèrent en toute hâte ; la nuit favorisa leur fuite. Je vis le général Stoïcevitch; c'était un vieillard vêtu simplement et qui paraissait consterné.

Au point du jour, le détachement du 60e régiment retourna à Zara avec les prisonniers et la grosse artillerie, et nous continuâmes notre route, amenant avec nous quelques petites pièces de montagne qu'on plaçait sur des fourches et dont on ne fit guère usage. L'armée ennemie s'arrêta devant Gratchatch, afin d'empêcher notre tête de colonne de déboucher dans la plaine *. Le valeureux 23e surmonta encore cet obstacle. Le colonel Minai, qui descendit en courant le sentier à la tête de sa compagnie de grenadiers et chargea l'ennemi, fut pris et repris plusieurs fois et reçut sept blessures. Pendant ce combat, les paysans du Zrmanja et des environs 2, sortant à l'improviste d'un bois qui bordait le chemin, enveloppèrent quelques soldats restés en arrière. Ma compagnie, placée en arrière-garde, fit feu et courut sur les paysans à la baïonnette, huit ou dix d'entre eux tombèrent morts, les autres prirent la fuite. Je crus reconnaître, parmi les morts, l'un des brigands qui m'avaient arrêté lorsque nous allions en Dalmatie, et je m'aperçus que nous étions dans le même lieu 3. De là jusqu'à Gospitch, nous marchâmes lentement quinze à seize heures par jour, harcelés sans cesse par les paysans, dont le nombre grossissait à mesure que nous avancions.

Le 21 mai, jour de la Pentecôte, nous débouchâmes dans la plaine de Gospitch, où l'ennemi nous attendait,

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