Souvenirs du Chanoine Schmid
Dans l'après-dîner du lundi, je me mis en route pour Nassenbeuern. Un habitant de Pfaffenhausen y transporta mes bardes. J'avais laissé ma malle à la maison, en attendant que j'eusse une place de vicaire. Chemin faisant, je ne cessai de remercier Dieu de m'avoir dirigé avec tant de bonté jusqu'à ce jour, et je le priai de vouloir bien continuer d'être avec moi.
La réception qu'on me fit, quand j'entrai dans ce presbytère vieux et quelque peu délabré, ne fut pas aussi gracieuse que je m'y attendais : M. le curé n'était pas à la maison. Sa vieille mère, qui dirigeait le ménage, étant venue m'ouvrir : «Je vous apporte un nouveau vicaire, s'écria mon compagnon, un n. i
bien brave monsieur. — Quelle petite figure de vicaire, s'écria la mère de M. le curé, après m'avoir examiné! Mais il n'y a pas de mal à cela, ce sera pour la maison un fardeau moins grand. »
Quand M. le curé revint, il me reçut avec toute l'affection d'un père pour son fils, et me conduisit dans ma petite chambre de vicaire, située un peu à l'écart. Elle était pourvue de trois fenêtres, dont deux regardaient vers l'orient et avaient vue sur une lointaine forêt de sapins, et la troisième sur le cimetière et sur l'église. Outre les meubles nécessaires, une table, un pupitre, deux chaises, une armoire pour les habits et un lit, cette chambre ne contenait absolument rien. Les murs étaient nus, excepté qu'un crucifix était suspendu entre les deux fenêtres.
Le curé s'assit à côté de moi, m'expliqua comment nous voulions nous partager les travaux du ministère, et me fit part de ses intentions. Le lendemain matin, avant l'office, il me conduisit à l'église pour me la faire voir. Les moissons ayant toujours bien réussi pendant l'administration de ses prédécesseurs, et le blé ayant été à un prix élevé, les habitants avaient beaucoup contribué à l'embellissement de l'église, car elle était surchargée d'ornements. Je remarquai aussi que les ouvrages en sculpture étaient moins bien exécutés que les tableaux.
Quant à la sonnerie, elle était aussi grandiose et
aussi majestueuse que celle d'une cathédrale. L'électeur Maximilien- Joseph , qui venait tous les ans chasser à Mindelsheim, s'arrêtait avec plaisir chaque fois que, passant à Nassenbeuern, il entendait sonner les cloches (1). Cette sonnerie avait été faite aux frais d'un des précédents curés, dont les revenus étaient si considérables, qu'ayant un jour laissé près de la fenêtre plusieurs petites corbeilles pleines de gros thalers, des voleurs entrèrent chez lui à la faveur de la nuit, lui lièrent les mains pendant qu'il était au lit, et, tandis qu'ils empochaient l'argent, l'un d'eux se tenait près de lui, le menaçant de le tuer s'il élevait la voix. Dans la suite, le curé fît mettre à la grande cloche un marteau pourvu d'un fil de fer qui descendait jusqu'à son lit, afin que si pareil cas se représentait il put sonner l'alarme. Or, il arriva que le tonnerre tomba dans la tour et courut le long du fil jusqu'au lit du curé. Heureusement il faisait déjà jour et l'éclair ne s'alluma pas.
(1) Un jour que l'électeur devait se rendre à Mindelsheim, les conseillers furent fort embarrassés de savoir qui choisir pour lui adresser la parole; le respect que leur inspirait un si grand prince explique facilement cette espèce de gène chez de simples bourgeois. Gomme il y avait dans la ville un boucher remarquable par son éloquence et la finesse de son esprit, ils l'invitèrent à faire l'allocution. Ils apparurent en manteaux noirs, et lui avec son costume de boucher. Le prince complimenta ce dernier sur son beau discours et lui demanda qui il était : « Je suis un boucher, répondit-il.—- Et ceux-là, demanda de nouveau l'électeur? — Ceux-là, ce sont mes bœufs. »
Si, à cette époque, un homme de science avait mis à profit cette expérience, il eût peut-être précédé Franklin dans l'invention du paratonnerre. Souvent les grandes découvertes ne sont dues qu'à l'expérience, et la plupart du temps elles tournent à la gloire des hommes de réflexion.
Le curé Keller était un cœur noble et sincère, plein de charité envers ses semblables, et un excellent pasteur. D'ailleurs, il suffit de dire que lui et Sailer étaient amis. Ses sermons avaient quelque chose de patriarcal; je les entendais avec plaisir et profit. Le matin, immédiatement après la messe, il visitait les malades, et revoyait plusieurs fois dans la journée ceux qui l'étaient dangereusement. Il faisait venir le médecin pour ceux qui étaient pauvres, et payait les remèdes. Nous prêchions à tour de rôle; il faisait le grand catéchisme, et moi le petit. Nous visitions l'école chacun à notre tour et fort souvent; mais au lieu de faire classe moi-même, je m'en tenais simplement à l'enseignement de la religion et à ce qui pouvait contribuer à former l'intelligence et le cœur : la lecture, l'écriture et le calcul, je les abandonnais au régent, lui indiquant la manière de se servir des meilleures méthodes. Chaque fois que j'arrivais à l'école, les enfants me saluaient par des marques ostensibles de joie. Le curé avait toute la confiance de sa paroisse, et celle-ci se réjouissait de voir la paix et l'union qui régnaient entre nous, et comment
nous savions nous amuser. Quand les gens nous voyaient nous promener ensemble, conversant agréablement Fun avec l'autre, ils avaient coutume de dire, en faisant allusion à la différence de notre taille : ce Voici venir Abraham et Isaac. »
Sa bibliothèque était aussi la mienne. Il avait peu d'ouvrages théologiques, mais ils étaient bien choisis; il y en avait en allemand, en latin et en français. Je lisais surtout avec infiniment de plaisir l'Histoire du peuple de Dieu, par Berruyer . Je trouvai aussi au presbytère plusieurs in-folio, le testament d'un ancien curé, des ouvrages sur la vieille langue allemande, et une foule d'autres choses excellentes. Partout je rencontrai l'Eglise catholique toujours semblable à elle-même. Parmi les in-folio, ce furent les plans de sermons en langue latine, de Faber, qui m'intéressèrent le plus. Je fus surpris d'y découvrir des pensées que j'avais cru appartenir à Bacon, bien qu'il soit probable que Faber ne le connaissait point. Je trouvai aussi de très-bonnes choses dans les sermons de Hunolt. Il serait fort à désirer que de tels ouvrages, presque oubliés, fussent appréciés dans une notice détaillée.
Je me fis un ordre journalier, selon le conseil que m'avait donné Sailer. La musique des campagnes, je veux dire le bruit des fléaux, me réveillait dès quatre heures du matin, et je suivais alors le conseil qu'Horace donne au jeune Lollius, dans un
spirituelle épître que j'avais lue souvent et apprise par cœur (1). Je faisais de la lumière, je prenais un livre et lisais au lit jusqu'à ce qu'il fût jour. Pendant les heures qui me restaient, j'étudiais, je priais, j'écrivais mes sermons et mes plans de catéchismes pour le dimanche suivant. L'après-dîner était consacrée aux langues. Je lisais les psaumes en langue hébraïque; j'en choisissais les passages les plus sublimes et les plus touchants, que je recueillais dans un petit livre, auquel j'ajoutai un catalogue des mots qui s'y trouvaient, ainsi qu'un abrégé de grammaire. Un petit ouvrage de Weitenauer, ne contenant que trois feuilles, Trifolium hebraicum, me rendit de bons services. Comme je comprenais parfaitement le Nouveau-Testament grec, je lisais assidûment Homère, afin de me perfectionner dans cette langue , qui était alors peu cultivée dans les basses classes.
Je jouais aussi du clavecin, mais simplement par récréation. C'est là que je pouvais le mieux donner un libre cours à mes pensées. Quant au service immense que ce petit talent devait un jour me rendre, je n'y songeais guère alors.
Un rouge-gorge était le seul être vivant qui fût ma propriété. Je le laissais voltiger librement dans ma chambre, et je lui dressai dans un coin un petit
(1) Lib. i, Epist. il.
sapin où il séjournait de préférence, et où son bec rouge se comportait admirablement. Ce petit oiseau s'apprivoisa tout-à-fait, et venait becqueter les miettes de la table. Mais comme il était nécessaire d'ouvrir de temps en temps les fenêtres de ma petite chambre, qui était à la fois mon cabinet d'étude et ma chambre à coucher, je fis faire à un des rayons encore vide de ma bibliothèque un petit grillage et une porte, et j'y plaçai de la nourriture et de l'eau. Dès que l'oiseau y fut entré, je me levai et fermai la porte. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'aussitôt que je faisais un mouvement pour me lever, ce petit animal s'envolait de sa cage. J'avais attaché à la porte de sa prison un fil qui aboutissait jusqu'à mon% pupitre. Dès que je remuais la main pour saisir le fil, cette petite et rusée créature était déjà dehors.
Qui ne voit là une sorte de réflexion, qui conclut de la cause à l'effet? Nous pourrions faire sur les animaux une foule d'autres observations intéressantes, si nous voulions les étudier avec quelque attention. Le Créateur a donné à chacune de ses œuvres autant d'intelligence qu'elle en a besoin pour l'humble sphère où elle passe son existence.
Le père de M. le curé avait été autrefois instituteur de l'endroit. C'était un excellent homme. Il était chargé de la haute gestion des travaux de la campagne, qui étaient considérables, et cultivait le jardin avec un ouvrier. La mère soignait l'intérieur
du presbytère. Comme tous deux étaient déjà âgés, il se commettait dans l'économie de la maison une foule de bévues, qui le plus souvent nous égayaient fort.
Un soir, M. le curé revint tard à la maison. Pour plus de sûreté, il avait emmené avec lui son gros chien, et pris son manteau pour se garantir de la pluie. « Sultel est-il rentré, demanda-t-il au père?» — Oh! oui, répondit ce dernier; je l'ai suspendu de suite aux perches du fourneau. » Il n'avait pas bien entendu et croyait qu'il s'agissait du manteau.
Le samedi soir, on avait coutume de donner aux batteurs de granges de petits gâteaux cuits avec du saindoux, qu'ils emportaient à la maison. La vieille mère les déposait sur un long banc dans la chambre des ouvriers, par piles de cinq gâteaux. Lorsqu'elle fut arrivée à l'autre bout du banc, le chien se glissa dans la chambre et vola un de ces gâteaux. La mère compta encore une fois pour s'assurer s'il y en avait cinq partout, et lorsqu'elle eut fini, le chien en enleva un second. Elle compta de nouveau, et cette fois encore il ne s'en trouva que quatre. Comme je venais d'arriver : « Monsieur, s'écria-t-elle, dites-moi donc ce que c'est; je ne sais plus compter cinq? » Je lui expliquai l'énigme et chassai le chien delà chambre. Quelque temps après, la mère entrant dans mon cabinet, m'apporta, pour me témoigner sa reconnaissance, une assiette pleine de petits gâteaux; elle
tenait en même temps sous son bras un tire-botte, avec lequel elle me pria de battre le chien. Je lui répondis qu'elle pouvait le faire elle-même, ce Eh! je n'oserais, s'écria-t-elle, Sultel me mordrait. »
Un soir, c'était un vendredi, M. le curé, un franciscain qui recueillait des aumônes dans les environs, quelques autres personnes, le vieux père et moi étions assis à table. Après la soupe, le père, qui faisait le service de la table, apporta un plat qui nous étonna tous au plus haut degré. C'était de l'eau claire, sur laquelle voltigeaient de petits nuages de bouillon brun. On apercevait au fond des arêtes de poissons, des pattes de grenouilles et des écailles d'écrevisses.
A cette vue, tous les commensaux prirent une figure pensive, secouèrent la tête et regardèrent en silence dans le plat. Il me semble voir encore le franciscain tendre le cou hors de sa soutane afin de mieux s'assurer de ce que c'était. « Qu'est-ce donc que cela, demanda M. le curé; il nous est impossible de le manger? » Le père rentra à la cuisine et raconta le mécontentement des convives. La mère, les deux, bras accoudés sur les hanches, entra dans la salle et s'écria d'un ton d'impatience : « Si cette nourriture ne vous convient pas, il vous faut... » et elle se servit d'une expression inconvenante, ce Mais, pour Dieu, chère mère, répondit M. le curé, voyez donc vous-même ; ce n'est pas là une nourriii. 1*
ture d'êtres raisonnables; » la mère examina de plus près et s'écria toute scandalisée : « Ce vieil homme finira encore par devenir aveugle! C'est pour les chats que j'avais préparé cette écuelle. » Elle apporta ensuite un autre plat, que tous les convives trouvèrent délicieux.
Ce petit trait prouve qu'il n'y avait sorte de méprise qui ne se présentât dans l'administration de la maison; mais la bonté et la condescendance de M. le curé, qui savait s'y prêter, réparait tout. Quand un mets subissait quelque malheur à la cuisine, et qu'il n'était plus mangeable, il avait coutume de dire en souriant : « Puisque la nourriture est si mauvaise, nous voulons boire un bon verre de vin, » et il faisait apporter une bouteille.
M. le curé aurait pu, s'il Feût voulu, se procurer un service plus convenable et une meilleure organisation domestique; mais il préférait par amour filial confier la direction de son ménage à sa mère, qui, ayant été autrefois institutrice et faisant les choses à sa manière, n'aurait pu supporter une femme de ménage qui aurait introduit un ordre nouveau.
Comme le presbytère possédait des biens-fonds considérables, il était nécessaire d'avoir deux domestiques, trois servantes et plusieurs journaliers. Ces fonctions étaient recherchées avec avidité ; car M. le curé payait bien ses gens et les entretenait parfaite-
ment. Mais, en revanche, il voulait qu'à l'amour du travail on joignît une vie irréprochable; aussi les domestiques du presbytère donnaient-ils le bon exemple à tous ceux de l'endroit. Il veillait également à ce qu'ils fissent des épargnes sur leurs salaires.
Quant à l'ensemble de la paroisse, je dois dire qu'elle était exemplaire et digne d'éloges. Les fidèles assistaient assidûment à l'office, écoutaient la parole de Dieu avec attention, et se montraient pleins de dévotion pendant la sainte messe. Ils travaillaient infatigablement pendant le reste de la semaine. Leur vie tout entière était remplie par la prière et le travail; aussi vivaient-ils heureux et contents. Le bien-être était général; s'il y avait des pauvres, non-seulement les riches les entretenaient, ils les aidaient encore dans leurs travaux. Quant à des mendiants de profession, je n'en connaissais aucun. Pendant tout le temps que j'ai passé dans cette paroisse, il ne s'y est commis aucun de ces crimes qui sont du ressort de la justice humaine, tandis que maintenant c'est chose tout ordinaire. Comme je n'avais point eu jusqu'alors de rapport avec le peuple, quand je le vis de près, je lui trouvai une foule d'excellentes qualités.
La manière dont il s'exprimait avait déjà quelque chose d'original, de spirituel et de pittoresque.
La vieille mère ayant perdu l'ouïe : « Maintenant,
dit la servante, ses oreilles ne sont plus pour elle qu'un objet de luxe. »
Un domestique pria M. le curé de lui donner un peu d'argent pour acheter un paquet de tabac du Maroc, c< Comment, du tabac aussi cher que cela, s'écria M. le curé! » Le domestique ayant répondu qu'il en achèterait à un prix inférieur, M. le curé lui dit d'un ton sérieux qu'il devait s'abstenir de priser; que c'était là une dépense inutile, « Eh! s'exclama le domestique, on ne saurait pourtant laisser crever son nez. » Il se figurait que le tabac était aussi nécessaire au nez que le foin et l'avoine le sont aux chevaux.
Une tempête, mêlée de grêle, ayant éclaté sur le village, on envoya les domestiques examiner si elle avait causé quelque dommage dans les champs. Une servante revint toute joyeuse et s'écria : « Dieu merci! tout est en bon état; les tiges de blé ne font point de coudes. »
Un père de famille, laborieux, économe et toujours gai, avait fait des dettes en achetant sa maison; mais elles se réduisaient à fort peu de chose. Comme je passais un jour dans la rue, je le vis se promener sous le toit passablement large de sa maison. Je lui demandai ce qu'il faisait, ce Les gens disent qu'il reste encore deux cents guldens sur ma maison, répondit-il, je les cherche. » Il en examinait le toit afin de s'assurer s'il n'y manquait rien.
Les domestiques étaient un jour assis près de la porte du presbytère, mangeant leur pain et conversant joyeusement l'un avec l'autre. Je les écoutai pendant quelques instants. Ils parlaient d'une jeune paysanne d'un village voisin, très-vertueuse et trèsriche. « Je voudrais bien la connaître, dit le chef des domestiques. — C'est facile, répondit une servante ; elle a un visage blanc comme neige, et des cheveux rouges comme du feu. » Quelle justesse et quelle poésie !
Une servante de la cuisine s'étonnait que dans la création du monde Dieu eût songé à tout, jusqu'au sel nécessaire pour la cuisine. Cette réflexion, si simple qu'elle soit, n'en a pas moins l'avantage d'appeler notre attention sur la belle ordonnance de l'univers, où tout ce qui est nécessaire à l'homme a été prévu.
Comme je donnais des leçons de langue latine à un jeune garçon, je l'entendis un jour du haut de ma fenêtre s'entretenir avec un camarade, « Quel métier veux-tu apprendre, demanda-t-il à celui-ci? — Je veux devenir charron. Et toi? — Moi, je veux apprendre à étudier. » Réponse beaucoup plus significative que ne le pensait cet enfant. Celui qui a reçu à l'Université une teinture de toutes choses, qui a appris les premiers principes, les meilleures méthodes, qui s'est familiarisé avec les meilleurs ouvrages, celui-là a beaucoup appris. Il n'a pas
terminé ses études, comme on dit communément, mais il a acquis les moyens de les bien commencer. A une demi-lieue du village se trouvait une métairie qui appartenait au presbytère; une petite et magnifique chapelle s'élevait à côté. Le fermier me priait d'aller de temps en temps y dire la messe, demande que je lui accordais volontiers. Un jour qu'il avait fait construire une grange, il vint me prier, la veille du jour où l'on devait dresser la charpente, d'y aller dire la messe à cinq heures, et il ajouta que tous les ouvriers y assisteraient afin de prier Dieu qu'il éloignât tout accident. Il désira en outre que j'y restasse toute la journée, afin que si un malheur arrivait on pût aussitôt disposer d'un prêtre. A midi, les ouvriers, le père, la mère, les enfants mangèrent ensemble à une longue table qu'on avait improvisée au jardin au moyen de quelques planches. La paysanne voulut mettre pour moi un couvert à part; mais je témoignai le désir de manger en commun, ce qui fit plaisir à tout le monde. Tous les convives se montrèrent joyeux et se comportèrent avec beaucoup de bienséance. Le soir, la charpente était debout. Un ouvrier plaça au sommet un jeune sapin vert couronné de rubans, et, selon la coutume, fit une petite allocution. Il commença par remercier Dieu de les avoir préservés de tout malheur, et le pria de remplir tous les ans cette grange des fruits de sa bénédiction. Il but à la
MON VICARIAT £E NASSENBEUERN. 15
santé de l'autorité civile et religieuse , des maîtres de la maison et des ouvriers. On songea aussi à moi, car l'ouvrier s'écria : « Vive monsieur le vicaire de la ferme ! » Ce nouveau titre qu'il me donnait, plut à tous les assistants, qui répétèrent en chœur son joyeux vivat. — ■ Les hommes, à cette époque, étaient bien plus gais que de nos jours. J'allai, une autre fois me promener à travers les champs de blé ; tout était beau, riche et magnifique. Je remarquai sur un sentier étroit un paysan qui, bien qu'il fît une chaleur excessive, tenait son chapeau à sa main. Quand je fus arrivé près de lui , il me dit que « quand on passait à travers ces champs bénis, il ne fallait point, par reconnaissance pour le Seigneur, conserver son chapeau sur sa tête. »
Passant un jour à côté d'un champ de blé, je vis une femme qui égrenait quelques épis d'orge, qu'elle considérait attentivement. Après m'avoir salué : a Comme je passais ici il y a quelques jours, me dit-elle, tous les épis étaient encore vides, impossible d'y trouver un seul grain ; et aujourd'hui il y en a tant que les tiges plient sous leur fardeau. Comme Dieu est pourtant admirable ! »
Une pieuse personne ayant communié pendant la semaine, fut invitée à prendre le café sous le berceau du jardin du presbytère; mais elle pria qu'on voulût bien se contenter de lui servir deux œufs. Elle en prit un, dont elle apprécia la belle
couleur blanche et la forme oblongue. En ce moment, le coq de la maison étant venu se percher sur la haie du jardin, et ayant fait entendre son chant : « Qui croirait, dit-elle, qu'un oiseau si magnifique puisse sortir d'un œuf pareil? Qui n'admirerait ici la toute-puissance de Dieu? » Je fus heureux de voir que les gens de la campagne, quand ils sont pieux, savent reconnaître, louer et admirer Dieu dans ses œuvres.
Quand un malheur menaçait ou avait déjà frappé un père et une mère de famille, ils disaient communément : « Eh bien ! que la volonté de Dieu soit faite ! » Cette parole, prononcée avec foi, renferme un sens profond. Remettant toutes leurs affaires entre les mains de Dieu, ils restaient heureux et satisfaits, fermement convaincus que Dieu dirigerait toutes choses pour leur plus grand bien.
Malgré le bonheur que j'éprouvais de voir réalisé le désir que j'avais eu de vivre à la campagne, je ne tardai pas à me convaincre qu'il n'y a point ici-bas de joie sans mélange. Il y avait encore çà et là, il est vrai, quelques belles journées d'automne ; et si les feuilles des arbres, les unes rouges, les autres jaunes, étaient en partie tombées, le soleil était encore plein d'éclat et de vigueur. Mais bientôt d'épais nuages m'empêchèrent de voir la forêt de sapins, ou bien il ne cessa plus de pleuvoir pendant toute la journée, et il fut impossible de sortir.
Je me souviens encore avec délices des premiers jours du printemps ; quel magnifique spectacle , quand le ciel versait ses flots d'or et de pourpre sur cette noire forêt de sapins! Quand le soleil, de ses rayons de feu, dessinait sur la muraille les petits carreaux ronds de mes fenêtres , mon petit cabinet me semblait plus beau que la chambre la mieux tapissée que j'eusse jamais vue. J'allais à mon travail avec un nouveau plaisir. Je vis alors de plus près la belle vallée de Mindelthal , j'examinai les magnifiques champs de blé verts, les prairies en fleurs, et je prêtai l'oreille au chant des oiseaux de la forêt.
Un jour il m 'arriva un petit accident. Marchant à travers la forêt sans suivre aucun chemin, je tombai dans une touffe de jeunes sapins. Comme je voulais sortir, une branche d'arbre vint me frapper dans l'œil, et aussitôt toutes les fleurs jaunes qui émaillaient les prairies me parurent transformées en autant d'anneaux d'or ; j'ouvris le livre que j'avais avec moi, et au lieu de lettres je ne vis que des cercles noirs. Une peur terrible s'empara de moi; je craignis d'être désormais incapable de lire. Je priai Dieu du fond de mon cœur qu'il eût pitié de moi, et au bout d'une demi-heure, je vis de nouveau aussi parfaitement qu'auparavant.
Une allée ombragée de tilleuls conduisait depuis le village jusqu'à une forêt voisine, où s'élevait une
vieille chapelle très-proprement entretenue. Il y avait aussi un ermitage qui n'était plus habité. Le dernier ermite ayant donné asile aux braconniers, ou fait lui-même ce métier, il fut renvoyé et l'ermitage fermé pour toujours. Quant à la chapelle, on s'en servait encore. En printemps et en été, les jeunes gens et les vieillards s'y rendaient processionnellement à six heures du soir, le dimanche, et récitaient le rosaire en s'en retournant. Cet antique usage a certainement bien des côtés avantageux, et est un puissant obstacle au mal.
Je dois mentionner en passant une vieille peinture qu'on voyait près de la fenêtre de la tribune. Elle représentait l'empereur orné du sceptre et de la couronne, et portait cette inscription : « Je vous gouverne tous. » On y voyait aussi le Pape, tenant dans sa main élevée ces mots : « Je vous instruis tous. » Puis venait un guerrier qui brandissait son glaive, avec ces paroles : « Je vous protège tous ! » Ensuite un paysan avec sa charrue, au bas duquel on lisait : a Je vous nourris tous. » Ensuite un tailleur armé de ses ciseaux, avec ces mots : ce Je vous habille tous, etc. » Enfin, on voyait le diable avec une brouette, et on lisait au bas : « Je vous emmène tous, si vous ne faites ce que vous devez. » Je ne saurais dire si cette peinture existe encore.
Cette allée de tilleuls, avec ses ombrages et son pavé couvert de sable, était ma promenade favorite
quand je voulais faire quelque lecture et jouir en même temps du spectacle de la nature.
Après avoir fait connaissance avec la paroisse et les personnes au milieu desquelles je vivais, je m'adressai aux localités voisines. Sans l'avoir cherché, je trouvai entrée dans la première famille de la ville voisine, où je reçus le plus aimable accueil. Le baron de Hsertling était gouverneur de la ville et premier fonctionnaire de tout le comté. Il se distinguait par ses habitudes de la vie sociale, par son intelligence, par l'étendue de son savoir et la noblesse de son cœur. Il entra inopinément, et avant que j'eusse pu lui faire une visite, dans ma petite chambre de vicaire. Comme il avait une grande estime pour M. le curé de Nassenbeuern, et qu'il vivait dans sa familiarité, il était venu lui rendre visite; ne l'ayant pas trouvé à la maison, il était entré dans ma chambre. Ayant déjà entendu parler de moi, il me salua fort gracieusement, examina ma petite bibliothèque, puis nous allâmes nous promener au jardin. Il s'entretint avec moi de littéra-
ture allemande, m'invita à lui faire de fréquentes visites, et mit toute sa bibliothèque à ma disposition. Sa femme, la comtesse Minuzzi-Seefeld, était une personne sans prétention, d'une bonté rare, affable, et d'une politesse exquise. Leur fils, le baron Clément, jeune enfant de sept ans, et fils unique, était un garçon plein d'avenir et d'un caractère aimable.
Son précepteur, Louis Mayer, était un homme de talent et de beaucoup de savoir. Sailer avait prêché à sa première messe et lui avait procuré cette place. Quand j'arrivai à Dillingen, il n'y passa plus qu'une année, ce qui ne nous empêcha pas de faire connaissance et de devenir amis intimes. Nous fûmes heureux de nous revoir après quelques années de séparation, et d'être si rapprochés l'un de l'autre. Quand le temps était favorable, le baron et son épouse venaient une ou deux fois par semaine à Nassenbeuern , où ils prenaient le café ; et chaque fois il fallait que je fusse de la partie. En printemps et en été, après l'office divin, le baron Clément venait nous trouver le soir avec son précepteur. Comme j'ai toujours affectionné les enfants, ces petites et innocentes créatures, et que depuis mes premières années d'études, j'aimais à me trouver au milieu d'eux, ce jeune garçon conçut pour moi un attache ment tout particulier.
Je m'efforçai de lui procurer tous les agréments
qu'on peut goûter à la campagne. Lui ayant montré au jardin un nid de linottes, il eut beaucoup de plaisir à voir comment ces petits oiseaux étaient nourris par leurs père et mère. J'avais élevé un jeune chevreuil qui me courait après comme un petit chien; il lui plut et je lui en fis cadeau. Déjà précédemment, M. le curé lui avait donné une cigogne. On prenait plaisir à voir cet oiseau, à l'attitude grave, au bec long et aux jambes élevées comme des échasses, se promener dans le jardin du comte. Une seule chose déplaisait en lui : il prenait les poissons qui nageaient dans le bassin du jet d'eau.
Le jeune baron, avide de science, aimait surtout à m'entendre raconter. A l'époque où j'étais précepteur à Dillingen, je m'étais déjà fait une provision d'histoires à la fois agréables et instructives. L'enfant retenait parfaitement ce qu'elles présentaient de plus intéressant et de plus spirituel, et le répétait à la maison, à la grande satisfaction de ses parents.
Le jour des Rois, j'allai rendre visite à la famille du baron, qui m'y avait invité. « Nous sommes heureux que vous arriviez, me dit la comtesse ; Clément désire voir les crèches qu'on a construites dans différentes maisons, et M. le précepteur, par suite d'un refroidissement, est dans l'impossibilité de sortir. Je vous prie donc de vouloir bien accompagner l'enfant. » Ces crèches renfermaient toutes sortes d'objets intéressants et délicats, qui, s'ils n'étaient pas tou-
jours à leur place, ne laissaient pas de donner lieu à des réflexions joyeuses et instructives.
M. de Hsertling avait aperçu un jour dans ma chambre une tête de pipe turque, reçue en cadeau d'un officier qui avait fait la guerre de Turquie. M. le curé me dit que cette tête, qui était bien réellement du pays, et qui était une rareté, avait beaucoup plu à M. de Hsertling. Je la donnai à M. le curé, qui devait partir pour Mindelheim, afin qu'il la remît au baron. Quand, le dimanche suivant, le petit Clément revint en visite, il m'apporta un livre, dont le père me faisait cadeau ; j'avais déclaré un jour dans une conversation que je me le procurerais. Le baron y avait inscrit son nom : je l'ai conservé jusqu'à ce jour comme un souvenir précieux.
Le matin du septième aniversaire de Clément était une magnifique journée de printemps. « Puisse le matin de la vie du jeune baron, me dis-je en moimême, ressembler à ce beau jour ! » Ce fut le désir que je lui exprimai dans une pièce de vers, composée de trois strophes seulement. M. le curé ayant été invité à dîner ce jour-là, je les lui donnai pour les remettre à Clément. Ils furent grandement applaudis des parents, peut-être par la simple raison qu'ils étaient adaptés à la circonstance. Ainsi doit faire le prédicateur, me dis-je en moi-même : ce sont les circonstances qui doivent lui ouvrir la bouche.
Je n'oublierai jamais les belles et tendres paroles
que le baron adressa à son fils quand celui-ci alla se confesser pour la première fois. Rien de ce que son précepteur et moi avions dit à l'enfant ne saurait être comparé à ces conseils d'un père. Toutes ses paroles partaient d'un cœur convaincu de l'importance de cette sainte action et de la haute valeur de la religion chrétienne. En voyant en quelle grande estime il avait la religion, je sentis celle que j'avais pour lui s'augmenter encore. Je fus de plus en plus convaincu qu'il n'y a que l'amour pour faire entrer dans le cœur des enfants les leçons qu'on leur adresse.
M. le curé, revenant un soir de Mindelheim, me dit qu'il avait une importante nouvelle à me communiquer. Il m'annonça que le précepteur de Clément allait être appelé à un autre emploi, et que probablement il accepterait la proposition. Il ajouta que le baron étant disposé à me confier l'éducation de son fils, je devais le lendemain aller lui rendre visite. Si flatteuse que fût pour moi cette marque de confiance, et bien que ce m'eût été un bonheur d'être admis dans une famille si illustre, je fus frappé de cette nouvelle. Je ne pouvais me défaire de la pensée que j'avais absolument besoin de mon temps pour continuer à me former l'intelligence et le cœur, et je frémissais à l'idée d'être obligé de consacrer à d'autres soins toutes les heures du jour et de me rendre tout-à-fait dépendant.
Le lendemain, de bon matin, je me rendis chez le précepteur. Je le trouvai absorbé dans la réflexion; il devait, ce jour même, déclarer quel parti il prenait. Ace moment décisif, il lui semblait extrêmement pénible de quitter la famille du baron. Je lui représentai les égards pleins de délicatesse qu'on avait toujours eus pour lui, les agréments qu'il rencontrait dans cette famille et qu'il ne trouverait nulle part ailleurs. Il me proposa de prendre sa place, en me disant qu'elle m'était assurée. Je répondis que je le ferais si je ne le jugeais plus capable que moi. Je lui fis comprendre qu'il convenait mieux pour une telle famille et pour paraître dans le monde que moi, trop habitué à la vie paisible des champs et à ma petite chambre. Il se décida à rester, non point par l'effet de mon éloquence, mais par égard pour les parents ; car la mère avait dit : « Si vous ne voulez point rester pour nous, faites-le du moins pour cet enfant, qui serait désolé de votre départ. »
J'allai ensuite trouver le père, et lui annonçai que le précepteur était décidé à rester; je le] remerciai en même temps de la confiance qu'il m'avait témoignée. Le précepteur vint lui-même déclarer sa résolution, et la mère entra toute joyeuse, tenant par la main le petit Clément. Je fus invité à diner, et le repas fut très-animé.
Encore un mot sur M. Mayer; il me rappelle un
fait dont je lui suis toujours resté reconnaissant. Mon frère, qui était aussi vicaire dans le voisinage, et moi, allions le trouver une fois par semaine. Or? voici la proposition qu'il nous fit : l'un de nous, choisi au sort ou nommé à la majorité des voix, traitera le sujet qui lui conviendra, et nous en ferons l'appréciation ; la politique et la polémique seront seules exclues de nos conférences.
A la première réunion, Mayer fit une petite allocution fort piquante. Il débutait ainsi : « Puisque nous ouvrons aujourd'hui notre cercle scientifique, je dois, en ma qualité de président, adresser quelques mots à notre petite société, et lui exposer quels avantages nous en pouvons tirer. » Il observa fort judicieusement que dans nos entrevues précédentes nous avions parlé de tout, sans que personne en eût rien retenu, « Nous nous sommes trouvés jusqu'ici, dit-il, dans le même cas qu'une foule d'autres réunions. A mesure que les heures se passaient, elles emportaient avec elles le sujet de tous nos entretiens. L'Ecriture a donc bien raison de dire que notre vie s'écoule comme une conversation*
» Il faut, ajouta-t-il, que nos petits travaux aient quelque chose de durable; n'eussent-ils d'ailleurs aucune valeur, ils seront au moins un exercice utile. Peut-être, après plusieurs années, ne les relironsnous pas sans profit et sans satisfaction. »
Une partie de la Souabe, ainsi que la ville d'Ulm, u. 2
étant échue plus tard à la Bavière, et M. de Haertling ayant été nommé président du gouvernement de Souabe, M. Mayer reçut une place à l'institut royal de Munich, et le baron Clément entra à l'Université de Landshut.
Tous sont morts depuis longtemps ! Quel sentiment douloureux Ton éprouve quand, à l'âge de quatre-vingt-six ans, on jette un regard sur le passé! Des multitudes innombrables d'hommes, doués des plus magnifiques talents, enrichis des plus précieux dons de l'esprit, animés des plus nobles sentiments, se sont évanouis comme l'ombre, et plusieurs au milieu de la plus éclatante floraison de la vie. Des générations tout entières ont disparu sous terre. Combien il serait affreux et désespérant s'il ne devait plus rester d'eux autre chose que des ossements, de la poussière et de la cendre! Mais, pensée consolante! il n'y a que leur enveloppe mortelle qui soit devenue poussière ; leur âme est immortelle, et vit là haut dans un monde meilleur. Il existe une vie éternelle^ où un jour les morts se reverront, et où il n'y aura plus de larmes arrachées par la séparation. Grâces éternelles soient rendues au Tout-Puissant pour le plus beau don qu'il ait fait à la terre, celui de l'immortalité!
Disons encore quelques mots de certains confrères du voisinage que j'appris à connaître plus intimement.
Parmi ceux-là, j'estimais surtout M. Keller, curé de Durrlewang, homme d'esprit, savant et distingué par la dignité de son maintien. Une propreté remarquable et un ordre exquis régnaient dans son presbytère. Il se vouait au ministère des âmes avec une douce sévérité. Sa bibliothèque était petite, mais bien choisie. Afin de ne point rester en dehors du mouvement du siècle, il lisait un journal littéraire. Il s'occupait aussi de belles-lettres, où il trouvait son plaisir, tout en détestant les exagérations. L'expression «ivre de délices, » dont se servait l'un des plus grands écrivains, même quand il parlait des anges, lui était insupportable. Il me priait, quand je trouverais quelque chose de beau de lui en faire part; « seulement, ajoutait-il, point d'ivresse ni de délices. » Il me fit aussi connaître quelques poètes latins des siècles postérieurs. Il observait un ordre journalier rigoureux, et avait toujours l'esprit extrêmement occupé; ce que l'on remarquait chez tous les membres de la compagnie de Jésus, où cependant il n'avait été que novice.
Un prêtre vénérable, appartenant à la même compagnie, et qui habitait à Mindelheim, homme distingué par sa piété et sa sagesse, était grand philologue et très-versé dans la littérature grecque et romaine. Malgré son âge avancé, car il avait depuis longtemps célébré le cinquantième anniversaire de son sacerdoce, il était encore plein de
vigueur. Je l'avais choisi pour mon confesseur. Lui ayant demandé un jour comment il s'y était pris pour arriver à une vieillesse si heureuse : « Je me suis fait une règle, dit-il, de ne jamais consacrer plus d'une heure, deux heures au plus, à un travail intellectuel qui serait fatiguant; mais de l'interrompre par un autre, bien qu'il ne fût pas moins pénible, puis de retourner au premier. Cette variété préserve l'esprit d'une tension trop forte, trèspréjudiciable à la santé, qu'elle pourrait ruiner complètement. » Je crois utile de consigner cette règle, que j'eus soin d'observer aussi, et dont j'eus lieu de constater la justesse.
Je ne puis passer sous silence un petit fait qui caractérise un grand nombre d'ecclésiastiques de cette époque. Un curé déjà âgé fut appelé à une paroisse plus importante. Il invita trois confrères, considérés comme les plus habiles du voisinage, pour s'entretenir avec eux sur une question qui concernait sa paroisse. Le curé de Nassenbeuern était du nombre. Ils apprirent, à leur grand étonnement, que le curé en question avait découvert qu'une congrégation de saint Biaise, introduite un siècle auparavant dans sa paroisse, avait été abolie dans la suite des temps. Il ajouta, qu'ayant l'intention de l'ériger de nouveau, il leur demandait conseil sur la manière de le faire le plus solennellement. Les curés lui répondirent qu'en ce moment
il y avait pour lui quelque chose de plus important à faire; que sous son prédécesseur, brisé par la vieillesse, la paroisse étant un peu tombée, son principal soin devait être de donner au culte public la solennité qui lui convenait, d'annoncer avec force la parole de Dieu, d'exhorter ses paroissiens à assister fidèlement aux sermons, et à s'approcher souvent des saints sacrements ; qu'il devait surtout avoir à cœur l'éducation de la jeunesse, la fréquentation du catéchisme et de l'école; en un mot, s'acquitter avant tout de ce que l'Eglise prescrit à tous les pasteurs. Quant aux dévotions accessoires qu'on peut introduire dans une paroisse, il y songerait plus tard. Ils ajoutèrent qu'il devait, avant de faire d'autres dépenses, commencer par payer les dettes immenses qu'il avait contractées en entrant dans cette paroisse. Le curé répondit qu'il ferait tout cela, mais qu'il avait grandement à cœur la confrérie de saint Biaise. « Comme il y aura cette année précisément un siècle qu'elle a été instituée, repritil, il est impossible d'ajourner le rétablissement de cette fête. J'ai l'intention d'élever un arc-detriomphe devant la grande porte de l'église, et d'y mettre cette inscription : « Jubilé séculaire de la confrérie de saint Biaise, renouvelée dans la présente année. » Chacune des colonnes de ce monument porterait un bouclier, un symbole et une inscription. A cette occasion, on dirait un mot du u. 2*
souffle [blasen), en l'honneur de saint Biaise. Cependant comme j'ai trouvé, après y avoir mûrement réfléchi, que ceci ne devait pas se faire, j'ai prié MM. mes confrères de vouloir bien m'aider de leurs conseils et me tirer d'embarras. »
M. le curé Keller répondit en plaisantant qu'on pourrait peindre sur l'un des boucliers une cornemuse percée de trous et écrasée, avec cette inscription : Exsperavi, « j'ai cessé de souffler; » et sur l'autre, un gros monsieur en habit noir, avec ce mot : Infiaviy « je lui ai rendu le souffle. »
VICARIAT DE SEGG,
Le professeur Féneberg était devenu curé de Segg. Il a déjà été question de lui plusieurs fois dans ces pages, où j'ai parlé de ses qualités éminentes, de sa piété, de sa bienveillance, de sa douceur, de l'étendue de ses connaissances, qui embrassaient tout le domaine des sciences, et surtout de son aptitude pour l'enseignement.
La plus belle peinture de cet homme est celle qu'en a faite Sailer; il Fa caractérisé d'un seul trait, lorsqu'il a dit de lui qu'il était un vrai Nathanaël, une âme où ne respire que la vérité.
VICARIAT DE SEGG. 31
Au début de ses fonctions de pasteur, il eut le malheur de tomber de cheval et de se casser une jambe, qu'il fallut amputer. L'histoire de cet événement tragique a été racontée comme un exemple de confiance en Dieu et de patience héroïque, dans une foule d'ouvrages de piété à l'usage des malades et des affligés.
Féneberg, ayant besoin d'un vicaire, s'adressa à moi. Déjà à Dillingen il s'était montré plein de bienveillance, je dirai même plein de sympathie à mon égard. De mon côté, j'avais la plus grande estime pour ce vétéran de l'enseignement, auteur des Questions sur l'histoire biblique à l'usage des enfants. Je devins donc son vicaire.
Cette paroisse est située dans l'Allgau, contrée sauvage et voisine des montagnes du Tyrol, au-dessus desquelles les Alpes de la Suisse élèvent leurs cîmes neigeuses. La paroisse de Segg est placée sur une colline et à proximité de deux lacs. Plus de quatrevingts hameaux, sans parler des métairies et des moulins, font partie de la paroisse et occupent un espace de douze lieues. Le blé et le seigle n'y réussissent point, mais seulement Forge et l'avoine; les prés et les pâturages y sont excellents. L'agriculture y est très-pénible; la charrue ne pouvant être employée, on est forcé de travailler la terre avec des pioches. En revanche, le peuple y est trèslaborieux y et arrache au sol une nourriture suffi-
santé. Ce qui manque du côté du blé est remplacé par le bétail.
La probité, la moralité et la douceur de caractère de ces braves gens n'étaient pas moins grandes que leur amour du travail. Les jours de dimanches et de fêtes, ceux qui étaient le plus éloignés se levaient à trois heures du matin, afin de fourrager le bétail et pouvoir arriver assez tôt à l'office. En hiver, je les voyais dès cinq heures du matin descendre la montagne avec des flambeaux à la main. Le plus vigoureux marchait le premier , afin de frayer la voie au milieu d'une neige épaisse. Ils se faisaient un point d'honneur de ne jamais manquer l'office et de n'arriver jamais trop tard. Ils écoutaient le sermon avec attention, priaient avec une piété visible, mais exempte d'hypocrisie. Et comme ils priaient et travaillaient bien, ils étaient vertueux et contents. Une cause qui contribuait sans doute à les garantir de la corruption, c'est qu'ils vivaient éloignés les uns des autres, et n'avaient guère de rapports qu'avec leur famille ou quelques voisins. Dans les villes populeuses, la corruption se glisse bien plus aisément.
L'église de Segg est assez grande pour contenir deux mille âmes. Elle est fort belle. Sailer ayant appelé l'attention des fidèles sur ce qu'il y avait de plus remarquable dans les tableaux des trois autels, les paroissiens ne les en estimèrent que davantage^
VICARIAT DE SEGG. 33
Sur l'un des autels collatéraux, Marie montre son enfant, qui s'est fait chair pour le salut des hommes ; et plus bas on aperçoit saint Ulrich, recommandant le diocèse d'Augsbourg et la paroisse de Segg au souverain Pasteur Jésus-Christ, et lui confiant le cœur de tous ses fidèles. Sur l'autre autel on voit Jésus-Christ baptisé par saint Jean, et consacré au saint ministère de l'éducation et de la sanctification des hommes. Le ciel s'ouvre au-dessus de lui, et on entend retentir cette parole du Père céleste : « Celuici est mon Fils bien-aimé! » Sur le maître-autel, Jésus-Christ, entouré de ses apôtres, des saints et des peuples de tous les siècles et de tous les. pays, apparaît dans toute la magnificence du ciel, cette magnificence à laquelle nous sommes tous destinés.
Au-dessus du chœur, une magnifique sculpture représente quatre anges avec une croix , une ancre et deux encensoirs , symboles de la foi et de l'espérance, qui sont la flamme de l'amour et l'encens de la prière.
Il y avait en outre, dans la paroisse, deux autres églises plus petites , ayant chacune un prêtre coadjuteur.
Enfin, la piété des fidèles avait élevé, non loin des habitations, plusieurs chapelles, parmi lesquelles il y en avait onze où l'on pouvait dire la messe.
M. le curé Féneberg avait établi ce bel usage, que pendant chaque messe on adresserait aux assistants,
après l'Evangile, une parole édifiante ou;un trait emprunté à la vie du saint dont on célébrait la fête ce jour-là.
Au printemps, par exemple, nous rappelions aux fidèles que Jésus-Christ nous invite à considérer les oiseaux du ciel, que nourrit le Père céleste, et les fleurs des champs, mieux vêtues que Salomon dans toute sa magnificence.
A l'époque de la moisson, quand, après une pluie prolongée, le soleil reparaissait dans tout son éclat et sa vigueur, ou qu'après une longue sécheresse une pluie bienfaisante venait rafraîchir la terre , ces paroles de Jésus : «Le Père céleste envoie également la pluie et le soleil, » faisaient sur ces bonnes gens une impression agréable et consolante. Ces petites allocutions ne devaient pas durer plus d'une demiheure, afin de ne point empêcher le peuple de se livrer à ses travaux.
Mentionnons ici un embarras dans lequel je tombai dans une de ces circonstances. Le bénéficier de Lengenwand , âme sainte et pieuse , se trouvait malade, et j'étais chez lui pour remplir ses fonctions et l'aider dans son indisposition. Mon covicaire et ami Bayer m'écrivit qu'étant malade il me priait d'aller dire la messe à la chapelle de Saint-Antoine, située à deux lieues de là. Je me figurais que tout se bornerait à y dire la messe et à faire, selon l'usage, une petite allocution après l'Evangile. Mais je ne
VICARIAT DE SEGG. 35
tardai pas à m'apercevoir qu'une multitude de peuple se rendait à cette chapelle. Arrivé là, la personne qui faisait les fonctions de sacristain me dit d'aller avec elle au jardin afin de voir si la chaire me convenait; elle ajouta que toute l'herbe avait été fauchée afin que les auditeurs pussent y trouver une place convenable. Je compris alors qu'il fallait prononcer devant ce peuple un sermon en règle. Le vicaire Bayer s'était imaginé que je savais tout cela. Je m'agenouillai devant l'autel érigé hors de la chapelle, pour y prier et recueillir mes pensées. Je connaissais l'histoire de saint Antoine de Padoue, et je le vénérais comme un grand saint; mais choisir ce qu'elle offrait de plus important , le disposer et le présenter aux auditeurs de manière qu'ils pussent le comprendre et le retenir facilement, n'était point une moindre tâche. On voyait sur l'autel le tableau de saint Antoine, tel qu'on a coutume de le représenter. L'Ecriture sainte était ouverte devant lui; il tenait dans une main un lis, et dans l'autre l'Enfant Jésus qui lui apparaissait. Je me souvins d'avoir lu en manuscrit un sermon de Winkelhofer, où il expliquait un tableau du saint semblable à celui-là. « L'Ecriture sainte, disait-il, contient la révélation et l'histoire des miséricordes divines , le récit de la création du monde et des hommes opérée par le Père céleste. Elle nous montre le Fils de Dieu descendant sur la terre pour racheter le monde cou»
pable, que le Saint-Esprit est venu sanctifier. Nous devons, à l'exemple de saint Antoine, qui avait tant lu et médité l'Ecriture sainte, qui se Tétait tellement appropriée, que, si elle se fût perdue, il aurait pu la reconstituer de mémoire, faire un bon usage de ces bienfaits. Ce lis signifie que nous devons mener une vie pure et sainte , comme faisait saint Antoine , qui évitait le mal et ne pratiquait que le bien. L'Enfant Jésus, qui apparaît au saint et se tient auprès de lui, nous enseigne que nous devons vivre sans cesse dans la compagnie du Sauveur, en qui seul se trouve le salut, et dans lequel la grâce et l'amabilité du Seigneur se manifestent avec le plus d'évidence. »
Je choisis ces trois points pour sujet de mon discours. Il fut écouté par cette grande multitude avec une piété et une attention visibles. Et voilà comment les tableaux peuvent servir de livres de lecture aux âmes pieuses, surtout à celles qui ne savent pas lire. Il importe que l'ecclésiastique ait fait de nombreuses lectures , afin de pouvoir tirer du trésor de sa mémoire tout ce dont il a besoin dans un cas donné.
Le prédicateur doit, en général, tirer profit de toutes les circonstances, mais particulièrement de ce qui frappe les yeux des auditeurs. Je trouvai une autre occasion de mettre ce conseil en pratique.
La place couverte de verdure sur laquelle je prêchais était entourée d'arbres dont l'on apercevait déjà les fruits; parmi eux, il s'en trouvait un qui était
VICARIAT DE SEGG. 37
desséché et ne portait point de fruits. Ce fat par là que je terminai mon discours. Je dis entre autres : « Dans ce monde , la différence entre les bons et les, méchants ne frappe pas toujours les regards. Pendant l'hiver, cet arbre, sec et stérile, présentait le même coup d'œil que les arbres bons et fertiles ; ce n'est qu'au printemps qu'on a aperçu la différence, Il viendra de même un temps où les hypocrites, les faux chrétiens et ceux qui n'ont en eux aucune étincelle de vie divine , apparaîtront tels qu'ils sont en réalité. On a oublié de couper cet arbre desséché et de le jeter au feu; mais le juste Dieu n'oubliera pas de faire subir un pareil sort à l'homme méchant. Vivons donc en véritables chrétiens, afin de porter de bons fruits ! »
Aussitôt après son entrée dans sa paroisse, Féneberg s'était appliqué à connaître en détail la nombreuse famille qui lui était confiée, et à mettre ses sermons à la portée de l'intelligence du peuple, en tenant compte de ses connaissances déjà acquises et de sa situation morale.
Il commença par faire un registre des familles, visita l'un après l'autre les quatre-vingt-six hameaux, et, autant que possible, toutes les maisons particulières. Il prit note du nom de la maison et du propriétaire, du père, de la mère et des enfants , et marqua l'endroit où ils devaient se trouver dans les divers registres de la paroisse.
Il eut ainsi l'occasion d'adresser aux habitants maintes paroles utiles et édifiantes; et les entretiens qu'il eut avec eux lui attirèrent un grand nombre d'amis. Il rencontra une foule de gens honnâtes et intelligents.
Ce registre de familles nous épargna bien des peines , du temps et des recherches, quand il fallut donner des extraits de baptême ou constater les degrés de parenté.
Féneberg avait fait une carte de la paroisse, y compris les quatre-vingt-six hameaux, et l'avait suspendue devant la salle à manger. Chaque hameau, chaque métairie, chaque forêt, si petite qu'elle fût, chaque arbre qu'on apercevait au milieu des champs, chaque pont traversant un petit ruisseau, s'y trouvait indiqué. Quand, nous autres vicaires, nous allions visiter les malades, il nous était facile de savoir quelle direction nous devions prendre.
La visite des malades exigeait un temps considérable. Partis le matin, après la messe, nous avions peine à rentrer pour midi ; et après le dîner, nous ne revenions qu'à la nuit obscure. Quand quelqu'un tombait tout-à-coup gravement malade, on amenait en hiver un traîneau, et en été un cheval.
Souvent, et d'ordinaire quand le temps était le plus affreux, qu'il pleuvait et tempêtait, on venait à onze heures et à minuit sonner à la porte. Celui qui
VICARIAT DE SEGG. 39
devait partir était obligé de faire une lieue de chemin pour donner les derniers sacrements à un mourant. Je blâmais souvent les gens de venir à minuit au lieu d'être venus de jour; je ne reconnus que plus tard que la maladie s'aggravait toujours quand le temps devenait plus mauvais.
Cependant, si pénible que fût, dans une paroisse d'une telle étendue , le service des malades ainsi que les autres fonctions du saint ministère, les jours que j'y passai furent, je dois l'avouer, les plus heureux de ma vie. Le commerce continuel d'un pieux pasteur et de confrères zélés était l'élément où je vivais. Point de dissipations frivoles; jamais je n'ai été ni meilleur ni plus heureux qu'à cette époque.
Grâce à sa loyauté, à sa bonté et à la noblesse de son caractère, le vénérable Féneberg gagna de plus en plus ma confiance. Au point de vue de la science, tant en matière théologique qu'en ce qui concerne la connaissance de l'Ecriture, la pratique du ministère, l'éducation et l'enseignement, j'ai beaucoup appris de lui; il en est de même pour l'astronomie, la géographie, l'histoire et principalement pour la philologie.
A l'instigation de Féneberg, on construisit à Segg un petit établissement pour les enfants qui voudraient étudier. Outre le latin, on y enseignait la géographie, l'histoire générale et l'histoire naturelle,
et quelquefois Tune ou l'autre branche en sus. Je me souviens encore que les fables de Phèdre me fournirent l'occasion de m'instruire moi-même tout en instruisant les autres.
Féneberg avait une bibliothèque choisie \ où l'on trouvait les principaux ouvrages de toutes les branches de la science. Nous parcourûmes ensemble tout le Nouveau-Testament grec. Avec mon ami Zech, qui séjourna quelque temps auprès de Féneberg, je lus des ouvrages italiens et anglais. Il était mon maître pour la première de ces langues, et j'étais le sien pour la seconde. Nous lisions ensemble , dans les originaux , quelques-uns des ouvrages les plus remarquables. Le docteur Frœhlich, qui demeurait souvent huit ou quinze jours à Segg, faisait avec moi de fréquentes excursions dans les montagnes, où il me parlait botanique; j'appris de lui une foule de connaissances géologiques. AFiïssen, où j'allais souvent, je fis la connaissance d'un religieux qui se nommait le Père Basile, un vrai génie. Il avait passé longtemps à Rome, et possédait les langues italienne et française comme sa langue maternelle. Il aimait à se trouver dans ma société, et avait pour Féneberg une profonde vénération. Il est à remarquer que ce Père inventa le télégraphe bien avant les Français. Quoique ses confrères y fissent peu d'attention, la machine qu'il avait construite fut néanmoins établie dans la bibliothèque. Un jour,
VICARIAT DE SEGG. 41
comme on lisait à table une gazette qui annonçait l'invention du télégraphe : «Mais! s'écria l'un des religieux, notre Père Basile n'a-t-il pas fait quelque chose de semblable? — Vous dites vrai, répondit le Père, j'ai fait quelque chose de semblable. » Puis il fit une expérience avec sa machine, et tout le monde fut au comble de l'admiration. Il inventa encore une autre forme de télégraphe , qu'il appela le Télégraphe-des-Dames , et qui ressemblait à un piano droit. Les touches portaient les vingt-quatre lettres de l'alphabet latin; quand on frappait sur l'une d'elles, on voyait apparaître un signe représentant une de ces lettres. Il m'écrivit un jour une lettre avec ces signes télégraphiques, et j'y répondis par le même moyen.
Ce même Père nous communiquait aussi la Gazette littéraire d'Iéna, la plus célèbre de ce temps, de même que les Annales de Posselt, la Minerve d'Archenholz et autres publications intéressantes.
Deux faits mémorables qui permettent d'apprécier l'union mystérieuse qui existe entre ce monde et la vie future, concordent avec mon séjour à Segg. J'ai pu me convaincre moi-même, sur place, de la vérité du premier; et quant au second, il m'a été raconté par un ami éprouvé, dont le témoignage ne m'inspire pas l'ombre d'un doute.
Dans un hameau de la paroisse de Segg, vivait un jeune homme âgé d'environ vingt ans. Il était sujet, dès son enfance, au mal caduc, et cela à un degré inouï. Souvent il lui arrivait de tomber jusqu'à vingt fois dans une journée; sa crise était suivie et quelquefois précédée d'un sommeil profond, qui durait de trente-six à quarante-huit heures.
Ses parents, quelque affection qu'ils eussent pour lui, ne pouvaient plus l'admettre à table à côté d'eux; comme il y était souvent surpris par une attaque, la frayeur et le dégoût qu'il inspirait étaient tels, que personne ne pouvait plus manger. Essayait-il de marcher régulièrement comme tout le monde, il tombait tout- à-coup, et se fracassait contre les pierres. Au moindre échauffement, à la plus légère
application de l'esprit, le mal arrivait. Quand il était surpris dans son lit, il se jetait dehors avec violence, et deux hommes pouvaient à peine le contenir. Son père ne connaissait pas d'autres moyens à employer que de le lier dans son lit avec des cordes.
Comme les parents étaient riches et considérés dans Fendroit, et qu'on redoutait généralement cette maladie, on tâchait autant que possible de la tenir secrète. Volontiers ses parents auraient donné mille guldens à celui qui aurait trouvé le moyen de le secourir. Cependant trois attaques publiques avaient rendu la maladie notoire. Une crise violente l'avait d'abord jeté à terre, puis lancé à plusieurs pieds de hauteur, et il était allé tomber dans une mare d'eau, à trente pieds de là. Si deux hommes qui l'aperçurent ne l'avaient point sauvé, il eût été noyé infailliblement.
Bientôt après, ce mal affreux le prit à l'église. Comme cette infirmité, après une forte attaque, cessait pendant quelque temps, ses parents n'avaient pas hésité à le prendre avec eux ; il avait choisi sa place au fond de l'église, près du mur. Tout-à-coup, pendant que je prêchais, il tomba de son siège avec un bruit affreux. Ce fut une stupeur universelle, et l'attention fut complètement suspendue. Je ne savais encore rien de l'affaire. Je descendis de chaire pour essayer de porter quelque secours. La vue terrifiante de ce malheureux jeune homme, son visage
décomposé, inondé de sang, et que l'enflure avait couvert de tâches noires et bleues; l'écume qui sortait de sa bouche, ses crispations tellement nerveuses, que les forces réunies de six hommes qui l'emportaient de l'église pouvaient à peine le maîtriser, firent sur moi une impression impossible à exprimer.
J'allai le voir après l'office. Assis sur un banc à côté du poêle, il était calme et souriant, mais il avait encore l'œil terne et troublé.
Depuis ce moment, son infirmité atteignit son dernier période. Dès qu'il voulait se lever, il était rejeté sur son lit; cent fois il aurait essayé de se lever, cent fois il serait retombé. Dans cette situation lamentable, il se réfugia auprès du Seigneur. Voici comment lui-même m'a raconté son histoire : « C'était dans l'après-midi du 3 juillet 1796. Toutes les personnes de la maison étaient à l'église; toutes les portes étaient fermées. J'étais au lit dans la chambre supérieure. Le triste état où je me voyais réduit me toucha plus que jamais, et je pleurai à chaudes larmes. Je priai avec une ferveur que je n'avais point connue jusqu'alors. Je m'assis sur mon lit, et cette fois je ne tombai pas ; je priai les bras étendus, et tourné vers une image de la sainte Vierge suspendue au-dessus de mon lit. J'entendis frapper à la porte ; mais croyant que c'était le chat, je continuai ma prière. On frappa une seconde fois,
et un rayon d'espérance illumina mon âme; mais je n'interrompis pas ma prière.
» Tout-à-coup la porte s'ouvrant avec un grand bruit, je fus effrayé et me cachai aussitôt sous la couverture. Sentant qu'on faisait effort pour me l'arracher, je la retins de toutes mes forces; mais il fallut céder. Je vis alors une boule blanche, d'une blancheur aussi éclatante que celle du plus beau linge. « Bue (enfant), me dit la boule, ta croix est grande, bien grande; mais espère en Dieu et lèvetoi; il te sera aidé.
— Dieu vous le rende! m'écriai-je; puis la boule s'éleva et disparut. »
Peu de temps après le père revint de l'église. En entrant dans la maison, il fut étonné de voir que la chambre du malade fut si lumineuse; il monta l'escalier et fut surpris de trouver la porte ouverte, car il l'avait fermée avec préméditation, « Es-tu sorti du lit, et as-tu pu ouvrir, » demanda le père?
Le fils raconta ce qui s'était passé. Son père s'efforça de le convaincre que c'était un rêve, et lui adressa des réprimandes. « Je suis certain que j'étais éveillé, répondit le fils, puisque j'étais assis sur mon lit; je ne me laisserai pas persuader du contraire. »
Le père fit venir le vicaire Bayer, et le conduisit auprès du lit du malade. « Il est possible que l'affaire vienne de Dieu, dit le vicaire en s'adressant au père; il. 3K
contentez- vous de croire en son assistance; » après quoi il s'en alla.
a Une heure après, continue le malade, c'était vers quatre heures, je me trouvais de nouveau seul dans la chambre, assis dans un fauteuil. Il me fut donné de pouvoir prier avec beaucoup de confiance et de ferveur; j'étais plein de consolation et d'espérance. Comme je priais avec un grand recueillement, il tomba quelque chose du plafond sur le siège. Je levai les yeux, et vis apparaître la boule. Elle descendit et vint se placer à côté de moi; j'étais tellement effrayé, que je tremblais, ce Bue! me dit la boule, Dieu m'envoie ici pour t'aider; va où tu voudras. » Lorsque j'entendis parler de Dieu, ma crainte disparut et je me sentis le cœur fort à Taise. « Tu es secouru! Va où tu voudras, » dit encore une fois la boule, ce Ta croix t'est enlevée, » ditelle une troisième fois. J'éprouvai une joie indicible. Je ne pouvais assez admirer cette boule, tant elle me paraissait belle. Si seulement je pouvais la toucher de la main, me disais-je au moment où elle reposait auprès de moi; mais je n'osai le faire. Eh! m'écriai-je, ne pourrais-je pas aller chercher mon père et ma mère, pour qu'ils voient aussi et qu'ils croient.
« Non, répondit la boule, je te laisserai un signe; s'ils ne croient pas à celui-ci, ils ne croiraient pas non plus à un autre. » Et la boule disparut. Je vis
à la place où elle avait reposée une gousse de pois remplie et non encore ouverte. Le jeune homme me la montra, en disant : «Voici comment elle est tombée du plafond (et élevant le pois aussi haut qu'il pût, il le laissa tomber sur la table) . — On fut longtemps sans vouloir me croire, poursuivit le jeune homme; mais comment aurais-je pu mentir de la sorte? Une seule chose m'inquiète dans cette affaire, c'est que j'ai oublié de remercier; cela me peine. J'aurais dû demander aussi qui c'était que cette boule. La voix ressemblait parfaitement à celle du vicaire de Lengenwand (le prêtre Ehrhardt, âme extrêmement pieuse, mort depuis peu). Lui aussi, chaque fois qu'il venait, il s'asseyait auprès de moi, et me disait : « Bue ! ta croix est grande , mais ne cesse pas de mettre ta confiance en Dieu! Si seulement j'avais demandé qui c'était ! J'en ai un grand regret ! J'ai oublié ! »
Tel est le récit que le jeune homme me fit en présence du père et du vicaire, M. Bayer, et qu'il me répéta de nouveau en présence de son père. Tout ce que je viens de dire, je l'ai entendu de sa bouche. Que si maintenant on me demande ce que je crois de cette histoire, je répondrai :
Lorsque M. Bayer me la raconta pour la première fois, j'y crus, à la vérité, bien qu'une foule de détails me parussent singuliers. Ma foi n'avait pas encore de solidité, et je ne saurais dire moi-
même quels sentiments j'éprouvai; mais quand j'eus vu le jeune homme, il en fut tout autrement. Quelle joie! quelle sérénité! quelle conviction! Son visage pâle, vraie figure des temps apostoliques, était à elle seule une garantie de sa sincérité. Il n'y avait plus rien en lui de sauvage ni de troublé, rien qui rappelât sa précédente maladie. Ses yeux brillaient de joie. Une plénitude de conviction , un air d'assurance se remarquait dans tout son extérieur, et bannissait toute espèce de doute.
Ce qui me toucha tout particulièrement .fut la simplicité de cet enfant, ce C'est une chose singulière, disait-il, la boule pouvait parler, et pourtant elle n'avait point de bouche. » C'est là ce qui lui paraissait le plus extraordinaire dans cette affaire.
Cette apparition n'offre pour moi rien de choquant; elle est tout-à-fait dans l'esprit des apparitions bibliques, où il y avait presque toujours deux signes, correspondant aux deux principaux sens de l'homme. De même, ici, il y avait une image pour les yeux et une voix pour les oreilles. Que la voix sorte d'une boule blanche ou d'un buisson ardent, peu m'importe. La circonstance du pois me faisait illusion dans le principe ; mais il n'en fut plus de même quand mes yeux l'eurent vu. La gousse de pois, encore fermée, présentait une végétation aussi naturelle, aussi intacte et aussi belle que si on l'eût choisie entre mille. Elle était si fraîche et si
bien conservée, qu'il était impossible qu'elle fût de Tannée précédente. Je fais cette observation afin de ne rien exagérer.
Le père assura aussi qu'en général il n'y avait pas de pois dans sa maison. Au reste ce pois, ainsi que la porte de la chambre restée ouverte lors de la première apparition, était un fait très-simple, en même temps qu'un signe permanent qui ne pouvait guère être le résultat d'un rêve. De pareils signes ne sont pas rares dans l'Ecriture sainte. Ce qu'il y a pour moi de plus remarquable dans toute cette histoire, c'est le jeune homme lui-même. Aussitôt après l'événement, il allait librement partout, sans crainte ni hésitation. Son père, le voyant pour la première fois descendre l'escalier d'un air si décidé, accourut tout effrayé et s'écria : « Grand Dieu! bue, que fais-tu donc? » Mais le jeune homme répondit en souriant : « Ne craignez rien, puisqu'il m'a dit que je ne tomberais pas. » Nonseulement il travailla désormais, ce qui précédemment lui avait été impossible, mais il se livra aux occupations les plus pénibles, et cela par les plus grandes chaleurs, sans en être nullement incommodé. Il se trouvait parfaitement à son aise et était entièrement guéri.
La crédulité n'est point mon faible. Je vois trèsbien qu'à la manière dont on a coutume de commenter de pareils faits, il serait aisé d'expliquer
celui-ci par des causes naturelles. Je ne veux pas même rechercher si un fait doit nécessairement s'expliquer par les raisons que je lui trouve. Je ferai seulement observer que ces sortes d'explications naturelles ne me semblent pas naturelles du tout, et me paraissent contredire la saine raison humaine.
Pour moi, quand je vis ce jeune homme, toutes mes objections s'évanouirent, et je me rappelai ces membres du sanhédrin, dont il est dit en saint Luc : « Ils furent témoins de la guérison du paralytique de naissance, et ils ne trouvèrent rien à répliquer. »
Ajoutons que la foi de cet infirme fut puissamment fortifiée par cet événement. Le vicaire, M. Bayer, étant allé lui rendre visite, le jeune homme lui dit qu'ayant raconté l'histoire à un monsieur, celui-ci avait dit que ce n'était que pure imagination, mais que lui avait répondu en souriant : « Vous en croirez ce que vous voudrez ; pour moi, je suis guéri. »
Mais assez sur ce sujet. Je crois à la réalité du fait, et je sens que la foi rend heureux. Cet événement a pour moi une valeur inappréciable. Je ne crois pas qu'en me donnant cent pièces d'or on m'eût fait un aussi grand plaisir; je ne saurais me rappeler cette histoire sans éprouver une sorte de sympathie pour le monde invisible, et sans répandre clés larmes. Elle excita en moi une ferme confiance
envers l'invisible Bonté, qui s'intéresse si vivement à notre sort, et je me sentis plus de force pour combattre contre les sens. Cette histoire m'affermit dans cette conviction, que nous sommes destinés à quelque chose de mieux qu'à retomber dans le néant après quelques instants de misères et de peines. Voici la pensée qui me vint au moment où je tenais ce pois : Si, au temps de Jésus-Christ, il fallait que la foi fût grande comme un grain de sénevé, ce ne serait pas trop exiger de nos jours qu'elle le fût comme un pois.
Si j'ai rapporté ce fait, c'est dans la pensée qu'il ravivera peut-être la foi dans quelque cœur, et y produira de salutaires effets. Ce jeune homme se nommait Matthieu Keller, et était né à Lengenwang en 1775.
Avant de passer à mon second récit, je dois consacrer quelques lignes à en dépeindre le personnage. Il s'agit de Jean-Capistran Weber, autrefois chapelain à Mittelberg, dans l'Allgau, et l'un des premiers disciples de Sailer à Dillingen. Sailer lui avait donné une grande preuve de son respect en prêchant à sa première messe, et en déclarant qu'il était un ami de la prière, de l'abnégation, du travail, de la solitude, de la méditation, de la lecture et de l'étude de l'Ecriture sainte. Sailer disait de lui : « Il aime tout ce qui est bon, noble, vrai et agréable à Dieu; son cœur est sans envie
et sans duplicité. » Je ne fis sa connaissance que plus tard. Un jour, nous entreprîmes à pied un voyage qui se prolongea pendant quelques heures de la nuit. La soirée était magnifique ; j'en ai encore le souvenir aussi présent à la mémoire que si c'était aujourd'hui même. Nous parcourions une agréable vallée couverte de prairies, et située à côté d'une petite forêt. La lune brillait de son éclat le plus pur; tout était silencieux, excepté le rossignol, qui faisait entendre ses gracieuses mélodies dans les profondeurs de la nuit. Nous nous laissions aller sans réserve à l'effusion de nos cœurs, et nous nous communiquions nos expériences dans le ministère des âmes.
Voici l'histoire qu'il me raconta. Au moment où il était à table avec son curé, un pauvre enfant, vêtu de haillons, se présenta à la fenêtre, grelottant de froid et demandant l'aumône d'une voix lamentable. Weber pria qu'on le fît entrer et lui donnât une assiette de soupe chaude. Le curé y consentit, et offrit à l'enfant de tout ce qui restait sur la table. Quand le petit se fut rassasié, il remercia les larmes aux yeux, et voulut s'en aller; mais il se sentit mal à l'aise. Il s'était refroidi, et comme il se trouvait dans une chambre chaude, la violence du froid ne lui était que plus sensible. Le vicaire proposa de le faire coucher dans la petite chambre qu'occupaient ordinairement les capucins
quand ils venaient dans la contrée. On y conduisit l'enfant, on le mit au lit et on appela le médecin.
Le bon Weber eut pour le malade toute la tendresse d'une mère pour son enfant. Quand la fièvre se fut calmée, il entra en conversation avec lui, afin de mieux apprendre à le connaître. Son père était mort depuis longtemps et sa mère tout récemment. Celle-ci lui avait appris le Pater et quelques courtes prières, que l'enfant récita très- distinctement et très-pieusement, en joignant les mains. Weber, qui de tout temps avait aimé instruire les enfants, s'efforça de lui donner sur Jésus-Christ des connaissances plus étendues. Les circonstances de la vie du Sauveur qu'il lui raconta furent écoutées avec la plus grande attention, et causèrent à l'enfant une joie ineffable. Il fit dans la connaissance et l'amour de Dieu des progrès si surprenants, que Weber n'en avait jamais remarqué de semblables chez aucun enfant.
La maladie dégénéra en une fièvre lente, pendant laquelle l'enfant témoigna d'une patience et d'une résignation admirables. Il se réjouissait d'aller au ciel pour y revoir son père et sa mère. En automne, il s'endormit doucement pour se réveiller dans un monde meilleur.
L'hiver suivant, Weber alla visiter une malade dans une métairie éloignée à peu près d'une lieue, et y resta jusqu'à la nuit. Sur ces entrefaites, la
neige était tombée, et avait entièrement couvert le sentier qu'il avait suivi. Weber, qui s'était égaré, entendit tout-à-coup le sol craquer sous ses pas : il venait de mettre le pied sur un vivier gelé, mais dont la glace n'était pas assez forte pour porter un homme. Il enfonça dans l'eau jusqu'au milieu du corps, sans sentir le fond avec ses pieds. Il n'apercevait rien dont il pût s'aider, et sentait qu'il lui était impossible de se tirer de là. Tout -à -coup, une vive clarté vient frapper ses regards , et il aperçoit, entourée d'un léger nuage, la figure transfigurée de l'enfant qu'il avait préparé à la mort et à qui il avait fermé les yeux. L'enfant, souriant gracieusement, lui présente la main, le ramène sur la terre ferme, et étendant le bras, lui indique le chemin qu'il doit suivre. Weber, miraculeusement sauvé, rentra heureusement chez lui, sous le poids d'impressions qu'il lui était impossible de rendre.
Retourné, dès que le jour fut venu, à l'endroit où il avait failli se noyer, il trouva dans la neige la trace de ses pas jusqu'à la place où il était tombé; il n'y avait point d'autres vestiges que les siens. Il examina la glace cassée, et reconnut que c'était précisément là que le vivier était le plus profond. Weber resta immobile, pénétré de sentiments d'adoration et de reconnaissance.
Ce récit fit sur moi une impression presque aussi profonde que celle que Weber avait lui-même
éprouvée. Pour lui comme pour moi, cette apparition fut une preuve de l'existence de l'autre vie plus convaincante que les plus subtils arguments. Les promesses que Dieu a faites aux hommes nous apparurent dans un jour lumineux, et nous fûmes de nouveau convaincus que, dans l'autre monde, les âmes pieuses des défunts s'occupent de nous, et, quand Dieu le leur permet, viennent nous secourir dans nos dangers. Nous sentîmes, une fois de plus, toute la justesse de ces paroles que Jésus prononçait en appelant à lui les enfants : « Celui qui reçoit un de ces petits, c'est moi qu'il reçoit. »
Je restai à Segg près de quinze mois. Le bénéficier de l'école de Thannhausen ayant été appelé à une paroisse, et l'hiver n'étant plus éloigné, il fallait trouver un remplaçant. Le bailli de Thannhausen, dans le comté de Stadion, embarrassé de trouver un sujet convenable pour ce misérable bénéfice, comme il l'appelait, s'adressa au curé de ce lieu pour le consulter. Un exprès fut envoyé au curé de Zusammzell pour le prier de proposer un homme convenable. Mon disciple et ami Salât déclina, mon
nom, et m'écrivit de me présenter pour ce poste, réassurant que je serais infailliblement nommé. Quelque respect que m'inspirât le nom de Stadion, et si grande que fût ma vénération pour le curé, je ne pouvais me faire à la pensée d'être obligé de tenir ménage. Prendre avec moi l'une de mes sœurs, qui avaient été élevées dans des maisons nobles, était chose impossible ; car il m'aurait encore fallu quelqu'un pour porter l'eau et le bois. Je craignais les dettes qu'eût nécessitées l'organisation d'une maison ; en effet, il était facile de compter qu'après avoir payé les frais d'entretien et le salaire d'une servante, il me serait resté peu de chose des trois cents guldens que je recevrais; tandis qu'avec les cent à cent quatre-vingts que j'avais comme vicaire, il me restait davantage pour mes deux frères qui étudiaient. De plus, il m'eût été pénible de quitter mon bon vieux monsieur, comme j'appelais M. Féneberg. Je négligeai donc cette affaire et n'écrivis point à Thannhausen.
Le curé, qui me connaissait déjà, le fit à ma place. Un jour que j'avais accompagné Sailer à Dillingen, il m'avait donné une lettre de recommandation pour M. Mayerhofer. Ce curé m'avait fait bon accueil et avait paru se plaire dans ma société; après être resté un jour chez lui, il m'avait fait emmener dans sa voiture. Il y avait deux ans que ceci s'était passé. Il m'écrivit donc, me fit une description séduisante
de la place d'inspecteur scolaire, et s'offrit à me recevoir chez lui jusqu'à ce que je pusse entrer dans le magnifique logement qu'on préparait. Il ajouta que si je voulais l'aider dans le saint ministère, il était disposé à me fournir l'entretien complet et à me donner des honoraires, ce qui compenserait les minces revenus du bénéfice. Il me fit aussi observer que M. le bailli était autorisé à choisir un homme capable, et que son choix serait approuvé. La direction d'une école s'alliait parfaitement avec mon affection pour la jeunesse , et le caractère plein de douceur de M. Mayerhofer me convenait de tout point. Je partis donc pour ce poste, d'après le conseil de M. Féneberg, qui crut voir en cela une disposition particulière de la Providence.
Ce nouveau poste offrait sans doute bien des différences avec celui que je venais de quitter, et où j'avais passé des jours si heureux dans la société de M. Féneberg et de mes autres confrères. Quant à M. Mayerhofer, c'était un pasteur infiniment respectable, et qui fit beaucoup de bien dans sa paroisse. Grâce à ses efforts, une nouvelle école fut construite, le plafond de l'église fut ornée de magnifiques peintures, et un grand orgue fut acheté. Ce même curé avait transformé la congrégation de la sainte Vierge en une association de bienfaisance. Au reste, ce n'était point un savant; sa bibliothèque était à peu près nulle; un petit nombre d'auteurs
latins dont il s'était servi pour étudier le dogme et la morale, puis quelques douzaines de sermonnaires médiocres composaient toute sa richesse littéraire. Parmi les langues anciennes, il ne savait que le latin , et parmi les modernes, l'allemand, qu'il écrivait d'ailleurs avec beaucoup de perfection. En fait de journaux, il ne lisait que Y Augsburger-Ordinari- Postzeitung. Ses connaissances de la littérature allemande, des événements de la guerre, ou des faits importants du siècle présent étaient fort défectueuses. Je vis bien qu'il me faudrait désormais dire adieu à la littérature, et que ma petite nacelle, qui jusqu'alors avait vogué joyeusement sur la haute mer, venait d'arriver sur un banc de sable. Au reste, le temps me manquait pour lire les journaux, et je dus borner mon érudition à Va, b, c, et au livret.
Ma position à Thannhausen fut également peu favorable à mes travaux d'auteur. Dès le début de mes fonctions d'inspecteur, je fus convaincu que, n'ayant pas d'aide, et le nombre des enfants étant fort considérable, je devrais moi-même faire la classe, si je voulais obtenir quelque succès. Je dus, en outre, remplir les fonctions de vicaire : M. le curé et moi prêchions à tour de rôle. Comme j'étais surtout chargé des sermons qui se faisaient dans l'aprèsdîner des jours de fêtes, et que je devais monter en chaire presque aussitôt après le repas, je n'osais
dîner à mon aise. L'affluence au confessionnal était extraordinaire; souvent j'étais obligé d'y aller de très-bonne heure , puis de prêcher et d'y retourner encore. Je crois que c'est à ces longues stations au confessionnal pendant l'hiver, et à ma chaussure légère, que je suis redevable du rhumatisme dont je souffre encore aujourd'hui.
Outre l'école allemande que je dirigeais, je fus encore chargé d'initier aux premiers principes de la langue latine les jeunes gens qui voulaient étudier.
Aux exercices ordinaires qui ont lieu le soir pendant le carême, M. le curé avait ajouté d'excellentes méditations. Il avait déjà fait la lecture des meilleures, et en avait supprimé quelques-unes qui ne convenaient point. Chargé de présider à cet exercice, je n'eus point d'autre choix que de composer des méditations sur la passion, la mort, etc., de Jésus- Christ. Ces méditations furent, sans que je le susse, copiées par un grand nombre de personnes et utilisées par des prêtres. On me pria souvent de les faire imprimer; mais je ne trouvai point de temps pour y mettre la dernière main. Cinq seulement, sur les souffrances de Jésus au mont des Oliviers, ont été publiées à Augsbourg depuis que je suis ici.
Invité par la direction des écoles de la Bavière à composer une histoire sainte pour les écoles de ce pays, j'accueillis cette demande avec d'autant plus d'empressement que je m'occupais depuis long-
temps de l'histoire de la Bible, et que j'avais pris une foule de notes. Mais il y avait une circonstance à laquelle je n'avais pas pensé : cette histoire sainte devait être faite en très-peu de temps. Or, le jour commençait tard, à Thannhausen; en hiver, ma chambre n'était point chauffée avant sept heures, et ce fut seulement lorsque je fis ménage à part que je commençai, même en hiver, à me lever vers quatre ou cinq heures. Pour le moment, je dus me contenter d'employer le temps qui s'écoulait de sept à huit heures à écrire mon sermon pour le dimanche, à réfléchir sur ce que je dirais dans mon catéchisme de tous les jours, à imaginer de petites compositions écrites pour mes élèves, à corriger leurs devoirs et à leur en préparer soit pour le calcul, soit pour d'autres branches.
Après la messe, j'allais en classe jusqu'à onze heures, et j'y rentrais à une heure pour en sortir à quatre heures; puis venait la visite des malades et la classe latine. Je ne pouvais donc consacrer à l'histoire sainte que les heures avancées de la nuit; aussi mon travail marchait-il lentement. Cependant les lettres arrivaient coup sur coup de Munich, d'où l'on me demandait de la copie ; mais comme le manuscrit ne partait que par feuilles séparées, il arriva qu'au lieu de ne faire que deux volumes, l'ouvrage fut publié en six livraisons. Je déplorais amèrement de ne pouvoir m 'absorber tout entier dans mon
sujet, y vivre et y travailler exclusivement. Il eût été très-nécessaire de revoir encore une fois l'ensemble après Favoir couché sur le papier, et de mettre plus de lien entre les diverses parties. Mais il m'était impossible de songer à faire un ouvrage d'un seul jet. Que de fois ce soupir m'est échappé : (( Si seulement je pouvais disposer d'une matinée pour travailler! »
Elle ne me fut pas accordée. L'enseignement journalier du catéchisme, de même que la rédaction de l'histoire sainte me plaisaient infiniment; mais, je dois l'avouer, l'enseignement de la lecture, de l'écriture et du calcul, qui tous les jours me prenait plusieurs heures, me devenait de jour en jour plus insupportable. Je sentais que dans une sphère plus étendue, je pourrais rendre plus de services. Plusieurs fois la pensée me vint de renoncer à ma place de Thannhausen et de redevenir simple vicaire; de plus, il était aisé de comprendre qu'en ce qui concernait mes honoraires, que je consacrais à faire étudier mes frères, la position serait préférable. A la vérité, je recevais au presbytère l'entretien complet, mais je n'avais point de traitement. Partout ailleurs, me disais-je, j'aurais, comme vicaire, outre l'entretien, de cent à cent cinquante guldens, et, à mes heures libres, je gagnerais avec ma plume audelà des trois cents guldens que me rapporte mon petit bénéfice. Toutefois, je jugeai imprudent de