LE 15 AOUT
Le bourgmestre de Dinkelsbuhl accompagna la remise de ce cadeau d'une allocution et d'un poème festival qui se terminait par ces mots :
ce Recevez cette couronne de la patrie après laquelle ne cesse de soupirer le vieillard, quand, loin de ses parents et de ses frères et sœurs ravis par le trépas, une douce aspiration vers les célestes portiques du vrai séjour paternel vient visiter la solitude et le silence de ses nuits. »
Une autre députation composée d'ecclésiastiques du Wurtemberg, où Schmid avait été autrefois curé, se trouvait aussi présente, et remit à l'intéressant vieillard une adresse renfermant l'expression de ses vœux et de sa reconnaissance.
Les enfants apparurent ensuite sur le fond de la
salle. Ils chantèrent d'abord un morceau à l'unisson, puis l'un d'eux félicita le noble vieillard dans une pièce de vers. Arrivée à ces mots du prologue :
« Nos cœurs palpitent d'émotion ; nous payons à tant d'amour un faible tribut de reconnaissance; acceptez cette fidèle empreinte de votre image, dont l'or brille avec moins d'éclat que celui de vos bonnes œuvres , »
Une jeune fille , celle du président, offrit au vieillard une grande médaille d'or frappée à l'occasion de cette fête. Sur un côté était gravé le buste de Schmid d'une façon très-distincte, avec cette inscription :
A ïami de ï enfance, Christophe de Schmid,
né le 15 août 1768,
à l'occasion de son quatre-vingtième anniversaire.
De l'autre côté était représenté un ange protégeant deux enfants qui sommeillaient; d'une main il tenait une toile suspendue devant un abîme, et de l'autre il éloignait un serpent qui faisait entendre son sifflement. L'inscription suivante, qui entoure cette allégorie : « Veiller sur les enfants est une occupation angélique, » est empruntée à l'ouvrage de Schmid intitulé : Henri dEichenfels.
Là-dessus, quelques enfants choisis, revêtus de magnifiques costumes , représentèrent six scènes extraites des plus belles histoires de Schmid. h. 49
On y voyait Geneviève avec son Souffre-Douleur, Rose de Tannenbourg agitant avec des transports de joie la clef de la prison, et le chevalier Edelbert, tous en riches costumes à l'antique , le petit ramoneur, Rosalinde, etc. Impossible de voir rien de plus charmant que ce groupe de beaux enfants avec leurs divers costumes, et leurs figures où respiraient la gaieté et la jeunesse. Pendant cette représentation, quelques jeunes filles exercées exécutèrent le morceau emprunté à la petite joueuse de harpe : ï Amour de Dieu envers les hommes, mis en musique par M. Drobisch, maître de chapelle.
Vinrent ensuite un jeune garçon et une jeune fille, qui présentèrent successivement une fleur à Schmid en prononçant ces mots :
« Prenez ce lis, gracieux symbole de l'innocence . Quel pur et doux éclat s'échappe de son calice ! Conserver la fleur de notre innocence, tel a été l'objet constant de vos actions et de vos écrits. R°cevez-eri nos remerciements.
» Agréez avec cette violette l'expression de nos vœux unanimes. Nous voulons fleurir semblables à cette fleur, pleins de fraîcheur et d'humilité. »
Enfin, un enfant rassembla dans un magnifique vase de porcelaine toutes ces fleurs artistement disposées, et les offrant au vieillard, s'exprima ainsi :
(( Ce que nous vous offrons est une faible image de la Corbeille de fleurs, si aimable , si instructive et si consolante pour la vie, que nous avons reçue de votre main. Puisse notre intention donner de la valeur à ce don; et recevez-le avec indulgence. Soyez heureux ! Quand déjà la tombe se sera refermée sur vous, la jeunesse d'Allemagne redira encore vos titres de gloire. »
Un chant exécuté par les enfants, et composé par le Père Th. Loë, termina la fête. En voici la dernière strophe :
« Salut, tendre ami, vivez joyeux au milieu de vos enfants et restez-nous fidèle. Nous vous aimons d'une ardeur sans égale. Puissent nos chants de ce jour porter leurs mélodies par-delà les montagnes et les mers. Quand toutes les bouches implorent sur vous les bénédictions du ciel, quand les pères et les mères versent des larmes de reconnaissance, daignez comprendre cette voix intime de leur cœur. Vivez heureux, noble vieillard, ami de l'enfance! »
Pressé par la foule joyeuse des enfants et par les parents, qui de toutes parts lui adressaient leurs félicitations, Schmid, profondément ému, remercia d'un ton plein de douceur et d'humilité. La voiture dans laquelle il était assis entre le président
et ces gracieux enfants, avançait lentement au milieu de cette multitude mouvante. Ce jour fut pour Schmid une fête de pure joie et de sainte innocence. Y a-t-il un coup d'œil plus ravissant que de voir un vieillard octogénaire, un ami de la jeunesse, avec ses cheveux blancs et ses joues' qui ont conservé la fraîcheur du jeune âge, entouré d'une jeunesse ivre de bonheur? On voyait réunis dans un seul tableau la première fleur de l'enfance avec la dernière floraison de la vieillesse, la joie naïve de Finnocence avec la pieuse émotion d'un vieillard.
A midi, Sa Grandeur l'évêque d'Augsbourg donna, en l'honneur de Schmid, un brillant repas où il lui ménagea la plus agréable des surprises. Lorsque Schmid entra dans la salle à manger, il aperçut dans un tableau la reproduction exacte de son cabinet d'études. Schmid y est représenté debout, écrivant sur son pupitre, et se penchant vers un garçon et une fille. La fille lui offre une corbeille de fleurs, et le garçon tient à la main l'un des petits livres de l'auteur. L'évêque avait chargé Hundertpfund, excellent peintre, de lui faire ce tableau. Il est actuellement la propriété de Louis Schmid, frère de Christophe, encore vivant et résidant à Augsbourg.
Le collège catholique de Saint-Etienne organisa de son côté, le 18 août, un concert pour célébrer aussi le quatre- vingtième anniversaire de Schmid,
et lui fit remettre par une commission une adresse très -spirituellement conçue. A l'occasion de cette fête, un habitant d'Augsbourg, ancien élève de Schmid, donna au magistrat de la ville cent-cinquante florins pour être distribués à un établissement fondé en faveur des enfants pauvres ; et la librairie Wolf, qui a publié l'édition des Œuvres complètes de Schmid, fit don de cette édition, magnifiquement reliée, aux deux établissements d'orphelins de la ville d'Augsbourg.
En reconnaissance de la belle fête que le magistrat de la ville et la jeunesse des écoles de l'une et l'autre confession lui avaient préparée, Schmid envoya au magistrat la somme de mille deux cents florins pour être employée à des œuvres de bienfaisance, ainsi que la lettre suivante :
« Très-honoré magistrat ,
» L'honorable magistrat et les respectables habitants de la ville d'Augsbourg m'ont préparé un si beau et si magnifique anniversaire, une fête si splendide et si intéressante; ils m'ont tellement comblé d'honneurs, que je m'efforcerais en vain d'exprimer les vifs sentiments de reconnaissance dont je me sens pénétré.
» Cependant, afin de ne point paraître tout-à-fait ingrat, je vous prie de vouloir bien accepter, comme un faible témoignage de ma reconnaissance, les
petits dons indiqués sur cette feuille, en faveur des institutions de bienfaisance et des pauvres de la ville d'Augsbourg.
» Aussi longtemps que je serai en vie, je prierai tous les jours le Seigneur, à qui seul est dû tout honneur, pour la prospérité de la ville d' Augsbourg, et je resterai avec une vénération et une reconnaissance profondes,
» Votre très-humble serviteur, » Christophe de Schmid, chanoine. »
Il adressa également la lettre suivante au magistrat de la ville de Dinkelsbuhl :
ce Très-honoré magistrat ,
» L'intérêt que Dinkelsbuhl, ma chère ville natale, m'a témoigné à l'occasion de mon quatrevingtième anniversaire, en envoyant ici une députation chargée de me présenter ses félicitations, ainsi que le précieux cadeau qu'elle m'a offert, m'ont tellement réjoui le cœur, que c'est pour moi un devoir sacré autant qu'agréable d'en témoiguer par écrit ma reconnaissance la plus sincère à M. le magistrat, ainsi qu'à tous les habitants de la ville.
» Je choisis, pour m'acquitter de cette dette, le 29 août 1847, parce qu'il y a aujourd'hui six ans que ma chère patrie, que je n'oublierai jamais, organisa une fête semblable, et non moins solennelle^
pour célébrer ma cinquantième année de prêtrise. Recevez donc pour Tune et l'autre l'expression de ma double reconnaissance.
» Voulant donner une petite preuve de ma gratitude, d'abord envers Dieu, qui m'a fait parvenir à une si haute vieillesse et qui a accordé à mes efforts en faveur de l'éducation de la jeunesse une bénédiction si abondante, puis à ma bienveillante patrie, je joins ici cinq cents florins en une obligation sur FEtat. Je prie l'honoré magistrat de consacrer la moitié de cette somme à la petite institution de la Protection de ï Enfance, et l'autre moitié aux pauvres les plus dignes de l'une et l'autre confessions.
» Je remercie encore une fois M. le bourgmestre et toute la magistrature, et je prends la résolution de prier journellement le Seigneur pour la prospérité de tous les habitants de la ville.
» Je suis avec un profond respect, etc.
» C. Schmid.
» Augsbourg, le 29 août 1847. »
. a P. S. Je joins ici quatre exemplaires de la description de ladite fête, deux pour MM. les députés, et deux autres pour l'auteur de l'excellente pièce de vers marquée des initiales L. W. R., et pour M. Sinner, auteur du beau poème.
". le Dr Fischer, président du gouvernement et promoteur de cette fête, en ayant informé Sa Majesté
le roi, en reçut les lignes suivantes, écrites de sa propre main :
« Monsieur de Fischer, président du gouvernement, etc.
» Il m'a été agréable d'apprendre que le quatrevingtième anniversaire du chanoine de Schmid, ce prêtre si digne et qui s'est acquis tant de mérites en ce qui concerne les écoles et l'éducation de la jeunesse, a été solennisé d'une manière convenable. Présentez de ma part mes vœux les plus sincères à cet estimable vieillard, et recevez ma reconnaissance pour le programme de la fête que vous m'avez envoyé, comme aussi pour la médaille commémorative.
» Je suis, avec les sentiments que vous me connaissez,
» Votre tout dévoué roi, » Louis.
» Aschaffenbourg, le 21 août 1847. »
C. Schmid, dans une lettre particulière, ayant remercié le roi des félicitations qu'il lui avait fait adresser, le prince lui répondit par les lignes suivantes :
a Monsieur le conseiller ecclésiastique et chanoine de Schmid , » Ce que j'écrivais récemment au président de mon gouvernement de la Souabe et de Neubourg,
au sujet de votre personne, je vous le réitère ici, en vous exprimant ma satisfaction de ce que votre quatre- vingtième anniversaire a été solennisé d'une façon si belle et si ingénieuse.
» Mon sincère désir est que la divine Providence daigne vous accorder, à vous prêtre si digne et si méritant, de travailler longtemps encore dans le même esprit qui vous a animé jusqu'à ce jour. Je vous remercie du fidèle attachement pour ma personne dont vous me réitérez l'expression, et je suis, avec les sentiments les plus bienveillants ,
» Votre tout dévoué roi, » Louis.
» Aschaffenbourg, le 2 septembre 1847, »
Diepenbrock, prince-archevêque de Breslau , envoya à Schmid, du château de Johannisberg, la lettre suivante :
« Très-vénéré et très-cher ami ,
» Je ne puis que m'associer aux nombreux amis qui, de loin et de près, vous entourent avec amour, soit en réalité, soit en esprit, pour vous présenter les souhaits et les félicitations de leurs cœurs. Vous célébrez la fête de votre moisson spirituelle à une saison où l'on soupire avec impatience après une autre moisson que Ton voudrait abondante. La sei!. 49*
mence que vous avez répandue d'une main diligente pendant un demi-siècle a levé dans une foule de cœurs, et produit pour les greniers du Seigneur des fruits multipliés. Il ne vous reste plus qu'à attendre la véritable fête de la moisson de l'éternité. Daigne le Seigneur, afin que la couronne qui doit orner votre front soit d'autant plus riche, vous conserver encore pendant de longues années à vos amis, parmi lesquels je désire d'être compté.
» Votre tout dévoué,
» Melchior, archevêque. »
C. Schmid répondit au prince-archevêque pour le remercier de ses félicitations aussi spirituelles qu'affectueuses, et lui fit la description de la fête instituée en son honneur.
« Le cahier ci-joint, lui disait-il, vous donnera une idée de la fête de triomphe qui a eu lieu à Augsbourg. Seulement, je dois vous faire observer que j'ai été honoré bien au-delà de mes mérites. Je suis particulièrement réjoui de ce que l'esprit de douceur de feu notre ami Sailer commence à prédominer. Quand je vins me fixer à Augsbourg, et que j'aperçus la ville dans le lointain, je me sentis le cœur oppressé et inquiet. Je savais que les ouvrages de Sailer, et par conséquent mes petits
livres, puisque j'étais son ami, n'étaient point tolérés dans rétablissement d'éducation d'Augsbourg, le seul qui existât alors dans cette ville. Comme tout cela est maintenant changé ! Je me réjouis aussi de voir les deux confessions apprendre à mieux se connaître l'une et l'autre, à s'estimer et à s'aimer. Les polémiques interminables et odieuses ne produisent d'ailleurs rien de bon. J'espère, ce que sans doute je ne verrai plus, qu'il finira par n'y avoir plus qu'un troupeau et qu'un pasteur ! »
Diepenbrock lui répondit :
« Je profite, cher ami, des derniers moments qui me sont encore accordés avant de quitter cet antique château, pour vous remercier de tout mon cœur de votre précieuse lettre du 6 septembre, et de l'intéressant petit livre où est décrite la fête qui vous a été donnée. C'est là une preuve consolante que dans notre temps matériel et frivole on sait encore reconnaître et apprécier d'autres mérites que ceux des constructeurs de chemins de fer et des héros du libéralisme et de Fantichristianisme. Quelle joie c'eût été pour Sailer s'il avait été témoin de cette belle fête donnée en l'honneur de son cher élève ! Mais il en a été témoin là où tous ceux qui honorent Dieu célèbrent une fête continuelle. Puissions-nous bientôt prendre part à cette solennité! Je le désire... »
Outre ces félicitations et une foule d'autres, C. Schmid reçut une multitude de petites lettres qui lui furent adressées par des enfants, et qui contenaient toutes sortes de réflexions naïves et charmantes sur ses contes. Il en reçut dix-huit de Pinstitut de Wiesbaden, écrites par des élèves originaires de l'Angleterre, de l'Irlande, de la France et des contrées du Rhin.
Il n'y eut pas jusqu'à l'institut des enfants aveugles de Linz qui n'envoyât à Schmid ses pieuses félicitations. Schmid, de son côté, fit parvenir une somme d'argent à cet établissement, ainsi qu'un exemplaire de ses Œuvres complètes, qu'il accompagna des lignes suivantes, écrites en vers :
« Bons enfants, ne vous attristez pas, si vous êtes privés de la lumière du soleil; car Dieu, qui a tout fait avec sagesse, n'a eu sur vous que de bons desseins.
» Il vous a donné une intelligence plus claire, il a mis dans vos mains un sentiment plus délicat, il vous a faits susceptibles de tout bien, et vous a envoyé des maîtres et des maîtresses.
» Ces maîtres veillent sur vous avec une tendre sollicitude, et d'une main paternelle vous dirigent dans la voie du salut. Ils vous enseignent la religion, et vous apprennent à connaître Dieu et son Fils.
» Yous savez que Dieu vous aime tendrement,
qu'il vous envoie toutes sortes de biens; vous connaissez Jésus-Christ, vous l'aimez et lui obéissez volontiers.
» Continuez d'être bons et pieux; faites tout ce qu'il vous enseigne ; alors il vous conduira, comme par la main, dans une meilleure patrie !
» Là, dans son beau royaume du ciel, il vous ouvrira les yeux ; et, éclairés des rayons les plus éclatants et les plus purs, vous contemplerez la face du Seigneur. »
LES ANNEES 1848-1853. — CORRESPONDANCE AVEC DIEPENBROCK. — ÉVÉNEMENTS DE FAMILLE.
A l'année 1847, si féconde pour C. Schmid en honneurs et en réjouissances, succédèrent les tempêtes de 1848. Il est vrai qu'à cette époque la tranquillité ne fut presque point troublée à Augsbourg ; il n'y eut qu'une seule nuit pendant laquelle la rue des Carmélites, habitée par Schmid, fut occupée militairement , parce qu'on craignait qu'on ne vînt attaquer le fort qui se trouve dans cette rue. Schmid remarquait qu'il n'avait jamais mieux dormi que cette nuit -là, et que depuis qu'il habitait Augsbourg jamais la rue n'avait été plus calme, attendu que
personne ne pouvait y passer. Cependant, les nouvelles apportées de toutes parts que des insurrections, des meurtres et des troubles avaient eu lieu, firent sur son cœur, si doux et si pacifique, la plus douloureuse impression. Il ne pouvait plus lire aucun journal. Il disait qu'il n'aurait jamais cru qu'on verrait parmi le peuple allemand des scènes d'horreur telles que l'assassinat deLatour, à Vienne, celui de Lichnowsky et d'Auerwald, à Franckfort. « Plus d'un homme d'Etat, disait-il, peut s'appliquer ces paroles que Gœthe met dans la bouche de l'apprenti Wilhelm Meister :
c( Maître, la détresse est grande ; je ne puis plus me défaire des esprits que j'ai évoqués. »
Une connaissance lui disant un jour, pendant cette époque orageuse : ce II y a deux partis, dont l'un veut toujours avancer et l'autre toujours reculer, )) Schmid lui répondit en souriant : « Il en est encore un troisième, c'est celui qui veut toujours monter; je pense que nous voulons être de ce dernier. »
Ce fut, au commencement de cette même année, une grande inquiétude pour Schmid de voir sa sœur Françoise tomber dangereusement malade. Cependant, le ciel exauça sa prière, et lui conserva celle qui le servait avec tant de fidélité. Malheureusement, il lui fallut faire un autre sacrifice. Le 28 dé-
cembre 1847, il perdit son ancien et fidèle ami, le chanoine Rieger, qui allait tous les jours lui rendre visite. Rieger avait été enlevé par la grippe, qui régnait alors à Augsbourg. Tous les jours Schmid faisait demander de ses nouvelles, et chaque fois on lui donnait une réponse rassurante. Mais le troisième, on vint, dès six heures du matin, annoncer que pendant la nuit Rieger était tombé gravement malade, et désirait ardemment de voir encore une fois son cher Christophe. Ce vieillard octogénaire courut aussitôt vers lui, entendit sa confession et lui administra solennellement le saint viatique. Le soir, Schmid alla de nouveau lui rendre visite, et ne le trouva pas en danger ; mais le 28 décembre, à midi, Rieger mourut inopinément. C'était une rude besogne pour la sœur de Schmid d'annoncer à son frère cette perte irréparable. Tout d'abord il ne voulut pas y croire. Ce bon vieillard, sentant qu'il allait se trouver seul et abandonné, fut désolé de cette catastrophe, tout en se soumettant pleinement à la volonté de Celui qui est le maître de la vie et de la mort. Quelques mois après, survint la mort de son frère Martin, trésorier en retraite de la famille de Stadion; il s'était retiré à Augsbourg pour y finir le reste de ses jours. A trois heures de l'après-midi, il était encore chez son frère le chanoine, et à cinq heures du soir il n'était plus qu'un cadavre ; il venait de succomber à une attaque
d'apoplexie. Cette perte fut de nouveau très-sensible à Christophe Sehmid.
Enfin, une troisième séparation douloureuse vint encore s'ajouter à tant d'épreuves déjà subies. Trois de ses nièces, filles du frère dont nous venons de parler, et qui étaient entrées chez les sœurs des pauvres, furent envoyées en Amérique comme institutrices. Leur frère devait les accompagner en qualité de missionnaire. Les adieux que Sehmid fit à ces trois jeunes filles, encore dans la fleur de l'âge, furent des plus émouvants. Après leur avoir mis encore une fois devant les yeux la noble, mais difficile mission de l'éducation de la jeunesse, il ajouta : « Je ne vous reverrai plus sur cette terre, car je suis vieux et touche au terme de ma carrière; mais j'espère, avec la grâce de Dieu, que nous nous reverrons au ciel. Que Dieu vous fasse traverser la mer sans accident, qu'il vous conserve la santé et vous accorde la grâce de conduire à son divin Fils les enfants qui seront confiés à vos soins et à votre sollicitud^. Priez pour moi, votre vieil oncle, je veux aussi prier pour vous, et, de plus, vous donner ma bénédiction. » Là-dessus, les trois sœurs s'agenouillèrent sous sa main bénissante, et entreprirent leur lointain et périlleux voyage.
Les circonstances n'ayant pas permis que son neveu Auguste se rendît à Augsbourg pour prendre congé de lui, C. Sehmid lui écrivit ;
« Cher Auguste, j'ai vivement désiré de te voir encore une fois avant ton départ, pour te parler en détail du grand dessein que tu te proposes. Dieu en a disposé autrement. Je pense, du reste, que dans les établissements des sœurs des pauvres que tu as visités avec Mme la supérieure, tu en auras plus appris que je ne pourrais t'en dire.
» Le Dieu bon et miséricordieux, qui t'a inspiré la grande résolution de te sacrifier à lui sans réserve, et d'aller le servir dans une autre partie du monde, t'instruira, te donnera la force et le courage d'accomplir la tâche que tu t'es assignée.
» Prends avant tout pour modèle Jésus-Christ, le Bon Pasteur, qui alla à la recherche de la brebis égarée et la rapporta sur ses épaules, et ensuite l'apôtre saint Paul, tel qu'il nous apparaît dans les Actes des apôtres.
» Je viens de relire aujourd'hui même le voyage plein de dangers qu'il fit sur mer. Puisse le Seigneur, qui le protégea et le sauva, te prendre aussi en sa sainte garde, et te faire accompagner par ses anges tutélaires !
» Salue de ma part tes chères sœurs. Tout ce que nous pouvons faire pour vous en ce moment, ma sœur et moi, c'est de prier; nous le ferons tous les jours de grand cœur. Adieu! Que le Tout- Puissant soit avec toi et avec ton affectueux oncle Christophe. »
Ce tendre vieillard fut bien inquiet jusqu'à ce qu'il eût reçu des nouvelles de l'Amérique. Arriva enfin une lettre des émigrés annonçant qu'ils étaient heureusement arrivés à Baltimore, mais qu'ils avaient eu à essuyer sur mer une affreuse tempête.
Une année après, le jour des Rois, en 1849, Schmid écrivait à ce sujet à Diepenbrock :
« Durant l'année qui vient de finir, il s'est passé peu de jours où je n'aie pas pensé plusieurs fois à eux. Ce matin, ils ont été ma première pensée, et il m'a semblé que je voyais comme une étoile lumineuse brille? au firmament, et m'annoncer la fête de ce jour, qui est leur fête patronale.
» Vous offrir en détail mes souhaits et mes félicitations, vous assurer de mon respect et de mon affection, serait chose superflue; vous êtes suffisamment renseigné à cet égard.
» Oh! que de fois je me suis trouvé en esprit auprès de vous à Breslau, dans votre beau château, de même qu'à Franckfort! Combien de fois j'ai regretté qu'une indisposition ne vous ait pas permis de venir à Wurzbourg ! Que de fois les orages de la vie, auxquels ceux qui habitent les régions élevées sont plus exposés que les autres, m'ont rappelé votre souvenir, vous qui êtes d'ailleurs si accablé d'affaires et de travaux !
» Bien des choses ont passé sur ma tête depuis la
réception de votre chère et intéressante lettre, datée du château de Johannisberg. Le calme a régné et règne encore, Dieu merci, dans notre ville. Mais la mort de mon plus intime ami, feu Eustache Rieger, qui venait me voir tous les soirs, continue toujours de m affecter péniblement , très-péniblement. Ma chère sœur, qui me décharge d'une foule de fardeaux dont je serais d'ailleurs accablé, a été longtemps gravement malade : elle ne s'est remise qu'à la longue; mais, Dieu soit loué! elle est parfaitement rétablie. Mon frère, l'ancien trésorier de la famille de Stadion, après avoir perdu sa femme peu de temps auparavant, est mort ici inopinément, quoiqu'il eût beaucoup baissé depuis quelque temps. Trois de ses filles sont parties pour l'Amérique en qualité d'institutrices ; son fils Auguste , qui faisait un bien considérable à Rottenbourg, et y était en grande estime, est aussi parti récemment pour l'Amérique, comme confesseur et missionnaire.
» Pour ma part, je suis convaincu par expérience de la vérité de ce proverbe :
« La vie de l'homme dure soixante-dix ans, quatre-vingts ans au plus; le reste n'est que maladie et tourment. » Pourtant, je ne saurais assez remercier le bon Dieu de n'avoir point succombé à tant de peines et de douleurs.
» Pardonnez-moi de vous entretenir si longuement de ma personne et de mon petit entourage*
Quand je promène mes regards à travers le monde, quand je considère Tannée qui vient de s'écouler et celle qui va suivre, je voudrais converser avec vous sur ces sortes de matières, pour recevoir de votre bouche quelque parole de consolation.
» Une seule chose nous rassure : c'est que le bon Dieu vit et gouverne encore, qu'il sait diriger ce qu'il y a de pire vers un but excellent, de même qu'après d'accablants orages le soleil resplendit de nouveau, et nous permet de respirer plus à l'aise.
» Ces temps meilleurs, je ne les verrai plus; mais mon plus ardent désir est que vous puissiez en jouir longtemps encore, bien longtemps. Ma sœur se recommande humblement à vous.
» Je suis avec un respect et un amour profond, » Votre admirateur et ami, » Christophe de Schmid. »
Diepenbrock lui écrivait de Breslau, le 14 janvier 1849 :
» Très-cher ami, » La vue seule de votre chère écriture, encore si ferme et si sûre, a suffi pour me causer une grande joie en ouvrant votre lettre ; mais qu'est-ce que cela, à côté des choses agréables qu'elle contient? Elle me prouve que sous la neige de la vieillesse et malgré les maux qui l'accompagnent, le cœur et
l'intelligence sont encore pleins de fraîcheur et de vie, et que mon souvenir, semblable à une tendre fleur, verdit encore en vous. Recevez-en mes remercîments sincères, ainsi que pour le souvenir du digne Eustache, qui, élevé déjà au-dessus des orages et des tempêtes de la vie, au milieu desquels il a livré sa part de combats, habite maintenant en lieu sur, sous les ailes de Celui à qui il a si souvent adressé son Sursum corda ! Je serais tenté d'envier son sort, s'il était permis d'avoir d'autres désirs que l'accomplissement des desseins de Dieu. Néanmoins, je suis sans cesse occupé de la pensée de la mort; car le choléra, semblable à une hyène en fureur, sévit dans cette ville d'une manière affreuse, et enlève journellement des centaines de personnes. Mais non, je retire cette expression. L'ange d'extermination envoyé par le Seigneur est aussi un messager de son amour, alors même qu'éclate son courroux; Dieu merci ! je ne le crains point. J'ai mis ordre à ma maison; j'ai fait mon testament dès le mois de novembre, alors que la corde des jacobins était peutêtre plus proche de moi que ne l'est maintenant le choléra. Je suis tranquille, et j'espère que le nouveau et éternel testament contient déjà les dispositions qui me concernent, et qu'il est scellé avec du sang.
» J'ai passé , l'année dernière , des jours bien pénibles. Aucune ville, peut-être, n'a été autant ravagée par les orages de mars que la ville de
Breslau et la province de Silésie. Si l'on n'en est pas venu ici à une lutte terrible et dévastatrice, cela me paraît un vrai miracle. Tous les éléments semblaient s'être concertés depuis le mois de mars jusqu'à la fin de novembre. J'ai fait mon devoir; j'ai prononcé une parole énergique et épiscopale contre le refus révolutionnaire de payer l'impôt, comme je le fais de nouveau maintenant à l'occasion des prochaines élections; et plus les furieux ont blasphémé, plus le Seigneur a béni. Partout mes bonnes intentions ont été accueillies avec reconnaissance. Des officiers ont lu aux soldats, dans les casernes, mes lettres pastorales; des pasteurs protestants les ont publiées en chaire, en présence de leurs ouailles. Au moment même où je reçois votre lettre, un prédicateur de la campagne, Schulze de Lochau, près de Halle, m'écrit une lettre où il commence par exprimer le désir que cette missive d'un ecclésiastique évangélique ne fasse pas sur moi une impression désagréable. Je lui ai répondu : « Gomment une poignée de main de la part d'un honnête homme attristé, pourrait-elle?...» Ceci est une communication confidentielle, cher ami; la vaine gloire n'y a certainement aucune part; je vous en parle uniquement parce que je sais que cela vous intéressera et vous fera plaisir.
» En revanche les soucis et les inquiétudes , tant spirituels que temporels, ne font pas défaut. Les
belles forêts que je possède en Autriche ont été ravagées par des hordes indisciplinées ; chaque jour je me vois enlever plusieurs centaines de mètres de bois; et tandis que là tous les revenus sont arrêtés, ici la nécessité est si affreuse qu'on ne saurait assez donner.
» Notre nouvelle constitution est aussi une source de nombreux embarras. La question purement ecclésiastique y est parfaitement résolue, et toute liberté nous y est accordée; mais il s'agit encore de l'arracher des mains d'une bureaucratie tenace.
» Par contre, l'affaire des écoles, qui jusqu'ici avait été sur un bon pied, attendu qu'en Silésie la constitution avait reconnu que l'école était avant tout une institution religieuse, et que la loi m'accordait sur elle une grande influence , cette affaire est maintenant organisée d'après les vues d'émancipation du siècle. Quelle ligne de conduite suivra-t-on dans la pratique, pour que l'Eglise conserve son influence sur les écoles? C'est ce qui est encore à voir.
» Quant aux synodes diocésains, qui ont été sagement institués à Wurzbourg, ils ne me causent aucune inquiétude, parce que mon clergé est bien intentionné, qu'il m'est personnellement soumis et attaché. Mais ils exigent de grandes occupations, car il faut préparer d'avance les matériaux, et nous sommes dans un diocèse si vaste (sans parler de
deux nationalités et de deux langues ), qu'étant déjà surchargé par les affaires courantes, je suis quelquefois sur le point de perdre courage en présence de cet immense surcroît de travaux.
» Notre ami se maintient vaillamment, et me réjouit souvent de ses aimables nouvelles. Ah ! combien il en reste peu de ce cher cercle formé par Sailer! Restez, cher ami, longtemps encore parmi nous, et que Dieu vous conserve votre sœur bienaimée, que je salue cordialement. Consolez-la de la perte de ses chers parents! Vale, ama et ora.
» Votre M. »
A ces temps nuageux succédèrent, en 1850, des jours plus sereins. Sa Majesté le roi de Bavière conféra à Schmid la croix de Tordre de commandeur de Saint-Michel. Le roi voulut, dans un voyage à Augsbourg, remettre personnellement cette distinction à l'illustre écrivain; mais Schmid, obligé par suite de ses souffrances, d'aller aux eaux de Wemding, était alors absent. Gomme les eaux minérales lui étaient favorables, et qu'il pouvait s'y rendre en une journée, il y allait encore presque tous les étés, malgré son extrême vieillesse.
Bien longtemps auparavant, G. Schmid avait reçu le grade de docteur à l'Université de Prague, à l'occasion du jubilé qui a lieu tous les cinq cents ans. Son diplôme, œuvre magnifique de calligra-
phie, avait été rédigé le jour même où, consacré prêtre, Schmid était monté pour la première fois à Tautel du Seigneur. Enfin, Christophe Schmid eut encore la joie de voir son cher ami Diepenbrock élevé à la dignité de cardinal par Sa Sainteté le pape Pie IX. Dans les derniers jours de Tannée 1850, et avant d'avoir pu féliciter son ami, Schmid reçut de lui la lettre suivante, si pleine de sentiments :
« Ancien et vénéré ami, » Aujourd'hui, en cette auguste solennité de Noël, que pendant votre séjour à Thannhausen vous avez parée de verdure pour la joie de tant de milliers d'enfants, en puisant dans les trésors de votre cœur et de votre féconde imagination; en cette solennité, que vous n'avez cessé d'embellir jusqu'à ce jour d'ornements toujours frais, et qui, semblables aux roses des Alpes qu'on voit fleurir aux bords des glaciers, jaillissent toujours odorantes des glaces de votre vieillesse; aujourd'hui, je voudrais me donner une fête de sainte allégresse en allant frapper confidentiellement à la porte de votre paisible cabinet, et en m' asseyant à côté de vous pour causer l'espace d'un petit quart d'heure. Maintenant que notre ami Zech vient de suivre dans la tombe, ou plutôt dans la bienheureuse patrie du ciel, notre bon Eustache, vous êtes le seul qui restiez de ce u. 20
cercle d'amis, dans lequel j'eus le bonheur d'entrer il y a trente ans, en qualité à'amanuensis (secrétaire) de Sailer, et où j'ai été témoin de tant de vertu et de sagesse. Zimmer, Weber, Gugler, Widmer, Eustache, Ruœsch, Imhof, Zech, Seitz et une foule d'autres, dont les noms sont écrits au livre de vie à côté de celui de Sailer, célèbrent avec lui, au ciel, la fête de ce jour. Pour vous, cher vieillard, qui la célébrez encore ici-bas avec vos enfants bien -aimés, puissiez-vous le faire longtemps encore; car, quelle regrettable lacune n'y aurait-il pas, si les enfants devaient la solenniser sans vous?
» En ce qui me concerne, je la célèbre ici, sur les rivages lointains de FOder, en habit de pourpre, dont le saint Père vient de me revêtir malgré ma résistance; car je me sentais suffisamment chargé d'honneurs et de fardeaux. Mais rien n'a servi; j'ai dû, comme il y a six ans, quand il s'est agi de me charger de ce diocèse, incliner la tête et me soumettre. Outre la confiance du saint Père, les nombreux témoignages de satisfaction et de sympathie qui m'arrivent de toutes parts à ce sujet, surtout la joie de mes diocésains, qui se sentent honorés dans la personne de leur évêque, pourraient me permettre de me réjouir de cet événement, qui, du reste, a aussi son mauvais côté.
» J'ai été à Berlin, la semaine dernière, présenter
mes hommages au roi, à l'occasion de cette nouvelle dignité. Savez- vous quelle est la personne qui m'y a vivement rappelé votre souvenir? C'est mon voisin à la table royale, Alexandre de Humboldt, à peu près du même âge que vous, quatre-vingtdeux ans. Il a conservé, à un rare degré, sa vivacité et ses facultés intellectuelles. Sa mémoire a encore toute la fraîcheur de la jeunesse, et son regard intérieur plonge dans le vaste trésor de ses connaissances en tout genre avec tant de lucidité et de clarté, qu'il peut fournir les réponses les plus précises à toutes les questions scientifiques qu'on lui adresse, surtout clans le domaine incommensurable des sciences naturelles; donner dans le langage le plus parfait et le plus net, une solution à tous les problèmes. C'est la nuit qu'il écrit ses ouvrages. J'ai trouvé que depuis cinq ans il était resté absolument le même. Son regard d'aigle, voilé par des cheveux blancs comme neige, m'ont vivement rappelé votre souvenir.
» Et maintenant, cher ami, je ne veux pas vous importuner plus longuement. Je ne voudrais point non plus vous tourmenter pour répondre à mes lettres, dans le cas où cela vous serait pénible. Chargez, dans l'occasion, quelqu'un de me donner des nouvelles de votre santé, et de me dire que vous vous souvenez de moi dans vos prières. Cela me suffit.
» Que Dieu vous bénisse en vous envoyant la plénitude de sa paix et de sa sainte joie! » Je suis, avec le plus profond respect,
» Votre dévoué ami, » Melchior, » Cardinal et prince-archevêque.
» Breslau, en la fête de Noël 1850. »
Christophe Schmid répondit :
« Monseigneur et très-vénéré ami, » Je m'efforcerais en vain d'exprimer par des paroles le plaisir que m'a causé votre bonne et affectueuse lettre.
» Je n'ai point voulu me mêler à la foule des personnages éminents qui sont allés vous offrir leurs félicitations; mon dessein était de vous présenter les miennes un peu plus tard, lorsque votre lettre m'est arrivée contre toute attente. La vue seule de l'adresse, tracée par une main amie et vénérée, m'a transporté de joie; que dire de la lettre même? Non-seulement vous avez pensé à moi, en ce saint jour de Noël, mais encore vous m'avez écrit, et Dieu sait en quels termes affectueux !
» Votre lettre m'a rappelé ces heures précieuses que j'ai passées dans votre chambre à Ratisbonne, dans la demeure de Sailer, quand vous étiez occupé à traduire Calderon, que je lisais avec tant de plaisir. Déjà à cette époque il était question de vous
faire chanoine; mais vous ne montriez absolument aucune disposition pour cette place, résolu que vous étiez à retourner dans votre patrie. Lequel de nous deux eût alors pensé que vous deviendriez archevêque, et, qui plus est, que vous seriez revêtu de la pourpre? Cela vient de Dieu, et puisqu'il vous a élevé à de si hautes fonctions, il saura bien aussi vous donner la force de porter votre fardeau. C'est le sujet de mes prières quotidiennes. J'ai relu, le soir du nouvel an, le sermon que vous fîtes à Ratisbonne le soir de la Saint-Sylvestre. Impossible de prouver avec plus de force, de solidité et d'intérêt, que l'homme ne saurait trouver le repos et le bonheur qu'en Dieu, et non dans les biens, les voluptés et les honneurs du monde.
» Je viens de relire également le sermon que fit Sailer la veille au soir de l'année 1788. »
Ici Schmid raconte dans quelles circonstances ce sermon fut composé; il en a déjà été question au premier volume.
« En ce qui me concerne, ajoute-t-il, je ne saurais assez remercier le bon Dieu des forces qu'il m'accorde dans une si haute vieillesse. Mes yeux sont encore tellement bons, que je puis lire à la chandelle et sans lunettes, les impressions les plus fines. Ma mémoire est encore aussi fraîche qu'aux jours de ma jeunesse; seulement elle est un peu paresseuse à ii. 20*
se rappeler ce qui s'est passé tout récemment, bien que, quelque temps après, je m'en souvienne aussi parfaitement. Mes nerfs ressemblent aux cordes d'une harpe; une température humide les détend, mais ils reprennent leur consistance dès qu'arrive un temps plus favorable.
» Le Seigneur m'a fait une grande faveur en m'envoyant ma sœur. Non-seulement elle soigne ma correspondance avec mes nombreux parents, se charge de faire mes paiements et mes rentrées d'argent; elle transcrit encore correctement mes manuscrits pour l'impression, malgré les nombreuses abréviations, ratures, etc., qu'ils contiennent. Elle se recommande à vous en tout respect. Mais c'est trop parler de moi, vieil ermite, que l'âge et le mauvais temps tiennent renfermé dans sa cellule.
» J'ai reçu, d'un tiers, un rapport imprimé sur la fête donnée au cardinal-archevêque de Geisel, dans l'intimité duquel j'ai passé ici bien des heures.
» Un semblable rapport aura sans doute paru à Breslau. Oserais-je vous prier de vouloir bien m'en faire envoyer un exemplaire?
» Je suis, avec le plus profond respect et la plus sincère amitié,
» Votre ancien admirateur et ami, » Christophe de Schmid, »
Le cardinal envoya à Schmid le rapport demandé , et le 26 janvier 1851 il lui écrivit la lettre suivante :
ce Très-vénéré ami, » L'envoi de la description de la fête, que vous avez demandé, vous prouvera que j'ai reçu votre précieuse lettre; elle m'est parvenue le 6 de ce mois. Puisse votre sympathique désir en être satisfait ! Il faut que je vous communique confidentiellement une nouvelle qui se rattache à cette circonstance : le 9 octobre, j'ai reçu, à ma grande surprise, la lettre suivante (1). »
Après cette citation, le cardinal continue :
ce Cette lettre m'a profondément réjoui. J'ai répondu au roi : Je me considère comme redevable à Sailer des honneurs et des distinctions dont je suis l'objet. Ces hommages, qui reviennent au maître et qu'il n'a pas obtenus, je les reçois, quoique indigne, en son nom, et je suis en quelque sorte comme le porte-queue de son vêtement d'honneur. J'espère qu'il me sera accordé de le suivre comme tel dans le Saint des saints, etc.
» L'affaire du sermon que vous m'avez racontée m'a beaucoup amusé; je l'ignorais encore. Je me suis empressé de relire ce discours de Sailer, et j'en
(1) Voir le premier volume, page 384,
ai été édifié. Je vous remercie de vos communications. Et maintenant, à la garde de Dieu! Restez jeune et bien portant, et prenez solidement possession de ce nouveau demi-siècle! Mes affectueuses salutations à votre bonne sœur. Je me recommande de tout mon cœur à votre pieux souvenir.
» Votre sincère ami, M. »
Christophe Schmid répondit :
« Depuis la réception de votre bonne lettre, qui m'a rendu si heureux, je n'ai pas cessé d'être en esprit à Breslau. Grâce à votre obligeance, j'ai pu assister à toutes les solennités de votre promotion au cardinalat. J'ai vainement attendu un jour exempt de souffrances afin de pouvoir vous écrire tout au long ; l'état de ma santé et la mauvaise température n'ont pas voulu s'y prêter. J'espérais pour le mois de mai; malheureusement, ce mois de délices a été, cette année, froid, humide et affreux. Pas le moindre petit zéphyr. Il en a été ainsi jusqu'aujourd'hui, dernier jour du mois. Un seul jour le ciel a été serein et sans nuage. Je pensais renaître à la vie ; mais la nuit même une pluie violente est survenue.
» Je veux pourtant essayer de répondre quelque chose à votre chère lettre, que j'ai relue tant de fois depuis sa réception. La lettre pastorale que vous avez écrite le jour de votre promotion m'a singulièrement ému. Comme vous avez bien su attribuer à
votre troupeau l'honneur qui vous a été accordé par le saint Père ! Cette lettre pastorale restera pour les temps futurs un remarquable monument d'histoire ecclésiastique. On est étonné des effets puissants que peut produire sur les peuples notre sainte religion catholique, là où elle est pratiquée. J'ai communiqué cette lettre au rédacteur de la Feuille du dimanche, qui paraît ici ; il l'a insérée avec plaisir. Elle a fait une vive impression sur toutes les personnes avec lesquelles je me suis entretenu. Notre digne et nouveau chanoine, M. Gratz, ancien professeur de théologie à Dillingen, me disait, il y a quelques jours : « Cette lettre pastorale est, sous tout rapport, un magnifique chef-d'œuvre. » La lettre que vous a adressée Sa Majesté le roi, pour vous féliciter de votre promotion au cardinalat, m'a aussi profondément réjoui. Le respect qu'il y témoigne pour Sailer, cet homme si méconnu et à qui j'ai tant d'obligations, m'a fait grand plaisir. Ces marques de vénération honorent tout à la fois et le roi et vous-même. J'ai été très-sensible à ce que vous m'avez dit dans votre lettre touchant Sailer.
» Moi aussi j'ai reçu une lettre de Sa Majesté le roi Maximilien. Il avait l'intention de me remettre ici, de sa propre main, la croix de commandeur de Saint-Michel ; malheureusement, je ne me suis point trouvé à Augsbourg en ce moment-là, et elle m'a été remise par le président du gouvernement, M. le
baron de Welden. Comme j'en avais témoigné par écrit ma respectueuse reconnaissance au roi, j'en ai reçu la lettre suivante :
(( Cher monsieur le chanoine de Schmid , » J'ai lu avec une vive satisfaction votre lettre du 17 courant, qui m'apprend quel grand plaisir vous a causé la récente distinction dont j'ai si volontiers honoré vos mérites. A moi aussi vous m'avez procuré bien des heures agréables pendant ma jeunesse , alors que je lisais vos belles histoires. Je m'en souviens avec une douce émotion. En vous remerciant de l'expression réitérée de votre affection et de votre dévouement sincères, je désire que la divine Providence vous favorise encore longtemps d'une vieillesse heureuse et sereine, et je reste avec les dispositions les plus bienveillantes,
» Votre tout dévoué roi, » Maximilien.
» Munich, le 24 octobre 1840.
» Les mots soulignés sont du roi lui-même. Ces lignes précieuses m'ont fait autant de plaisir que la décoration elle-même, et, tout en étant bien audessus de mes faibles mérites, elles lui communiquent une haute valeur. »
Réponse de Diepenhrock à Schmid.
«Breslau, le soir de la Pentecôte 1851. » Respectable et vénéré ami,
» Votre chère lettre, commencée en mai et achevée en juin, m'est arrivée comme un agréable cadeau de Pentecôte. Je ne veux point tarder de vous remercier de tout mon cœur pour les choses si intéressantes et si aimables qu'elle contient.
» Cette belle, pure, solide et juvénile écriture, devant laquelle la mienne est obligée de ramper honteusement, m'est une preuve consolante que votre œil et votre main — car pour le fond , votre cœur et votre esprit en témoignent suffisamment — ne vous refusent pas encore leurs services, et ont encore la force de mettre sur leur tête vos 81 ans, c'est-à-dire de les transformer en 18.
» Puisse ce prodige se continuer encore avec le chiffre 90. Si la distance qui nous sépare n'était pas trop considérable, j'essaierais de vous inviter à venir me faire une visite à mon Tusculum du Johannisberg. Vous vous y plairiez certainement; et en promenant vos regards autour de vous, du haut de la terrasse du château, vous ne vous figureriez point que vous êtes à une distance de quatre-vingts lieues au nord-ouest de la grande plaine polonaise-russe. Les plus beaux raisins mûrissent pour moi sur cette
terrasse! Malheureusement, la joie de vous y voir près de moi ne mûrira pas si facilement !
» Je vous félicite sincèrement de la lettre si honorable pour son cœur, que vous a envoyée le roi, ainsi que de la croix de commandeur; je me réjouis de n'être pas le seul porte-queue de notre cher père Sailer (comme je vous le disais dans ma dernière lettre), et d'avoir trouvé en vous un digne compagnon. Tenez-moi solidement par la main quand un jour il s'agira de faire le Salto mortaie, afin que, arrivé à l'autre rive, je mette avec vous le pied sur un terrain solide et ne tombe pas dans le vide, où sont les pleurs et les grincements de dents ! Je m'abandonne tout-à- fait à votre direction.
» Je vous félicite d'autant plus cordialement à l'occasion du diplôme de docteur que vous a accordé la faculté théologique de Prague, que je puis vous saluer comme mon collègue. Il y a un an, en effet, que ladite faculté m'a envoyé, à ma grande surprise, cette honorable distinction. Nous voilà donc encore une fois associés dans les fonctions de porte-queue de Sailer. Maintenant, cher ami, à la garde de Dieu ! Puisse la charité que le Saint-Esprit vient de répandre de nouveau dans nos cœurs, nous conserver unis de pensées et de prières jusqu'au jour où nous nous re verrons ici, ou du moins là haut dans la vraie patrie !
» Je suis, avec le respect et le dévouement le plus profond ?
» Votre ancien ami, » Melchior, » Cardinal et prince-archevêque. »
Sur ces entrefaites ? Schmid venait d'ach ever l'Histoire des apôtres de l'Allemagne, et de livrer à l'impression quelques autres ouvrages moins importants. Il envoya ces différentes publications à Diepenbrock, et lui écrivit en date du 17 novembre 1851 :
« Il y a aujourd'hui cent ans que Sailer est né : c'était le 17 novembre 1751. Je ne saurais mieux célébrer cette fête du cœur qu'en me donnant le plaisir de vous écrire. Vous avez su apprécier peutêtre mieux que personne cet homme véritablement grand (suivent quelques détails sur Sailer et sur Schmid, mentionnés au premier volume). J'ai réellement commencé, continue Schmid, d'écrire les Souvenirs de ma vie;]e m'y suis occupé de la carrière de Sailer. Son apparition a été pour moi semblable à l'aurore d'une belle matinée de printemps, où tout renaît à une vie nouvelle. Nul de ceux qui Font vu et entendu ne saurait en dire plus que moi ; car tous ceux de mes anciens condisciples qui, à cette époque, étudiaient avec moi la théologie à Dillingen, sont u. ii
morts. Je vais donc dès aujourd'hui reprendre ces Souvenirs, et tâcher de les achever.
» Pour vous, digne ami, votre souvenir me revient tous les jours. J'aurai lieu de parler souvent de vous. La nouvelle que la Société de tempérance établie en Silésie a été, grâce à vos efforts, élevée par le saint Père au rang de confrérie, m'a causé une joie sensible. Elle fera d'autant plus de bien qu'ayant reçu une consécration religieuse, elle agira sur toute la vie humaine. La nouvelle de la fondation Melchior m'a été également agréable. Là où les magnifiques paroles de l'évêque sont accompagnées de telles actions, il est naturel qu'elles impressionnent vivement, qu'elles gagnent tous les cœurs, et produisent pour le temps et pour l'éternité les fruits les plus abondants.
» Il arrive de temps en temps, à ma grande satisfaction, que nous nous rencontrons d'une façon tout inattendue. Ainsi j'ai trouvé dans The Metropolitan Catholic Almanac, de Baltimore, 1850, l'annonce d'une histoire traduite en anglais d'après votre traduction du flamand. Cette annonce, fort louangeuse, se termine par ces mots : We know nothing of the sort to be preferred to the moral taies of Canon von Schmid, and Heiidrick Conscience.
» J'ai relu bien des fois déjà votre chère et intéressante lettre écrite le soir de la Pentecôte, où vous vous appelez le porte-queue de Sailer, et moi
votre digne associé. Malheureusement, je ne saurais accepter convenablement ce que vous dites à mon sujet. Hélas! quand je repasse en mon esprit ce que Sailer a fait pour moi, et le peu que j'ai fait moimême, je me sens profondément humilié. En vous priant de m'aceorder votre bénédiction épiscopale, je suis, avec le plus profond respect et la plus vive affection,
» Votre ami, » Christophe Schmid. »
(( P. S. Je prends la liberté d'ajouter à cet envoi mes dernières petites bagatelles, que vous n'avez pas encore. »
Diepenbrock à Schmid.
« Très-vénéré ami, » Il est impossible d'être plus agréablement surpris que je F ai été hier en recevant ces beaux livres et les lignes précieuses qui les accompagnaient. Si agréables que soient pour moi vos histoires, et quelque plaisir que j'aie à m'associer aux enfants pour me réjouir avec eux, à chaque récit nouveau qui coule de votre plume, je préfère encore les lignes que me tracent votre écriture si élégante, si pure et si ferme, où se reflète si bien la fraîcheur encore juvénile de votre esprit, et qui contiennent, pour moi tout seul, les plus aimables histoires,
tirées, non plus de votre féconde imagination, mais des réalités de votre vie et de celle de Sailer. Aussi, j'ai ressenti une joie ineffable en apprenant que, conformément à un désir que je vous ai exprimé depuis longtemps, vous avez commencé à écrire ces beaux souvenirs. Veuillez, je vous en prie, cher ami , continuer avec ardeur ; et, loin de vous restreindre aux Saileriana , qui assurément sont de précieuses reliques, donnez aussi une place aux propriis Schmidianis. Racontez-nous toutes sortes de choses de vous-même et de la conduite de la Providence à votre égard; je suis convaincu que des millions de grands et de petits enfants, au nombre desquels je me placerais volontiers s'il n'y avait pas de la prétention, liront encore plus volontiers ce qui concerne leur ancien ami que ce qu'il n'a fait que raconter.
» Ainsi donc : vous allez en esprit mettre votre main dans la mienne pour m'assurer que vous vous rendez fidèlement et consciencieusement à mon désir ! Topp! C'est fait!
» Le petit almanach de poche que vous m'avez envoyé me cause un plaisir tout particulier. L'année prochaine, je le porterai constamment sur moi et m'en servirai journellement, me rappelant chaque fois la personne chérie qui me l'a donné, et lui souhaitant le bonjour. Plaise à Dieu que durant cette année mystérieuse de 1 852, qui va commencer ?
il n'y ait point de jour néfaste. Dans ma lettre pastorale que je vous ai envoyée hier sous bandes, j'ai exprimé ouvertement mes craintes à ce sujet, en y joignant sous une forme précise mes conseils et mes exhortations. Puisse le Seigneur bénir ma parole!
» J'ai déjà voulu une fois vous demander si vous aviez lu les ouvrages de Meinhold, la Bernstein-Hexe et la Kloster-Hexe? L'auteur, une intelligence remarquable, mais qui se complaît trop dans les scènes infernales, est depuis longtemps entré en correspondance avec moi. Il a renoncé à la paroisse protestante qu'il occupait dans la Poméranie, et vit maintenant retiré à Charlottenburg au moyen d'une petite pension et en s'occupant de travaux littéraires. Il est encore protestant, bien qu'il soit catholique de sentiments. Son fils qui, lui, a embrassé le catholicisme, étudie ici la théologie.
» Le jugement favorable porté en Amérique sur vos ouvrages et sur ceux de Conscience, adoucit un peu ma colère de l'accueil solennel qu'on se prépare maintenant à faire à Kossuth dans ce pays.
» Puisque vous avez été réjoui de la fondation Melchior, vous le serez encore davantage, en votre qualité d'ami des écoles, en apprenant que je l'ai augmentée de dix mille florins, dont les revenus sont assurés aux instituteurs pauvres de mon patronat, dans la principauté de Neise.
» Et maintenant, je termine ces lignes en vous
présentant mes salutations et mes vœux les plus sincères. Je me recommande à votre pieux Mémento et à la continuation de votre amitié.
» Je suis, avec un dévouement sans bornes, etc.
» Melchior.
» Breslau, le 25 novembre 1851. »
Diepenbrock à Schmid.
« Le 10 janvier 1852.
» Cher ami,
» Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite,je suis tombé dangereusement malade. Tout-à-coup, pendant que je conversais avec M. le nonce de Vienne ( qui est venu me voir à son retour de Fribourg), j'ai eu à deux reprises une hémorrhagie tellement violente, que j'en ai perdu connaissance et suis devenu si faible, que maintenant, après bientôt quatre semaines, je n'ai pas encore recouvré toutes les forces perdues. Obligé, dans les premières semaines, de renoncer complètement aux affaires, j'ai profité de ces loisirs pour un peu m'égayer, selon l'antique usage, à forger des vers, d'autant plus que le libraire Seidel, de Sulzbach, m'a écrit récemment qu'il désirait faire une nouvelle édition de mon Bouquet de fleurs, maintenant épuisé.
» La première édition étant dédiée à Sailer, je consacrerai celle-ci à sa mémoire. Pour cela, j'ai
composé deux sonnets, que je vous communique confidentiellement, dans la pensée qu'ils vous feront plaisir. Outre l'idée que j'y ai exprimée et que vous connaissez déjà, j'ai voulu profiter de l'occasion pour déposer sur Sailer, à la face du monde entier, mon témoignage personnel : je n'aimerais pas quitter ce monde sans m'être acquitté de ce devoir, c'est-àdire sans avoir esquissé dans le langage précis de la prose, le caractère de cet homme, tel qu'il s'est révélé à moi dans une intimité de plusieurs années (1). Je l'ai fait dans l'espoir de rendre plus facile à la postérité qui lira ces pages, la juste appréciation de cet homme illustre, en même temps que j'ai acquitté une dette de reconnaissance personnelle. Une des raisons pour lesquelles je vous fait cette communication, cher ami, c'est afin de vous encourager dans le beau projet dont vous m'avez parlé dans votre dernière lettre, celui de consigner fidèlement et de publier vos Souvenirs sur Sailer. Cet appendice à la biographie de Sailer aura sans doute beaucoup plus de valeur que le mien, et voilà pourquoi je voudrais le savoir assuré. Je crois d'ailleurs qu'à toutes les époques c'est en lisant la vie des hommes de bien que les gens vertueux ont le plus profité.
(1) Cette notice biographique sur Sailer est reproduite en tète de la Théologie pastorale de Sailer, traduction française, chez Lecoffre , 2 vol. in-8°.
» A la garde de Dieu!
» Conservez- vous de nouveau en 1852, frais et vigoureux.
» Votre M. »
Schmid à Diepenhrock.
a Votre bonne et affectueuse lettre m'a profondément touché, et a produit en moi mille sentiments contraires.
» La nouvelle de votre indisposition m'a puissamment effrayé et ébranlé; j'ai prié Dieu dans toute la ferveur de mon cœur de vous conserver encore à notre Eglise, pour le salut d'un grand nombre, ad multos annos !
» La nouvelle que vos forces reviennent me tranquillise de nouveau ; j'en remercie Dieu de tout mon cœur, et je le prie de vouloir bien vous rétablir bientôt en parfaite santé. Seulement, je vous conjure de ne point reprendre trop tôt vos pénibles occupations. Faire moins pendant quelque temps, pour pouvoir faire davantage dans la suite, est un proverbe dont la justesse est attestée par l'expérience.
» J'ai relu plusieurs fois les deux sonnets que vous avez dessein de mettre en tête de la deuxième édition de votre Bouquet de /leurs si odorant, et j'en ai été ému jusqu'aux larmes. Les pensées qu'il contient, comme aussi l'hommage rendu aux mérites de
Sailer et le respect plein d'humilité que vous témoignez pour sa personne, ont ébranlé tout mon être. La forme m'a également paru tout-à-fait inimitable.
» Votre intention de retracer le tableau de Sailer, tel que vous Ta montré une intimité de plusieurs années, me cause une indicible joie. Prose et vers viendront un jour en leur véritable temps, car il est encore considérable le nombre de ceux qui ne savent pas apprécier les rares mérites de Sailer. Une parole prononcée avec énergie par un homme si haut placé, pourrait les amener à d'autres sentiments.
» Votre précédente et honorée lettre, de même que celle-ci, m'a fourni une nouvelle occasion d'achever mes Souvenirs. J'ai peu fait cette année, à la vérité; le nombre des visites et des lettres à écrire, sans parler des incommodités et des faiblesses de l'âge, ont été un obstacle; mais ils vont être désormais mon premier travail. Daigne le bon Dieu me faire la grâce, à moi, pauvre vieillard, de pénétrer dans le profond abîme du temps, comme dit Shakspeare, ou plutôt de me reporter tout entier à ces jours fortunés de ma jeunesse, alors que j'étais élève de Sailer, et d'oublier tant de causes d'inquiétude qu'apporte le temps présent.
» J'ai relu de nouveau cette année, à ma grande édification, votre sermon de la Saint-Sylvestre, il. 24*
de 1836. Il est, ce me semble, impossible d'établir avec plus de force et de solidité en quoi l'homme ne trouve pas sa félicité, et ce en quoi seul il la peut trouver.
» Comme la fête des T rois-Rois, la fête de Saint- Jean, que j'ai marquée en rouge dans mon petit almanach, sera désormais pour moi une double fête, puisque c'est en ce jour que Sailer vous a consacré prêtre. Puisse cette fête revenir pour vous bien des fois encore ! Tel est l'objet des vœux et des prières
» De votre ami, » Christophe de Schmid. »
Diepenbroch à Schmid.
« Breslau, le 20 janvier 1852, le soir. » Très-cher et très-vénéré ami,
» Obligé de me ménager encore pour le travail, je profite de cette heure du soir pour vous dire combien j'ai été réjoui de votre aimable lettre. Plus on vieillit, plus on sent le prix d'une vieille amitié; il en est de celle-ci comme du vin vieux; or, vos produits, à vous, viennent des plus riches coteaux et sont de la meilleure année.
» Que Dieu vous récompense de vouloir bien célébrer en esprit avec moi la fête des Trois-Rois et celle de Saint- Jean! Le commencement de l'année amène pour moi les jours les plus significatifs ; le 1 5
était le jour de mon élection. Je suis on ne peut plus heureux de vous savoir content de ma dédicace à Sailer ; puisse-t-il en être ainsi de la courte notice biographique! mais je crains que vous ne soyez pas satisfait. Si les traits de la figure de Sailer étaient tellement difficiles à saisir, qu'aucun de ses portraits n'est satisfaisant, que sera-ce quand il s'agira de dépeindre son âme si noble et si élevée, et dont le corps n'était que l'ombre et le rayonnement? Il était beaucoup plus facile de bien dessiner Wittman. Je me suis déjà occupé une fois de cet excellent homme : j'ai inséré dans le Bouquet de fleurs le chant que je composai en son honneur, en 1831, et que vous connaissez.
» Que ce soit là un sentiment vrai et profond, je n'ai pas besoin de vous l'assurer. Je suis heureux que vous ayez pris la résolution de consigner fidèlement vos anciens et délicieux souvenirs; j'aurai au moins une part éloignée à la joie et au bon résultat que ces mémoires produiront pour des milliers de lecteurs, à une époque où nous n'existerons plus depuis longtemps.
» Ma santé se rétablit insensiblement, mais je n'ai pas encore recouvré toutes mes forces. L'hiver, l'air de la chambre et le tourbillon continuel des préoccupations et des affaires rendent difficile un prompt rétablissement de la santé. J'ai ressenti de nouveau, dans cette maladie, les heureux effets de
rhomœopathie ; je ne sais si vous avez confiance en cette sorte de traitement. Pour moi, l'insuccès de l'allopathie, confirmé par plusieurs années d'expérience, m'a en quelque sorte imposé ce traitement immatériel, suivi des plus remarquables résultats, et je m'en trouve bien.
» Et maintenant, cher et vénéré ami, à la garde de Dieu ! Conservez- vous frais et dispos sans allopathie ni homœopathie; c'est là encore ce qu'il y a de mieux.
» Pour vos Mémoires, je vous en prie et vous en conjure, faites en sorte qu'il n'y ait nulla dies sine linea ! Je me recommande de tout mon cœur à votre affectueux souvenir.
» Votre M. »
Peu après la réception de cette lettre, Schmid reçut de la librairie Seidel, à Sulzbach, un exemplaire de la nouvelle édition du Bouquet de fleurs spirituelles.
Il écrivit alors à Diepenbrock la lettre suivante :
ce Monseigneur, » Mon plus ardent désir, ma prière la plus fervente, est que ces lignes vous trouvent complètement rétabli de votre maladie. Depuis que Dieu vous a visité par ces souffrances, je suis constamment en esprit auprès de vous, et je prie tous les
jours, ou plutôt à chaque heure, pour votre guérison. Ce matin, entre autres, c'a été ma première pensée. Comme il y a dans toute l'étendue de votre vaste diocèse des milliers de cœurs qui intercèdent en votre faveur avec toute la piété possible, j'espère que le bon Dieu exaucera leurs prières réunies.
» Je vous envoie ci-joint les Souvenirs sur Sailer que je vous avais promis. Il m'a fallu plus de temps que je ne pensais pour les achever, autrement je vous aurais écrit plus tôt. Je voulais d'abord ne raconter que ce que je savais sur Sailer; mais la matière s'est tellement étendue, que ces renseignements sur Sailer, à cause de leur multiplicité et plus encore de leur importance, occupent tout un petit volume. Si j'avais voulu me contenter d'écrire sa biographie, j'aurais traité le sujet différemment; tel qu'elle est maintenant, elle est rédigée dans la forme des Souvenirs de ma vie. Cette remarque pourrait d'ailleurs trouver place dans l'avant-propos.
» Veuillez effacer ce qui ne vous conviendra pas; je l'omettrai. Quant aux inégalités de style, fautes d'orthographe, expressions incorrectes, il n'est pas nécessaire que vous vous y arrêtiez; je les corrigerai avant de livrer l'ouvrage à l'impression.
» Je vous remercie de tout mon cœur pour le Bouquet de fleurs spirituelles, aux parfums si suaves, que vous avez eu la bonté de m' envoyer; il m'a
procuré une douce récréation. Quant à la notice biographique sur Sailer, que vous avez mise en tête, le docteur Passavant, que j'ai appris à connaître et à estimer à Franckfort, Fa très-bien appréciée. « C'est, a-t-il dit, le daguerréotype d'une âme. » En priant, moi et ma sœur, pour le prompt rétablissement de votre santé, je suis, avec le plus profond respect,
» Votre tout affectueux, » Christophe de Schmid. »
Diepenbrock à Schmid.
« Cher ami, » J'emprunte, pour vous écrire, la main de ma nièce et gouvernante, Mme la conseillère de Woringen. J'ai reçu en son temps votre lettre, accompagnée du manuscrit; j'ai éprouvé le plus grand plaisir à la lecture de ce dernier, que je me suis fait lire dans mes heures de loisir. J'ai surtout admiré votre prodigieuse mémoire. Je vous remercie de m' avoir ainsi procuré une si douce jouissance. Je continue à souffrir d'une inflammation chronique de la membrane pituitaire des intestins, maladie affreuse qui, jusqu'ici, m'est restée complètement inconnue. Les médecins donnent de l'espérance; mais cela va lentement, très-lentement ; et pour l'hiver, je suis condamné à le passer ici, attendu que je ne
puis quitter le lit. Demandez pour moi la patience ! »
Le cardinal écrivit lui-même, d'une main tremblante , les lignes suivantes à la fin de la lettre :
ce Pardon pour tant de retard; j'ai vainement espéré d'un jour à l'autre que ma situation s'améliorerait. Je vous communique de nouveau ici, contre renvoi, une pièce renfermée dans une lettre reçue hier de Mme la conseillère de Tiedemann, ancienne connaissance et admiratrice de Sailer. Vous pourrez peutêtre utiliser dans une note cette description d'une procession et des effets que produisit la présence de Sailer : ce témoignage a du prix. Une nouvelle édition de ma notice biographique se ferait attendre trop longtemps. Je ne puis plus continuer d'écrire.
— Que Dieu soit avec vous et avec votre
» Melchior. » Johannisberg , dans la Silésie autrichienne, le 16 octobre 1852.»
La correspondance de ces deux amis fut quelque temps interrompue pendant l'hiver de 1852 à 1853.
— Schmid tomba lui-même dangereusement malade. Dieu, il est vrai, le conserva à ses amis et à sa famille ; mais depuis ce temps il fut toujours extrêmement faible, et son état ne lui permit plus d'aller a l'église. Quant aux séances du conseil ecclésias-
376 SOUVENIRS DIj CHANOINE schmid.
tique, il y avait longtemps qu'il n'y assistait plus, tout en ne cessant de s'intéresser aux délibérations. Il aimait à en entendre parler, et déplorait que son âge et sa caducité ne lui permissent plus de s'y rendre. Dès que Schmid se sentit un peu plus de forces, il écrivit à Diepenbrock :
« Monseigneur,
» J'aurais répondu de suite à votre bonne lettre, si une maladie violente et dangereuse ne m'en eût empêché. Maintenant que, Dieu merci, Forage est passé, bien que je me sente encore très-faible, les premières lignes que j'écris sont pour vous.
» J'essaierais vainement de vous exprimer quelle part intime je prends à votre maladie et à votre longue convalescence. Je ne cesse point d'être toujours en esprit au pied de votre lit. Tous les matins vous êtes, avec Dieu, ma première pensée, tous les soirs la dernière, et celle dans laquelle je m'endors. Tout ce que je puis faire est de prier pour vous. Le bon Dieu pourrait-il ne pas exaucer tant d'autres prières incomparablement plus dignes que les miennes ?
» Ce m'est une grande consolation d'apprendre que vous êtes content de mes pages sur Sailer. Je suivrai fidèlement vos sages indications, et tirerai profit de l'important témoignage que contient sur Sailer la spirituelle lettre de Mme de Tiedemann,
» Je remercie votre excellente gouvernante et nièce, Mme 0. R. R., qui vous a servi d'instrument pour m'éerire.
» Je suis pénétré de la plus vive reconnaissance pour les quelques lignes que vous avez ajoutées de votre propre main.
» J'éprouve encore quelque difficulté à écrire. Je ne puis donc, pour cette fois, rien ajouter de plus, sinon que moi et ma sœur ne cessons de prier Dieu qu'il vous rétablisse bientôt complètement, pour le salut d'un grand nombre et pour le bien de l'Eglise catholique. Puisse cette nouvelle si vivement désirée venir bientôt nous réjouir !
» Je suis, avec le plus profond respect,
» Votre affectueux,
» Christophe de Schmid. »
Ce désir ne fut point accompli. Plus de joyeuse nouvelle, plus de lettre! Et bientôt l'Allemagne tout entière retentit de ce cri lugubre : le cardinal et prince-archevêque Diepenbrock, après de longues et amères souffrances, est entré, le 20 janvier 1853-, dans un monde meilleur !
La perte de cet ami, auquel le rattachaient les liens d'une si étroite parenté spirituelle, et le seul qui restât encore de l'école de Sailer, causa au cœur si aimant de Schmid une profonde blessure : une année après, il suivait Diepenbrock dans cette patrie
céleste qui, dans leurs lettres, avaient été si souvent l'objet de leurs aspirations. Les Souvenirs promis par Schmid parurent en 1853, à la librairie Wolf, d'Augsbourg, en quatre petits volumes.
Outre les lettres de Diepenbrock que nous venons de rapporter, celles que les nièces de Schmid lui écrivaient de l'Amérique l'intéressaient aussi tout particulièrement. Cet ami de l'enfance aimait à apprendre comment l'instruction et l'éducation se donnaient de l'autre côté de l'Océan. Il écrivait souvent à ces jeunes sœurs des écoles, et les exhortait à gagner à Dieu et à Jésus-Christ la jeunesse confiée à leurs soins. Il soutenait leur institut, florissant mais pauvre de ressources, par des dons considérables. L'une de ces lettres, dont j'ai retrouvé la copie, est ainsi conçue :
« Très-chères nièces, » Chère Emmanuel et chère Thérèse, » Votre aimable lettre, signée par vous deux, a causé une grande joie à votre vieil oncle, âgé de quatre-vingt-trois ans. Je remercie Dieu de vous savoir si contentes et si heureuses dans la vocation que vous avez choisie. Votre mission d'initier des enfants ignorants à la connaissance de Dieu et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, d'en faire de dignes membres de notre sainte Eglise catholique, est la plus belle et la plus salutaire qui soit au monde, bien que,
comme je me le représente, elle soit accompagnée de beaucoup de fatigues. Cependant vous y êtes à l'abri de bien des troubles et des dangers qu'offre le monde, et, comme vous le dites vous-mêmes, il y est pourvu et pour l'âme et pour le corps. Votre amour envers Dieu adoucit toutes vos peines. C'est pour votre vieil oncle le sujet d'une grande consolation, et, encore une fois, je ne saurais trop en remercier le bon Dieu.
» Je regrette que vous ne m'ayez rien dit de votre chère sœur Fanny. J'espère qu'elle est aussi contente et aussi heureuse que vous. Présentez-lui mes plus sincères salutations.
» Je ne saurai rien faire de mieux, mes trois chères nièces, que de prier pour vous, surtout au saint sacrifice de la messe. Priez aussi pour moi, afin qu'un jour nous nous revoyions au ciel, puisque sur cette terre cela n'est plus guère possible !
» Votre affectueux oncle, » Christophe de Schmid. »
Quelques extraits des lettres que ces trois nièces envoyèrent d'Amérique ne seront peut-être pas sans intérêt pour le lecteur. L'aînée écrivait de Milvaukée, sous la date du 25 juin 1852, les lignes suivantes à Ch. Schmid :
. « Persuadée que vous vous souvenez toujours avec affection de nous, pauvres sœurs qui habitons
à l'autre rive de l'Océan, et que vous vous intéressez toujours à la propagation de notre ordre en Amérique, je ne puis m'empêcher de vous donner quelques nouvelles sur sa prospérité dans la partie nord-est du pays, et sur nos travaux à Milvaukée, dans l'Etat de Wisconsin.
» Vous savez, cher oncle, d'après nos précédentes lettres, qu'à notre arrivée ici, en décembre 1850, nous trouvâmes une maison agréablement située et bien construite, destinée peut-être, dans les desseins de la Providence, à devenir la maison mère de notre ordre. Notre bonne et respectable supérieure y a fait annexer, non sans beaucoup de peines, de difficultés et de dépenses, un autre bâtiment pour les écoles et l'institut; cette construction a été bénite avec beaucoup de solennité et de pompe par notre vénéré évêque (Henni) lui-même, Tannée dernière, le jour de la fête de l'Ange gardien, et placée sous la protection de Sainte-Marie-aux-Anges. Tous les jours le saint sacrifice de la messe est célébré dans notre gracieuse chapelle; les dimanches, notre digne confesseur, M. Urbaneck, prêtre respectable, pieux et savant, que la Providence nous a envoyé de l'Autriche, et pour lequel nous ne saurions assez la remercier, fait l'office et le sermon. Les deux salles d'école, l'une pour les enfants allemands, l'autre pour les enfants anglais, sont contiguës à la chapelle, et mises en communication avec elle par deux bat-
tants qu'il suffit d'ouvrir pour que les enfants aient devant eux l'autel, et puissent assister à l'office sans sortir de place. Au-dessus des écoles sont les chambres des pensionnaires. Le bon Dieu nous en a déjà envoyé un grand nombre, et nous espérons qu'il nous en enverra encore davantage. Ce printemps, notre bonne et vénérée mère nous a fait préparer un magnifique jardin; il n'y vient point, il est vrai, des figues, des raisins et des pêches de la première qualité, et on n'y voit point non plus de colibris, comme dans notre jardin de Baltimore; cependant, il est beaucoup plus beau que ce dernier. Au milieu s'élève un monticule tapissé de verdure et de fleurs, et couronné d'une grande croix avec l'image du divin Sauveur.
» D'un côté du jardin se trouve une cour avec une magnifique maison en bois (framehouse), comme on en voit beaucoup à Milvaukée, et qu'on nous a offerte à vendre. Nous l'avons prise, sans pouvoir la payer, parce que nous en avions besoin pour nos candidats, dont le nombre augmente tous les jours, et que le bon Dieu nous amène des diverses parties du monde, pour ensuite les envoyer dans différentes contrées travailler à sa vigne.
» Des élèves nous arrivent aussi de tous les coins de la terre, de telle sorte qu'on peut entendre au milieu d'elles quatre langues différentes. Nous avons entre autres deux Indiennes, dont le père est le
premier qui ait émigré à Milvaukée; il n'a été baptisé, ainsi que toute sa famille, qu'à l'arrivée de notre digne évêque. Dans le principe, ces deux enfants étaient tout-à-fait sauvages; elles parlaient, chantaient et dansaient comme font les Indiens, et pouvaient à peine rester tranquilles pendant la prière. Sous le rapport physique, elles l'emportent de beaucoup sur nous; mais sous le rapport intellectuel, religieux surtout, elles sont bien inférieures.
» Comme je parlais un jour à l'aînée, déjà parvenue à l'âge adulte, de la création du monde, et que je m'efforçais de lui expliquer ce que c'était que le chaos, elle me demanda s'il y avait aussi dans ce chaos des chevaux, des buffles et des ours, comme ceux qu'on voyait courir chez eux dans les forêts. Cependant, comme elles ont de grands talents et qu'elles montrent des dispositions pour la religion, ce qui se voit chez la plupart des Indiens, elles font des progrès rapides. Déjà maintenant elles prient en allemand avec les autres enfants, exécutent de jolis travaux et jouent du piano. La plus jeune a fait, à Pâques, avec beaucoup de piété, sa première communion dans notre chapelle, et une autre y a reçu, le même jour, le baptême. Celle-ci, prenant dernièrement congé de nous pour retourner en Angleterre, sa patrie, nous a assuré, en versant des larmes d'attendrissement et de reconnaissance, qu'elle avait trouvé chez nous le repos et la tran-
quillité du cœur. De tels moments sont bien propres à compenser tant d'inconvénients qu'il faut subir dans l'éducation delà jeunesse américaine, eu égard à la vivacité de son tempérament et à cet esprit d'indépendance qu'elle suce avec le lait.
» Vos écrits, cher oncle, se répandent aussi
dans cette partie du monde et s'y lisent avec plaisir. Dernièrement, une de mes élèves, petite Américaine fort vive, me remit un de vos ouvrages en s'écriant dans sa joie enfantine : « Oh Sister, how nice that is! how beautifnl ! » Cette jeune fille, Américaine pur sang, avec sa couleur jaune, ses cheveux blonds tombant sur ses épaules, sa robe plissée, courte et blanche, et sespettis ornés de bordures, cette petite fille qui saute et bondit plutôt qu'elle ne marche, crie et chante plutôt qu'elle ne parle, et qui anime ainsi toute notre maison, montre un vif intérêt pour tout ce qui est beau et bon, mais elle ne saurait fixer pendant plus de cinq minutes son attention sur un même objet. Aussi, je vous laisse à penser combien il est difficile d'apprendre quelque chose à une telle enfant.
» Mais il me faut terminer, cher oncle, quelque plaisir que j'eusse à continuer encore; cependant laissez-moi, auparavant, vous prier de me donner votre sainte bénédiction, et de vous souvenir de moi à l'autel du Seigneur.
» M. Emmanuel, sœur des écoles. »
Après la réception de cette lettre, Schmid envoya à M. Muller, chapelain de la cour de Munich, trois cents florins pour l'institut des sœurs de Milvaukée, et écrivit à l'évêque Henni la lettre suivante :
» Le salut que m'a envoyé Votre Grandeur par l'entremise de mon vénéré collègue Stadler, m'a causé un sensible plaisir. Je me souviens encore parfaitement de la bonté que vous eûtes, il y a bien longtemps déjà, de venir me faire une visite à Augsbourg. Recevez pour l'un et l'autre ma profonde reconnaissance.
» A l'expression de ma gratitude, j'ajouterai une prière: M. Muller, chapelain à Munich, aura la bonté de vous envoyer trois cents guldens pour l'institut des sœurs de Milvaukée. Veuillez me faire la grâce de remettre cet argent à Mme la supérieure, en lui offrant mes respects, et en saluant cordialement en mon nom mes deux nièces Emanuéla et Aloysia.
» Mes quatre-vingt-trois ans, outre qu'aujourd'hui je me trouve très-indisposé, ne me permettent pas d'en écrire davantage.
» Agréez, etc.
» Christophe de Schmid. »
Schmid envoya cette lettre au chanoine Stadler, en l'accompagnant des lignes suivantes :
» Vous recevrez ci-joint la lettre promise pour Mgr. l'évêque de Milvaukée. .récrirais aussi à M. Muller, chapelain de la cour, si le malaise où je me trouve aujourd'hui ne me le rendait impossible. Cet homme si généreux et si dévoué à l'ordre de ces pauvres sœurs, a déjà eu la bonté de leur envoyer huit cent soixante florins. Veuillez le prier en mon nom de faire parvenir à Mgr. Henni, à qui j'en ai déjà parlé dans ma lettre, ces trois cents florins pour l'institut des pauvres sœurs. Je lui rembourserai avec reconnaissance ce qu'il aura dépensé pour cet envoi.
» Je suis avec respect et affection,
» Votre vieux et maladif collègue, » Christophe de Schmid. »
Le 24 juin 1852, la supérieure du couvent écrivit à Christophe Schmid la lettre suivante :
« Très-vénéré monsieur le chanoine, » J'ai eu l'honneur insigne et le plaisir de lire, il y a quelques semaines, une lettre écrite de votre main. Dans votre charité paternelle et votre bonté si connue, vous avez de nouveau envoyé à notre pauvre institut un don de trois cents florins, qui nous est heureusement parvenu par l'intermédiaire de Sa Grandeur. Le bon Dieu, qui voit dans le secret, connaît seul la reconnaissance profonde que je vous ai pour ce bienfait. Je baise en esprit, avec it. 22
vénération, la main de M. le chanoine, le priant d'être assuré que nous lui en témoignerons toujours notre reconnaissance par de ferventes prières. Dieu nous a certainement donné ici, dans le pays de Tincrédulité, la plus belle mission, malgré les difficultés qu'on y rencontre. Jésus, le divin Ami de la jeunesse, nous amène des enfants de six à dix-neuf ans, que nous sommes chargées d'instruire dans la sainte religion et dans les connaissances nécessaires à la vie. Les missionnaires affirment tous unanimement que leurs travaux sont infructueux, leurs peines inutiles, quand l'éducation ne commence pas par les enfants. Une multitude prodigieuse d'Allemands se sont fixés dans nos sombres forêts, et, par leurs infatigables travaux, transforment ce désert en de riantes campagnes. Ils parviennent à gagner leur vie, et se sentent ainsi dédommagés de leurs peines et de leurs sueurs. Le contentement assaisonne leur existence, bien que la pauvreté reste leur inséparable compagne; mais une secrète inquiétude les tourmente et les accable : leurs enfants, eux, ne reçoivent pas ce qui leur est le plus nécessaire. Ils sont condamnés à grandir dans les forêts, semblables à des animaux privés de raison; et comme il n'y a d'école nulle part, qu'aucun des membres de la famille ne sait ni lire ni écrire, que ce qu'ils avaient appris sur les sacrements qu'ils ont déjà reçus, s'est effacé de leur mémoire, dans leur
extrême dénûment, ils n'auraient plus que la barbarie en partage, si Dieu ne nous envoyait vers ces malheureux. Déjà trois écoles, plus semblables, il est vrai, à des huttes qu'à des habitations, sont en voie de construction. Vivant au milieu d'une forêt, dans le voisinage de petites et chétives églises de bois, nous sommes bien, dans toute l'acception du mot, de pauvres sœurs d'écoles. En revanche, quel torrent d'ineffables délices inonde notre cœur quand nous pouvons servir Notre-Seigneur dans la personne des petits! Comme on oublie aisément les avantages, les commodités et les moyens d'existence qu'offre la ville ! Comme on apprécie bien, dans ces huttes construites avec des troncs d'arbres, couvertes de planches et de paille, la douce paix de Famé que procure la vie des missions! Daigne le Seigneur nous dispenser largement ses grâces, afin que nous élevions et formions pour le ciel, notre vraie patrie, un grand nombre d'enfants. Ici, à Milvaukée, nous avons construit une maison passablement vaste; et bien que nous soyons encore accablées de dettes énormes, je nourris, non sans quelque motif, l'espoir que le Père immensément riche que nous avons au ciel, nous aidera bientôt; car cette maison est la colonie d'où devront sortir les sœurs des écoles pour aller répandre le royaume de Dieu dans les contrées de Visconsin.
» A la campagne, ou plutôt dans les buissons,
puisque tout est encore forêt, on trouve, Dieu merci! des cœurs bons et simples, semblables aux bergers de Bethléem ; c'est pourquoi, si le Seigneur daigne nous bénir, un avenir heureux nous est réservé. Dans les villes, au contraire, c'est une vraie misère : l'incrédulité et l'immoralité régnent en souveraines, et il est besoin d'une grâce et d'une prudence toutes particulières pour contenir les tempéraments de feu des enfants, et les retenir dans les bornes du devoir. Presque tous les enfants sont avides de s'instruire; malheureusement, cette soif de la science ne peut que leur nuire, car à peine savent-elles lire qu'elles apportent en classe des journaux corrupteurs où règne l'incrédulité, et où elles croient trouver la nourriture de leur esprit.
» Des faits si déplorables nous ont bien des fois causé d'amères douleurs et arraché ce souhait : Plût à Dieu que nous eussions les ouvrages de Schmid, afin de nous en servir pour inculquer aux enfants des sentiments nobles et religieux ; car je me souviens encore parfaitement quelle heureuse impression faisaient sur moi, pendant les années de mon enfance, les récits que vous avez publiés. Dans sa sagesse, mon oncle, le vicaire général Friess, d'Eichstadt, qui m'a élevée, me les faisait lire afin d'occuper mon imagination vive et vagabonde. Ces histoires ont beaucoup contribué à mon bonheur.
» Pardonnez-moi , monsieur, de m'égarer si loin
dans cette lettre. Si j'entre dans tous ces détails, c'est que j'honore en vous un protecteur de notre ordre. Je vous réitère ma respectueuse et profonde reconnaissance. Puisse le Seigneur vous récompenser dans une large mesure !
» Je suis, monsieur, avec la considération la plus distinguée,
» Votre reconnaissante » Marie-Caroline, » Pauvre sœur des écoles. »
Mentionnons encore un petit morceau de poésie que Schmid écrivit dans l'album de Radetzki, sur la demande du chevalier d'Alpenbourg :
a Salut, salut à ce noble et vaillant héros, qui a combattu pour l'autel et pour le trône. Les palmes et les guirlandes de lauriers sont le prix dont les deux mondes couronnent son triomphe. Puisse Radetzki, ce noble vieillard, vivre encore de longues années avec l'éclat et la force de la jeunesse ! »
Puis venait la lettre suivante :
« Je remercie Son Excellence de l'honneur qu'elle m'a fait de m'admettre au rang des admirateurs du maréchal Radetzki. Ce m'est un bonheur insigne de rencontrer cette belle occasion d'exprimer mon respect envers ce héros aux cheveux blancs, que Dieu a choisi et armé de la force de la jeunesse u. 22*
pour mettre un frein à la révolte et à cet esprit de destruction qui voudrait anéantir tout ce qui existe encore.
» J'ai écrit mon nom dans l'album en y joignant quelques lignes. J'ai ajouté, sur votre désir, le meilleur portrait, dessiné, il est vrai, depuis plusieurs années, qui ait été fait de moi. Pour le moment, j'ai atteint ma quatre-vingt-cinquième année. Je félicite le bon et loyal peuple du Tyrol, que j'ai appris à estimer et à aimer dès ma jeunesse, de son louable dessein de préparer une fête nationale au héros Radetzki.
» Agréez, etc.
» Dr Christophe de Schmid, » Chanoine. »
Les deux dernières années de la vie de C. Schmid furent troublées par les souffrances et les infirmités de toute espèce que la vieillesse amène à sa suite. Son ouïe ayant baissé, il fallait lui parler d'un ton passablement élevé. Au-dessous de l'œil droit, le seul avec lequel il vît parfaitement, il lui vint, sans aucun accident extérieur, une plaie qui lui causa
bien des douleurs et des inquiétudes. Après avoir travaillé pendant plusieurs mois à la guérir, son médecin, le conseiller Reisinger, trouva nécessaire de faire une opération. Ce vieillard octogénaire la supporta avec la plus grande fermeté, et elle eut lieu sans qu'il perdît connaissance. Ajoutez à cela que sa sœur Françoise, déjà âgée, se trouvait trèssouffrante par suite des préoccupations et des soucis quelle avait eus. Il voyait donc venir avec plaisir l'automne de 1853, où sa sœur, ma mère, devait arriver chez lui. Il m'écrivait à ce sujet, le 6 septembre :
« Nous nous faisions un grand sujet de réjouissance de voir votre mère ici. M. Butsch nous ayant donné à espérer qu'il la ramènerait peut-être avec lui au retour de son voyage, je restais le soir assis des heures entières près de la fenêtre, regardant avec impatience si je ne la verrais pas arriver, et, à mon grand regret, M. Butsch a fini par revenir tout seul.
» J'ai vu, par la lettre que vous avez écrite à votre cher cousin, le Dr Fritz, que c'était seulement pour la fin de ce mois que vous vous proposiez de venir ici avec votre bonne mère, voulant profiter du chemin de fer de Ulm à Augsbourg. Pour moi, je trouve que c'est bien tard; la température risquerait d'être trop rigoureuse pour votre retour, La
première moitié de septembre conviendrait mieux. Le commencement des vacances, fixé à la Nativité, quand j'étudiais, était fort bien choisi. Par le chemin de fer, vous pouvez aller très-promptement d'Essendorf à Uhn, et, arrivés en cette dernière ville, vous prendriez une voiture de louage jusqu'à Augsbourg. Une voiture accélérée serait trop incommode pour la chère mère : quant aux frais de voyage, sois sans souci.
» Dieu soit loué! la blessure qui m'était venue d'elle-même sous l'œil, et qui menaçait de devenir très-dangereuse, est déjà complètement guérie. Il faut dire qu'elle m'a occasionné bien des souffrances, et que la chère Franzi a eu, en me servant, bien des inquiétudes et des peines. Elle en était devenue complètement épuisée, très-faible et très-souffrante! Mais, Dieu merci ! elle aussi va beaucoup mieux.
» Veuillez, cher Albert, vous contenter de ces quelques lignes. Il m'est plus pénible maintenant d'écrire cette petite lettre sèche et insignifiante, qu'il ne m'en coûtait autrefois de transcrire des feuilles entières pour l'impression. Je ne suis pas encore tout-à-fait remis de mon indisposition, et peu s'en faut que le poids des ans ne m'accable depuis que je suis entré dans ma quatre-vingt-sixième année.
» Le médecin, qui était ici il y a un instant, a déclaré que ma plaie était complètement guérie. Quelle joyeuse nouvelle !
» Je vous en dirai bien davantage verbalement. La chère tante et tous les nôtres vous saluent, vous et votre bonne mère, de la façon la plus cordiale.
» Votre affectueux
» Christophe Schmid. »
Nous partîmes aussitôt pour Augsbourg, et trouvâmes le vieil oncle et sa sœur en bien meilleure santé que nous ne l'avions espéré. La douce température d'automne, qui régnait alors, avait beaucoup contribué à cette amélioration. Aux questions que nous lui adressâmes sur l'opération qu'on lui avait faite, il répondit : « J'ai eu en Dieu une très-grande confiance, je l'ai bravement prié, il m'a aidé, et tout est allé à merveille. »
Comme l'après-dîner était belle, C. Schmid put aller se promener dans son jardin. Dès que le soleil matinal donnait dans sa chambre, il allait s'asseoir à la fenêtre, afin, comme il disait, de réchauffer ses vieux membres à sa douce chaleur. Son vieil ami, le Dr Buchner, chanoine de Pussau et ancien professeur de dogme à Munich, lui avait envoyé un vin très-généreux, qui le fortifia beaucoup. Quand, de temps en temps, il en buvait un petit verre, il disait en souriant : « Il est une chose que nos ancêtres ont admirablement exprimée en peu de mots ; ils avaient coutume de dire en parlant du vin : « Vinum lac senum, le vin est le lait des vieillards. »
Il avait encore l'habitude de travailler pendant la matinée. Il recueillait ses notes pour le troisième volume de ses Souvenirs, et composait encore pour les enfants de petites histoires qui se trouvent parmi ses œuvres posthumes. Comme il ne pouvait plus travailler dans l'après-midi, il dînait à une heure, et même à deux heures. Sur le soir, il recevait presque régulièrement la visite du chanoine français de Paul Baader, qu'il avait en haute estime. Le comte de Taufkirchen et sa fille Amélie ? dont Schmid était le directeur, allaient aussi lui rendre de fréquentes visites.
Pendant la soirée, il avait l'habitude de lire les journaux, et de s'entretenir avec ses frères et sœurs. Il déplorait fort de n'avoir pu, à cause de son grand âge et de sa caducité, prendre part à la mission que les jésuites donnèrent à Augsbourg pendant l'été, et il manifestait sa joie de ce que les Pères l'avaient honoré de leur visite. Comme nous nous entretenions un jour de cette compagnie, il en parla avec beaucoup d'éloges. Parmi les papiers qu'il a laissés, j'ai trouvé sur les jésuites le jugement suivant, écrit de sa propre main :
a J'avais à peu près cinq ans lorsque l'ordre des jésuites fut supprimé. Je fis plus tard la connaissance de plusieurs fonctionnaires et hommes d'Etat distingués qui avaient encore étudié chez les révérends
Pères. Ce qui me frappa et me frappe encore aujourd'hui, c'est que tous ces anciens élèves des jésuites parlaient de leurs maîtres avec une sincère et profonde vénération. « Il est vrai, disaient-ils, qu'on n'enseignait pas chez eux autant de choses qu'aujourd'hui, mais on y apprenait beaucoup, et ce qu'on apprenait chez eux, on le savait bien. La connaissance de la religion était placée au premier rang. Ils savaient nous inspirer un respect profond pour notre sainte religion. La conduite de ces hommes pieux était de tout point digne et irréprochable. Nous avions pour leurs personnes une véritable vénération, convaincus qu'ils étaient animés envers nous de sentiments tout paternels, et qu'ils ne voulaient que notre bien. Nous avions en eux une confiance toute filiale, et nous leur obéissions volontiers; aussi leur était-il facile de nous maintenir dans la discipline. Ils avaient un talent tout particulier pour empêcher les jeunes gens de s'égarer, etc.
» Personne ne contestera que l'ordre des jésuites n'ait eu des hommes vraiment grands, dont plusieurs se sont distingués dans toutes les parties de la science, mais surtout dans les mathématiques et la poésie. Herder avait traduit dans son Terpsychore trois volumes de poésies latines, avec promesse de nommer et d'apprécier le poète dans la troisième partie. On fit grand éloge de ces poésies traduites;
mais combien on fut étonné lorsque, arrivé à la fin, on apprit que l'auteur était un jésuite, Balde, mort en 1668, à Neubourg, sur le Danube. Herder avait bien prévu qu'en nommant le poète dès le début, on ne ferait pas un si bon accueil à ses œuvres. En général, il serait fort à désirer que nous eussions les biographies des hommes illustres qu'a produits l'ordre des jésuites. Un tel ouvrage offrirait un grand intérêt, et tournerait à la gloire de cette compagnie. »
Il est hors de doute que G. Schmid aurait inséré cette remarque dans le troisième volume de ses Souvenirs, s'il n'en avait pas été empêché par la mort.
Yoici une autre observation qui mérite d'être consignée. Comme j'étais assis un soir à côté de lui, il me dit : « Quand je ferme les yeux, je vois devant moi les plus magnifiques paysages, des vallées éclairées par le soleil, des prairies émaillées de fleurs, des forêts touffues, des lacs, des alpes entrecoupées, et au-dessus, le ciel d'azur le plus splendide. » Ces images intérieures se présentaient à lui spontanément et sans cause extérieure, quand, le soir et la nuit, il fermait les yeux. Ces paysages s'offraient à lui plus magnifiques encore quand, auparavant, il avait vu en lithographie ou en peinture quelque beau paysage. 11 avait aussi des rêves extrêmement dé-
licieux et consolants. Un jour, après s'être mis au lit très-souffrant, sa sœur le trouva le matin tout-àfait joyeux et singulièrement fortifié. Il lui dit qu'il avait entendu en songe une voix d'une beauté ravissante chanter cette petite strophe :
Ich habe Muth In jeder Noth, Denn gut, o gnt Ist miser Gott.
« J'ai courage dans tous mes maux, car nous avons un Dieu qui est bon. »
Il faisait aussi en songe des sermons tout entiers.
J'ai trouvé parmi ses papiers deux discours abrégés qui datent de cette époque, et qui portent cette remarque : « Prêches en songe. » L'un se rapporte à la fête de saint Sébastien, et l'autre est sur la sainte Yierge.
Le premier débute par ces mots : « ;Je dois commencer par l'aveu sincère d'une grande faute dont je me suis rendu coupable. Invité, de la façon la plus gracieuse, à prêcher dans cette église en ce jour de fête, j'ai complètement oublié cette affaire, absorbé que j'étais dans d'autres occupations. Je n'y ai plus pensé que lorsqu'on est venu me dire : « Les fidèles réunis à l'église sont sur le point de perdre patience en attendant le prédicateur ; il est temps qu'il vienne. Je me vois donc dans la nén. 43
cessité de vous parler du haut de cette chaire sacrée sans y avoir apporté la préparation suffisante. Heureusement, l'essentiel de l'histoire que j'ai à vous raconter vous étant connu depuis longtemps, je n'ai besoin que de vous la rappeler. Je trouve dans le tableau de l'autel une belle occasion de le faire. Saint Sébastien y est représenté levant les yeux au ciel, attaché à un arbre avec des cordes et percé de flèches. Ce que nous représente ce tableau, nous voulons le méditer en trois points. Dieu veuille, à cet effet, m'accorder sa grâce, dont, aujourd'hui surtout, j'ai un si pressant besoin! »
Ces trois points sont développés dans le manuscrit brièvement, mais avec beaucoup d'édification.
Dans une autre note, on trouve les lignes suivantes :
« Rimes à placer au-dessous de quatre paysages représentant les quatre saisons de l'année :
\ . lm Frûliling sehn wir Gottes Gûte An frisehem Grûn, an Laub und Blûthe.
2. Der Sommer reift die goldnen iEhren, Die wunderbar uns Brod gewsehren.
3. Im traubenreichen Herbste geben Das edelste Getrank die Reben.
4. Des Winters scharfem Frost zu widerstehen, Hat uns der liebe Gott mit Holz versehen.
Ces vers sont accompagnés de cette remarque :
a Ces petits paysages m'ont été représentés en songe avec le désir que j'écrivisse des rimes audessous. Ces rimes, je les ai composées moitié endormi et moitié éveillé, à peu près telles qu'elles figurent ici. »
Ces détails montrent quelle vivacité et quelle vigueur d'esprit Schmid conservait encore à un âge fort avancé. Ce même automne, il réunit autour de lui tous ses frères et sœurs encore existants, c'est-àdire deux frères et deux sœurs; les cinq réunis comptaient près de quatre cents ans. Quand Schmid se trouvait à table au milieu d'eux, il montrait une grande gaieté, et aimait à se rappeler les beaux jours de sa jeunesse. Cette joyeuse fête de famille devait être la dernière.
La mauvaise température de l'hiver suivant exerça de nouveau une influence très-défavorable sur la santé de Schmid et sur celle de sa sœur. Il m'écrivait le 15 décembre 1853 :
« Depuis quelques mois, Franzi et moi avons passé des jours bien difficiles. Nos forces intellectuelles et physiques ont été comme paralysées. Le grand nombre de lettres que je suis forcé d'écrire me coûte immensément. Il y a bien des jours où je ne puis pas écrire la moindre petite épître. Que de fatigues quand il me faut écrire à des personnages
haut placés, et que l'écriture doit être belle et sans ratures! Ajoutez à cela des visites presque journalières de la part de toutes sortes de personnes, depuis les plus hautes conditions jusqu'aux plus basses; visites qui ne me sont plus aussi agréables qu'autrefois, attendu que mon ouïe a baissé et que je ne suis plus disposé à parler. L'affluence des pauvres est aussi très-considérable ; un grand nombre, qui précédemment avaient de quoi s'entretenir, sont maintenant dans le besoin, car le blé et le bois sont très-chers, et il n'y a presque plus rien à gagner. La misère grandit de jour en jour. La petite cloche de la porte est presque en branle depuis le matin jusqu'au soir. Mais assez sur ce sujet.
» Le Dr Fritz est maintenant médecin de la maison de correction de Kaisheim ; le voilà tout-à-fait dans son élément, puisqu'il a l'occasion d'exercer sa bienfaisance envers ses semblables. Je le vois plus volontiers là qu'en Egypte, où il aurait pu aller en qualité de médecin du vice-roi. Nos chers parents, les trois sœurs qui sont dans le nord de l'Amérique, et la sœur de la Miséricorde, à Munich, jouissent d'une bonne santé et sont heureuses dans leur vocation. Elles Ici, j'ai été interrompu par M. le
docteur, venu pour examiner et bander ma plaie, presque disparue, mais non encore complètement guérie.
» Les lourds et accablants nuages qui couvrent le ciel, joints au poids de plus de quatre-vingt-cinq années, ne me permettent pas de reprendre le fil de mon discours et de continuer à écrire. Je ne puis donc rien ajouter de plus, sinon que la chère sœur Franzy, le frère Louis, sa femme et sa fille, Anna, l'excellente institutrice de rétablissement anglais, et moi, vous saluons cordialement, vous et votre très-chère mère. Priez pour nous!
» Je suis, de tout mon cœur,
» Votre très-affectueux vieil oncle, » Christophe. »
Au commencement de Tannée 1854, C. Schmid reçut inopinément une lettre écrite de la propre main de Sa Majesté le roi Louis. Cette lettre causa au vieil écrivain une joie ineffable et l'émut jusqu'aux larmes. Le roi, à qui il avait envoyé ses deux petits volumes de Souvenirs consacrés à Sailer, lui adressa la lettre suivante :
a Munich, le 15 janvier 1854.
» Je viens d'achever la lecture de vos Souvenirs sur Sailer. J'ai des larmes aux yeux. Ces mémoires, si honorables pour vous et pour lui, sont un nouveau mérite ajouté à tant d'autres. Quoi de plus délicieux que les Petits Contes de Schmid dédiés à la jeunesse! N'eussiez- vous fait que ces ouvrages, vous qui en
avez tant fait de bons, vous auriez déjà produit un bien immense. Tous les jours, le matin, le soir efc à l'église, je m'édifie à la lecture du livre de prières de votre ami et maître Sailer. Ces Souvenirs, calqués sur sa vie et sur la vôtre, sont utiles et pleins de charme.
» C'est dans ces sentiments que je vous réitère l'expression de ma reconnaissance.
» Louis. »
La joie que cette gracieuse lettre causa à Schmid fut de nouveau troublée par l'état maladif de sa sœur Françoise, qui s'aggravait de jour en jour.
Vers le nouvel an, elle dut garder le lit presque toute la journée. Sa tendre sollicitude pour son vieux frère ne la quittait jamais; souvent il lui arrivait de se faire conduire, appuyée sur la servante, dans son cabinet d'études. Lui-même restait des heures entières assis auprès de son lit, la consolait et priait avec elle. Comme il avait depuis longtemps la permission d'offrir le saint sacrifice de la messe dans sa maison, il donnait de temps en temps la sainte communion à sa sœur. C'était un touchant spectacle de voir ce frère, âgé de quatrevingt-six ans, présenter à sa sœur octogénaire, arrivée au terme de sa carrière terrestre, le pain qui nourrit et fortifie pour la vie future.
Au printemps, dès que la température le permit,
je partis avec ma mère pour Augsbourg. Ma mère se chargea de soigner la sœur malade et le vieux frère, ce qui fut pour tous deux un grand sujet de consolation. La sœur de Schmid mourut le 1 8 juillet, à deux heures du matin. Son frère, agenouillé auprès de son lit, pria en silence jusqu'à ce qu'elle eût fermé les yeux. C'était pour son cœur si aimant une séparation bien douloureuse; il la supporta avec la résignation calme d'un pieux chrétien et d'un vrai prêtre. Le lendemain, il signala sa mort dans les feuilles publiques , en faisant cette remarque : « Elle m'a servi comme gouvernante pendant plus de quarante années, avec une affection et un dévouement ineffables; après la réception des sacrements des mourants, elle s'est endormie doucement et parfaitement soumise à la volonté de Dieu. » La vieillesse et la caducité ne permirent pas à Schmid d'accompagner le cercueil de sa bien-aimée sœur. Parmi toutes les lettres de condoléance qu'il reçut à l'occasion de cette perte douloureuse, celles qui lui furent envoyées par les évoques de la Bavière le consolèrent et le touchèrent tout particulièrement. Ces mêmes évêques, venus jadis à Augsbourg pour tenir des conférences, l'avaient honoré de leur visite. C'était le 26 juillet au soir; Schmid, alors assis dans sa chambre, au rez-de-chaussée, ne s'attendait guère à une aussi brillante visite. Tout-à-coup la porte s'ouvre, et les princes de l'Eglise, revêtus de
leurs ornements épiscopaux et précédés de Son Eminence l'archevêque de Munich, le comte de Reisach , maintenant cardinal résidant à Rome , entrent dans sa chambre et saluent gracieusement le noble vieillard. Ils prennent place, témoignent à Schmid étonné la part qu'ils prennent à la perte de sa sœur, et pendant quelque temps conversent avec lui en toute familiarité.
Lorsqu'ils voulurent partir, Schmid se tourna vers l'archevêque de Munich et lui dit : « Je suis au bord de la tombe; je n'aurai plus ici-bas le bonheur insigne de voir nos illustres pasteurs; je prie donc Son Excellence de me donner, à moi pauvre vieillard, sa bénédiction épiscopale. » Puis il se mit à genoux, et les évêques faisant cercle autour de lui, l'archevêque étendit ses mains bénissantes sur le respectable vieillard. Moment solennel et qui, semblable aux rayons vivifiants du soleil, transfigurait le soir de sa vie ! C'était de plus une sorte de bénédiction anticipée répandue sur le tombeau de Schmid. Les prières et les vœux de ses souverains pasteurs devaient lui donner la force de boire avec patience et résignation le calice de souffrance que le Seigneur allait bientôt lui offrir.
La première goutte d'amertume versée dans ce calice fut la mort de la dernière de ses sœurs qui existât encore, Thérèse, mon excellente et incomparable mère! Je l'avais laissée pour soigner ce
vieil oncle, et, après de douloureux adieux, j'étais retourné seul à la maison. Elle avait été enlevée par le choléra, qui s'était aussi déclaré à Augsbourg. Je partis à l'instant même; mais, tandis que, le 12 août au soir, j'approchais de la petite maison de Schmid, j'aperçus de loin, à mon indicible douleur, le convoi funèbre devant la porte de la maison. Je trouvai ma tendre mère étendue dans le cercueil. Son charitable frère l'avait, elle aussi, assisté au lit de la mort, de ses consolations et de ses prières. Quand j'arrivai, il était au lit. Se soulevant péniblement, il me tendit la main, et, me pressant sur son cœur, me dit d'une voix entrecoupée : « Dieu l'a voulu! Hélas! tout cela me paraît comme un songe! Je puis à peine croire que ta bonne mère soit morte ! » Je m'assis auprès de son lit. Je ne me souviens plus de ce qu'il me dit pour me consoler, tant j'étais abattu!
Le 15 août était le quatre-vingt-septième anniversaire de Schmid. Quand, le matin, j'entrai dans sa chambre, je le trouvai en prière. Après m'avoir remercié des souhaits que je lui exprimai : « Dieu, me dit-il, m'a fait passer avec mes chères sœurs quantité de joyeux anniversaires; maintenant, c'est sa volonté que je célèbre celui-ci sans elles. J'espère qu'elles le célèbrent au ciel encore plus gaiement que nous; d'ailleurs nous nous reverrons. »
Ouvrant ensuite le Nouveau -Testament, dans a. 23*
lequel il avait coutume de faire tous les jours une lecture, il lut le cinquième chapitre de la première épître de saint Paul aux Corinthiens, sur la résurrection et la transfiguration des morts. Depuis ce moment, il répéta plusieurs fois qu'il voulait consigner sa dernière volonté, et prier son ami Baader de venir l'aider dans ce travail. « J'ai encore, ajouta-t-il, parmi mes papiers, une foule de choses qui vaudraient peut-être la peine d'être éditées. Tu pourras, après ma mort, y mettre ordre et les publier. Si Dieu prolonge encore mes jours, je raconterai dans un troisième volume les expériences de ma vie; pour la conclusion, je t'en laisse le soin. » Les jours suivants furent des jours de tristesse et de deuil. Le choléra se propageait insensiblement dans la ville, et la frayeur gagnait les esprits. Pour nous distraire, C. Schmid lut une petite histoire qu'il avait composée l'année précédente, intitulée : les Amis des fleurs. G'est là une sorte de monument qu'il a encore voulu élever avant sa mort aux fleurs qu'il aimait tant. Dans cette histoire, on lit, entre autres, le passage suivant : ce Les asters résistent à la température même la plus sauvage et continuent de fleurir. C'est là, à mes yeux, une belle image de l'homme, qui, dans les mauvais jours, dans l'adversité, et quand survient l'automne de sa vie, loin de se laisser abattre, conserve, comme au printemps de sa jeunesse, toute la gaieté et toute la fraîcheur de
son courage. Le nom à' aster (étoile) a aussi pour moi une touchante signification. Quand les fleurs des voluptés terrestres se flétrissent, des joies supérieures nous attendent par-delà les sphères étoilées. »
Pendant que Schmid lisait ce passage, la pensée me vint que cette figure pouvait parfaitement s'appliquer à l'auteur lui-même. Lui non plus, quand arrivèrent les jours nébuleux, l'automne de la vie, il ne désespéra pas; mais après avoir vu se faner pour lui les plaisirs de la terre, il espéra en ces jouissances supérieures et impérissables qui lui étaient réservées au-dessus des étoiles. Quand des amis, venant le visiter, déploraient la perte de ses deux sœurs et manifestaient des inquiétudes sur l'avenir, il répondait : « Dieu ne m'abandonnera pas non plus. »
Mes adieux à ce vieillard, courbé sous le poids des années et sous les coups de la fortune, furent navrants, des plus navrants. Pourtant je ne présumais point que c'était la dernière fois que je voyais ici-bas sa ligure vénérable. Je lui promis de revenir encore une fois à Augsbourg pendant ce même automne'
11 m'écrivit, en date du 21 août : « Depuis votre départ, la terrible épidémie a fait en très-peu de temps un nombre considérable de victimes. M. Mayer, conseiller ecclésiastique et vicaire de chœur, mon voisin, très-digne ecclésiastique, sorti de la cathédrale à une heure de l'après-midi, n'était
plus qu'un cadavre à huit heures du soir. M. de Walk se rendait encore le matin au confessionnal en parfaite santé, et le soir c'était fait de lui. Je me réjouis donc de ne vous avoir point retenu, mais de vous avoir conseillé de partir, quelque regret que j'en éprouvasse.
» Les autorités civiles et ecclésiastiques ont pris d'excellentes mesures. La ville a été partagée en plusieurs districts, et l'on a assigné à chacun l'un des médecins et des chirurgiens de la ville. On fait journellement dans chaque paroisse des prières à tour de rôle. La cloche de l'agonie n'est plus sonnée que pour trois cas de mort ; car ce bruit incessant de la cloche jetterait les habitants dans la plus extrême frayeur. Quelques familles ont quitté la ville. En ce qui me concerne, je suis sans crainte; ma santé est passablement bonne. Je dis avec toi : Dieu soit notre consolation et notre force! Dès que le choléra aura cessé, je te donnerai des nouvelles. Je désire ardemment de te voir.
» M. le chanoine Baader me rend de très-fréquentes visites. Louis, mon frère dévoué, est tous les jours chez moi; Thérèse, la servante, fait aussi très-bien ses affaires. Tous te saluent cordialement; et maintenant porte-toi bien jusqu'à ce que nous nous revoyons! Dieu soit avec toi et avec
» Ton très-affectueux oncle, » Christophe. »
Peu de jours après la réception de cette lettre, je lus dans les journaux que François-de-Paul Baader, chanoine d'Augsbourg, avait été victime du choléra. Je ne compris que trop combien cette nouvelle perte devait être douloureuse pour mon cher oncle. Je lui écrivis que j'étais intentionné de me démettre des fonctions que je remplissais dans le Wurtemberg, pour aller habiter avec lui jusqu'à la fin de ses jours. Il me répondit par la lettre suivante :
« Cher Albert,
» Quel coup terrible vient de me frapper au moment où j'allais vous écrire et où j'ai reçu votre précieuse lettre! Les journaux vous ont donc déjà fait connaître la mort de mon meilleur et très-cher ami. Que pouvons-nous dire, sinon « que la volonté du Seigneur soit faite! » Et, en vérité, je sens parfaitement que Dieu est ma consolation et ma force !
» L'affection que vous me témoignez me touche profondément. Vos deux propositions me sont une nouvelle preuve de votre attachement. Cependant, je ne puis, pour le moment, en utiliser aucune. Pourquoi non? Impossible de vous l'expliquer maintenant.
» J'ai reçu, ce matin seulement, la nouvelle que mon cher frère Sébastien est mort hier à Asting. Telle a été de nouveau la sainte volonté de Dieu! Que le Seigneur le fasse reposer en paix !
» Tant de personnes viennent me trouver pour me consoler ou pour recevoir des consolations, que je trouve à peine le temps d'écrire ces quelques lignes.
» Aji reste, la terrible épidémie est en décroissance. Dès que l'épaisse et accablante température d'ici sera devenue plus sereine et plus légère, je vous prierai de venir, après en avoir obtenu la permission.
» Mes affectueuses salutations à Christophe de
Stadion.
» Votre cher oncle,
» Christophe.
» Augsbourg, le 1er septembre 1854. »
Cette lettre fut la dernière de C. Schmid, et en général les dernières lignes qu'il ait écrites. Le 3 septembre, à une heure de l'après-midi, je reçus d'Augsbourg, de la part de M. Butsch, l'ami de notre famille, la dépêche télégraphique suivante :
Christophe de Schuiid a vécu!!!
Le lendemain, je partis par le chemin de fer pour Augsbourg. Peu de voyageurs se trouvaient sur le train. Arrivé à la station, je parcourus à pied l'espace qui me séparait de la ville. Dans les rues mornes et désertes, on ne voyait que des hommes habillés en noir? et çà et là un médecin ou
un prêtre; je rencontrai aussi une voiture chargée de cercueils. Quels sentiments se pressèrent dans mon âme quand j'approchai de la petite maison de C. Schmid, vers laquelle je m'étais si souvent dirigé, le cœur joyeux et content! La servante ouvrit la porte, et dès qu'elle me vit elle se mit à pleurer. Elle m'annonça que le cher défunt avait été conduit la veille au cimetière. J'entrai dans le Cabinet d'études de Schmid. Tout y était encore à sa place comme de son vivant. Sur son petit bureau se trouvait encore la plume dont il s'était servi pour m'écrire sa dernière lettre : on eût dit qu'il venait de la déposer. Ses magnifiques giroflées, éclairées par le soleil de midi, déployaient devant les fenêtres leurs fleurs éclatantes, et son cher serin chantait dans sa cage aussi gaiement que si rien ne fût arrivé. Et pourtant la tristesse et la mort régnaient dans cette petite chambre! Tous ceux qui, naguère, s'y étaient encore assis avaient disparus. Christophe Schmid, ses deux sœurs bien-aimées, son cher ami François-de-Paul Baader, la noble comtesse Amélie de Taufkirchen, tous, dans l'intervalle de huit semaines au plus, s'étaient suivis successivement dans l'éternité. De cinq frères et sœurs, il ne restait plus qu'un frère pour pleurer leur absence. Un sentiment de tristesse accablante s'empara de moi dans cette chambre solitaire, et mes larmes coulèrent avec abondance.
Le 28 août, un lundi, C. Schmid avait été atteint du choléra et s'était mis au lit. Il avait fait appeler son collègue, le Dr Stadler, chanoine, qu'il avait choisi pour confesseur après la mort de Rieger, et avait manifesté le désir de faire une confession générale. Cette confession terminée, son confesseur lui avait parlé pendant quelques instants de saint Augustin, dont l'Eglise célébrait la mémoire ; après quoi C. Schmid lui avait dit avec une émotion toute particulière : a II y a aujourd'hui soixante-trois ans que j'ai célébré ma première messe. »
En ce moment-là il était encore si vigoureux, qu'il eût été impossible de présumer qu'il n'avait plus que cinq ou six jours à vivre, d'autant plus que le 1er septembre, un vendredi, il s'était levé, avait fait une longue lecture dans les sermons de Sailer, et m'avait écrit la lettre citée plus haut. Mais le samedi, pendant que son frère était auprès de lui , il eut de nouveau une attaque de choléra, accompagnée de vomissements violents. Il reçut les sacrements des mourants, ce Ce jour là, écrit son confesseur, j'allai le voir à deux reprises; la dernière visite eut lieu fort avant dans la soirée. Sur la demande que je lui fis s'il était tout-à-fait tranquille, il me répondit que son calme était parfait, et qu'il était entièrement résigné à la volonté de Dieu; ce qui d'ailleurs se manifestait dans tout son extérieur. Je partis avec la pensée qu'il touchait à la fin de sa carrière. J'avais
prié qu'on vînt m'avertir dans le cas où, pendant la nuit, sa situation s'aggraverait; ce que j'avais prévu arriva, mais je n'en fus point informé.
» Une grande faiblesse s'étant manifestée dans le malade vers cinq heures du matin, la servante s'était empressée de courir chez M. Tischer, curé et chanoine de la cathédrale, qui demeurait à proximité. M. Tischer, qui s'était distingué pendant toute la durée du choléra par un dévouement et une abnégation au-dessus de tout éloge, et qui avait préparé à la mort les deux sœurs de Schmid, accourut aussitôt, et assista le vieillard mourant jusqu'à ce qu'il eût remis sa belle âme entre les mains de Dieu.
» Le 3 septembre, un dimanche, continue son confesseur, je reçus, à huit heures du matin, la désolante nouvelle que peu de temps auparvant, à sept heures un quart, alors que je disais la sainte messe, il s'était s'endormi doucement dans le Seigneur. Je courus sur-le-champ dans la maison du défunt, et je contemplai avec douleur cette enveloppe inanimée, cette figure douce et aimable, et ces respectables cheveux blancs. C'était un beau jour que celui où le divin Maître vint chercher son fidèle serviteur : celui dont la vie tout entière, et surtout dont les magnifiques écrits en faveur de la jeunesse avaient servi d'anges protecteurs à tant de milliers d'âmes, était mort le jour de la fête de l'Ange gardien. »
L'inhumation eut lieu le 5 septembre, à quatre
heures du soir, ce En d'autres circonstances, disait un correspondant de la Gazette universelle, la moitié de la ville aurait suivi le cercueil de Schmid; le cortège fut peu nombreux ; ni les fleurs ni les enfants, que le défunt avait tant aimés, n'y parurent point.
» Une terreur panique enchaînait les esprits. A la lueur du soleil couchant, le cher défunt fut porté lentement, au milieu des prières de l'Eglise, dans la tombe où reposait la dépouille de son ami mort depuis dix ans. M. le doyen Tischer bénit le corps et esquissa en quelques traits rapides, mais fidèles, la noble existence et les salutaires travaux du défunt. Nous tous, qui environnions la tombe de cet homme illustre, l'âme navrée de douleur, sentîmes qu'il venait de s'éteindre un autre soleil qui avait longtemps éclairé et vivifié le monde de sa bienfaisante lumière; une intelligence richement douée, un généreux ami de l'humanité, un prêtre pieux et zélé. Que la paix du Seigneur soit avec lui ! »
Le tombeau de C. Schmid se trouve sur la place du cimetière réservée au chapitre de la cathédrale, presque vis-à-vis de la principale entrée du cimetière, non loin des tombes de la famille Schmid, où reposent ses deux sœurs.
Une simple plaque de couleur noire marque l'endroit où repose l'auteur des OEufs de Pâques.
Peu de temps après la mort de mon oncle chéri, je reçus une lettre anonyme, portant le timbre de la poste de Cannstadt. Elle contenait ces quelques mots :
« Une admiratrice de feu Christophe de Schmid, qu'elle a connu par ses ouvrages, apprenant la nouvelle de sa mort, a donné cours à ses sentiments dans les lignes suivantes. Je me permets de vous les communiquer, comme une faible preuve du talent qu'avait l'illustre défunt de réjouir le cœur des enfants. »
Le nom de Fauteur m'étant inconnu, je ne puis mieux lui exprimer ma reconnaissance pour ces pages si belles et si vivement senties, qu'en les insérant à la fin des Souvenirs de Schmid.
Sur la mort de Cla. Schmid
Les fleurs y manquaient aussi ; et les enfants, que le défunt avait si tendrement aimés, n'y furent point représentés.
Transportée en songe dans un cimetière solitaire et lointain, j'ai vu, amoncelées les unes sur les autres, des tombes fraîchement recouvertes. Le sol où les défunts dormaient leur sommeil de plomb me parut encore humecté des larmes
versées sur ces victimes de la mort, et dans les airs j'entendis un bruissement étrange, comme si les soupirs des veuves délaissées et des mères en pleurs, semblables aux ailes de la colombe, se fussent abaissés sur ces sanctuaires de la mort, qui, parés de roses non encore flétries, renfermaient de si cbères dépouilles.
Un seul de ces tombeaux devenu, récemment sans doute, la demeure d'un mortel, était là, froid et sans ornement. Pas la plus petite fleur, pas le moindre feuillage vert, n'ornait, en signe de souvenir et de regret, ce monticule funèbre. « Qui donc peut reposer ici? me demandai-je tristement. Hélas! cet infortuné aura vogué solitaire sur le fleuve de la vie; car il n'est pas une seule âme, une seule, qu'ait affligée son (repas! pas une main amie qui, pour gage suprême de son amour, ait paré la terre qui sert d'asile à celui que ne réchaufferont plus les rayons de la naissante aurore!
» Peut-être qu'avant de franchir le seuil de la mort, il fut sans amour pour ses frères, puisque l'amour reconnaissant ne lui a pas tressé la plus humble couronne. » Ainsi disais je en moi-même, l'âme pensive et le regard fixé sur la tombe qui se dressait devant moi, silencieuse et inondée des flots argentins de la lune. Tandis que je méditais ainsi sur les destinées des hommes, sur leurs mériles et sur leurs qualités, inconnus souvent jusqu'au jour où ils ont disparu de la terre, je vis soudain s'ouvrir à deux battants la porte de la cité qui conduit au champ de la mort.
J'aperçois, s'avançant deux à deux, tout un essaim d'enfants vêtus de blanc, comme en un beau jour de fête. Recueillis et silencieux, ils se dirigent, à travers les rangs pressés des tombeaux, vers celui où nulle fleur n'attire les regards. Chacun s'incline en silence, et, baisant la terre froide et
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humide, y laisse, avec ses larmes, une modeste offrande, et passe son chemin. Tous, successivement, s'approchent de cette tombe sans fleur et sans appareil.
Le premier enfant, — une tendre vierge, dont les cheveux tombent en boucles ondoyantes sur ses joues pures et vermeilles, — apporte une couronne de roses artistement entrelacées. Un garçon, à la taille svelte et aux yeux bruns, marche à sa suite. Son œil grave et méditatif est baigné de larmes. Il offre une petite corbeille, remplie d'œufs de Pâques, rouges, bleus, jaunes et blancs, où sont écrits maints proverbes non moins connus que ces pieuses légendes qui, depuis bien longtemps déjà, charment les beaux jours de la jeunesse.
Tenant sur sa poitrine une blanche tourterelle, une jeune fiîle se penche doucement, et dépose au milieu de la couronne de roses, que le reflet de la lune illumine d'un éclat merveilleux, cet objet de son amour. Un autre enfant apporte une modeste fleur, la messagère du printemps, d'où une lumière étrange, — c'était, je l'ai vu distinctement, un ver luisant, — répand une clarté magique. Une tendre fauvette, aux ailes dorées, est déposée délicatement par un autre enfant au milieu des fleurs qui ornent ce monument funèbre.
Une délicieuse corbeille, tressée avec des joncs cueillis dans la prairie, puis des couronnes, des fleurs, et jusqu'à des jouets bariolés de mille couleurs, en un mot, tout ce qui fait la joie des enfanls, fut offert, humecté de leurs larmes, sur la tombe de leur ami. A voir ces cadeaux à l'aspect si varié, on eût dit un aimable petit jardin orné des fleurs les plus rares, au milieu desquelles brillait, par-dessus toutes les autres, la couronne de roses. « Qui repose ici?
demandai -je? quel est-il celui qui remplit le cœur de ces enfants de si amers regrets ? »
A ces mots, tous les enfants me regardent, étonnés de mon ignorance, et moi — je m'éveille! — 11 n'a donc pas épargné vos cheveux blancs, l'orage qui fait plier le chêne robuste de la forêt, et qui, sans pitié, effeuille les douces et tendres fleurs. Vous reposez dans cette tombe; que dis-je? votre corps seul y repose ; votre âme s'est envolée vers les sereines régions de la lumière, et vos œuvres subsisteront éternellement. Celui qui a tant aimé, et dont la vie a élé si
féconde, vivra à jamais dans tous les cœurs. a Les petits enfants, objets de toute votre tendresse, n'ont pas, il est vrai, accompagné votre enveloppe terrestre en ce séjour de la mort; ils n'ont pu répandre des fleurs sur votre tombe, à vous qui avez jeté la semence de fleurs plus belles encore. Le terrible messager de la mort, posté devant chaque demeure, remplissait les cœurs de terribles angoisses. Pourtant, je les ai vus en esprit, ces enfants, s'avancer vers votre tombe, et y déposer le dernier gage de leur amour.