‹ Souvenirs du Chanoine SchmidChapitre 60 sur 61 · AUTRES EVENEMENTS. — TRAVAUX LITTERAIRES DE · texte numérisé non relu

AUTRES EVENEMENTS. — TRAVAUX LITTERAIRES DE

SGHMID.

Peu de temps après cette joyeuse solennité, Schmid eut à déplorer la mort de l'archevêque Demeter, son plus cher ami. C'est pourquoi, au lieu d'aller, l'été suivant, aux bains de Rippoldsau, il partit avec une ancienne connaissance pour ceux d'Imnau, d'où il se rendit à Kannstadt, en passant par Rottenbourg et Tubingue. Il écrivait de là à sa sœur :

a J'ai passé un temps fort agréable dans la petite et charmante Imnau, et les eaux m'ont fait un bien infini. Tous les étrangers, grands et petits, m'ont traité comme un vieil ami de la maison, bien que la plupart n'eussent jamais vu ma ligure. Tous les ecclésiastiques du voisinage sont venus rendre visite à M. le conseiller ecclésiastique et à moi, de sorte que nous avons eu presque journellement des visites. J'y ai fait la connaissance de plusieurs hommes de mérite ; celle de M. Kœstlin, de Stuttgard, président du conseil médicinal, m'a surtout réjoui. C'est un homme fort instruit, aux habitudes nobles et courtoises, et sans prétention. Il m'a donné des marques d'une bonté et d'une estime sans bornes. Nous avons passé plusieurs soirées. ensemble dans la plus agréable conversation. Il m'a témoigné sa satisfaction de ce que l'année précédente, vers la même époque, j'ai passé une pareille soirée avec M. son frère, le prélat de Kœstlin.

» Cependant, quelque agréable que fût le séjour dTmnau, M. le conseiller et moi convînmes de partager le temps de la saison des bains entre Imnau et Kannstadt, ce que l'on croit très-favorable à la santé. Un marchand d'Ebingen, homme très-loyal et trèscomplaisant, déjà âgé de soixante-dix-huit ans, mais encore plein de vie et de force, allant à Kannstadt, nous offrit son excellente voiture. Nous partîmes donc pvec lui, et passâmes par Rottenbourg etTubingue.

Mgr. l'évêque, auquel nous avons fait visite , jouit d'une santé parfaite; il a été d'une gaieté et d une affabilité extrêmes. Il voulait à toutes forces nous retenir pour midi; mais nous n'avons pu accepter. Nous avons aussi fait notre visite à tous les chanoines; mais nous n'avons point trouvé M. le doyen chez lui.

» A Tubingue, nous sommes allés voir MM. les professeurs Drey, Héfelé, etc., et après avoir passé la nuit à l'excellent hôtel de la poste, nous sommes partis le lendemain pour Kannstadt.

» Notre compagnon de voyage, M. Hœckle, ayant écrit à une personne de cette ville huit jours avant notre arrivée , nous y avons trouvé trois chambres toutes préparées. Elles sont élégamment tapissées, meublées, exposées au soleil, et donnent sur un magnifique paysage, arrosé par le Neckar qui, ici, est déjà navigable. Je vous ferai à mon retour la description des édifices et des établissements superbes qui ont été construits depuis mon dernier voyage

» Comme nous nous promenions hier dans le jardin de Frœssner, qui est ouvert au public, et surtout fréquenté par les classes élevées, je vis un monsieur s'approcher de moi; c'était le conseiller d'Etat, M. de Soden. Après m'avoir salué de la façon la plus amicale, il me dit que sa femme , assise avec sa mère non loin de là sous des arbres, désirerait

ardemment me parler. Ces dames ont paru fort contentes de me voir ainsi inopinément au milieu d'elles. Il a fallu accepter une invitation à dîner pour le dimanche suivant, et partir ensuite pour le château royal de Rosenstein. Ayant été si souvent, à Augsbourg, l'hôte de M. le président, je ne pouvais m'y refuser, bien qu'il dût paraître surprenant que je n'eusse point accepté Finvitation de l'évêque.

» Il est probable que nous partirons d'ici le 1 1 du mois d'août, et qu'après avoir séjourné quelque temps à Vehringendorf, nous rentrerons chez nous après une excursion à Schaffouse. Je vous laisse à décider, chère Franzy, si, ayant à m'écrire ou à m'envoyer une épreuve, vous devez la diriger sur Kannstadt ou sur Vehringendorf.

» Mes salutations à l'ami Rieger, au frère Louis , etc.

» Portez-vous bien, très-chères sœurs. J'espère, avec la grâce de Dieu, qu'après avoir fait une excellente cure, je vous retrouverai bien portantes et toutes rajeunies.

» Votre affectueux frère,

» Christophe Schmid.

» Kannstadt, le 6 août 1842. »

Cette année-là, ainsi que Tannée suivante, Schmid publia, sur la demande de ses amis, surtout de

Diepenbrock, une édition de ses œuvres complètes à la librairie Wolf, d'Augsbourg.

Il consacra à ce travail beaucoup de temps et de soins, fit plusieurs corrections, changea une foule d'expressions qui pouvaient n'être pas comprises de tout le monde, et s'efforça de mettre de Tordre dans l'ensemble de cette collection, comme il le dit luimême dans la préface.

L'un des nombreux amis auxquels Schmid fit cadeau de l'édition de ses œuvres complètes était le célèbre naturaliste Schubert, de Munich. Celui-ci lui répondit :

ce Lorsque j'ai remis à ma chère et fidèle épouse, qui a déjà bu du café dans trois parties du monde, l'exemplaire de vos œuvres, en lui disant que c'était vous-même qui le lui envoyiez, elle en a éprouvé une joie profonde. Elle avait lu, en versant bien des larmes d'attendrissement, ces histoires où se reflète, comme le soleil dans la goutte de rosée, l'âme d'un homme pieux, rempli d'amour de Dieu et des hommes. Elle s'unit à moi pour vous remercier de tout son cœur de ce magnifique présent. »

Schmid publia également le catéchisme dont nous avons déjà parlé, et le dédia à Sa Grandeur l'évêque Pierre Iticharz.

Ce laborieux écrivain travailla aussi à son petit ouvrage : les Apôtres de ï Allemagne, histoire de l'introduction et de la propagation du christianisme

dans ce pays. Cet excellent ouvrage embrasse trois petits volumes. L'auteur débute par les lignes suivantes, si propres à éveiller le sentiment national :

« Tout Allemand qui aime sa patrie, tout chrétien pour qui la religion est ce qu'il a de plus cher sur la terre, doit être heureux d'apprendre comment nos ancêtres, les vieux Germains, sont arrivés à la connaissance de la religion chrétienne , et quels ont été les hommes qui les premiers leur ont annoncé la céleste doctrine de Jésus-Christ. Ces hommes, doués de grandes qualités naturelles, d'une volonté énergique, d'une activité infatigable, et surtout éclairés parle Saint-Esprit, sont dignes de toute notre admiration et de toute notre reconnaissance. Avec la charité sans bornes qui les animait, ils se sont soumis à des peines et à des privations de toutes sortes pour propager le christianisme dans notre patrie. Il serait déshonorant pour un Allemand, et surtout pour un chrétien, de ne les point connaître. »

Une chose qui mérite d'être observée dans cette préface, c'est ce que l'auteur dit en parlant des rapports qui existent entre la légende et l'histoire, et de la manière de traiter la première.

En 1845, Schmid avait l'intention d'entreprendre le voyage de Kremsmunster, où le prélat du monastère l'avait invité. M. Butsch, d'Augsbourg, devait l'accompagner jusqu'à Vienne. Malheureusement, l'âge et la maladie le forcèrent de renoncer

à ce voyage d'agrément. En revanche , il eut cette même année un autre sujet de joie : son ancien ami, Diepenbrock, doyen du chapitre de Ratisbonne, fut nommé archevêque de Breslau.

Avant de se mettre en voyage, Diepenbrock envoya à Schmid la traduction de l'ouvrage intitulé : Mœurs paisibles de la vie flamande, et lui écrivit les lignes suivantes :

ce C'est évidemment porter de l'eau au Danube ou du miel sur l'Hymète, que d'envoyer à l'auteur des Œufs de Pâques des œufs fraîchement pondus. Cependant, comme les trois œufs ci-joints sont éclos au milieu du cri désagréable du coq français, qui ne s'en est pas montré reconnaissant, notre vieil ami et notre maître dans l'art de conter voudra bien ne pas dédaigner ces trois petites et agréables histoires empruntées aux Flamands, surtout s'il veut bien considérer ce livre comme un léger souvenir d'un ami qui, malheureusement, va bientôt partir pour une terre lointaine. Yous aurez probablement observé avec intérêt les coups de vent, dirigés sans doute par une influence supérieure, qui ont lancé sur la haute mer la paisible et solitaire nacelle de votre pauvre ami. Ni les rames ni le gouvernail n'ayant rien pu contre cette force suprême, le nautonier s'abandonne tout entier au gré de la Providence, plein de confiance en Celui qui commande aux vents et à la tempête, et qui seul peut faire aborder au rivage ma fragile

nacelle. Que votre prière, cher ami, accompagne celui qui se souviendra éternellement de vous !

» M. DlEPENBROCK.

» Ratisbonne, le 10 avril 1845. »

Diepenbrock, avant de partir pour Breslau, écrivit encore à Schmid une magnifique lettre pour le remercier des ouvrages qu'il en avait reçus. Il lui disait entre autres :

« L'assurance que vous m'avez donnée , d'avoir réellement contribué à la publication d'une édition complète de vos œuvres, m'a rempli de joie. Vous vous êtes élevé ainsi, dans le cœur des enfants, de leurs amis, comme dans celui de la plus noble et de la meilleure partie du genre humain, un monumentum œre perennius. r>

Il lui écrivait de Breslau, en date du 28 décembre 1845 :

ce Très-cher et très-vénéré ami ,

» Permettez-moi, avant la fin de Tannée 1845, si grosse d'événements, de vous adresser de loin le salut cordial et les vœux d'un ami pour lequel votre personne et votre amitié ont toujours été d'un prix inestimable. Vous êtes pour lui une de ces brillantes étoiles qui, du ciel bleu de la Bavière, viennent illuminer les ténèbres du présent. J'ai à peine besoin de vous dire quelle est ma situation ; votre perspicacité

à juger des questions politiques et religieuses vous aura fait comprendre depuis longtemps que ma position est difficile et épineuse. Cependant, malgré cette divergence d'idées produite au milieu des catholiques par les derniers événements , on commence à distinguer certains points lumineux. Ces idées sont non-seulementle fruit d'opinions politiques passionnées, mais encore de sentiments religieux bien arrêtés, d'où naissent, pour ma personne, un amour, un respect et un attachement tels, qu'on ne connaît rien d'aussi vif en Bavière. C'est ainsi que Dieu mêle constamment les consolations aux maux de la vie. Au surplus, il est manifeste que l'esprit de secte est arrivé à son dernier période ; le charme de la nouveauté perd de son prestige; le jeu devient insensiblement trop coûteux, les chefs se compromettent de plus en plus, et, sans l'appui que les parents apportent dans les questions électorales, l'affaire serait étouffée depuis longtemps. Le danger est passé.

» Cette petite lettre vous sera envoyée par l'ami Zech; puisse-t-il me remettre aussi quelques lignes de votre main !

» Je suis avec affection et respect votre ancien et fidèle ami,

» M. de D., prince-évêque. »

Les années 1846 et 1847 furent signalées par une

disette terrible. La générosité de Schmid fut invoquée de toutes parts d'une façon prodigieuse ; toute la journée la petite clochette de sa maison était en branle, et des pauvres de toute espèce s'adressaient à lui oralement ou par écrit : il était littéralement assiégé.

La charité et la commisération qu'il avait recommandées dans ses ouvrages, et qu'il avait exercées durant toute sa vie, se manifestèrent principalement dans ces temps difficiles. Il participait pour une somme considérable à toutes les quêtes qui se faisaient, et il était de règle que les collecteurs commençassent par s'adresser à lui.

Ils sont nombreux les pères de famille qu'il a tirés d'embarras, les orphelins qu'il a protégés, les étudiants qui ont reçu de lui tous les mois une somme déterminée, les artistes capables, mais sans ressources, auxquels il a procuré du travail, les hommes de mérite qu'il a aidés par ses recommandations à trouver une place.

Pour ses parents, c'était vraiment un père. Dieu comptera les larmes abondantes que sa main charitable a essuvées !

Je ne citerai qu'un seul exemple de sa bienfaisance : il servira à prouver que la fondation établie dernièrement en faveur des gens de lettres peu aisés, et dont l'idée était venue récemment de Stuttgard, était une excellente pensée.

Le traducteur des œuvres de Schmid, dont il a

été question plus haut, tomba plus tard dans un besoin extrême, par suite de difficultés survenues entre lui et son éditeur, et autres revers de fortune. Il écrivit de Berlin à Schmid, pour lui faire connaître sa position.

« Quelques amis, lui disait-il, m'avaient conseillé de transporter mon entreprise en Amérique. J'eus le malheur de suivre ce conseil, qui devint pour moi la source d'un malheur sans bornes. A peine étionsnous arrivés dans ce pays, que ma chère et excellente femme, avec laquelle j'avais vécu pendant vingtquatre ans dans l'union la plus heureuse, tomba malade. Pendant son passage de la Nouvelle-Orléans à Philadelphie, elle mourut et fut jetée dans la mer sous mes propres yeux. J'avais le cœur brisé; joie, courage, espérances, tout était disparu; rien ne me réussissait plus; mes affaires empiraient à vue d'œil, mes forces intellectuelles et physiques étaient anéanties. Comme j'avais pris l'Amérique en horreur, je profitai du premier vaisseau qui retournait en Europe pour partir. Je revins pauvre et malade à Berlin, ma ville natale. Ayant publié, pendant un séjour de quarante-cinq ans en France, une foule d'ouvrages à l'usage de la jeunesse, qui tous avaient eu la chance d'être favorablement accueillis, je pensais trouver ici, à Berlin, un éditeur qui se chargerait d'imprimer mes manuscrits français. Nouvelle déception ! Ma position actuelle est donc très-mal-

heureuse , extrêmement malheureuse. Après avoir écrit tant d'ouvrages qui, je puis le dire sans orgueil, ont été utiles à la société, je me vois réduit, vieillard, à un état voisin de la misère; la souffrance et le besoin ont dévoré mes forces. Je perds de plus en plus l'ouïe et la vue; mes pensées s'égarent. Je ne puis plus travailler, et pourtant le travail était mon bonheur et ma joie unique. Me voilà seul et abandonné du monde entier sans savoir à qui m'adresser. Cependant je ne veux ni perdre courage, ni être ingrat. Le Seigneur m'a aidé jusqu'ici ; bien des fois déjà il m'a sauvé d'une manière miraculeuse. Je continue d'espérer en lai. Pendant que j'élevais des regards attristés vers votre cher portrait, entouré d'un cadre d'or et suspendu au-dessus de mon bureau, tout-à-coup la pensée m'est venue de vous écrire pour vous ouvrir mon cœur et vous faire part de mes maux, et je'me suis senti le courage de vous demander consolation, conseil et assistance... »

C. Schmid envoya aussitôt à cet écrivain malheureux une somme considérable, qu'il accompagna des lignes suivantes :

» Votre précieuse et touchante lettre m'a profondément ému. Autant je me réjouis de trouver en vous une âme qui sympathise avec la mienne, autant je suis affligé de vous savoir dans une si lamentable situation, après tant de nobles efforts et de si utiles travaux.

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» Oh! combien je désirerais répondre à votre cordiale lettre de la façon dont elle le mérite ! Malheureusement, en ce qui concerne l'âge et la maladie, ma situation ressemble à la vôtre ; je suis actuellement très-souffrant. Cependant, parmi toutes les lettres qui m'ont été adressées et qui attendent une réponse, la vôtre est la première dont je m'occupe. Ce que je pourrais vous dire, vous l'avez dit vous-même dans votre lettre si pieuse et si chrétienne. Oui, ayez en Dieu une confiance inébranlable, il ne vous délaissera point. Acceptons avec soumission tout ce que sa main nous envoie, fermement convaincus que sa sagesse et sa bonté feront tout tourner à notre avantage. Au reste, puisque nous touchons au terme de notre pèlerinage à travers la vie, tâchons par notre abandon en Dieu et par notre patience de mériter le ciel. Les souffrances de la terre sont la semence des joies célestes. Jésus- Christ lui-même n'a-t-il pas dû entrer dans sa gloire par les souffrances?

» Je prends la liberté de vous envoyer ci-joint une petite offrande pour adoucir vos maux. Continuez à me donner des nouvelles de vos affaires, et priez pour moi comme je prierai pour vous.

» Je suis, avec l'affection et le respect le plus profond,

» Votre sincère ami,

» Christophe de Schmid. »

C. Schmid ne tarda pas à recevoir une nouvelle lettre qui commençait ainsi :

« Louanges et actions de grâces soient rendues au Seigneur pour sa bonté et sa miséricorde ! Ainsi me suis-je écrié du plus profond de mon cœur en recevant votre chère et précieuse lettre : ma gêne et mon embarras étaient presque arrivés au dernier degré. Pas le plus petit brin de bois dans la maison, pas de chaud vêtement d'hiver pendant quinze jours ou trois semaines de la plus rigoureuse froidure ! — Mais pourquoi affliger ainsi votre cœur sensible par une peinture détaillée de ma misère? Le temps de Noël approchait , ce temps si cher aux enfants à cause des joies innocentes qui leur sont réservées, et qui concordent avec la réalisation des promesses que le ciel a faites au monde; et moi, pauvre ver de terre, j'étais là, dépourvu de tout, sans nul secours de la part des hommes, conjurant Dieu de me délivrer bientôt des souffrances que j'endure ici-bas.

» Et voilà qu'au moment de la plus extrême nécessité, le facteur entre chez moi et me remet, soigneusement cacheté, un paquet d'argent venant d'Àugsbourg, ainsi que votre lettre. Vous m'apparûtes alors, en ce temps de Noël, comme un ange envoyé du ciel pour me consoler, relever mon âme abattue et m'inspirer une nouvelle confiance en Dieu. Oui, Dieu puissant, bon et compatissant, Père de grâce et de miséricorde, vous avez de nou-

veau délivré d'une manière miraculeuse un pauvre et misérable enfant des hommes, qui élevait vers vous, désolé et abattu, ses yeux mouillés de larmes et ses mains tremblantes de frayeur. Louange, gloire et adoration vous soient à jamais rendues! Pour vous, très-digne monsieur, vous dont le bon Dieu s'est servi comme d'un instrument pour me dispenser ses bienfaits paternels, recevez ma plus intime reconnaissance. Vous appelez ce que vous m'envoyez une faible offrande destinée à me soulager. Eh bien ! monsieur, écoutez quel service vous m'avez rendu avec cette petite offrande. J'ai pu faire toute ma provision de bois, me procurer la chaussure et les vêtements d'hiver qui me manquaient, payer à ma bonne et vertueuse femme de ménage, qui est elle-même sans fortune, ses gages passablement élevés, qui étaient arriérés depuis six ou huit mois, et lui rendre les avances qu'elle m'avait faites avec un dévouement et une charité toute chrétienne. Summa siimmarum, je me vois maintenant habillé et chaussé convenablement; je suis de nouveau, Dieu merci, exempt de dettes, et il me reste

encore de l'argent pour longtemps Je ne puis

donc assez le répéter : Louange et actions de grâces au souverain Maître de nos destinées ! Merci, mille fois merci à vous, monsieur, que Dieu a choisi pour être l'instrument et le propagateur de son éternelle miséricorde!...

» Il n'est pas probable que je vive encore longtemps. La souffrance et l'inquiétude ont épuisé mes forces; un dangereux mal de poitrine me conduit promptement, au milieu de douleurs quotidiennes, au terme de toutes les souffrances. Puisqu'il en est ainsi, je voudrais vous laisser après ma mort un tendre souvenir. C'est un crucitix que l'archevêque de Tours a bénit solennellement quelques jours avant mon mariage, et devant lequel ma femme faisait ses dévotions particulières. Je l'ai orné d'un grand voile noir, dont elle avait coutume de couvrir sa figure quand elle allait à confession ou qu'elle s'approchait de la sainte Table. Comme le corps de ma femme a été jeté dans la mer, par conséquent qu'il ne repose pas dans une terre bénite où je puisse aller prier et pleurer sur son mausolée , je lui ai érigé ce monument funèbre au-dessus de ma table à écrire. L'un et l'autre objets vous seront envoyés, ainsi que les deux chandeliers qui les accompagnent, dès que je sentirai que l'heure approche où il plaira à la divine Providence de m'appeler de cette vallée de larmes, pour me transporter dans un monde meilleur. »

On voit, par cette touchante correspondance, avec quelle délicatesse C. Schmid savait faire le bien, et quelle œuvre utile c'est de secourir dans leur vieillesse des écrivains de mérite, en proie aux rigueurs de l'indigence. Il est aisé de se figurer que u. 1b*

des hommes indignes durent abuser de la bonté et de la franchise de G. Schmid. Citons -en un exemple :

Dans un après-dîner, peu de temps après le nouvel an, un jeune homme convenablement habillé, d'un extérieur aimable et bien portant, se présenta dans la maison de Schmid. Il dit à la sœur de ce dernier qu'il avait à faire à M. le chanoine son oncle, de la part du prévôt Frédéric de Bamberg, toutes sortes de commissions ; qu'ayant été nommé assesseur à Bamberg, il venait chercher sa femme, avec laquelle il logeait à l'hôtel des Trois-Nègres. La sœur de Schmid répondit que son frère n'ayant pas encore fait sa méridienne, elle le priait de revenir à quatre heures. L'étranger dit que rien ne l'empêchait d'attendre. Lorsque Schmid fut réveillé, il reçut le jeune homme, qui lui présenta ses recommandations et le pria de s'intéresser à lui.

Il revint le lendemain annoncer d'un air abattu et en versant des larmes abondantes, que, la nuit précédente, sa femme était accouchée inopinément d'un gros garçon bien portant , mais qu'ayant éprouvé un refroidissement, et la fièvre s'étant concentrée, elle était morte subitement le matin même. Il ajouta qu'il était marié avec elle depuis seize mois, et qu'il n'était âgé que de vingt-deux ans. Schmid lui ayant demandé quel médecin il avait consulté, l'étranger nomma M. Duval, M. Duval, ajouta le

jeune homme, m'a recommandé une bonne d'enfant; car je veux emmener l'enfant avec moi. Puis il commença à se désoler en disant que n'ayant sur lui que trente guldens, il se voyait réduit à vendre son manteau, attendu que les frais de médecin, de sage-femme et d'enterrement dépassaient de beaucoup cette somme. Il pria instamment C. Schmid de vouloir bien lui avancer quelque argent, qu'il s'empresserait de le lui renvoyer.

C. Schmid, ému de compassion, ouvrit son secrétaire, en faisant remarquer que les cadeaux de Noël et du nouvel an, les comptes nombreux qu'il avait eu à régler, lui avait immensément coûté et qu'il lui restait peu d'argent. Il y avait encore dans son secrétaire plusieurs thalers et un peu de monnaie. Schmid donna les thalers à l'étranger, qui remercia poliment, en disant qu'avant son départ il prendrait la liberté de revenir encore une fois.

Plusieurs jours se passèrent sans qu'il reparût. On alla aux informations; mais ni le docteur Duval, ni le maître d'hôtel n'ayant entendu parler de l'étranger, on vit clairement qu'on avait eu affaire à un adroit filou.

« Nous ne pouvons assez remercier le bon Dieu, écrivait la sœur de Schmid à ce sujet, d'avoir protégé avec tant de bonté notre excellent et généreux frère. S'il avait eu une pile d'écus dans son secrétaire, il est certain que cet infâme imposteur aurait

donné à cet homme compatissant un coup qui l'eût terrassé; après quoi il se serait emparé de l'argent et aurait pris la fuite. Mais le juste n'a rien à craindre sous la main du Tout-Puissant. »

Vers ce même temps, la comtesse Thérèse de Brunswick, fondatrice de la première école des petits enfants, à Ofer, et d'une foule d'institutions semblables en Hongrie et en Autriche, se rendit à Augsbourg et alla rendre visite à Schmid. Il la conduisit dans l'école des petits enfants, établie à Augsbourg. La spirituelle et noble comtesse s'entretint longtemps avec lui, pendant son séjour dans cette ville, sur l'instruction et l'éducation de la jeunesse, et principalement sur la conservation de l'innocence des petits enfants. Le fruit de cet entretien fut la publication, de la part de Schmid, du petit livre intitulé : Pauline ou l'Ecole des petits enfants, qu'il dédia à la comtesse de Brunswick. La préface se termine par ces mots :

« Puisse s'accomplir votre désir de voir fleurir partout, même dans les petites villes et à la campagne, de telles institutions, pour le salut d'un grand nombre d'enfants; et puissent ces établissements porter des fruits abondants pour le temps et pour l'éternité! »

C. Schmid entra dans sa quatre-vingtième année le 15 août 1847. La ville d'Augsbourg, où il avait si longtemps vécu comme membre du chapitre, du comité scolaire et comme écrivain, lui prépara pour ce jour une magnifique fête en reconnaissance de ses mérites. Un correspondant de la Gazette universelle débutait ainsi dans l'article consacré à la description de cette fête : « Augsbourg a célébré une double fête de la moisson. La première a eu lieu dans l'après-midi du dimanche, par un magnifique soleil d'août, qui semble devoir couronner la belle moisson de l'été par les riches présents de l'automne. C'était une fête d'actions de grâces célébrée après une longue famine, pour remercier par des discours et des chants religieux, le Dispensateur de tout bien. Cette solennité d'actions de grâces rendues à Dieu pour la prospérité des fruits de la terre, a été suivie d'une autre, qui a beaucoup d'analogie avec elle. Le lundi, c'était la fête de la moisson de l'intelligence et du cœur, une fête d'honneur destinée à célébrer les utiles travaux d'un ouvrier qui vient d'achever glorieusement sa longue carrière.

Les villes impériales d'Augsbourg et de Dinkelsbuhl qui, depuis des siècles vivent en bonne intelligence, viennent de fêter en commun le quatre-vingtième anniversaire de l'écrivain delà jeunesse, C. Schmid, auteur des OEufs de Pâques. »

Dès la veille de cette solennité, les membres de la société musicale d'Augsbourg, composée de personnes choisies dans toutes les conditions, et dont le nombre s'élevait à plus de cent, se réunirent devant la petite maison de C. Schmid, et surprirent tout-à-coup ce vieillard par leurs chants joyeux. Trois morceaux furent exécutés, dont l'un composé par Louis Scharrer, d'Augsbourg.

Ce dernier morceau, que la société remit à Schmid , magnifiquement imprimé, était ainsi conçu :

« Ce que vous avez enseigné par votre douce parole retentit au fond de l'âme comme une harmonie céleste, et y élève un sanctuaire au Tout- Puissant. Nous voulons donc, par nos joyeux chants allemands, exprimer à ce tendre maître, pour sa parole allemande, notre plus vive reconnaissance.

» Des temps orageux auront beau multiplier les ruines, et braver du ciel la main vengeresse; la vertu chez nous trouvera toujours un asile : vous l'avez implantée dans nos jeunes âmes. Célébrons par nos hymnes nouveaux votre parole civilisatrice.

» Le peuple d'Allemagne vous tressera la couronne

de la gloire ; qu'il nous soit donné d'y ajouter une fleur, gage de notre éternel amour. Quand, dans les âges futurs, nos lèvres seront muettes , l'amour et la vertu rediront encore, sous les chênes de la Germanie, votre gracieuse parole. »

Le lendemain, le président du gouvernement, le Dr de Fischer, vint chercher Schmid dans sa demeure pour le conduire à la maison de ville, qui avait été disposée pour cette solennité. Schmid fut reçu sous le portail de cet antique monument par le bourgmestre Forndran et par les membres de la commission scolaire. Sa Grandeur l'évêque Pierre de Richarz assistait aussi à la cérémonie. Schmid, accompagné de ces messieurs, franchit l'escalier occupé par une multitude de spectateurs, désireux de voir au moins passer le noble vieillard, et entra dans la salle d'or, magnifique salon de la célèbre maison de ville d'Augsbourg. Douze jeunes filles, en costume blanc, précédaient l'auguste vieillard et semaient des fleurs sur son passage. Lorsque Schmid eut franchi les vastes et hauts degrés de la salle d'or, toute cette immense assemblée de spectateurs, qui prenaient une part si intime à cette solennité , et parmi lesquels se trouvaient surtout un grand nombre de dames, se levèrent.

G. Schmid occupa le siège qui lui fut assigné entre Sa Grandeur l'évêque et le président du gou-

vernement; puis le bourgmestre Forndran lui adressa de magnifiques paroles au sujet de la fête. La députation de Dinkelsbuhl lui remit ensuite , sur un coussin, une couronne d'argent ornée de feuilles de laurier et de chêne, et de glands d'or. C'était un cadeau que lui faisait sa ville natale. Sur les bords d'argent qui entouraient la couronne étaient gravés ces mots :

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