‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 166 sur 205 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

menait fréquemment à cheval, accompagnée par l'un de nous : soit Frédéric Portai, soit moi. Elle ne monte pas en amazone, mais en homme, étant du reste vêtue dans ces occasions coin; iule serait un homme, d'une petite redingote fort élégante, et elle manie son cheval aussi facilement que le meilleur et le plus hardi cavalier. La duchesse d'Esclignac est, je crois, séparée de son mari, qui vit à Paris avec son fils, le duc de Fimarcon, tandis qu'elle habite Dresde, ainsi que son deuxième enfant, Mme de Weissenbach, jolie jeune femme, gaie comme sa mère, et fort naturelle.

Il est aisé de voir que la duchesse d'Esclignac n'aime pas beaucoup son cousin, le roi Frédéric-Auguste, car elle se laisse volontiers aller à des anecdotes piquantes, et parfois méchantes, sur le roi et la Cour de Saxe. De son royal cousin, elle • lit eouramment : « Ce n'est pas un Roi; ce n'est pas un homme; c'est un mannequin... Depuis vingt ans, il l'a bien prouvé... Mieux vaut un Electeur qu'un mannequin couronné (1)... »

Un jour que M. de Rumigny vantait devant la duohesse d'Esclignac les vertus de la Reine, et émettait la pensée que sa royale cousine aimait les Français, la duchesse qui, de cœur, est Française, et pour laquelle les nuances de notre langue n'ont pas de secrets, se prit à répondre comme suit à mon chef :

« Le diable, quand il est vieux, se fait ermite... Je ne sais si la Reine aime et a aimé les Français en général, mais du temps où elle n'était qu'Electrice, elle a aimé des Français. Votre beau duc de Lauzun (2) en savait quelque chose... Il y a eu aussi, dans le temps, une certaine aventure avec un coiffeur français, lequel aurait expié son bonheur par une captivité perpétuelle dans la forteresse de Kcenigstein... »

Les dires de la duchesse d'Esclignac sont-ils véridiques .'... Cela je l'ignorerai toujours. La duchesse n'est pas méchante,

(1) Frédéric-Auguste, Electeur de Saxe en 1768, fait roi par Napoléon en 1806.

(2) Armand-Louis, duc de Lauzun, prend, en 1788,1e titre de duc de Biron, fut en 17-J2 les campagnes des armées de la République française comme

rai, et est guillotiné le 31 décembre 1793.

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mais elle en veul à La Cour saxonne et ne résiste pas au plaisir de faire quelques bons mots.

L'originale el aimable duchesse est fille de ce prince Xavier de Saxe, ]>lu> connu sous le nom de comte de Lusace, e1 qui, jusqu'à la majorité de son neveu Frédérie-Aiiimste, dirigeait sagement la Saxe, sous le titre d'administrateur. Aimant beaucoup notre pays, pour lequel il avait vaillamment combattu duranl la guerre de Sept ans, et ayant épousé une femme n'appartenant point à une famille souveraine, circonstance qui, le cas échéant, empêcherait ses enfants de monter sur le trône d'Electeur de Saxe, le comte de Lusace se retira en France, et servit dans les armées de Louis XVI jusqu'à la Révolution, époque à laquelle il rentra en Saxe, où il mourut ignoré, comme un simple particulier, en 1806. De son mariage avec Mlle de Spinucci (1), il avait eu deux enfants : le chevalier de Sax<\ et une fille qui épousa M. d'Esclignac, lequel reçut, à cette occasion, le titre de duc, puis la grandesse d'Espagne.

Le chevalier de Saxe, homme aimable et remarquablement beau, était universellement célèbre par ses aventures amoureuses, sa bonne grâce et ses nombreux duels à l'épée. Le duc de Rauzan m'a dit qu'à Naples le chevalier de Saxe avait si dangereusement blessé son beau-frère, le comte de Damas, que la lame était sortie entre les deux épaules. A Saint-Pétersbourg, énervé par les assiduités d'un jeune officier russe, qui affectait d'être intime avec lui, le chevalier de Saxe traita un jour fort cavalièrement le jeune Moscovite :

— « Comment vous portez-vous? avait dit l'officier russe en abordant Je chevalier qui rentrait à cheval de la promenade.

— Eh! parbleu, vous le voyez bien; c'est mon cheval qui me porte. »

Les amis de l'officier russe lui persuadèrent qu'il avait été insulté. Le soir, au théâtre, une altercation s'ensuivit dans la loge du chevalier de Saxe qui souffleta le Russe. On convint d'un voyage à l'étranger pour se battre, La rencontre devant

(1) Par ce mariage, le comte de Lusace se trouvai! être parent de Du-

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