‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 165 sur 205 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

en diamants, que le maréchal avait portées, le matin, à son lever. Quelqu'un désire les voir : le maréchal ordonne à un valet de chambre d'aller les chercher. Le valet apporte les boucles, qui passent aussitôt de main en main, l'une circulant sur la ligne des convives, adroite, l'autre parcourant la gain îh< . La première boucle revient au maréchal qui la remet au valel de chambre. Quelques minutes après, celui-ci réclame la seconde, personne ne l'a... Des convives s'émeuvent... L'un d'eux demande avec insistance que chacun vide ses poches sur la table. Homme de bon goût et véritable grand seigneur, le maréchal s'y oppose, s'efforçant de faire oublier l'incident. Mais c'est en vain; déjà deux ou trois convives se sont exécutés, et d'autres, tout en trouvant le mode de procéder quelque peu ignoble, jugent qu'ils ne doivent pas rester en arrière. Alors, on voit un jeune homme inconnu, et que l'on avait peutêtre en vue quand l'examen des poches a été proposé, pâlir, se troubler et balbutier, quand on lui dit d'en faire autant. Force lui est de s'exécuter et de retourner ses poches. Le pauvre jeune homme avait caché dans son mouchoir plusieurs iiieinbri's de volaille, à l'intention de sa mère!... Ce qu'il avoue, en fondant en larmes... Le maréchal qui, un instant peutêtre, avait craint pour son protégé quelque chose de plu> sérieux, se montre heureux. Il raconte que ce jeune homme, d'une famille de gentilhommes ruinés, est arrivé le matin même à Paris avec sa mère, et que, voulant rendre service au fds d'un ancien officier mort des suites de blessures reçues à l'armée, il a voulu le mettre immédiatement en rapport avec des personnages que leur position sociale met à même de joindre leur protection à la sienne. Chacun s'intéresse au jeune homme au mouchoir, et le duc de Castries, voulant séance tenante le consoler, lui annonce qu'à partir du lendemain il habitera son hôtel, en qualité de secrétaire privé, jusqu'au moment où il lui sera possible de lui procurer une meilleure situation. Et le jeune homme, rouge de bonheur et les yeux brillant d'une joie d'autant plus grande qu'elle succède à un moment pénible de honte, de s'écrier malgré lui : « < I

bonne mère!... Merci, merci, monsieur le duc, pour votre pitié qui me sauve l'honneur et va donner du bonheur à ma mère!...» 11 s'échappe heureux; une quête est aussitôt proposée en sa faveur et produit 300 louis... Quant à la boucle disparue, on ae la revit jamais.

Le vieux comte de Salmour a beaucoup connu le comte de Saint-Germain, rot aventurier, le modèle des charlatans, qui prétendait avoir vécu dans les temps les plus reculés. Admis dans tous les salons de Paris et dans l'intimité du roi Louis XV, Saint-Germain avait tant fait que, soit qu'il eût persuadé ses auditeurs, soit qu'on le crût un peu fou, la quasi-unanimité des personnes qu'il voyait semblait admettre comme vérités absolues toutes les choses qu'il racontait. Un soir, chez le maréchal duc de Richelieu, à un dîner de cérémonie où se trouvaient, entre autres personnes, le comte de Salmour et un naïf gentilhomme de la province de Basse-Bretagne, lequel n'avait jamais entendu parler de Saint-Germain, celui-ci conta plusieurs faits historiques, remontant à cinq ou six cents ans, faits auxquels, disait-il, il avait pris part. Personne ne paraissait étonné; aussi le gentilhomme breton confia-t-il à son voisin, le comte de Salmour :

« Ah! On parle de la naïveté de mes compatriotes de Basse- Bretagne!... Mais, qu'est-elle, comparée à la crédulité des convives du duc?... »

L'homme de la province n'était pas au bout de son étonnement. Le comte de Saint-Germain vint à dire que, si Jésus- Christ avait suivi les conseils qu'il lui avait donnés, il aurait eu une tout autre fin!... Cette fois encore aucun signe d'étonnement de la part des convives, habitués aux histoires extraordinaires de Saint-Germain, dont l'humour et la façon de raconter charmaient toujours!... Le Breton se croit bel et bien an milieu d'une société de gens ayant plus ou moins perdu le sens. Il regarde avec attention chacun, Bcrute on à un tous les visa'ges. Enfin, quand on se lève de table, il s'approche d'un valet, portant une assez bizarre livrée, et qui. pondant le dîner, s'était tenu derrière le comte de Saint-Germain :

CHAPITRI-: XVI 353

— « Mon ami. apparteniez-vous à la personne que vous serviez à table?

— Oui, monsi sur. c'est mon maîtn .

— Est-ce qu'il n'aurait pas le malheur d'avoir les idées un peu dérangées?...

— Lui, monsieur, lui, le comte de Saint-Germain, l'homme le plus habile, le plus admirable du royaume?... Lui, l'ami de Sa Majesté?... Oh! non, monsieur.

— Mais, cependant, il a parlé tout à l'heure de faits très anciens auxquels il aurait pris part, ce qui est impossible. Et il nous a même dit qu'il a connu Jésus-Christ!...

— Monsieur, cela doit être, s'il le dit; mais je ne saurais vous l'assurer de mon côté, car il n'y a que trois cents ans que je le sers... »

Stupeur profonde du gentilhomme breton, qui se retira en regardant avec pitié cet homme, aussi fou que son maître. Le pauvre valet s'était tellement identifié avec son maître, qu'il croyait, en effet, le servir depuis trois siècles (1).

Je retrouvai à Dresde et me liai beaucoup avec quelqu'un que j'avais connu lors de mon arrivée à Berlin, en 1816. Je veux parler de Carl-Maiïa de Weber, cet excellent homme, ce grand compositeur aux mélodies si suaves, à demi estropié, d'une santé chétive et atteint d'une affection du larynx qui pu lui permettre une Iuhl'u»' existence. A Berlin, en 1821, j';tv;ii- Lssité à la triomphale première représentation de I rpyschutz, ce célèbre opéra qu'on a si pitoyablement tronqué • t représenté à Paris sous le nom de Robin des Bois.

Weber me dit, un jour, qu'il pensait à composer pour la scène française, et me demanda de s'assurer avec lui s'il saurait bien prosodier ma langue et en placer convenablement tes paroles sous la musique. A cet effet, il me pria de lui écrire une . Ce que je fis, et, en 1824, je remis le manuscrit

à un éditeur de musique que j«' connaissais de vieille date,

(1) D'un- oris^iii.- restée mystérieuse, le comte de Saint-Germain naquit. croit-on, en 1710, et m urut v. ra

M. Messonnier. Ce dernier m'a dil depuis avoir vendu huil éditions de cette romance (1).

On attribue à Weber L'invention <le la Lithographie, mais, pour ma part, je ne L'ai jamais vu s'en occuper. Ce pauvre homme était, je L'ai «lit. d'une saute déplorable, et c'est avec bien de l'inquiétude e1 <lu chagrin que je le vis, peu avant mon dépari de Dresde, se mettre en r>>ute pour Londres où il allait surveiller en personne la mise en scène à Covent-Garden de son opéra d'Obéron, fort bel ouvrage, dit-on, mais qui. en tous ras. ne surpassera point F reyschutz. Cet opéra, sur lequel comptait tant Weber, aura été cause de sa mort. Coventlen a représenté Obéron le 12 avril de cette année (1826); l'opéra a été fraîchement accueilli, ce qui a causé un tel chagrin à Weber que sa maladie s'en est aggravée et qu'il vient de mourir (5 juin).

Lors de son voyage pour Londres, Weber a été reçu triomphalement à Paris. Il aimait les Français et en était aimé. L'an dernier, pendant le séjour à Dresde du maréchal Mortier et de ses deux tilles non mariées, Malvina et Louise, Weber a souvent eu l'obligeance de tenir le piano chez M. de Rumigny pour faire chanter ces jolies jeunes filles.

Weber eût voulu, je le répète, beaucoup travailler pour la scène française. Avant qu'il ne quittât Dresde, je lui ai procuré la Colère d'Achille, poème de Désaugiers, l'ainé, qui a déjà écrit pour le grand opéra, et a corrigé, changé et remanié <le fond en comble plusieurs pièces qu'on a pu remettre à la scène après de nombreuses toilettes.

Un des salons de Dresde les plus accueillants est celui de la duchesse d'Esclignac, vieille originale, remplie de gaité malgré ses soixante ans bientôt. Toujours charmante pour notre légation, elle nous donnait de délicieux petits dîners et se pro-

(1) "Voici le premier couplet de cette romance intitulée : Du moins je lu voyait :

Elle était simple et gentillette.

Celle qui fit battre mon ccrur, Mais elle a fui, la bergerctte, Avec elle a fui le bonheur.

Page 1