CHAPITRE XIX
bien mis les doigts sur mes lèvres en regardant le ministre de France; il était trop tard, et le visiteur inattendu nous le fit bien voir aussitôt : « Bonjour messieurs!... Oui c'est le beau et élégant d'Eyragues lui-même. Il se ivnd en courrier à Constantinople et est charmé d'arriver à la légation de Garlsruhe au moment même où l'on y parle avec tant d'intérêt du baron de Damas et de ses protégés... (1). »
A Dresde, je retrouvai un bienveillant accueil de la société, mais la Cour, et particulièrement le Roi et le prince héritier, se montrèrent d'une froideur de glace. Ainsi que je l'avais pressenti, le'comte d'Einsiedel avait monté et irrité le monarque saxon contre moi," en lui faisant croire que j'avais fomenté une émeute à Dresde pour tenter d'arracher le professeur Cousin des mains de la police et le faire conduire à la légation de France (2). Et le bon mais faible roi de Saxe, bien obéissant à son tout-puissant ministre, ne m'adressa plus dorénavant que les quelques mots de rigueur, quand j'eus l'honneur de lui faire ma cour, en qualité de secrétaire de la légation, c'est-à-dire jusqu'à la fin du mois de juin de cette année (1826). Le Roi et son premier ministre ne peuvent me
(1) L? marquis d'Eyragues a épousé en 1840 Mlle de Morell, héroïne du fameux procès La Roncière-Morell (1835). Il est aujourd'hui ministre de France à Carlsruhe.
(2) Conduit à Berlin, M. Cousin fut soumis à l'enquête de Cœpenick et retenu prisonnier, mais avec beaucoup d'égards, la légation de Franc ayant toujours négocié en sa faveur. M. Cousin sortit d'ailleurs de cette affaire, absolument innocent, et aucune charge ne fut retenue contre lui. Le gouvernement prussien, revenu à la saine raison, lui offrit tout réparations qu'il jugerait à propos de réclamer. Le professeur n'en exigea qu'une seule, laquelle lui fut immédiatement accordée : l'obligation impos< • au ministre de l'intérieur prussien de se promener, plusieurs jours de suite avec lui sous les Tilleuls, à l'heure où il s'y trouve le plus de monde.
La révolution de 1830 a fait de M. Cousin un ministre de l'instruction publique, puis un pair de France. Je ne l'ai jamais revu depuis son aventure d'expulsion.
Paul de Bourgoing, aujourd'hui sénateur, m'a dit avoir appris de bonne source que M. Cousin, dans ses mémoires inédits, rulminait contre les memdes légations de France à Dresde et à Berlin en 1824, trouvant qu'il n'avait pas été défendu en Saxe el en Prusse, comme il eûl dû l'être. M. Cousin est mal informé ou fort exigeant. Qu'il ait des raisons de garder ran< uni à ces messieurs de la police d Paru en 1824, d'accord; mais, à moins d'être aveugle et injuste, il ne saurait dire que les légations de France en S i\ et en Prusse n'ont pas tait en cette circonstance tout leur devoir. (Note dr i
US SOUVENIRS DU CHKVAMKR DK 011881
pardonner que les choses aient tourné aussi favorablement pour moi, malgré la cynique demande de rappel, qu'en exécution des ordres du comte d'Einsiedel, le baron d'Uchtritz avait formulée contre moi.
Ce qui mit le comble à la fureur du comte d'Einsiedel, c'est, qu'en surcroît de la nouvelle, vite répandue en Saxe, que j'avais été fort bien accueilli à Paris, le comte de Rumigny recul ordre de faire connaître officiellement au cabinet saxon que « S. M. le roi Charles X rendait toute justice à la conduite du chevalier de Cussy, et que, si l'on pouvait s'étonner de quelque chose dans le fait inouï qui s'était accompli sous ses yeux, le 14 octobre, c'était du sang-froid et de la mesure qu'il avait apportés dans la circonstance, et qu'on aurait pu craindre de ne pas rencontrer chez un homme de son âge. » A partir du jour où cette communication lui parvint, le comte d'Einsiedel n'eut plus l'air de me connaître, ce que voyant, j'adoptai le parti de ne plus le saluer.