CHAPITRE XIX
11 lui faudra bien de l'énergie et du savoir-faire pour résister victorieusement aux attaques d'aussi rudes adversaires que le comte de Montlosier et M. de Chateaubriand, dont la verve s'exerce avec tant d'esprit dans le Journal des Débuts. M. de Villèle a eu beau flétrir le parti de M. de Chateaubriand du nom de « parti de la défection », ce parti ne s'en porte pas plus mal. Les attaques de M. de Chateaubriand contre M. de Villèle sont trop violentes, à mon gré; mais si on ne peut les approuver en totalité, on peut, du moins, les excuser, quand on connaît comme je la connais la façon véritablement cavalière dont le chef du gouvernement actuel a mis M. de Chaj teaubriand à la porte du ministère des affaires étrangères.
Voici l'histoire de ce brutal renvoi, par les menées de M. de Villèle, le 6 juin 1824, d'après le récit que je tiens de la bouche du duc de Rauzan (1), qui me le conta, lors de mon voyage à Paris nécessité par l'affaire Cousin, c'est-à-dire quelques mois après la disgrâce de M. de Chateaubriand.
C'était un dimanche. M. de Chateaubriand était déjà parti pour le château. Le duc de Rauzan s'habillait pour s'y rendre, quand on lui apporte une lettre « fort pressée » du président du Conseil, M. de Villèle, à l'adresse du ministre des affaires étran- -, .M. de Chateaubriand. Rauzan n'hésite pas à ouvrir le pli : c'était en deux lignes l'avis brutal du Roi, contresigné par M. de Villèle, informant le vicomte de Chateaubriand que le ministère lui était retiré (2). Sur-le-champ, Rauzan envoie un message à M. de Chateaubriand, lui faisant dire qu'il ne doit pas entrer chez le Roi, mais revenir aussitôt à
(1) M. de Chateaubriand étant ministre des affaires étrangères, le du. de Rauzan (Henri de Chastellux) remplissait les fonctions de directeur
wavaux politiques. (Note de raideur.)
(2) « Louis, par la grâce de Dieu... Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
■ Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil des ministn ministre secrétaire d'Etat au département des finances, est chargé par inté* lim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement <ln sieur vicomte de Chateaubriand.
« Signé : Louis.
• Pour le Roi, le président du conseil des ministres,
« Signé : J. de Villèle. »
l'hôtel Wagram. Sans l'envoi de ce message, qua-i impératif, mais aécessaire, le pauvre M. de Chateaubriand, destitué, - li' Bavoir, se sérail présenté devant le roi Louis XVI M. qui venail de signer l'ordonnance du renvoi. Au reste, le R<>i n'eûl probablement pas été embarrassé de la présence du ministre disgracié, et il l'eût reçu avec son calme et son impassibilité habituelle. M. de Chateaubriand revint en toute hâte du château, prit connaissance de la lettre qui lui annonçai! 30D renvoi sans ménagement, rassembla les quelques objets personnels qu'il avait à l'hôtel Wagram, ce qui lui prit deux heures à peine, au bout desquelles il adressa au comte de Villèle un accusé de réception fort bref, l'informant que l'hôtel du ministère n'était plus habité par lui (1).
Une fois l'affaire Cousin réglée et terminée d'une façon avantageuse pour moi, dont la conduite en cette circonstance avait été, s'il faut en croire M. de Damas, « de tous points admirable », je reçus un congé d'un mois que je passai dans ma famille, à Agen et à Lectoure. A mon retour à Paris où le ministre me fit rester assez longtemps, je Fréquentais beaucoup la maison du maréchal duc de Tu \ du comte de Chabrol, du baron Portai, du baron Pasquier et de M. de Martignac, et j'y dînai fréquemment.
Un jour, à la table de M. de Martignac (2), il y avait, pour
(1) a ... Nous remontâmes dans notre voiture avec Hyacinthe (Pilorge); nous étions fort gais, quoique au fond mortellement blessé du ton de la lettre et de la manière dont nous étions chassé. Deux heures après, notre déménagement était fini, nous étant toujours regardé en hôtel garni à l'hôtel des affaires étrangères. Nous n'avions que notre mouchoir de nuit et notre manteau à remporter. Nous répondîmes à la lettre de M. le président <ln
conseil par ce billet devenu public :
Paris, 6 juin 1824.
« Monsieur le comte,
« J'ai reçu la lettre que vous avez bien voulu m'écrire. contenant l'ordonnance du Roi, datée de ce matin 6 juin, qui vous confie le portefi uille • les affaires étrangères. J'ai l'honneur de vous prévenir que j'ai quitté l'hôtel du ministère et que le département est à vos ordres.
« Je su i
« Signé : Chateaubriand. »
( Mémoires tC outre-tombe.)
(2) M. de Martignac étail alors dir cteur des domaines et député du Lot-et-Garonne. (Note de l'auteur.)
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relevé de potage, une magnifique dinde bourrée de truffes. Dans un moment de gaîté, notre hôte se laissa aller à dire que ce mets était le mets ministériel par excellence, et que l'on ne saurait croire combien l'emploi répété de ces « boules noires » valaient de boules blanches aux ministres, dans l'urne de la Chambre des députés.
M. de Martignac est doué d'une mémoire étonnante. Voici un fait qui le prouve amplement. Je venais de jouer une partie de billard avec Mme de Martignac, et, pour rentrer au salon, je li ii versai un cabinet de travail où je trouvai le maître de la maison devant une petite table éclairée par une lampe fort basse et répandant peu de clarté. M. de Martignac me dit alors : « Que pensez-vous que je fais ici, pendant que vous vous amusez à caramboler?... J'apprends par cœur le code forestier sur lequel j'ai à parler incessamment à la tribune, et, dans cette demi-obscurité, ma mémoire m'obéit mieux qu'en plein jour. »
Lors de ce séjour à Paris, je fréquentai aussi beaucoup chez la famille de Varange. La baronne douairière de Varange es! fort riche et reçoit d'une façon somptueuse, sans morgue, sans pose, et avec la plus grande affabilité. Il y a deux ans déjà (1824) que mon ami de Caux a épousé l'aînée des demoiselles de Varange, gaie et aimable femme. La seconde, Mlle Albine, chante fort agréablement (1). L'aîné des fils, Frédéric, esl possesseur d'un majorât, et, n'étant y as encore marié, il se trouve en butte aux poursuites intéressées de nombreuses mères de famille. Peut-être se mariera-t-il à l'étranger, connuson frère cadet qui a épousé une grosse et très fortunée Hollandaise. Tous ces Varange ont les cheveux plus ou moins roux, ce qui désole Frédéric, qui a coutume de dire plaisamment : « Ah! cotte perruque rousse, ce qu'elle me fail faire de cheveux!... »
\1. de Chabrol m'ayant dit que M. d'Uchtritz était honteux de son rôle dans l'affaire Cousin, j'offris au minisire de Saxe un dîner à Yhôtel des Tuileries, bien < onnu des Allemands de
■ . nue la femmi de l'amiral d Vlackau. [Note de l'auteur.
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passage à Paris. Je me gardai bien d'inviter M. de Werther, voulant montrer à M. d'Uchtritz que, si je me réconciliais avec lui, je ne passai pas l'éponge sur les agissements du ministre prussien à mon égard. Mes autres convives furent M. et Mme de Martignac, la jolie Mme de Chédeville, fille du bon chevalier de Saint- Projet, M. de Chabrol, M. Certain de Bellozane, gendre du maréchal Mortier, mes amis de Flavigny et Perseval de Frileuse et le duc de Fimarcon, fils de cette originale duchesse d'Esclignac dont j'ai parlé plus haut. La présence de hauts personnages politiques comme MM. de Chabrol et de Martignac suffisait à donner à ce repas une allure de réconciliation quasi officielle. Naturellement on y parla de toute autre chose que de l'affaire Cousin, M. d'Uchtritz s'empiffra comme les Allemands savent le faire, but abondamment, fit les déclarations les plus grotesques à Mme de Chédeville, qu'il traita de « femme sensuelle » et qu'il compara successivement à toutes les déesses de l'Olympe, déblatéra contre les bigoteries du roi Frédéric-Auguste et du prince Antoine, tourna en ridicule l'affection exagérée du vieux Talleyrand pour la belle duché -se de Dino, sa nièce, et prit congé en me disant : « Une aurfre affaire Cousin, et nous serons etout à fait infimes ! »...
Je quittai Paris dans les premiers jours de février (lfi et, après avoir passé par Strasbourg, je m'arrêtai à Garlsruhe, chez d'aimables compatriotes, MM. de Montlezun e1 de Montcalm, ministre et secrétaire de la légation du Roi. M. de Montlezun est très questionneur et a la mauvaise habitude de don nef sans fard son opinion sur les personnes, toutes les portes étant toujours ouvertes. Or, le soir de mon arrivée, comme, après m'avoir fait parler du baron de Damas, M. de Montlezun tournait en ridicule les favoris du baron, MM. d'Eckstein el d'Eyragu s, et terminait sa diatribe en disant de sa voix l;i plus forte :« Ah! Ah! ce beau et éléganl d'Eyragues... Ji ; i • qu'auprès il i son protecteur, il aura perdu le ; eu d'esprit qu'il avait!...», voici que 1 • jeune marquis d'Eyragues fit son entrée en souriant dans le salon de M. de Montlezun. J'avais