‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 59 sur 205 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Depuis la mort de la reine Louise — à la]suite d'un refroidissement pris dans une partie de chasse, où cette princesse, mouillée par un violent orage, ne put changer de vêtements — le roi Frédéric-Guillaume III est resté morose, et les malheurs que son royaume a éprouvés, de 1806 à 1814, ont dû, de leur côté, contribuer à entretenir sa mélancolie habituelle. J.- corps de la reine Louise est déposé dans un petit temple à sa mémoire, au milieu des jardins de Charlottembourg. Le caveau ne s'ouvre que pour le roi et ses enfants qui s'y rendent religieusement tous les 19 juillet. Dans la partie où le public est admis, se trouve une statue de la reine Louise, couchée sur son lit de mort, fort reconnaissable dans une femme endormie et admirablement belle. Cette œuvre d'art est due au sculpteur Rauch, qui a été l'un des serviteurs de la défunte Reine. Terminé seulement au début de l'année 1815, ce travail tomba entre les mains des corsaires barbaresques qui, pendant les Cent- Jours, s'emparèrent du bâtiment qui le portait et où était également embarqué le comte de Saint-Priest qui fut, on s'en souvient, notre prisonnier à Mtzières, en 1814, et qui est actuellement (1825) ministre du Roi de France à Berlin (1).

Le souvenir de la reine Louise est resté vivace dans tous les cœurs prussiens. Elle était belle, elle était bonne, elle était la mère de magnifiques jeunes princes et la femme dévouée d'un roi vertueux et aimé de ses sujets. Si l'on joint à cela qu'elle était ardente patriote, voilà bien des raisons pour que la reine Louise fût adorée des Prussiens. Des bruits, méchamment répandus par les Français qui avaient trouvé ridicule — ce qui était peut-être une juste appréciation — qu'elle suivit en amazone le Roi son époux à l'armée, et le rôle qu'elle a joué, en faisant jurer l'empereur Alexandre et son mari,

1) Le comte de Saint-Priest était ambassadeur du roi Charles X en Espagne — où il a reçu la grandesse et le titre de duc d'Almazan — lorsqu'éclata rotation de 1880. Il a envoyé sa démission. Il était à bord du Carlo- Alberto qui a conduit Mme la duchesse du Berry en France, en 1832. Voir à ce sujet mon ouvrage BUT les Causes célèbres du droit maritime des nations. (Note de juin 1853.)

sur le tombeau du grand Frédéric, de rester à jamais unis contre l'ennemi commun, Napoléon, ont eu pour but de faire croire que l'Empereur de Russie était son amant. Et sur quoi a-t-on appuyé ces bruits calomnieux?... Sur un billet de la main du Tsar, adressé à la reine Louise, pendant son séjour à Berlin, avant la guerre de 1806, billet dans lequel ce monarque disait avec quelque recherche de galanterie et de courtoisie « qu'il s'était empressé de faire tout droit à sa recommandation — en faveur d'un individu placé à sa Cour à lui — et qu'il était heureux de pouvoir avoir eu l'occasion de faire quelque chose d'agréable pour la plus belle reine du monde. » Et ce billet, auquel la reine Louise devait tenir fort peu, puisqu'il a été laissé dans le tiroir d'une table à ouvrage, et qu'il avait servi à envelopper de la soie et des perles pour des broderies, a cependant été l'origine d'une calomnie sur la vie si pure de cette belle princesse!

On dit que Frédéric-Guillaume III, pendant son séjour à Paris en 1814, a eu pour maîtresse une actrice des Variétés, Mlle Cuizot, piquante brune au regard libertin et aux mœurs faciles. Il est certain que le roi de Prusse a fait cadeau, à cette époque, à cette demoiselle Cuizot, d'un schall de cachemire de toute beauté. Ce schall a servi de texte à la plaisanterie suivante. Un dessin représentait l'actrice en vivandière portant, jeté sur son col, un de ces fichus de soie sur lesquels on imprimait des batailles. Un couplet que chantait la vivandière sur les personnages qui lui couvraient les épaules ou qui pendaient sur son sein, finissait par ces mots qui rappelaient le don fait par Frédéric-Guillaume III :

Oui, vieux grognard, n'est-ce pas drôle, Quand je te verse ma liqueur, Je port' les Français sur mon cœur, Et le roi de Pruss' sur mon épaule.

La princesse de Liegnitz dont j'ai déjà prononcé le nom est la fille du comte Ferdinand-Joseph de Harrach et la nièce de Charles Borromée de Harrach, ce grand bienfaiteur de

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