CHAPITRE VI
l'humanité (1). C'est une jeune femme d'une grande timidité, d'une extrême douceur de caractère, fort agréable de figure. Jamais le roi de Prusse n'aura à lui faire un reproche, ni aucun prince de la famille royale à regretter ce mariage. Elle est sans prétentions et ne se targuera jamais d'être l'épouse du roi. Son mariage avec le Roi donna lieu à ce mauvais jeu de mots, que les enfants qui naîtraient de cette union seraient « de sandaraque ». (2)
Cette princesse n'est cependant pas la femme qu'il fallait à Frédéric-Guillaume III. A celui-ci, morose et ne parlant presque jamais, il eût fallu une femme gaie, spirituelle, et qui sût l'amuser, comme, par exemple, Mlle de Dillon, vive et jolie Française que j'ai pu admirer en 1816 à Berlin. Sans une intrigue de Cour, organisée par le prince de Sayn-Witgenstein, ministre de la maison du Roi et son confident, pour écarter du trône une influence féminine sérieuse, la délicieuse Mlle de Dillon serait entrée dans la couche de Frédéric-Guillaume III, et l'on eût vu une Fiançaise mener le roi de Prusse. Ceci est de notoriété publique, tout comme l'histoire de Mlle Brandt de Brandtenstein, avenante Mecklembourgeoise, qui déjà avait failli devenir l'épouse morganatique du maussade monarque.
En 1816, le comte Edouard de Dillon, accompagné de sa femme et de sa fille, était passé par Berlin, se rendant à Dresde, où il venait d'être nommé ministre du roi Louis XVIII. Ce comte de Dillon était un bel homme, mais fort ridé. Avant la Révolution, il était colonel du régiment de Provence et gentilhomme de la chambre du comte d'Artois, et jouissait d'une telle réputation de beauté, qu'on ne le connaissait que sous le nom de « beau Dillon ». Pendant une réception que donna le marquis de Bonnay en l'honneur des Dillon, le che-
(1) Charles-Borromée de Harrach, reçu docteur, exerça premièrement la médecine et consacra toute sa fortune au soulagement des malheureux Par les soins dévoués qu'il donna pendant la campagne de 1809 aux malades et aux blessés de toute nationalité, il appela sur lui la bienveillance de Napoléon lui-même. (Note de fauteur.)
(2) Ce mariage morganatique est resté stérile.
valier Rose (1) raconta, qu'une dizaine d'années auparavant; il avait entendu, à Londres, une de ses cousines demander au comte Edouard de Dillon, s'il était parent du gentilhomme que l'on nommait « le beau Dillon ». A cette cruelle question, le comte Edouard avait héroïquement répondu : « Oui, madame; mais je l'ai laissé en France. »
Voici encore sur « le beau Dillon » une anecdote que j'ai entendu conter ici même (Dresde) il y a peu de temps par le vieux comte de Salmour.
Un certain jour, avant la Révolution, le comte Edouard de Dillon assistait dans je ne sais quelle église, à un sermon d'un prédicateur à la mode. Appuyé, debout, contre l'un des pilastres, il remarque un homme qui, un carnet à la main, le regarde avec insistance. Intrigué, il s'en approche et lui demande d'un ton menaçant le motif qui le fait agir ainsi : « Monsieur le comte, répond l'homme, calmez-vous, je vous prie, et ne me trahissez pas. La duchesse de ... (et il lui nomme une des plus jolies personnes de la cour, d'une réputation intacte) m'a chargé de faire à la dérobée votre portrait... Je vous en prie, ne bougez pas... » Le beau comte, ne voulant pas rendre malheureuse la jolie duchesse qui brûle en secret pour lui, ni perdre un seul de ses avantages, se pose, se tient droit, s'occupe, en un mot, d'offrir à l'artiste le plus gracieux modèle...-, et il ne s'aperçoit pas que, pendant ce temps-là, d'adroits filous, de connivence avec le dessinateur, lui enlèvent sa montre, coupent les boucles de diamant de ses jarretières, enlèvent même le riche nœud de la garde de son épée...
Le corps diplomatique ne voyait le Roi et la famille royale que pendant les quatre semaines du carnaval, et alors deux ou trois fois par semaine. Le Roi n'acceptait, d'ailleurs, d'assister à une fête offerte par un ambassadeur, que lorsqu'il se trouvait à Berlin un prince de la famille royale du pays représenté par ce ministre étranger. C'est ainsi, par exemple, que Frédéric-Guillaume III a plusieurs fois fait l'honneur
(1) Ministre d'Angleterre à Berlin.