CHAPITRE IX
mandant de cuirassiers comte de Tauenzien. Il est le fils de ce vieux lieutenant-général de Tauenzien qui, pendant la courte et désastreuse campagne d'Iéna, succéda au prince Louis de Prusse (1) dans le commandement de l'avant-garde de Hohenlohe. Lors de mon séjour à Berlin, le général de Tauenzien exerçait encore un commandement en chef.
Sortant un soir de chez le feld-maréchal comte de Kalckreuth, le général de Tauenzien me trouva dans le vestibule, attendant mavoiture.il me proposa, avec quelque insistance, de me ramener. J'accepte, et prenant sa voiture — un vis* à.vis — pour un coupé, je me place au fond. Je ne reconnus mon erreur qu'en voyant le vieux général s'asseoir en face de moi. Il ne voulut point consentir à changer de place, et, à chaque instant, je le voyais pencher la tête à la portière et pâlir comme quelqu'un d'incommodé. Le lendemain, je priai son fils de renouveler mes excuses au général, que ma distraclion avait mis dans le cas de se placer sur la banquette de d( vant, ce qui avait semblé l'incommoder, au point de l'obliger à chercher l'air, malgré le grand froid.
« Détrompez-vous, me répondit son fils. C'est un fait inexplicable, une de ces mille contradictions que l'on voit dans notre pauvre nature humaine. Mon père n'était nullement incommodé, mais, chose bizarre, inouïe, incroyable — et vraie cependant, — aussi je ne vous la dis qu'en confidence : mon père, impassible sous le feu de l'ennemi, homme d'une réelle intrépidité sur le champ de bataille, éprouve en voiture un tel sentiment d'effroi, qu'à chaque oscillation, il croit que l'on va verser, et il ne regarde si fréquemment par la portière que pour s'assurer que sa voiture conserve toujours son équilibre. » Le général de Tauenzien est mort en 1824, quelques mois après mon départ de Berlin.
Dans l'été de 1818, j'assistai à des funérailles solennelles et toutes militaires : celles du vieux et respectable maréchal comte de Kalckreuth, gouverneur de la capitale du royaume.
Il) Tué à Saalfeld, 9 octobre 1806.
Malgré ses quatre-vingts ans bien sonnés (1), il aimait beaucoup recevoir et donnait des fêtes somptueuses. Par son amabilité et son affabilité pour les Français, le vieux Kalckreuth contrastait fort avec son compagnon d'armes Bliicher, rude comme un porc-épic et détestant notre nation. C'est ce maréchal de Kalckreuth qui s'était illustré par sa belle défense de Dantzig contre le maréchal Lefebvre. A cette époque, il écrivit, un jour, à un neveu de son nom, qui avait refusé de le suivre à Dantzig (2) : « Vous avez bien fait de ne pas venir vous enfermer ici avec moi. Il y fait chaud, et j'ai remarqué que le feu est contraire à votre tempérament. » Le vieux maréchal était encore galant et aimait plaisanter au milieu des jeunes femmes, parmi lesquelles il semblait distinguer particulièrement la princesse de Partana et la comtesse de Bernstorfî. Le roi de Prusse, étant venu voir le maréchal de Kalckreuth au cours de la maladie qui l'a enlevé, lui exprima l'espérance que sa forte constitution le tirerait d'affaire : « Plût au ciel, Sire, repartit le vieux Kalckreuth, que le pays eût eu une constitution aussi bonne que la mienne. Quoi qu'il en soit, mon rôle est joué et je vais rentrer dans la coulisse. »
Au cours de l'automne de l'année suivante (1819), eurent lieu les obsèques d'un autre chef prussien, le maréchal prince de Blucher. Le roi de Prusse avait été voir aussi à son lit de mort ce héros prussien que les soldats nomment encore le maréchal Vorwaerts (En avant!). Ce Blucher était un ours indécrottable. Il détestait tellement la France qu'il a longtemps affecté d'ignorer un seul mot de notre langue. Ce n'est que dans la dernière année de sa vie que, sur les instances de la famille royale, il consentit à rendre visite à la légation de France, et encore cette visite débuta-t-elle par de rudes paroles.
— « Monsieur le marquis, dit-il, — ou plutôt fit-il dire au ministre de France par un de ses aides de camp, car, comme l'on sait, il affectait de ne pas parler le français, — je viens
(1) Il était né en 1737.
(2) J'ai connu ce neveu; j'en parlerai plus loin. (Note de l'auteur.)