‹ Souvenirs du chevalier de CussyChapitre 98 sur 205 · CHAPITRE IX 4 8S · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX 4 8S

vous voir sur l'ordre de mon souverain, car vous connaissez ma haine contre les vôtres.

— Monsieur le maréchal, pourquoi me dire cela en français ? Notre langue, vous le savez, ne se prête pas à un langage aussi rude. Nous autres, nous nous serions contentés de penser cela; nous ne l'aurions pas dit.

— Oui, aimable, aimable... Les Français sont aimables; mais c'est pour cela que je ne veux pas être aimable... »

Un rustre eût-il pu tenir des propos plus sauvages?... Le marquis de Bonnay, cependant, déploya une telle adresse que le vieux Bliicher fréquenta désormais la légation de France.

Quelques jours auparavant, j'avais fait la connaissance de ce grossier personnage d'une façon qui mérite d'être contée. Nous voyions assez fréquemment l'aimable comte de Nostitz. cet aide de camp de Blûcher, qui fut assez heureux pour sauver sur le champ de bataille de Ligny la vie à son général renversé de cheval par les cuirassiers de Milhaud. Loyal chevalier, aimé et estimé de tous, Nostitz était resté après la paix aux côtés du vieux Vorwaerts, pour lequel il devint une espèce de Providence, par ses conseils et par l'ordre qu'il chercha à rétablir dans sa maison. Parmi les ornements de cette maison, il s'en trouvait beaucoup provenant de rapines et du pillage, art dans lequel Blûcher était passé maître et qu'il avait largement pratiqué en France.

En me promenant dans la maison de son chef, le comte de Nostitz me faisait admirer particulièrement un superbe portrait de la princesse Pauline, sœur de Napoléon. Le peintre a, dans ce portrait, placé, derrière la princesse, une grande glace dans laquelle viennent se reproduire les belles épaules du modèle. Comme je demandai à Nostitz où le vieux maréchal s'était procuré cette admirable peinture, j'entendis une voix tonitruante me crier en allemand : « Monsieur le Français, je vais vous répondre... Ce portrait vient de votre pays. Je n'ai eu que la peine de le prendre... Je l'ai volé à la Malmaison. » Me retournant, j'aperçus, debout dans l'embrasure d'une porte, le prince de Blûcher. En voyant ainsi devant moi, et pour la

première fois, ce général prussien qui nous avait tant de fois prouvé sa haine et qui osait se vanter à ma face de ses pillages, je sentis bouillonner tout mon sang de Français. J'oubliai toute la distance qui séparait un maréchal d'un secrétaire de légation; j'oubliai que j'étais dans la maison de ce maréchal, et ce fut tout d'un jet que je criai en allemand au prince de Blûcher : « Eh! monsieur le maréchal! Comment ce portrait pourrait-il être ici, si, en effet, vous ne l'aviez volé?... »

Au récit de cette scène, le marquis de Bonnay ne prononça que ce seul mot : « Quel cuistre!... » Le comte de Nostitz m'a dit qu'à la suite de cet incident le maréchal de Blûcher n'avait manifesté aucune colère, mais qu'il avait interdit de montrer dorénavant aux visiteurs le portrait de la princesse Pauline Bonaparte.

Je ne sais si le vieux maréchal connaissait l'exécration à laquelle était justement voué son nom en France. Quant à son fils, ce comte Blûcher dont j'ai parlé déjà, il ne l'ignorait point. Combien de fois l'ai-je entendu tenir des propos de ce genre : « Si j'allais dans votre pays, même en simple voyageur, je serais obligé de cacher mon nom; car, le connaissant, les passants me poursuivraient dans les rues, aucun hôtelier ne voudrait me recevoir, et pas une des filles des boulevards ou du Palais-Royal ne consentirait à partager avec moi sa couche!... » La venue du vieux Vorwaerts à la légation de France fut une véritable conquête; non pas tant à cause du prince Blûcher lui-même, qui, bien qu'honoré et respecté de tous les cœurs prussiens, n'exerçait plus depuis longtemps d'influence réelle dans les conseils de la couronne, que par sa conséquence immédiate : la réconciliation avec notre légation de son ami et confident, le général comte de Gneisenau. Celui-ci, à ['encontre du vieux Vorwaerts, était un homme fort écouté, d'un grand mérite, de beaucoup de portée, et dont le bon vouloir ou la mauvaise volonté pour la France était chose de haute importance. Jusqu'à la visite de Blûcher à notre légation, le général de Gneisenau s'était tenu à l'écart de la mission fran-

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