‹ Souvenirs du comte de Montgaillard: agent de la diplomatie secre?te pendant la Re?volution, lChapitre 1 sur 19 · ED. CRETE · texte numérisé non relu

ED. CRETE

I M P m M E R I E TYPOGRAPHIQUE CORBEIL (SEINE-ft-OISE)

DU

I. Vie de famille. — Naissance de Montgaillard ; ses origines, sa famille, son éducation à Sorèze. — Voyage du comte de Provence en Languedoc. — Départ pour TAmériiiue. — Campagnes sous les ordres du manjuis de Bouille. — Retour en France. — Champion de Cicé. — Montgaillard épouse mademoiselle Duquesnoy. — Relations et alliances.

II. Vie politique. — Montgaillard se fixe à Paris. — Premières missions. — Présentation au prince de Condé. — Conspiration de Pichcgru. — Négociations à la cour de Vienne et auprès de l'archiduc Charles. — Correspondance avec Mallet du Pan. — Montgaillard à Venise. — Il cherche à corrompre Bonaparte. — Fauche Borel enlève ses papiers. — Arrestation du comte d'Antraigues. — Le 18 fructidor. — La conversation de Montgaillard et de d'Antraigues est-elle authentique? — Principaux passages dévoilant la trahison de Pichegru. — Montgaillard livre ses secrets à Roberjot ; il correspond avec ce ministre; il est arrêté après le 18 brumaire. — Ses mémoires et rapports diplomatiques sous l'Empire ; son influence ; ses ouvrages. — 11 continue sous la Restauration ses travaux politiques; ses aptitudes; sa mort.

Jean-Gabriel-Maurice Rocques de Montgaillard dut à des parents peu éclairés, mais honnêtes gens et fort honorés dans

leur canton, ce qu'on appelle le bienfait de Texistence (i) ; ils n'étaient ni riches, ni répandus dans le monde ; à peine connaissait-on leur nom à dix lieues de leur domicile.

Le père, ancien élève de Marmontel (2), sorte de gentilhomme paysan, voltairien à ses heures, vivait tristement dans sa ferme, paralysé depuis vingt ans des suites d'une chute de cheval. Ses prétentions égalaient sa médiocrité : il faisait remonter sa généalogie à 1415, et se disait allié aux maisons de Foix et de Roquefort. Un de ses ancêtres, Etienne Rocques, appelé aussi M. de •Cambiac, aurait été porté en octobre loOO, au rôle des nobles citoyens de Toulouse tenant fiefs, exempts d'aller au ban et arrière- ;ban pour le service du roi, et d'après les registres de la « maison de ville de Tolose », il aurait possédé dans le consulat de Caraman, les terres de Cambiac, de Nonne, de Francarville, etc.. et ^aurait été compris dans le nombre des u hommes d'armes au plus grand devoir ». Le fils de cet Etienne Rocques aurait servi avec zèle la religion réformée et Henri IV l'aurait honoré de •deux lettres (3) de témoignages d'estime et de confiance. On voyait encore en 1789 dans la salle d'armes du château de Barbastre, près de Pau, le portrait du capitaine Rocques de Montgaillard ; il y était placé avec ceux des gentilshommes qui défen- •dirent la cause du Béarnais et dont Henri IV appréciait le dévouement. Ce Rocques Montgaillard, septième aïeul, était seigneur de la terre de Montgaillard et appelé de ce nom. Les filles d'un autre Rocques de Varangeville, ambassadeur de France à Venise, établi en Normandie, auraient épousé le maréchal de Villars et le président de Maisons.

Ces prétentions, qu'aucun document sérieux ne justifie, ont pesé sur toute l'existence de Maurice de Montgaillard; elles pénétrèrent son esprit dès l'enfance d'une immense vanité, et peuvent en quelque sorte expliquer les rancunes, les haines d'un homme qui s'estimait très haut et se vit dédaigné, au cours de l'émigration, par les favoris d'ancien régime.

(\) Il naquit le 16 novembre 1761 au bourg de Montgaillard, situ6 à peu «le distance de Villefranche-de-Lauragais (Haute-Garonne).

(2) Marmontel avait été professeur au collège de l'Esquille, à Toulouse.

(3) Nérac, 1577 et 1578.

Quoi qu'il en soit, il est certain que les Rocques de Montgaillard faisaient partie de la noblesse de Languedoc (1). Lors de la convocation des États généraux ils reçurent assignation par M. Gauzy, juge mage en la sénéchaussée de Castelnaudary, pour assister et concourir à la nomination des députés. L'assignation portait : A M, Rocques de M ont gaillard y seigneur de Mont gaillard^ au principal manoir dudit fiefy situé à Monigaillard, Et il résulte du procès-verbal de l'assemblée générale des trois ordres de la sénéchaussée de Castelnaudary, en date du 28 février 1789, que M. de Rocques, co-seigneur de Montgaillard, fut représenté à cette [assemblée par Jacques de Ricard, seigneur et baron de Villeneuve (2).

Le père de Montgaillard avait acheté à M. de Saint-Félix de Mauremont, une partie des censives et droits de justice qu'il possédait à Montgaillard; les religieux bernardins de Boulbonne tenaient le reste, et le roi était aux trois quarts seigneur haut justicier du village comme comte de Lauragais. Les censives et droits donnaient un produit annuel de onze à douze cents livres, ce qui portait à huit mille livres le revenu total de la famille, qui possédait encore une maison à Toulouse (3). Ces revenus étaient modiques, mais suffisants pour tenir à cette époque un rang

honorable en province.

Marie-Anne-Louise de Villeneuve du Croisillat, mère de Maurice de Montgaillard, avait apporté en dot vers 1759 plus de par-

(1) On peut citer en ce qui les concerne la lettre suivante, relative à la conscription, adressée à M. de Rocques, seigneur de la Peirière, à Montgaillard.

u Monsieur, le roi ayant convoqué l'arrière-ban et désirant un certain nombre de gentilshommes pour servir cette année, j'ai ordre de vous avertir que vous êtes du nombre de ceux que M. le comte de Broglie, lieutenant général des armées du roi et commandant en cette province, a choisis ; que vous ayez à faire votre équipage, à vous bien monter et vous rendre le 12 de mû prochain à Carcassonne, où rassemblée se fera, et où vous recevrez les avis du roi pour marcher où il lui plaira de vous commander; ce sont des ordres précis auxquels vous ne devrez pas manquer. »

Signé : de Marion Laiger, lieutenant principal.

Castelnaudary, le 25 avril 1689.

V. page 31, note 2, le blason supposé de la famille de Montgaillard.

(2) Arch. Sat, B. III 42, p. 84, 104.

(3) Cette maison, située rue des Pénitents-Gris, fut vendue en 17G6 pour 27000 francs et Técole de chirurgie y fut installée.

chemins que d'écus. C'était une personne altière et ignorante, très satisfaite d'elle-même, quoique défigurée parla petite vérole, et qui paraît avoir mené aussi rudement son mari que ses enfants.

Ceux-ci étaient au nombre de quatre : Maurice, désigné plus tard sous le nom de comte de Montgaillard ; Xavier, qui prit le titre de marquis (i); Honoré, qui se donna celui d'abbé de Montgaillard (2), et une sœur qui épousa en Languedoc M. de Saint-Félix des Varennes.

(1) Bernard- François -Xavier de Montgaillard, né à Montgaillard le U novembre 1764, placé à Brest dans la marine en qualité d'aspirant, fut renvoyé de son corps; nommé plus tard sous-lieutenant au régiment de Bourbon, il émigra après l'assassinat du vicomte de Belzunce, se rendit dans les Pays- Bas et revint à Paris à la fin de 1792. Réfugié chez Mme de Montmignon, belle-sœur de son frère Maurice, il épousa Marie-Charlotte-Geneviève- Antoinette de Montmignon. Ces Montmignon, originaires de la Somme, n'étaient pas riches, mais ils attendaient la succession de la marquise de Crussol d'Amboise, née Bercin, petite-fille et unique héritière du ministre de la guerre Le Blanc, destitué et mis a la Bastille sous la Régence ; celui-ci avait laissé en mourant une fortune de huit millions et sa petite-fille en avait bien recueilli deux cent mille livres de rente, deux beaux hôtels rue Saint-Florentin n® a, un boisseau de diamants et la plus belle vaisselle plate de Paris : les Montmignon et les Mesgrigny se trouvaient ses plus proches parents. Mme de Crussol périt sur l'échafaud avec Mme Elisabeth; son mari avait été massacré dans la journée du 10 août. Quoique la condamnation révolutionnaire eût fortement entamé la fortune de la marquise, les héritiers Montmignon en eurent encore de très beaux restes ; Xavier de Montgaillard reçut des droits de sa femme plus de cent mille écus. Rentré en France vers 1799, il paraît avoir été chargé par Louis XVllI d'une mission auprès de Charette. U fut arrêté le 5 pluviôse an Vlll, enfermé au Temple avec Saint-Aubin de Sandouville, et remis en liberté le U du même mois. Il mourut vers 1840 en Picardie dans les terres de sa femme (Arch. Nat.j 6237). ^ (2) Guillaume-Honoré de Montgaillard, né le 4 juin 1772 à Montgaillard, fut élevé à l'école militaire de Sorèze. Battu un jour par ses camarades et lancé sur les pentes des montagnes au pied desquelles est située la petite ville de Sorèze, il roula de rochers en rochers et se démit l'épaule. On destina ce bossu à l'Église et on l'envoya aux doctrinaires de Gimont, près Auch; il y fit de bonnes études et par l'appui de son frère, Maurice, lié avec Champion de Cicé, archevêque de Bordeaux, il fut placé au séminaire de Saint-Raphaël. Le prélat se proposait de le nommer grand vicaire et de lui conférer la cure de Saint-Estèphe, mais la Révolution survint et le petit collet se sauva en Espagne ; il rejoignit à Séville le curé de son village, gagna Gibraltar, et se rendit en Angleterre, où il fut admis auprès de plusieurs personnages célèbres, Burke notamment. Il habita Hambourg, plusieurs villes d'Allemagne, et on le trouve à Rastadt pendant la tenue du congrès.

Rentré en France en 1799, il y vécut dans l'oisiveté jusqu'en 1805, époque où il fut employé dans radministration militaire sous les ordres du général

Au demeurant, aucun lien de famille n'existait avec les Percin Lavallette Montgaillard, établis à Toulouse, auxquels appartenait le colonel du régiment de Bourgogne, mort maréchal de camp en 1792.

Du côté paternel la parenté n'était pas nombreuse : clic se réduisait à une sœur de M. de Montgaillard qui avait épousé M. Olivier, cultivateur de Fronton, à cinq lieues de Toulouse, et à quelques alliances avec les Quinquiry, d'Aure, Montoussaint, Saint-Germain, Lavallade, etc. ; mais du côté maternel le cousinage se répandait en souches et généalogies multiples.

Lagrange. On le soupçonne, entre temps, d'avoir été un des agents secrets du Directoire ; il espionne Cambacérès pour le compte de Barras, tant et si bien que le jurisconsulte lui dit un jour : « Citoyen, vous ne servirez plus « dorénavant auprès de moi ceux qui vous emploient à me suivre, car je ne « dirai rien de ce que vous pourrez entendre, et, afin de vous empêcher « de voir ou d'agir, ma porte vous sera désormais fermée. >»

Lors de la levée de boucliers que firent les royalistes de Toulouse en 1799, sous la conduite du général Rougé, du comte de Paulo, et du marquis de Villeneuve, propres parents de Montgaillard, Tabbé vendit, dit-on, le complot au Directoire et se sauva à Paris.

On le retrouve plus tard de 1809 à 1814 occupant divers emplois de finance à Cassel, à Vienne et à Lubeck. Il se lie dans cette ville avec M. de Puymaigre qui dit de lui dans ses Souvenirs sur Vémir/ration (p. 136) : « C'était un petit '< homme, contrefait, mordant dans son style comme dans sa conversa- « tion, âpre, difficile à vivre, mais plein d'esprit. *» Sous la Restauration, Honoré de Montgaillard s'occupa uniquement de travaux historiques. Son principal ouvrage, qui eut un succès considérable, VUistoire de France de 1787 à 1825, a été publié sous son nom, mais avait été en très grande partie préparé par son frère Maurice.

L'abbé de Montgaillard s'est peint lui-même dans sa réponse à Fouché, que le ministre de la police rappelait avec une sorte d'admiration. Dénoncé comme entaché de fanatisme religieux et monarchique et accusé d'avoir trempé, le 21 janvier 1793, son mouchoir dans le sang de Louis XVI, l'abbé de Montgaillard est interrogé. « On assure que vous êtes fanatique et « l'acte dont vous vous êtes rendu coupable au moment de la mort de Capet « en est une preuve manifeste. — Je suis athée en religion, en politique et « en amour », répond l'abbé. — C'était un sceptique, jouisseur parfait, égoïste incorruptible, incapable de déranger ses habitudes en présence des plus graves événements. Il mourut à ivry le 28 avril 18'io, s'étant jeté par la fenêtre dans un accès de folie.

L'abbé de Montgaillard a pris soin du reste de tracer lui-même dans son testament le portrait de son àme : « J'ai 8000 francs de rente, à qui les lé- « guerai-je? à ma famille? je la méprise; au clergé? je le déteste; aux pauvres « malades? ils me dégoûtent. Mais si je ne fais pas de testament, c'est le gou- M vernement qui sera mon héritier, et le gouvernement m'ennuie mille fois « plus que tout le reste. Va donc pour les pauvres malades; ils ne me doi- « vent pas de reconnaissance : car si je teste en leur faveur, ce n'est qu'en « haine de tous les autres. >»

M™" de Montgaillard avait une sœur (1) (mariée à Coussin Duvalès, allié aux Montesquiou), et deux frères, le comte et le marquis de Villeneuve du Croisillat (2).

L'aîné fut le plus déterminé chasseur et le plus intrépide buveur du Languedoc. Quoique septuagénaire, ce M. de Croisillat participa en 1799 à Tinsurrection toulousaine, dont il était le trésorier, avec M. de Villèle, père du ministre de Charles X. Après la déroute de la bande commandée par le comte de Paulo (3), jeune étourdi dont le général Barbaud, son camarade de Sorèze, eut pitié et qu'il fit évader à Montrejeau, M. du Croisillat, condamné à mort par contumace, fut réduit à vivre pendant sept à huit mois entre deux plafonds, dans une cachette fabriquée de ses mains. Il obtint sa grâce par l'intermédiaire de son neveu Maurice de Montgaillard, alors en faveur auprès de Bonaparte (4).

Le marquis de Villeneuve ayant épousé à Paris une femme de finance fort riche (M"® Amblard), se fit grand seigneur, monta dans les carrosses du roi, fut présenté à la cour et produisit une généalogie à la Montesquiou : « Vous êtes les Montmorency du Languedoc », lui avait dit Chérin, en taxant ses quartiers. Le marquis tenait grand état de maison à Saint-Pons-de-Thomières ; l'évêque de Saint-Pons, Chalabre, y était fréquemment et Tévêque d'Arras, Conzié, s'y installait lorsqu'il quittait son diocèse.

Ces détails ignorés méritaient d'être connus, car toutes les

(1) Elle servit de marraine à Maurice de Montgaillard.

(2) Ces Villeneuve n'étaient pas de môme famille que ceux de Provence, Vence, Trans, Bargemont.

(H) Ce comte de Paulo, allié des Montgaillard, amnistié de tous points [après le 18 brumaire, faillit devenir prince de sang impérial. Très bel homme, [quoique de peu d'esprit, il plaisait fort à Hortense Beauharnais et encore {plus, dit-on, à Joséphine Bonaparte ; on parlait mariage, mais sa jactance ]et ses indiscrétions ne convinrent pas au premier consul; il fut exilé en 'Languedoc, épousa Mlle de Fontanges, nièce de l'archevôque de ce nom, et mourut peu après.

(4) Une de ses filles, Pauline, épousa un vicomte de Luppé. Son fils, Auguste, émigra et se mourait de misère en Angleterre vers 1792. Il put rentrer en France, à Boulogne, grâce aux soins de son cousin Maurice de Montgaillard, épousa à Bayonne Mlle Bretoux et fut plus tard enrichi par la succession d'un parent éloigné, Villeneuve-Beauville, le bel esprit de la famille, académicien de Toulouse et littérateur des jeux floraux.

biographies se contredisent sur les origines de Maurice Rocques^ de Montgaillard. Pour les uns, il est fils d'un paysan, d'autres le font naître à Toulouse ou à Villefranche (Rhône) ; il importait d'indiquer d'une façon certaine dans quel milieu de famille et de parenté il fut élevé. Le fanatisme entoura son berceau ; encore au maillot, il fut inscrit au catalogue des pénitents bleus de Toulouse. Un de ses grands oncles paternels avait été dominicain, ua oncle maternel était jésuite : il naquit pour ainsi dire entre saint Ignace et saint Dominique, voué à saint François de Sales, dévolu au monarchisme, et cette éducation se prolongea jusqu'au jour où il fut envoyé à l'école royale militaire de Sorèze (mai 1769). Auparavant il avait reçu quelques leçons du curé de son village^ l'abbé Roches.

Ce curé offrait la taille, la figure et la maigreur de Don Qui^ chotte, il en possédait le caractère, la trempe d'esprit, c'était le plus grand redresseur de torts judiciaires du Languedoc; il eût défié en champs clos les treize parlements. Couché sur un grabat, sans feu, bravant les saisons, vivant de peu, il distribuait sesrevenus aux avocats. Prêtre fort instruit, casuiste rigoureux, homme de mœurs austères, entêté comme une vieille femme^ c'était un type de précepteur à l'esprit et au cœur fermés (i). Montgaillard lui dut d'apprendre le latin d'Église.

(l)L^abbé Roches avait la rage des procès, il plaidait contre le domaine,, les intendants et le grand conseil, contre Tarchevêque, môme contre le roi,, lorsqu'il trouvait cette bonne fortune. On venait de trente lieues consulter ce nouveau Gujas, ce Vincent de Paul des plaideurs, car il se constituait le défenseur des victimes du fisc. Ses consultations faisaient autorité au barreau ; point d'avocat, de filou, de contrebandier qui connût mieux la chicane, le despotisme des coutumes, le vice des ordonnances royales, l'autorité des lois, les exactions de la maltôte administrative, les jongleries du palais et la probité des juges. Quand les troubles de 1789 éclatèrent, le pauvre curé plaida contre la Révolution, protesta, se refusa à tous les serments exigés et ne voulut à aucun prix consentir à dire une messe pour rame de Mirabeau, quoiqu'elle en eût, assurait-il, grand besoin. La garde nationale de Villefranche- de-Lauragais vint enlever M. Roches de son presbytère, on le garrotta et il fut emprisonné ; il espérait cette fois plaider et de la belle manière, mais ce n'était plus le temps du papier timbré ;. M. Roches s'estima heureux de franchir les Pyrénées, se mit dans un couvent à Séville et y mourut de la fièvre jaune. Cet ecclésiastique avait été nommé par la sénéchaussée de Castelnaudary, député aux États généraux ;. il n'accepta pas et ce fut grand dommage : un pareil original eût fait sensation à Paris.

L'école de Sorèze jouissait à cette époque d'une grande célébrité dans le Languedoc. Maîtres de sciences, de belles-lettres, de beaux-arts, d'exercices physiques, tout s'y trouvait réuni et cette école a conservé de nos jours sa réputation dans le Midi, grâce à Lacordaire dont elle garde les traditions et le souvenir. Dom Despaulx remplissait les fonctions de prieur de l'abbaye et de chef suprême du collège. Ecclésiastique très éclairé, moine philosophe, savant profond, ce religieux était de tous respecté (i). Montgaillard fît ses premières études sous sa direction et sous la surveillance de Samson (que l'on retrouve sous l'Empire, général de division) ; dom Lamée lui enseigna l'histoire, M. Kueguelin les langues vivantes, dom Blondela (2) la philosophie. La nature l'avait doué d'une imagination active et d'une mémoire prodigieuse ; à treize ans c'était un vrai prodige, un Pic de la Mirandole, parlant toutes les langues, phénomène de gentillesse, d'esprit et de science ; Montgaillard a dit plus tard que tout ce bagage faisait de lui « un sot très distingué ».

Sur ces entrefaites. Son Altesse Royale, Monsieur, comte de Provence, eut l'académique fantaisie de visiter les provinces méridionales de la France, sous le nom de marquis de Grosbois.

(1) Après avoir régi pendant trente années le collège de Sorèze, dom Despaulx en fut expulsé par dom Ferlus, qui dénonça son chef comme ennemi de la nation et l'obligea à fuir. Dom Despaulx vint à Paris, y prêta le serment constitutionnel et obtint de l'Assemblée constituante une pension de 6000 livres, dont il fut dépouillé après le 10 août 1792. De graves dangers l'attendaient pendant la Terreur; un ancien élève de Sorèze, Payen, put l'en préserver. Payen, membre de la commune de Paris, répondit des principes républicains et du civisme de l'ex-bénédiclin; il fit plus, il donna un dîner auquel furent invités Robespierre etTallien, leur présenta son ancien maître et la vie de dom Despaulx fut de ce jour à l'abri des orages. Le pauvre septuagénaire, donnait pour vivre, des leçons à;24 sols le cachet; logea l'extrémité du faubourg Saint-Jacques, il allait chercher ses élèves au fond du faubourg Saint-llonoré et faisait des lieues pour gagner un écu ; son neveu, Barris, plus tard président à la Cour de cassation, surnommé Barbaris, Marcorelle et Caflarelly, anciens élèves de Sorèze, rappelèrent dom Despaulx à la justice du premier consul qui le nomma inspecteur de l'instruction publique; il remplit ces fonctions pendant dix-huit ans et mourut en 1818, âgé de quatre-vingt-douze ans.

(2) Dom Blondela quitta l'abbaye de Sorèze pour celle de Saint-Valery-sur- Somme, et le froc du moine pour l'uniforme du soldat. Il fut nommé souslieutenant de hussards, se battit aussi bravement qu'il avait dit la messe, et parvint en deux campagnes au grade de chef d'escadron ; il était attaché en 1794 à Tétat-major de Lille.

Il se rendit à Sorèzele 23 juin 1777, et visita le collège avec la pompe d'un fils de France, entouré de seigneurs brillants d'or, de diamants et de croix ; MM. de Lévis et de Chabrilland étaient à ses côtés. Dom Despaulx présenta Montgaillard comme Télève le plus digne de paraître devant un personnage aussi auguste. Le prince s'arrêta, prit un livre et demanda la traduction de Tode d'Horace : « Eheu fugaces posthume. » Montgaillard, pénétré de respect, débita ses explications avec la volubilité d'un écolier maître de son sujet ; mais arrivé à cette strophe où le poète latin dit aux grands de la terre : « Linquenda teilus et domus et plaçons uxor », les larmes le suffoquèrent. Monsieur, étonné, demanda la cause de ces sanglots et Montgaillard, tremblant, hasarda ces mots : « C'est que je n'ose dire au prince qu'il doit mourir un jour. » La naïveté de cette adoration pénétra à travers les broderies royales. Monsieur sourit, demanda le nom de l'élève, s'il était gentilhomme, à quel état le destinaient ses parents, et prenant des mains de M. de Lévis de belles tablettes, y inscrivit le nom de Montgaillard enajoutant avec grâce : « Voulez-vous être mon page ? nous ferons plus ample connaissance ; » et sur la timide affirmation de l'enfant. Son Altesse Royale dit : a Dès ce moment vous êtes à moi, petit page, et je prendrai soin de vous. » «En vérité, cet élève est charmant », ajouta Monsieur en se retournant pour sortir de la classe.

Le prince vint le soir au cabinet d'histoire naturelle, accompagné de son page. Des blocs de pétrifications extraits de la Montagne Noire étaient sur une table et quelques-uns présentaient la forme d'un cœur. — « Oh ! s'écria Monsieur, en frappant sur « ces pierres, voilà des cuîurs bien durs, je ne m'attendais pas « à en trouver ici. — Monseigneur, répliqua Montgaillard, ce « sont les seuls qui ne s'attendrissent pas en votre présence. — « Comment donc, c'est mon petit page de ce matin, il est en vérité

« adorable ; cet élève ira loin », dit Monsieur en embrassant le jeune courtisan.

Montgaillard fut célébré dans le Courrier d'Avignon, dans le Mercure, dans VEspr'u des journaux (4 juillet 1777). Ses parents ravis s'informèrent aussitôt du trousseau convenable pour un

mu

iO SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAILLARD.

page et envoyèrent au château de la Bruguiorc chez un de leurs parents, le marquis Dulac de Montledier, dont le fils aîné était premier page de la grande écurie, afin de savoir la manière dont il fallait s'équiper. Mais un mois s'écoula, le comte de Provence rentra à Versailles et aucun avis ne vint de la cour au village de Montgaillard ; en revanche, la promesse de Sorèze fut la première chose dont Louis XVIII se ressouvint sur les bords du Rhin, quand, dix-neuf ans plus tard, Montgaillard lui fut présenté parle prince de Condé, comme l'habile négociateur de la conspiration de Pichegru.

Au lieu d'être envoyé à Paris, Montgaillard fut dirigé sur Bordeaux avec un brevet de cadet gentilhomme au régiment d'Auxerrois, obtenu par la protection du colonel, M. de Damas. Il emportait les recommandations paternelles résumées dans ce conseil un peu voltairien, « Méfie-toi, lui avait dit son père, « du devant d'une femme, du derrière d'une mule et de tous les « côtés d'un prêtre. »

C'était en septembre 1777 ; Montgaillard se rendit à Saint-Jean- Pied-de-Port, d'où le régiment vint à Blaye s'embarquer pour l'Amérique, où il allait soutenir l'insurrection des colonies anglaises. Le comte d'Ossun, colonel de « Royal des vaisseaux », en garnison à Blaye, parent de Montgaillard, procura à son neveu une belle réception. Il existait alors dans les régiments un usage passé en force de loi : lorsque deux corps se rencontraient, les officiers se traitaient à outrance d'orgies; le point d'honneur en dépendait. Un carnaval surgissait tout à coup dans la ville, des bacchanales s'y célébraient, et si quelque bourgeois voyait la chose de mauvais œil, on assommait le manant qui avait le tort de se plaindre. Le libertinage de garnison était une conséquence du libertinage de cour ; les colonels faisaient leur apprentissage à Versailles et les officiers prenaient modèle sur ces bonnes mœurs; c'était le bon ton.

Pour son coup d'essai, Montgaillard fit un coup de maître: il demeura ivre mort pendant trente-six heures; grâce à M. d'Ossun, des laquais le jetèrent dans son lit, et il en sortit pour monter à bord du Patriote^ navire de 400 tonneaux, capitaine Grammont,

VIE DE FAMILLE. if

qui transportait le second bataillon à la Martinique ; le colonel, Tétat-majoret le premier bataillon s'embarquèrent sur le Duc-de- Chartres,

Montgaillard entrait à regret dans Tarmée pour laquelle il était sans vocation, car ce fanfaron n'avait au fond du cœur aucune vigueur morale, aucun courage physique, et l'obéissance passive fut toujours insupportable à ce caractère indépendant et versatile qui ne sut jamais se fixer à rien. L'instruction dont il était gorgé lui faisait dédaigner la turbulente oisiveté de ses camarades ; à peine soldat, il rêva une autre carrière.

Le régiment d'Auxerrois débarqua en novembre 1777 à Saint- Pierre-de-la-Martinique. Il était formé d'assez vieux officiers qui dataient des batailles deCreveld et de Fontenoy, la plupart incapables de commander une évolution, mais connaissant à fond toutes les drôleries licencieuses de Versailles : VOde à Priape, le Chapitre des Cordeliers, Bijoux indiscrets, Angola, le Sopha, Piron. Chaque officier possédait son recueil manuscrit de chansons grivoises et les mentors les faisaient copier à leurs pupilles. Passer la journée dans les cafés, et les soirées au jeu, nouer toutes les semaines de nouvelles intrigues, tirer l'épée sans motif, faire des dettes et ne pas les payer, séduire les femmes, battre les maris et en rire, telle était la vie de garnison. Montgaillard la mena comme les autres, fréquentant la maison du vicomte de Damas, son colonel, du marquis de Bouille, gouverneur général des Petites Antilles, et celle des principaux colons. Il eut ainsi occasion de connaître Joséphine de la Pagerie et fut reçu chez son père, capitaine du port, dont l'habitation était l'un des rendez-vous des officiers du régiment d'Auxerrois. Joséphine avait treize ans, elle était pétrie de grâces, plus séduisante que jolie, mais déjà remarquable par la souplesse et l'élégance dé sa taille; dansant comme une fée, amoureuse comme la colombe et d'une légèreté, d'une coquetterie, pour ne pas dire plus, à étonner même dans les colonies, capricieuse et dépensière, quoique sa famille vécût dans la médiocrité.

La marquise de Bouille, créole de la Guadeloupe, femme du gouverneur, aimait le jeu avec passion ; comme le maréchal de

Richelieu à Bordeaux, elle transformait son hôtel en maison de banque. On juge si les officiers en profitaient ; le service fini, ils accouraient chez la marquise et mettaient leur bourse sur son tapis vert, où la Marseillaise (sorte de jeu de trente-un) en avait vite raison. Le marquis de Bouille tolérait ces habitudes dans rimpossibilité où il était de les réprimer. Adoré de ses troupes, il faisait la guerre avec autant de courage que de désintéressement, s'occupant avant tout de ses soldats, partageant leurs dangers, s'exposant au feu comme le premier grenadier du régiment. Les ennemis l'estimaient et le craignaient; sa justice et sa loyauté inspiraient une égale confiance ; aucun gouverneur général n'honora davantage le nom français en Amérique, il en revint pauvre et couvert de gloire. Frédéric II rendit hommage à ses talents militaires, les Anglais honorèrent son caractère, le commerce de la ville de Londres lui offrit une épée d'or, etlorsque M. de Bouille, si imprudent pour son âge et si égaré par ses sentiments, se sépara du roi, après la fuite de Varennes, et quitta la France pour ne jamais la revoir, la Grande-Bretagne qu'il avait combattue, Taccueillit avec une estime et des égards particuliers.

Sous les ordres de M. de Bouille, le régiment d'Auxerrois contribua puissamment à la prise de la Grenade, Saint-Vincent, la Dominique, Saint-Eustache, Tabago; il échoua devant Sainte- Lucie et Saint-Christophe. DansTexpéditiontentée pour reprendre sur les Anglais Tilede Sainte-Lucie, le régiment dont faisait partie Montgaillard eut beaucoup h souffrir en attaquant le Morne Fortuné, surnommé le « Gil)raltar des Antilles ». Il fallut battre en retraite et regagner Toscadre sur des canots qui étaient foudroyés par l'ennemi ; au milieu de l'embarquement, Montgaillard faillit périr et dut la vie à la générosité d'un grenadier qui le porta sur ses épaules. Le régiment prit sa revanche à Saint-Eustache, dans les circonstances suivantes :

Le capitaine de la compagnie de chasseurs d'Auxerrois, chevalier de La Mothe, à peine débarqué, par une nuit sombre, se met de son propre mouvement à la tête de deux cents hommes des régiments de Walsh, Dillon et Auxerrois, marche vers le

fort et y arrive au point du jour. L'uniforme de Dillon et Walsh était rouge comme celui des régiments anglais. La Mothe ne donne pas aux soldats ennemis le temps de se reconnaître et de relever le pont-levis qu'ils venaient d'abattre, se précipite hardiment dans la forteresse, gagne, suivi de Montgaillard, la place d'armes, court à la batterie de la plate-forme et s'en empare, fait pointer les canons sur la ville et sans laisser aux Anglais un instant de pourparlers, leur fait mettre bas les armes. Au premier abord ils avaient pris les soldats français vêtus de rouge, pour un détachement de leurs troupes qui montait du port. Le chevalier de La Mothe pénètre dans le logement du général Cockburn, gouverneur de l'île, au moment où celui-ci sautait du lit, réveillé par le tumulte, et le fait prisonnier en chemise. Ce coup de main fit grand honneur au régiment d'Auxerrois.

La petite île de Saint-Eustache avait une certaine importance comme entrepôt de marchandises d'Europe, d'Asie et d'Amérique. L amiral anglais Rodney s'en était emparé quelques mois auparavant et y avait fait un riche butin; on estimait encore les dépôts à plus de 12 millions. M. de Bouille en fît rendre le tiers aux réclamants, le reste fut vendu et partagé; chaque soldat de l'armée d'expédition reçut cent francs ; il revint cent mille francs à M. de Damas, et trois cent mille à M. de Bouille.

Le général Cockburn réclama la caisse trouvée dans le fort, elle contenait environ cent mille livres sterling ; les fonds appartenaient au gouvernement britannique, M. de Bouille le soupçonnait, mais Cockburn soutenait le contraire. « Me donnez-vous « votre parole d'honneur, dit le général français, que la somme « n'appartient pas au roi George et qu'elle est votre propriété « personnelle? — Oui, général. — Qu'on remette la caisse à M. le « général Cockburn. » Ce trait de loyauté fut cité à la cour, mais ne fit point l'affaire du régiment d'Auxerrois qui avait décidé la prise de l'île.

A la suite de cette expédition, Montgaillard fut détaché sur l'escadre que commandait le marquis de Vaudreuil.

Très instruits dans la théorie nautique, les jeunes officiers de cette époque manquaient généralement de pratique et ne se sou-

ciaient guère de Tacquérir. Montgaillard vit là un débouché offert à son ambition naissante et il pria le marquis de solliciter son admission dans la marine; mais sa demande fut rejetée pour raison d'âge, et le jeune cadet se vit obligé de suivre par nécessité la carrière des maréchaux de France.

Après une croisière de trois mois, à bord du Fendant^ dans la baie de la Chesapeack, Montgaillard, de retour à la Martinique, tomba malade et obtint un congé d*un an pour revenir en France. Il débarqua à Brest sans accident de mer, quoique les atterrages de France fussent alors couverts de croiseurs anglais. Il avait reçu du comte de Champion de Gicé, commandant le Solitaire^ plusieurs lettres de crédit pour Brest, notamment pour M. de Laporte (i), intendant de la marine, qui le logea et le garda six semaines àl'hôtelde l'Intendance jusqu'à complet rétablissement. Montgaillard se dirigea ensuite sur Bordeaux et le Languedoc. Ses parents s'empressèrent de montrer dans le voisinage son épaulette de sous-lieutenant; puis confié aux soins du capitaine marquis de Puyvert (2), qui rejoignait son régiment à Hochefort, il s'embarqua à bord d'une frégate envoyée à la Martinique et reprit le harnais militaire qui lui devint de plus en plus insupportable. La guerre touchait à sa fm. M. de Bouille avait pris dans les Antilles tout ce qu'il était possible d'y conquérir avec les forces dont il disposait. En attendant la paix qui semblait prochaine, il ne quittait plus la Martinique et Montgaillard,

(1) De cette époque et de cette circonstance datent les relations que Montgaillard entretint plus tard avec M. de Laporte et M^p de Çicé, archevt^que de Bordeaux (frère du marin), tous les deux ministres de Louis XVI, relations qui eurent une si grande influence sur sa carrière politique.

(2) Le marquis de Puyvert, fils d'un président à mortier au parlement de Toulouse, se jeta à plein collier dans le parti de la Cour. Plus royaliste que le château de Versailles, il servit de messager contre-révolutionnaire des princes sous le Consulat et l'Empire et tomba dans les cachots du Temple et de Vincennes, d'où il ne sortit qu'à la Restauration. Dans ses rapports avec Fouché et sa correspondance avec Napoléon, Montgaillard eut souvent occasion d'exprimer l'intérêt que méritait M. de Puyvert et lui procura bien des adoucissements ; il obtint pour lui notamment la permission de se marier pendant la captivité de Vincennes. On sortit le prisonnier du donjon, la noce se fit dans le faubourg Saint-Antoine, le concierge Fauconnier en tête, et le marié fut reconduit dans son cachot à neuf heures du soir ; il avait épousé une demoiselle Badens, parente de Montgaillard. S

comblé de ses bontés, était devenu son hôte le plus assidu, poussant rintimité jusqu'à donner des leçons à Mérode de Bouille, fille du gouverneur, alors âgée de huit ans (1).

Décidé à rentrer en Languedoc, Montgaillard fut embarqué sur le Solitaire, commandé par le comte Champion de Cicé, qui devait faire voile pour la France après une courte croisière. Il débarqua à Rocheforl, nipportant une petite fortune, prélevée sur ses parts de prise à Saint-Eustache et Tabago. Il quittait l'armée avec une joie non dissimulée, au moment d'être nommé capitaine, et dès lors commença pour lui une vie nouvelle sous l'œil sévère de ses parents, vie de famille qu'il endura pendant trois ans, jusqu'à ce que les circonstances lui permirent de s'installer à Paris.

Durant cette retraite forcée à la campagne, Montgaillard s'adonna à la culture des fleurs, aux soins du jardinage, passant d'ailleurs la moitié de son temps à Toulouse chez M. le baron Montbel, àCarcassonne et à Perpignan où son père possédait des intérêts ; mais il fut surtout attiré au château de Mauremont, chez le comte de Saint-Félix, et à la Bastide chez le baron de Comère, les plus aimables voisins des environs.

Le comte de Saint-Félix passait pour le gentilhomme le plus accompli du Languedoc. Il s'était fixé dans sa terre de Mauremont, dernier débris de la fortune de sa famille, après avoir longtemps vécu à Paris, d'où il avait rapporté le savoir-vivre, la science de la société, beaucoup d'instruction et cette urbanité qu'on ne trouvait pas dans la province. Le baron de Comère,

(I) Mérode de Bouille, devenue comtesse de Contades . se signala dans rémigration par l'éclat de ses galanteries. A Constance, étendue sur un divan de gazon qui faisait le tour de son salon, elle recevait les adorations des jeunes émigrés, attirés par son éclatante beauté, et qui oubliaient à ses pieds l'armée de Condé. M. de Bouille l'avait aimée jusqu'à l'idolâtrie, mais ses soins pour diriger le caractère de sa fille étant inutiles, il s'était vu forcé de Tabandonner à elle-même. Un jour, comme M. de Bouille, véritablement orgueilleux des charmes de Mme de Contades, lui reprochait ses caprices, il lui échappa de dire : « Ah! Mérode, que je suis heureux d'être « ton pèrel — Que vous me rendez fière! s'écrie Mme de Contades, en « se jetant au cou du marquis. — Doucement, Mérode, reprend M. de Bouille, « doucement, si je m'exprime ainsi, c'est que je suis sûr au moins de n'ctre M jamais ton mari. »

ancien gentilhomme d'honneur des clames de France, habitait le château de la Bastide situé à une demi-lieue de Mauremont. Ces deux seigneurs passaient pour voltairiens et étaient tenus en suspicion parle comte de Villeneuve duCroisillat, oncle maternel de Montgaillard, que les convenances de parenté obligeaient aussi de visiter.

L'ignorance régnait en souveraine dans tous les châteaux du Lauragais ; son trône était au Croisillat, petite, vieille et noire masure, dont la porte principale, doublée d'oiseaux de proie et de chouettes crucifiés avec luxe, donnait entrée dans un salon voûté qui servait en même temps de salle à manger. La nappe y était mise nuit et jour, on mangeait, on buvait à toute heure et à discrétion, les chiens de chasse peuplaient le logis, allaient du chenil au salon et s'y chauffaient en famille; matin et soir les vicaires du voisinage venaient médire, critiquer, jouer à la Bêie^ au Tnomphe, au Cent de curé, bavarder avec la châtelaine, haute femme, transparente de maigreur, rouge comme une cerise gâtée, toujours en action, désolant les servantes et le cuisinier, mettant les mains à tout, parlant à tue-tétc, aigre, dévote, glapissante et orgueilleuse plus que les paons de la basse-cour, tandis que le neveu Maurice de Montgaillard, lieutenant démissionnaire du régiment d'Auxerrois, gémissait dans un coin et réfléchissait sur la vie intelligente que Ton menait au chef-lieu de la maison de Villeneuve, en haut Languedoc.

Les charmes d'une telle société étaient loin de le captiver; catéchisé du matin au soir, traîné malgré lui aux offices, obligé de se cacher pour lire tout ce qui n'était pas de dévotion, il se réfugiait dans la correspondance qu'il entretenait avec M. Champion deCicé et avec M. de Laporte qui, de Brest, avait été nommé intendant de la marine à Bayonne.

Sur ces entrefaites, le marquis de Saint-Félix, frère du comte de Mauremont, capitaine de vaisseau distingué par sa conduite dans l'Inde, le chargea de rédiger un mémoire pour expliquer ses difîérends avec le bailli de SufTren, différends à la suite desquels M. de Saint-Félix avait commis la faute de ramener de son

VIE DE FAMILLE. i7

chef en Europe le vaisseau dont le commandement lui était confié. Montgaillard mit dans cette notice toute la chaleur de son âge, et cette première production de sa plume qui critiquait la marine et son ministre, le maréchal de Gastries, fut insérée dans V Année littéraire de 1784.

M. de Saint-Félix, touché de ce travail, engagea Montgaillard à venir le rejoindre à Paris, et celui-ci s'empr^jssa de se rendre à cette invitation. Son premier soin fut de revoir le comte de Cicé, Tancien commandant du Solitaire, qui le reçut à bras ouverts dans son château de Soisy-sous-Étiolles, dont le parc avait été démembré de celui de M"* de Pompadour. M. de Cicé était d'un commerce aimable, il avait beaucoup d'esprit et d'instruction ; Montgaillard, déjà intrigant, cultiva son amitié et c'est ainsi qu'il fut mis en relations avec l'archevêque de Bordeaux, Mgr de Cicé (frère du chef d'escadre), futur ministre de Louis XVI, avec Necker et autres personnages dont l'influence politique se dessinait déjà.

L'archevêque de Bordeaux venait souvent à Soisy-sous-Étiolles, et sa présence en faisait le plus grand attrait ; l'esprit de ce prélat était aussi orné et délicat que son âme se montrait bienfaisante et élevée. D'un commerce charmant, magnifique dans sa représentation, exact à remplir les devoirs extérieurs de sa charge, d'une tolérance sans bornes, prodigue envers les pauvres et ami des malheureux, M. de Cicé parlait de la religion comme l'archevêque de Cambrai et delà liberté comme Necker; il rêvait pour la France la constitution anglaise. Prodigieusement lettré, tous les auteurs lui étaient familiers, il les citait à propos et avec une justesse, une solidité de jugement, une grâce d'expressions qui faisait dire à Rivarol : « Plus on « cause avec M. de Cicé et plus on désire l'écouter, car plus on a « d'esprit et plus on lui en trouve. » Homme d'église, de cour et du monde, M. de Cicé paraissait toujours à sa place à Paris ou en province, dans une chaumière ou dans un salon et partout il se montrait supérieur. Il était grand seigneur sans le savoir ; simple dans ses goûts, il causait familièrement avec les ouvriers et les paysans et se livrait volontiers chez lui aux jeux de boule,

de main-chaude, de gages touchés, d'escampativos, de cachecache. Ce n'était point un homme d'État quoiqu'il en eût la prétention, c'était un homme charmant.

La comtesse de Cicé (née Voisenon), femme du chef d'escadre, vénérait l'archevêque; dès qu'il arrivait à Soisy, tout y prenait une nouvelle face. Quanta elle, c'était une femme de petite taille et presque diflForme, acariâtre, orgueilleuse et bigote qui exerçait sa tyrannie sur ses domestiques, son mari et ses enfants. Les étrangers trouvaient ch^z elle un peu plus de douceur et d'égards, mais il fallait les acheter par des complaisances et une espèce de flatterie qui sentît la galanterie sans trop s'éloigner de la dévotion. Madame de Champion de Cicé avait le cœur, le caractère, l'esprit et le corps également mal faits, et comme à faux équerre; c'était un vrai fagot d'épines. La terre de Voisenon lui appartenait; son oncle, l'abbé de Voisenon, s'était fait connaître par des contes obscènes, écrits d'un style prétentieux ; son père et sa mère habitaient leur hôtel de la Place-Royale au Marais et passaient pour les plus fins gourmets de Paris ; son frère, le baron de Fuzée, lieutenant-colonel de cavalerie, tenait bureau de bel esprit et accablait de ses épigrammes M"*® de Champion, qui les lui rendait avec usure.

Tel était le milieu dans lequel Montgaillard fut accueilli dès son arrivée à Paris et il s'y trouva d'autant plus à l'aise qu'il rencontra chez les Cicé un de ses anciens condisciples de Sorèze, le chevalier de Labintinaye, capitaine à la suite dans « Royal cavalerie », neveu de l'archevêque, parenté dont il tirait sa considération et son existence. Labintinaye ne quittait Étiolles que pour venir à la Place Royale, où il était chéri et fêté en sa double qualité de gourmand et de diseur de quolibets grivois ; il détestait de tout cœur M"° de Champion et lui inspirait d'ailleurs tout autant d'aversion.

L'archevêque de Bordeaux logeait à Paris à l'abbaye de Saint- Germain des Prés et se trouvait en rapports journaliers avec M. Feydeau de Marville, directeur général des économats, petit vieillard très libertin, plein d'astuce et de cupidité. Montgaillard eut occasion de connaître ce sous-secrétaire d'État et de

dîner avec lui et M. Necker dont les opinions et la société plaisaient également à M. de Cicé. Une de ces rencontres décida de Tavenir du futur diplomate.

Les treize enfants du marquis Lefebvre Duquesnoy venaient de perdre leur mère, née Feydeau de Marville, et avaient été placés sous la tutelle de leur oncle le marquis Lefebvre d*Ormesson, qui vivait dans Tintimité de Tarchevêque. Montgaillard se trouva un jour à la table abbatiale de Saint-Germain avec M. de Cicé, trois ou quatre évéques, MM. d*Ormesson, de Marville, de Barentin, Feydeau de Brou et M. Necker, dont le protestantisme n'effarouchait pas Nosseigneurs et au milieu de ces grandeurs ecclésiastiques et ministérielles, la brigade des demoiselles Duquesnoy.

Montgaillard fut auprès d'une de ses voisines d'une politesse, d'une attention, d'un empressement que l'archevêque prit pour de la sympathie; il désirait que cela fût et n'entendit point raison. On était au mois d'août 1785, le contrat de mariage fut dressé à la fin de septembre et le 15 octobre, Montgaillard, désireux d'acquérir son indépendance et flatté de s'allier aux Cicé, aux d'Ormesson, aux Marville, épousa M"® Marie Françoise Lefebvre Duquesnoy de Trancault, plus âgée que lui d'une année. L'archevêque de Bordeaux célébra dans^ l'église de Saint-Gervais la messe nuptiale. Le chevalier Lefebvre de la Barre, capitaine au régiment de Paris (1), ser\it de témoin aux Duquesnoy et le marquis de Saint- Félix représenta les Montgaillard dans cette circonstance.

Les mariés furent comblés de présents ; M. de Cicé, en qualité de proche parent, donna dix rouleaux de cinquante louis et quinze mille francs sur la compagnie des Indes; M. Feydeau de- Marville mit au doigt de Montgaillard un diamant que celui-ci vendit, pendant l'émigration au prix de huit mille francs; M. d'Ormesson se montra aussi d'une grande générosité. M"° Duquesnoy possédait d'ailleurs une dot de cent vingt mille francs,

(1) Le capitaine de la Barre était l'oncle du chevalier de la Barre, rompu, vif pour avoir insulté un crucifix d Abbeville;il mourut de chagrin à la suite* de Texécution de son neveu.

une argenterie considérable et plusieurs rentes viagères; elle avait en outre de très beaux yeux, une taille bien prise, un caractère doux, naïf et sans prétentions. Élevée au Marais, au couvent du Saint-Sacrement, elle y avait appris uniquement à manger force sucreries et à broder de saints ouvrages de tapisserie et des ornements en perles fausses ; quant à la société, au monde et à ses usages c'était pour elle chose inconnue; Tenfant du cloître ignorait que le blé, réduit en farine, servit à faire du pain (1).

Les Lefebvre Duquesnoy descendaient comme les d'Ormesson d'un frère de ce François de Paule que Louis XI fit venir d'Italie, dans l'espérance que les vertus et le baume de l'ermite prolongeraient ses jours ; ils possédaient des terres en Normandie près Valognes et Cherbourg et en Champagne près Provins ; un frère du marquis avait été évéque de Coutances sous Louis XV et n'avait laissé que quatre cent mille francs de dettes payées par la famille. La marquise ne quittait son château de Trancault (où Napoléon prit en 1814 son quartier général), que pour venir chaque année faire ses couches à Paris. Elle mettait ses enfants en nourrice, les envoyait au couvent au sortir du maillot, les visitait une fois l'an et ne s'en occupait plus, réglait avec son intendant ses intérêts, retournait chez elle, parcourait ses terres, importunait son mari, et accouchait ensuite régulièrement. Aussi experte en affaires que la princesse de Vaudremont, surnommée par Rivarol « la princesse procureur». M"*® Duquesnoy fut cependant la proie de son régisseur général, Paullentru, qui vida le coffre-fort de sa maîtresse peu d'instants après sa mort. Le marquis Duquesnoy claquemura son veuvage en Normandie dans son château de Saint-Sauveur-le- Vicomte, laissant ses enfants courir le monde (2).

(1) Montgaillard semble avoir reproché à sa femme, pendant Témigration, quelques irrégularités conjugales ; il s'en sépara vers 1804 pour vivre avec une amie des mauvais jours, Constance GuiUard, qui Tavait sauvé pendant la Révolution et lui resta attachée jusqu'à sa mort. Mme de Montgaillard fut plongée par la perte de ses fils, dans un état d'imbécilité voisin de la folie; elle vivait encore en 1826.

(2) La nombreuse famille Duquesnoy procura à Montgaillard une suite de beaux-frères et de belles-sœurs; le chevalier de Saint-Sauveur, lieutenant de vaisseau, le baron de Bourdenay, le chevalier Duquesnoy de l'ordre de

Dans la brillante société où il fut dès lors admis, Montgaillard retrouva le marquis d'Ossun, son oncle, ancien ambassadeur d'Espagne, ministre d'État, gouverneur de Versailles, qui l'engagea à entrer dans la diplomatie, se chargeant de son avancement. M. d'Ossun insista aussi pour présenter son neveu à la cour et le faire monter dans les carrosses ; mais M. de Saint-Félix, estimant la dépense inutile, installa les mariés dans une berline» cadeau de noce du marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, allié des Duquesnoy, et pressa leur départ pour le Languedoc.

Voilà donc Montgaillard courant la poste sur la route d'Orléans, dans une voiture qui connaissait fort bien le chemin de Versailles, tout à la joie d'emporter jolie femme et bourse pleine. L'automne de 1785 ressemblait à un printemps, les voyageurs avançaient à petites étapes et mirent dix jours pour arriver à Toulouse. Une nièce de ministres, d'évêques, de membres du parlement devenait en province une sorte de curiosité ; elle échappa difficilement aux critiques des voisins qui ne lui pardonnaient pas d'aller à l'église en chaise à porteur, de passer des journées entières sur une ottomane et de ne point se mêler des occupations vulgaires du ménage.

Le père de Montgaillard avait depuis plusieurs années commencé la construction d'un château dans un lieu appelé la Founty voisin du village, et qui tirait son nom d'une abondante source; on pressa les constructions et les mariés se logèrent provisoirement, à Vallègues, chez le marquis de Gavarret où, le 25 décembre i 786, M™* de Montgaillard mit au monde un fils, dont l'archevêque de Bordeaux fut parrain et M"° de Montmignon marraine et qui reçut les noms du prélat, Jérôme, Marie, Antoine (i). Ce fut une occasion de revenir à Paris ; à peine remisée, la berline de la

Malte, mort au prieuré de Montataire, près Chantilly, la marquise de Chamoy, qui épousa le colonel de ce nom, M^^ de Montmignon dont les terres étaient situées à Escarbotins, près d'Abbeville. (Une Montmignon épousa en 1792 Xavier de Montgaillard, frère de Maurice, v. p. 4, note.)

(I) Ce Jérôme de Montgaillard, fut embarqué à dix-huit ans sur la flottille de Boulogne, avec son oncle le colonel Rougé la Plane ; il passa ensuite dans les troupes du grand duc de Berg et mourut à Moscou pendant la campagne de Russie. Un second iils naquit le 6 octobre 1790 dont le marquis d'Ormesson fut parrain ; il fut tué au siège de Sarragosse .

22 SOUVEiNlRS DU COMTE DE MONTGAILLARD.

Bastille reprit la route d'Orléans. M. d'Ormesson s'empressa de recevoir ses neveux ; il habitait alors le Marais et n'était pas 'encore installé dans son bel hôtel de la rue Saint-Antoine, an- •cienne résidence du duc de Mayenne.

Le marquis François de Paule Lefebvre d'Ormesson, contrôleur .général des finances, jouissait de quatre cent mille livres de revenus; son honnêteté était proverbiale. Constitué héritier d'un seigneur breton qui avait oublié ses plus proches parents, gens très pauvres et attachés à la charrue dans leurs bruyères, M. d'Ormesson les appela à Paris, leur offrit un dîner de famille et leur remit au dessert une 'succession de trois millions. L'honneur et l'intégrité caractérisaient son caractère ; il joignait à ces qualités tme chasteté de mœurs des plus originales ; le moindre attouchement lui paraissait un crime; ses vêtements de nuit étaient garnis d'une boutonnière, ainsi que ceux de sa femme: « Allons, Madame, faisons cette nuit un chrétien. Dieu le veut », disait-il très posément à la marquise, quand un désir le tentait. M"® d'Ormesson, née Pelletier-Morfontaine, était plus fîère de sa noblesse qu'un Clermont-Tonnerre et n'eût pas abandonné son titre aux portes de Cythère.

Montgaillard ne s'attarda pas dans ce milieu réfrigérant. Une tante maternelle de sa femme. M"'*' Feydeau de Brou, abbesse royale en Picardie, l'appelait auprès d'elle, il passa trois mois dans son abbaye de Wilancourt à Abbeville, visita aux environs ses belles-sœurs Chamoy et Montmignon et se rendit à Bordeaux auprès de l'archevêque Champion de Cicé qui mourait d'envie d'embrasser son filleul.

L'archevêché de Bordeaux annonçait le faste du prince Ferdinand de Rohan qui l'avait fait construire ; il offrait des appartements d'une richesse admirable; tout y était ordonné pour une représentation magnifique ; les maisons de campagne de Beauséjour, de Lormont et de Bourg étaient en outre à la disposition du prélat. Trois personnes dans son palais se disputaient son influence : M. Joly, chirurgien major du Solitaire pendant la guerre d'Amérique et médecin de l'archevêque depuis la paix, dont la principale mission consistait à soigner les indigestions

des grands vicaires; M. Francis, le chef cuisinier qui inventait chaque jour des mets délicieux et fut surnommé pendant rémigration « le Bonaparte de l^a cuisine »; M"' de Gercy, créole de Saint-Domingue, femme du directeur général des fermes, qui passait, à tort ou à raison, pour la favorite.

L'archevêque recevait tous les journaux de France et d'Angleterre, toutes les brochures nouvelles; il correspondait fréquemment avec Necker. Montgaillard trouva en lui un initiateur aux questions politiques qui commençaient à passionner les esprits. Rien de plus singulier quela situation deTopinion àcette époque. Les ministres, les grands seigneurs, les courtisans, les écrivains, les parlements, la presque totalité de la petite magistrature, une grande partie de la haute noblesse et toute la petite noblesse, enfin des princes du sang. Monsieur et le duc d'Orléans, provoquaient hautement une Révolution. Depuis l'indépendance des États-Unis on ne parlait dans les hautes classes de la société que droits de l'homme et du citoyen, souveraineté de la nation et môme République. L'esprit observateur et curieux de Montgaillard ne pouvait se désintéresser de ces questions ; il les étudiait avec passion, cherchant sa voie et se trouva préparé à jouer son rôle dans les événements qui allaient s'accomplir.

Dans de fréquents voyages à Paris, Montgaillard augmenta bientôt le cercle de ses relations. Il vit Marmontel, ancien précepteur de son père, qui vivait en fermier dans une maison de paysan aux environs de Gaillon, ayant perdu sa fortune; il se lia avec La Harpe et Bergasse; l'abbé Raynal s'intéressa aux observations qu'il lui présenta sur les Antilles et les colonies d'Amérique ; Barrère et Sieyès l'accueillirent ; Rivarol et Champcenetz travaillaient alors aux « Actes des apôtres », ils acceptèrent sa collaboration politique et insérèrent dans les

journaux du temps des articles de sa façon, violentes critiques des nouveaux principes.

Survint l'année 1789 ; les baillages et sénéchaussées de Languedoc reçurent les lettres royales portant convocation des États généraux. Montgaillard ne prit aucune partiaux opérations de l'assemblée de la sénéchaussée de Castelnaudary ; ainsi que son père il donna par procuration sa voix et revint à Paris huit jours avant l'ouverture des États. L'archevêque de Bordeaux le reçut à Versailles et M. de Laporte, intendant général de la marine, l'invita à regarder comme sien son hôtel de la rue Taitbout.

Montgaillard dut à ces ministres les premiers désirs de curiosité diplomatique et politique et se trouva associé à leurs travaux; mais l'élève n'était rien moins que persuadé de la justice de la cause à laquelle il se consacrait ; il sentait intérieurement que la nation avait raison et que la cour avait tort, que le clergé et la noblesse jouissaient de prérogatives anormales et que le tiers état était victime des privilégiés. Ce n'était pas un convaincu ; les conversations de Barrère et de Sieyès en ébranlant sa foi, l'amenaient déjà à se réserver deux opinions différentes : monarchique avec M. de Laporte, libérale auprès des futurs conventionnels.

Ce fut sous les auspices de M. de Cicé qu'il obtint la faveur d'assister à l'ouverture des États généraux. La pompe d'une cérémonie où le roi et la nation venaient se confondre dans l'exercice de la souveraineté ; ce renouvellement d'une solennité tombée en désuétude depuis près de deux siècles, l'imposant cortège de la cour et ce prestige qui environnait de toutes parts, au moins en apparence, un trône vers lequel s'élevaient la reconnaissance et les vœux du peuple, tout, jusqu'à cet esprit de liberté qui s'alliait avec la plénitude de l'autorité royale, tout le ravit d'admiration, de patriotisme et d'espérance. Mais déjà le discours du roi lui fut une déception, et Necker, avec sa tête relevée et son nez au vent, lui parut ridicule. Son enthousiasme tomba devant les confidences de M. de Cicé : « Ce n'est qu'à son « corps défendant, lui dit le prélat, quele roi s'est résigné à assem- « bler les États généraux ; il connaît fort bien l'histoire de France

« el sait ce qu'une telle assemblée peut oser : il demandera aux « députés leur avis sur les affaires les plus pressantes, qui sont les M finances, et les renverra chez eux le plus tôt possible ».

Au commencement de Tannée suivante, Montgaillard fixe définitivement son domicile à Paris et s'occupe d'agiotage ; il prend une patente de négociant, section de la Bibliothèque, et ses opérations semblent fructueuses, car il achète près de Vendôme la terre du Bouchet d'Estouteville. Mais il commence en même temps sa carrière d'agent diplomatique secret.

Par deux fois, avant la fuite de Varennes, il est chargé de missions confidentielles. Sur la recommandation de M. de Laporte, on l'envoie auprès du duc de Villequier, avec des dépêches pour l'archiduchesse Marie Christine, gouvernante des Pays-Bas. Il s'agissait de recommander au duc, de répéter à l'archiduchesse, que toutes les acceptations et sanctions données par le roi aux décrets de l'Assemblée nationale n'emportaient aucun consentement sincère de sa part ; il s'agissait aussi de préparer la fuite de Varennes, et l'on a vu que depuis les campagnes d'Amérique, Montgaillard était en relations intimes avec le marquis de Bouille. Ses services sont appréciés, et jusqu'au 10 août 1792 il reste à la disposition de M. de Laporte.

Le 20 juin il est près de Louis XVI avec son cousin M. de Quinquiry, capitaine au régiment « JDragons du roi » ; il passe une partie de la nuit du 10 août aux Tuileries, supplie vainement M. de Laporte de quitter le Louvre et de fuir. Son zèle l'engage à offrir au roi une somme de 104800 livres; mais il n'existe aucune preuve de cette générosité. Il en est de même de 24000 livres qu'il a prétendu avoir données pour séduire Michonis, inspecteur des prisons, et faciliter l'évasion de Marie-Antoinette.

Suspect par ses relations, Montgaillard est inscrit, après le 10 août, sur la liste des émigrés de la Haute-Garonne (1); il quitte Paris et sort de Boulogne le 20 septembre sur le même paquebot qui porte Talleyrand. Que va-t-il faire en Angleterre? Après avoir servi Louis XVI, sert-il Barrère et Danton, comme

(\)Arch. Nat,, 6279.

on Ta assuré? 11 est impossible de rien affirmer, car à partir de cette époque sa vie devient un impénétrable mystère. Il est mêlé à toutes les intrigues, aux négociations les plus secrètes, aux conspirations du dehors et du dedans, sans qu'on puisse distinguer sûrement au nom de qui il parle, dans quel intérêt il agit.

Arrivé en Angleterre en septembre, il en repart six semaines après, s'arrête en Belgique, où est réfugié M. de Cicé, revient à Paris et pendant que la Terreur épouvante la France, il vit paisiblement à Tabri de tout danger ; il fréquente les assemblées de la section des filles Saint-Thomas ; le 11 décembre 1792, pendant le procè^ de Louis XVI, François La Primaudière le place à la Convention au milieu de ses collègues ; il entend la défense du roi, et quelques jours plus tard il verra tomber sa tête, et assistera aussi, infatigable ou imprudent curieux, à l'exécution de la reine et du duc d'Orléans ; il obtient même d'être rayé provisoirement de la liste des émigrés (1). De quels services une si grande indulgence était-elle la récompense? Tout est inexplicable dans les aventures de cet intrigant.

Mais voici qu'un document officiel (2) apprend qu'au commencement de la campagne de 1794 et comme Pichegru était devant Ypres, Montgaillard vint au camp autrichien se disant chargé de faire connaître la disposition où était ce général de servir la cause des ennemis de la République. Montgaillard se rendit ensuite au quartier général du duc d'York auquel il parla dans le même sens. Il paraît qu'il trouva la même défiance chez ce prince que chez les généraux autrichiens, ou que le prince ne voulut rien prendre sur lui. Montgaillard passa de là en Angleterre, d'où il fut chassé comme ayant été un des coopérateurs de Robespierre (3).

(1) Arch. Nai., 6279, dossier 5621.

(2) Lettre de Reinhard, ministre de la République à Hambourg. i4rc/i. Nat., f. 7,6145.

(3) Cette coopération n'est pas officiellement établie et ne résulte que d'indices et de présomptions. « 11 est certain, écrit Barthélémy, ambassadeur en Suisse, que la cour de Vienne avait entamé des négociations avec Robespierre par l'intermédiaire du comte de Montgaillard. 11 est certain aussi que les cours s'attendaient avoir Robespierre dictateur et comptaient là-dessus pour terminer. L'ambassadeur de Prusse à Berne disait à la mort

11 est exact en effet, que sorti de France en avril 1794, Montgaillard fut surpris sur la frontière par des dragons allemands qui le conduisirent à Ypres ; il fut admis auprès du duc d* York et de Tempereur d'Autriche François II, mais personne n*a jamais dévoilé l'objet de leur conversation (1). Envoyé à Londres sur l'invitation du duc d'York il s'y rend avec son secrétaire l'abbé du Montet (2), ancien curé de Montgaillard et précepteur de ses enfants ; il voit William Pitt, le duc de Glocester, plusieurs ministres et princes de la maison régnante et profite de son séjour pour publier ses premiers ouvrages écrits dans un sens opposé aux principes républicains qui régnaient alors en France.

Il débuta par un pamphlet très remarquable pour l'époque, intitulé : État de la France au mois de mai 1794; cet écrit fît d'autant plus de sensation que l'auteur y parlait sans déguisement de la puissance du comité de salut public et de la Convention et qu'il annonçait, comme un homme parfaitement instruit du fond des choses, les divisions qu'on vit bientôt éclater, la chute prochaine et la mort de Robespierre.

Deux autres brochures : Nécessité de la guerre et dangers de la paix et Conjectures sur les suites de la Hévolulion française appelèrent l'attention sur lui ; il devint à Londres un objet de curiosité, l'entretien des cercles, le texte des journaux ; ses publications ne convenaient peut-être pas à la politique anglaise, mais rien ne prouve sûrement qu'il ait été chassé d'Angleterre comme coopérateur de Robespierre dont il combattait ouvertement la politique .

Il se rendait en Suisse, désireux de rentrer en France, quand, arrivé sur le Rhin, à Bruchsal, où se trouvait le prince de Condé, il fut reconnu par un de ses condisciples de Sorèze, le vicomte

de Danton : enOn Robespierre sera dictateur et l'on saura avec qui traiter. » (Lettre de Barthélémy à Buchot, 30 août 1794; papiers de Barthélémy, Affaires étrangères^ n« 348.)

(1) Il fallait néanmoins de bien puissants motifs pour déterminer Tempereur à recevoir à cette époque un Français, dont le rang et les origines devaient lui paraître suspects. C'est ce qui a pu fedre supposer que Montgaillard était auprès du gouvernement autrichien, le mandataire du comité de salut public et le principal agent de Robespierre.

(2) Pendant la Restauration, on retrouve Tabbé du Montet, vicaire général à Pamiers (Ariège).

de Maccarlhy Levignac, aide de camp du prince, à qui il fut présenté (15 janvier 1795). Condé désira s'instruire des détails relatifs à la situation intérieure de la France et sollicita du Margrave de Bade l'autorisation pour Montgaillard de séjourner à Rhinsfelden; il tenait à conserver auprès de lui, en vue de certains projets, un agent dont il appréciait déjà Thabileté.

A partir de cette rencontre commencent les obscurités de la plus confuse, de la plus mystérieuse, de la plus redoutable c jnspiration qui ait menacé la République, complot où Pichegru avilit sa gloire et dans lequel Montgaillard joue un rôle des plus suspects. A qui appartient l'initiative de cette trahison, vint-elle de l'émigré ou du prince de Condé qui avait connu Pichegru (1)? Rien ne l'indique; ce qui apparaît, c'est que Montgaillard cherche tout d'abord à s'insinuer dans la confiance du prince en proposant de négocier un emprunt. Condé lui montre des dispositions favorables et des sentiments affectueux ; leur correspondance est suivie et des plus sympathiques (2). En même temps Montgaillard s'efforce de captiver les bonnes grâces du comte de Lille, réfugié à Vérone, il entre en relations avec le comte d'Antraigues qui dirige à Venise l'agence royaliste, il publie une nouvelle bro-

(1) Pichegru devait au prince de Condé son premier avancement. Il servait dans le corps royal d'artillerie, lorsqu'un jour le prince qui était présent aux exercices du polygone de Besançon, s'approcha de la pièce de canon qui lui paraissait la mieux servie. Dans le moment même où le canonnier Técouvillonnait, le coup partit, et lui emporta le bras. On attribua d'abord cet accident à Pichegru, qui aurait négligé de fermer la lumière du canon : le prince lui en adressa le reproche. Pichegru l'écouta avec le plus grand calme et sans se permettre une observation pour se disculper, se contenta de montrer sa main dont le pouce était renversé et déchiré. Ce sang-froid et cette déférence lui méritèrent le grade de sergent d'artillerie qui lui fut donné sur le lieu même (Fauche Borel, 1, p. 221).

(2) (23 février 1795.) « Je voudrais bien, écrit Condé, pouvoir causer plus longtemps avec un homme d'honueur et d'esprit tel que vous; mais on a su m'accoutumer, depuis six années, à ne rien faire de ce qui m'est agréable; mais je ne me refuserai pas la satisfaction de vous assurer auparavant, tant du plaisir avec lequel je lis vos ouvrages, que de Testime véritable et si bien méritée que vous m'avez inspirée... »

(12 avril.) «Mandez-moi, ce que vous pensez, car j'ai la plus grande confiance dans vos conjectures et mettez-moi au fait de l'esprit des frontières, ainsi que de celui de l'armée du Hhin; joignez-y vos conseils; ils ne peuvent être que bons, et soyez bien persuadé de mon estime et de mon amitié pour vous. »

chure sur l'an 1795 et étend son influence jusqu'au jour où il est officiellement chargé de faire des ouvertures secrètes à Pichegru (1).

Il écrit alors à ce général et rédige les offres qui lui sont faites au nom du prince de Condé, pour livrer Huningue, et proclamer la royauté : Pichegru sera nommé lieutenant-général des armées du roi, maréchal de France et grand croix de l'ordre de Saint- Louis. Il aura pendant sa vie le commandement en chef de l'Alsace, jouira du château de Chambord et de 200000 livres de pension annuelle ; il recevra un hôtel à Paris, avec un million pour son installation. Le général aura sa sépulture dans la même église qui renfermera les restes des rois de France. Arbois, sa ville natale sera exempte de toutes impositions pendant dix ans ; elle prendra son nom et sa statue y sera placée (2).

Nous ne suivrons pas Montgaillarddans les détails de ce complot, il les a publiés lui-même dans son Mémoire sur la trahison

{{) (9 juin). « Je vous demande avec instance d'arriver ici le plus tôt possible pour que nous nous concertions sur Tobjet de votre mission; je me trouve très heureux que vous vouliez bien vous en charger : car il n'y a que vous qui puissiez déterminer le succès. Comptez à jamais sur ma reconnaissance. »

Louis Joseph de Bourbon.

(2) Par un inconcevable aveuglement et pour établir aux yeux de tous la trahison de Pichegru, on érigea après le retour des Bourbons, un tombeau à Pichegru dans le cimetière de Sainte-Catherine (6 novembre 1815) et le 27 février 1816, Louis XVllI ordonna qu'il lui fut élevé une statue à Arbois sa ville natale. Ce monument fut exécuté par Dumont, et démoli par le peuple en 1830; son érection avait été autorisée par l'ordonnance suivante :

« Louis, par la gr&ce de Dieu, roi de France et de Navarre.

«c A tous ceux qui ces présentes verront, salut. Sur le rapport de notre ministre secrétaire d'État de l'Intérieur, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :

« Article premier. — Il sera élevé des statues au général Moreau et au général Pichegru.

« Art. 2. — Notre ministre secrétaire d'État de l'Intérieur est chargé de l'exécution de la présente ordonnance.

« Donné au château des Tuileries le 27 février, l'an de grâce 1816 et de notre règne le vingt et unième.

Louis.

« Par le roi, le ministre secrétaire d'État au département de l'Intérieur,

Vaublanc.

{Archives du ministère de Vlntérieur.)

de Pickegru, inséré au Moniteur du 18 avril 1804 (n** 208) par ordre de Bonaparte ; Fauche Borel, agent de Montgaillard, en a fait aussi l'historique et la correspondance saisie par Moreau dans les fourgons du général Kinglin a mis à jour cette interminable intrigue, où chacun jouait au plus fin. Pichegru était décidé à trahir, il correspondait avec les agents de Condé et avait accepté les propositions de Montgaillard, mais, pour proclamer la royauté, il voulait d'abord qu'on lui laissât passer le Rhin, afin de conserver l'avantage sur Wurmser si le complot venait à échouer. De son côté, Condé insistait pour qu'on lui livrât Huningue et Strasbourg, pour avoir pied en France et résister au besoin aux Autrichiens dont il se défiait, tout en les servant. Ceux-ci, d'autre part, ne voulaient seconder la conspiration et coopérer à une restauration, qu'à la condition d'obtenir un dédommagement territorial. Ces intérêts contraires se paralysaient et firent traîner en longueur des négociations qui ne pouvaient longtemps rester secrètes.

Entre teïnps, Montgaillard est chargé d'insister auprès des ministres de l'empereur d'Autriche, pour que le cabinet de Vienne obtienne du Directoire l'échange de Madame Royale, fille de Louis XVI, détenue au Temple. Il représente en vain au baron de Thugut combien il importe à l'honneur de la maison d'Autriche de détacher lesliens de la petite-fille de Marie-Thérèse ; le cabinet de Vienne reste sourd à toutes les demandes et le baron de Thugut répond: « Mais, de quelle utilité sera pour vous la délivrance de Madame ? » L'ambition fit cependant ce que ne pouvaient les liens de sang. Le cabinet autrichien entra en négociations dans l'espoir qu'un mariage unissant la princesse à son cousin l'archiduc Charles, frère de l'empereur, ferait rentrer l'Alsace et la Lorraine, fiefs non masculins, dans l'héritage de la maison d'Autriche. Madame Royale fut, en effet, échangée le 26 décembre 1795, contre les conventionnels livrés aux Autrichiens par Dumouriez, mais Louis XVIII s'opposa au mariage projeté; il objecta que Louis XVI avait fait promettre à sa fille de n'avoir jamais d'autre époux que son cousin, le duc d'Angoulême, fils du comte d'Artois.

L'archiduc Charles se désista d'ailleurs de toute prétention.

Sur le Rhin, les intrigues se continuaient. Fauche Borel, Courant, agents de Montgaillard, la baronne de Reich, nièce du général Kinglin (1), entretenaient avec Pichegru une active correspondance (2) ; mais les motifs qui entravaient l'entente restaient les mêmes. Néanmoins, en vue d'une solution et afin de procurer à Pichegru l'argent nécessaire pour entraîner son armée, le prince de Condé crut devoir s'adresser à Wickham, ministre d'Angleterre en Suisse et lui communiquer l'état des négociations. Cette résolution fut prise à l'insu de Montgaillard, dont les ressentiments contre le gouvernement anglais étaient connus; il en conçut, ou affecta d'en concevoir un vif dépit. Peut-être sa confiance dans le succès d'une restauration était-elle déjà ébranlée et cherchait-il les moyens de se dégager? En janvier 1796, il annonce subitement qu'il désire se retirer, ne voulant pas travailler sous les ordres des ministres anglais et il part pour Rhinsfelden avec M. du Montet et son fils. Le prince de Condé envoie le marquis de Montesson pour le calmer, mais l'intrigant boude et se réserve. Sur ces entrefaites, Pichegru, devenu suspect au Directoire, est rappelé à Paris et contraint de donner sa démission (mars 1796).

Fauche Borel a dès ce moment accusé Montgaillard de trahison ; il le soupçonne d'avoir voulu se rapprocher de Bâle, oii résidait le secrétaire de la légation française, Bâcher, l'explorateur diplomatique le plus dévoué au Directoire et de lui avoir livré directement ou de façon anonyme tous ses secrets. « H « advint des tâtonnements de Pichegru, dit aussi Fabre de l'Aude, « que Montgaillard, agent du Directoire, en devina le fond et « en informa Barras. Celui-ci ne pouvait attacher pleine con- « fiance à ces rapports ; il pensait que Montgaillard, pour se faire

(I) Émigré français au service de l'Autriche.

(SVDans sa correspondance avec la baronne de Reich, née de Boekel, et où il se cache sous les pseudonymes de Pinault^ Tronchaix, Claire, Montgaillard scelle ses lettres avec un cachet portant les armes suivantes que Ton peut supposer être le blason de sa famille : parti au 4^ d'argent à deux cyprès de sinople, au chef d'azur, chargé de trois étoiles d'or; au :2, d'argent à ta fasce de gueules, accompagnée en chef de deux croisettes potencées et en pointe d'une quinte feuille de même {Arch, Nul,, 6146, 24 mai 1796).

â As.

« valoir inventait. Néanmoins il crut devoir retirer à Pichegru « le commandement de l'armée du Nord. Mais Pichegru à Paris « devenait plus redoutable ; il aurait fallu pouvoir le faire arrê- « ter, cela ne se pouvait, les preuves matérielles manquaient, « Montgaillard, malgré sa bonne volonté, n'ayant pu en fource nir » (1).

Nous ne partageons pas cette opinion; Montgaillard n'était point encore un agent du Directoire; les lettres de Roberjot, de Barthélémy, ses requêtes suppliantes pour obtenir de rentrer en France le démontrent sûrement, et quant aux preuves matérielles, il eut pu fournir toute la correspondance du prince de Condé, qu'il livra quelques mois plus tard à Roberjot. Barras était certainement en défiance contre Pichegru, mais informé, ainsi que Montgaillard aurait pu le faire, il n'eut point offert au général l'ambassade de Suède, comme compensation de son commandement. Montgaillard est seulement désappointé dans ses espérances, aigri, mal payé, humilié peut-être des dédains de certains émigrés, et il ne faut rien moins que l'arrivée du comte de Lille à Riegel pour le ramener au quartier général de l'armée de Condé.

Louis XVIII, chassé des États vénitiens, se rend sur le Rhin le 28 avril i 796 et s'installe à Riegel dans le palais du prince de Schwarzenberg ; il veut aussitôt connaître tous les détails de la conjuration de Pichegru et mande Montgaillard. Celui-ci est présenté par le prince de Condé. A peine entré, Louis XVIII vient à lui, la main tendue et se rappelant leur rencontre de Sorèze: « Ahl dit-il, voilà mon petit page, toujours le même, pétillant d'esprit, rempli de talents : « Eheu^ fugaces^ posthume^ « posthume », et aussitôt de réciter la moitié de l'ode d'Horace avec une majesté littéraire dont le prince de Condé demeura effaré. Montgaillard reçut l'ordre de dresser le travail de ce qui avait été fait sur la rive française du Rhin, et ce mémoire fut remis le 14 mai au prétendant qui s'en montra très satisfait et écrivit de sa main les remercîments suivants :

(l) Histoire secrète du Directoire ^ 3, p. 344.

Riegel, le 26 mai 1796.

J'ai reçu votre lettre, monsieur, sans avoir pu jusqu'à présent trouver le temps d'y répondre; j'étais cependant très pressé de vous témoigner moi-même toute ma satisfaction de la manière dont vous avez rempli l'importante et délicate mission que M. le prince de Condé vous a confiée. Un jour viendra, et j'espère qu'il n'est pas loin, où je pourrai publier hautement vos services; mais, en attendant, c'est un plaisir pour moi de vous dire dans le secret tout ce que je pense à cet égard. Soyez-en aussi convaincu, monsieur, que de tous mes sentiments pour vous. Louis.

Louis XVIII fait plus. Pressé par le cabinet de Vienne de quitter l'armée de Condé, menacé d'être enlevé de vive force, il appelle Montgaillard et le charge d'aller plaider sa cause auprès de larchiduc Charles. L'archiduc était alors à Ulmet, village situé sur la frontière du duché des Deux-Ponts. Montgaillard, porteur de dépêches et d'instructions verbales, part dans cette direction, mais par mesure de défiance, Condé le fait accompagner d'un de ses aides de camp, le comte de Barbançon. Il est néanmoins assez heureux pour attendrir le généralissime autrichien et porte cette bonne nouvelle à Louis XVIII, qui lui témoigne à nouveau sa satisfaction. « Que puis-je faire pour « vous? demande le prince. Quels sont vos fiefs et combien possé- M dez-vous de clochers? — Je n'en ai qu'un, Sire, et encore ne « Tai-je pas tout entier; mais il en vaut bien quatre, tant il est « haut; il a six belles cloches qui iront à grand branle le jour « de votre entrée dans le royaume. — Quel est donc le bourg qui <( touche le plus près vos terres? — Villefranche, Sire. — Eh bien, « j'asseois votre titre et la pairie sur ce Villefranche. »

Il n'en fallait pas plus à Montgaillard pour se croire duc et pair, mais les satisfactions d'amour-propre ne calment point ses préoccupations d'avenir. Compromis dans les intrigues monarchiques avec l'espoir d'en tirer profit lors d'une restauration prochaine, il sent toute l'improbabilité du succès et comprend qu'il s'est fourvoyé. Les premières victoires de Bonaparte en Italie l'inquiètent ; il reçoit d'ailleurs des avis qui confirment ses pressentiments. Mallet du Pan lui écrit de Berne, le 14 mai 1796 :

En même temps que vos détails sur Tarmée de M. le prince de Condé, j'ai reçu la nouvelle de l'arrivée des républicains à Milan. Ce contraste m'a serré le cœur. Quoi ! on s'occupe de pareilles espérances, de pareils plans, lorsque la Révolution française monte au Capitole! L'Europe est finie, elle l'a voulu. Deux cent mille barbares envahirent autrefois l'empire romain, qui avait l'avantage de l'unité, delà science, de la discipline, des retranchements. Aujourd'hui, six cent mille barbares se répandent sur cent États pourris, divisés, hébétés, gouvernés par des marionnettes de papier mâché. Cette catastrophe était prévue depuis longtemps parles bons esprits: les sots en ont ri, et ont accusé de jacobinisme une prévision qui n'exigeait pas de grands •efforts d'intelligence. Beaulieu fuyant à tire-d'aile sur le Tyrol laisse aux Français le champ libre. Ils n'ont à craindre aucun Fabius, ni de batailles de ('annes à gagner. L'Italie est à eux. Le séjour du roi de France au nord, ou au midi, sur le Rhin, ou sur la Neva, me parait absolument égal. On reviendra toujours à la monarchie; mais, probablemeni, ni vous, ni moi, ne verrons cet événement. Toute espérance •est bannie de mon àme. Ne comptez en aucune manière sur la bonne volonté de votre ami (Pichegru). Je le crois loyal et pur, mais il est dmpuissant.

Et le 29 mai, Mallet du Pan, toujours clairvoyant, écrit encore :

Où en étes-vous donc? Est-ce au moment présent ou aux prophéties de Nostradamus? Vous me parlez de 175 000 hommes, de plans, •de sagesse, de bien parler, d'attaques, de quartiers généraux. Ce sont les fantômes dans les ténèbres de la mort. Baissez la toile, la pièce €st jouée : on ne se ravise pas avec succès, lorsqu'on a précipité sa ruine par cinq ans de fautes irrémédiables; il n'est plus temps de s'en apercevoir. L'Italie passe tout entière au creuset de la Révolulion. Voilà trois électeurs et un stathouder chassés : les rois de Sardaigne et d'Espagne ne tiennent plus leurs couronnes que par la grâce du Directoire. Le pape envoie députés sur députés à Paris pour obtenir miséricorde, ce qu'il n'obtiendra pas, non plus que le roi de Naples. Parlez-moi des 11 867 hommes de l'armée de Condé et des pamphlets de Tinseau et de tous les misérables micmacs de vos entours. Vos illusions ne s'expliquent point (1).

Quelques jours plus tard (9 juin), Montgaillard avoue lui-même son découragement :

(l) Correspondance de Mallet du Pan, II, p. 249.

J'arrive du quartier général de M. l'archiduc et de Wurmser, écritîl à Mallet du Pan ;. tout est consommé ! On a perdu et la plus belle occasion et les plus grands moyens qu'on ait eus depuis six ans. On attaquait à la fois sur toute la ligne de Bâle à Dusseldorf ; les lignes devaient être abandonnées par les républicains. Les généraux avaient fait parler à M. l'archiduc et à Wurmser; celui-ci avait reçu les invitations les plus pressantes de plusieurs villes d'Alsace : mon ami (Pichegru) était là, prêt, disposé à tout ébranler, n'attendant que le moment fixé par les Autrichiens, ayant les intelligences les plus fortes à Paris.

... Je vous le répète, ma tète est aussi froide que mon cœur est chaud : j'espérais tout, je vous le dis aujourd'hui avec la même conviction, je n'espère absolument rien.

Le cœur de Montgaillard est assurément aussi froid que sa tête; il pèse et calcule toutes les chances et bientôt sa résolution est intérieurement prise. Le passage du Rhin par Moreau (23 juin), la retraite des Autrichiens, achèvent de le décider. « Il me fut « alors démontré, a-t-il lui-même avoué, que la restauration de la « monarchie dans la maison de Bourbon était une chose impos- « sible. » Il ne s'attarde pas aux regrets, cherche prudemment un autre théâtre, feint, pour s'éloigner, une maladie, va de Carlsruhe, à Stuttgard, à Munich et se dirige vers Venise, où il arrive le 2 septembre avec M. du Montet, son secrétaire. Son intention est de sonder Bonaparte dont les succès fixent toutes les espérances, et pour parvenir jusqu'à lui il se présente chez Lallement, ministre plénipotentiaire de la République française, et lui confie en partie le secret de la conspiration du Rhin, qui intéresse au plus haut point le sort de l'État (1) ; il écrit en même

(1) Il affirme qu'il n*a point combattu les Français, qu'il a plutôt cherché à les délivrer. 11 a voulu éclairer les puissances coalisées et non servir leurs intérêts ; anéantir les Jacobins et non aider à opprimer ses compatriotes. Il a mérité la haine de Pitt, il n'a point voulu lui prêter sa voix, et a été honoré si particulièrement de son aversion que Ton a cru qu'il avait été forcé de quitter une ile où les invitations les plus pressantes l'avedent forcé d'aborder.

Par amour pour son pays, il a voulu y établir le gouvernement monarchique, parce qu'il le croyait le seul propre à faire tomber les armes des mains des puissances coalisées. Il se montre tout entier au Directoire, il lui adresse les ouvrages qui lui prouveront qu'en écrivant contre lui il n'a voulu combattre que les Jacobins dans un temps où ils paraissaient inséparables du gouvernement ; il n'a point écrit depuis l'établissement du Directoire. Les principes de justice et de grandeur de la République ne laissent aux

temps à Charles de Lacroix, ministre des affaires étrangères, et obtient une lettre d'introduction auprès de Bonaparte.

Trop habile pour rompre ouvertement avec son ancien parti, Montgaillard, va désormais servir ou trahir deux maîtres et jouer un double rôle. Pendant son séjour à Venise, il ne renonce point aux apparences royales, il voit fréquemment le comte d'Antraigues, agent de Louis XVIII, et cherche à entamer avec lui on ne sait quelle mystérieuse combinaison. Tout en agissant pour le Directoire, il rêve de séduire Bonaparte en lui offrant le gouvernement de la Corse et la main d'une princesse de sang royal. Le comte d^Antraigues le reçoit, correspond avec lui et avec du Monte t (1), et le 4 décembre ils ont ensemble cette fameuse conversation (2) mentionnant les détails de la trahison de Pichegru, dont d'Antraigues eut l'imprudence de transcrire le récit, et qui, saisie par Bonaparte, fournit plus tard au Directoire l'occasion d'arrêter Pichegru et d'accomplir le coup d'État du 18 fructidor. Les relations des deux intrigants durent sans doute se refroidir, car pour se justifier dans la suite et renier Montgaillard, d'Antraigues écrit le 5 mai 1804 au prince Czartorisky :

« J'ai sous les yeux une lettre de Montgaillard du 7 décembre 1796 ; je lui disais: «On ne peut vous donner 10000 écuspour aller chez Bonaparte, c'est trop peu pour lui et c'est trop pour vous. Je ne crains pas que Bonaparte soit votre dupe, et tout ce qu'on peut croire de plus favorable, c'est que vous êtes la sienne. »

(' Il me répond : « Conliez-moi, au nom de Dieu, ces 10000 écus que M. Dracke consent à me livrer, si vous le lui conseillez. Moi, la dupe de

puissances coalisées aucun espoir comme aucun prétexte de continuer la guerre; ce sont ces principes qui engagent Montgaillard à offrir ses services au Directoire, c'est-à-dire à la nation.

Employé dans les aflaires les plus importantes, chargé de négociations essentielles, le même sentiment qui Ta porté à quitter la France, le porte aujourd'hui à y rentrer. Ce sentiment est un attachement sans bornes à son pays.

11 servira la République avec le même zèle qu'il a employé au service de la monarchie. Ce n'est point par intérêt, ce n'est point par ambition qu'il demande à rentrer, il est plus riche en pays étranger que dans sa patrie ; il ne pourrait même être considéré comme émigré. Révolté de la perfidie des puissances, fier des victoires qu'obtiennent les armées françaises comme de celles qui signalèrent le règne de Louis XIV, c'est à la gloire de son pays qu'il désire s'associer {Arch. Nat., f. 7, 6U5).

(1) Arch. Nat., AF III, 44.

(2) Moniteur, septembre 1797.

Bonaparte, de ce scélérat ! à d'autres, monsieur le comte, je le connais. Échappé des galères de Corse, il n'a pu se débarrasser du bout de chaîne qu'il porte au pied et qu'il promène en Italie en guise d'ordre de chevalerie, et c'est à cela que je l'ai reconnu (1). »

Décidé cependant à voir le vainqueur de lltalie, Montgaillard laisse M. du Montet à Venise avec ses papiers, se munit des plus importants et part pour Milan ; il est arrêté à Fusina par les Autrichiens, envoyé à Padoue le 15 décembre et puis à Trente auprès du général d'Alyinzy. Il invoque aussitôt ses services royaux sur le Rhin, ses relations avec Tarchiduc Charles, Wurmser, l'empereur d'Autriche, présente à Alvinzy les papiers qu'il destinait à Bonaparte et qui établissent son identité et l'importance de ses missions ; il est si habile, il persuade si sincèrement, que le général d'Alvinzy se livre à lui et laisse pressentir la situation désespérée de Wurmser, assiégé dans Mantoue, avec qui il ne peut correspondre que par la voie de boulettes de cire. Montgaillard apprend ainsi d'avance le jourprochain de la reddition de la place.

Fauche-Borel a insinué que Bonaparte, averti du moyen de correspondance du général autrichien avec Mantoue, connut à propos et en interceptant une de ces boulettes de cire, la détresse de la ville, ainsi que le mouvement projeté pour lui porter secours. La boulette enveloppait un petit papier roulé, contenant en peu de lignes l'avis militaire : avalée par l'espion qui en était porteur au moment où il fut arrêté, et mise en évidence par des évacuations forcées, la bataille de Rivoli fut livrée et Mantoue succomba. Cette communication attribuée à Montgaillard justifierait, sans doute, l'opinion que l'on prête à Bonaparte: « Ce Montre gaillard a de l'esprit, de l'intrigue, et l'on en ferait quelque « chose s'il n'était bon à pendre (2). »

Approcher Bonaparte est impossible, et Montgaillard a d'ailleurs

(1) Arch. affaires éiranf/. y¥ra.nce 633. On ne peut cependant accorder une entière conliance à cette défense car, après avoir écrit une lettre aussi impertinente le 7 décembre, le comte d'Antraigues a continué à correspondre dans (les termes sympathiques avec Montgaillard et M. du Montet (lettres des 10. 13, 14 décembre, Arch. Nat., AF, III, 44).

(2) Fabre de l'Aude Histoire secrète du Directoire, III. p. 70.

détruit, avant d'arriver àTrente, la lettre d'introduction de Lallement, qui aurait pu le compromettre auprès du général autrichien. Il suit patiemment ses pistes, conservant ses relations avec Louis XVIII, cultivant celles qu'il vient de nouer avec le Directoire ; au courant de toutes les intrigues, des secrets diplomatiques de toutes les cours de l'Europe centrale, lié avec tous les ministres, tous les ambassadeurs, il est devenu redoutable et il faut compter avec lui. Son audace le ramène sur le Rhin auprès de Condé; il veut savoir ce que l'on pense de son équipée, et l'occasion lui paraît bonne pour poser les questions d'argent qui se font attendre; il ne craint rien pour lui, ses papiers sont en lieu sûr à Venise ; il réclame donc 500 louis qui lui sont dus pour ses services et pour payer les gens qu'il a employés en Alsace. Condé se récuse et l'engagea porter sa requête à Louis XVIII, réfugié à Blankembourg. Montgaillard n'hésite pas à partir : auparavant il voit l'archiduc Charles, lui porte des nouvelles d'Italie et seconde merveilleusement Bonaparte, en dissuadant l'archiduc de se porter au secours de Wurmser et de Mantoue.

Il est reçu froidement à Blankembourg. On connaît par d'Antraigues ses visites à Lallement ; il a beau donner le change en répétant qu'il circonviendra Bonaparte, on ne le croit plus et il sent toute la défiance que son voyage en Italie a inspirée. On lui conserve cependant des égards; mais il comprend que dans ce milieu les secrets politiques sont désormais fermés pour lui. Cette conviction le pousse plus avant vers le Directoire et il s'empresse de rendre compte à Lallement de ses entrevues avec Condé, l'archiduc Charles et le prétendant (janvier 1797). Il désire plus que jamais rentrer en France, les mauvais jours sont passés, un gouvernement régulier s'organise, il est impatient de le servir.

Cependant le ministre des relations extérieures ne répond pas à ses lettres; Lallement reste aussi sur la réserve. Montgaillard court en Suisse, se présente chez Barthélémy, ministre de la République à Berne, se déclare en possession de secrets diplomatiques du plus haut intérêt, ofifre de nouveau ses sersûces et prie le ministre de transmettre sa requête à Paris ; celui-ci se défie, ne fait aucune promesse et se borne à prévenir son

gouvernement qu'il aura l'œil sur Montgaillard (1); bien mieux, il demande s'il n'y aurait pas lieu de le faire expulser (2).

Sur ces entrefaites, Condé, inquiet du sort de la correspondance que Montgaillard menace de livrer si on ne lui compte pas 500 louis, se décide à payer, sous condition que toutes les lettres seront rendues. Fauche-Borel est chargé de cette négociation délicate. Les papiers de l'intrigant sont revenus de Venise, avec M. du Montet, et déposés secrètement, chez M™® Seriny, libraire à Bàle. L'entrevue qui eut lieu le 25 mars à Neuchàtel entre Montgaillard et Fauche-Borel fut des plus orageuses. Montgaillard a prétendu qu'on avait voulu l'assassiner, le voler. En réalité il reçut l'argent et fit connaître le dépôt de son portefeuille, que Fauche-Borel s'empressa de retirer et d'envoyer à Louis XVIII. Mais Montgaillard avait conservé les documents les plus importants et pris copie des autres; muni de pareilles armes,, il se risque à rentrer en France, non sans annoncer à Fauche- Borel « qu'il rompt désormais tout pacte avec la royauté des Bourbons ».

A cette époque le Directoire était perdu. Une majorité royaliste dominait dans l'assemblée des Cinq Cents sous la présidence de Pichegru, dont on ne peut saisir les machinations et qui continue à intriguer en faveur de Louis XVIII. La lutte est ouverte entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. Le parti contre-révolutionnaire semble l'emporter et compte sur le nouveau directeur,^ Barthélémy, ex-ambassadeur en Suisse. De part et d'autre on s'attend à chaque instant à un coup de force et Pichegru est sollicité de tous côtés de devancer Barras.

Dans une situation aussi ambiguë, Montgaillard évite de se compromettre. Il fait connaître à Barthélémy sa présence à Paris, reçoit l'ordre de se retirer à la campagne, et se réfugie à Gaillon chez M. Bisson-Laroque, un ami de 1789; mais en même temps, il sent que les événements vont se précipiter, qu'il faut

(1) Arch. affaires étrang., ancien fonds.

(2) Arch. affaires élrang.^ ancien fonds. Ces letires établissent péremptoirenient que Montgaillard n'était pas, en 17%, un agent secret du Direc-^ toire, ainsi que l'a prétendu Fabre de TAude.

savoir les pressentir, les deviner, pour se mettre utilement à la disposition du vainqueur. l II tente une suprême démarche et le 23 août, rhomme qui a « rompu tout pacte avec les Bourbons », se rend secrètement chez Pichegru, qu'il trouve sortant des mains de son coiffeur, occupé à achever une toilette recherchée. Une rapide • conversation lui donne l'intuition que le général est perdu, qu'il hésite à employer la force pour ne rien aventurer et préfère attendre par les voies légales le retour de Louis XVIII (i). Dès lors le triomphe de Barras lui paraît assuré. Cependant ne se croyant pas en sûreté à Paris, à la veille d'un coup d'État révolutionnaire, il court se cacher, en Picardie, chez sa belle-sœur, M""® de Montmignon. !

Effectivement, quelques jours plus tard, le 18 fructidor (4 septembre 1797), les députés de l'opposition royaliste sont saisis, emprisonnés, déportés ; tous les plans formés en vue de la restauration des Bourbons sont renversés, et Montgaillard en cette circonstance a indirectement joué, dans les coulisses, le rôle principal.

On a vu que le 4 décembre 1796 il avait eu à Venise avec le comte d'Antraigues une conversation dans laquelle il avait révélé à l'agent de Louis XVIII tous les détails de la conspiration de Pichegru. D'Antraigues eut l'imprudence de transcrire ce récit; peut-être l'écrivit-il sur l'instigation de Montgaillard, ou bien celui-ci fut-il informé que d'Antraigues conservait dans son portefeuille cette pièce compromettante? Désigner d'Antraigueà à Bonaparte comme l'agent royaliste le mieux informé, possesseur de la correspondance des princes, confident intime de Louis XVIII, gardien de tous les secrets, complots et projets de

(1; Pichegru sedéfîant de Montgaillard, ne lui a peut-être pas révélé ses projets contre-révolutionnaires ; ou bien, ses dernières mesures, livrées à Barras par le prince de Carency, n'ont-elles été prises que tardivement, du 23 août au 3 septembre. Montgaillard n'en est pas moins ici convaincu de flagrant mensonge. Dans une note, écrite de s.i niain pendant la Restauration, il avoue en effet sa démarche auprès de Pichegru, tandis que dans ses Mémoires secrets- imprimés en l'an XII, il dit page 162 : « Je n'ai jamais vu « le général Pichegru; je n'ai jamais vu le général Moreau : je ne connais « aucun de leurs parents, aucun de leurs amis. » On ne saurait se contredire plus effrontément.

rémigration, était un moyen de servir le Directoire, de le mettre en possession de documents précieux sans être accusé de les avoir livrés. Le caractère de Montgaillard n'est pas à l'abri d'une telle supposition.

Quoi qu'il en soit, Bonaparte ayant envahi les États vénitiens, envoie Bernadotte sur Trieste; ce général atteint d'Antraigues, le fait prisonnier le 21 mai 1797, s'empare de son portefeuille, en tire les papiers dont Bourrienne (secrétaire de Bonaparte) dresse un inventaire que l'on termine par l'indication de la pièce suivante : Une conversation avec M . le comte de Montgaillard (1). D'Antraigues est conduit à Milan, enfermé dans la citadelle, invité à contresigner comme lui appartenant les documents tirés de son portefeuille ; il s'y refuse, et le général Berthier les certifie à sa place (sauf le plus important, la conversation, où la signature manque). La conversation avec Montgaillard, écrite en entier de la main de d'Antraigues, paraît à Bonaparte une preuve suffisante pour écraser Pichegru, son rival (2). Au moment opportun il l'envoie à Barras, qui s'en empare pour prouver la trahison de Pichegru, légitimer la violation de la constitution de Tan III et la déportation de ses adversaires. Le 18 fructidor, les Parisiens en se réveillant voient affichée sur tous les murs : La Conversation de Montgaillard avec le comte d'Antraigues, — La grande trahison de Pichegru (3).

Le sabre d'Augereau fait le reste ; on connaît les conséquences du coup d'État; Barthélémy, Pichegru, Willot, Aubry, Ramel,etc. sont envoyés à Sinnamari, le Cayenne de l'époque; Carnot a le bonheur de s'échapper du Luxembourg ; le triomphe du Directoire est complet.

Pendant ces événements, Montgaillard reste blotti en Picardie et songe à gagner la frontière de Flandre. En passant à Lille un remords le tourmente, ou plutôt il saisit sans risque

(I) Arch.Nat. A. F. TU, p. 44.

^ (2) Bonaparte dit : « La culpabilité de Pichegru est claire, positive, complète, et la preuve en est si formelle que s'il se trouvait dans mon armée, je ne balancerais pas à le livrer à un conseil de guerre et il serait exécuté dans les vingt-quatre heures » (Fabre de TAude, 111, p. 62).

(3) Insérée au Moniteur^ septembre 1797.

l'occasion de faire une démarche qu'il pourra au besoin invoquer pour rentrer en grâce auprès de Louis XVIII. L'avenir politique est si peu assuré ! 11 envoie le fidèle du Montet chez lord Mamelsbury, ministre plénipotentiaire d'Angleterre, pour lui demander un entretien secret. A minuit, le ministre se rend sur un point des remparts désigné d'avance. Montgaillard lui propose d'expédier un courrier à son gouvernement; il est encore facile de sauver les députés déportés ; le vaisseau qui doit les transporter à la Guyane doit faire voile à Rochefort ; le ministère anglais n'a qu'à donner l'ordre à quelques frégates de croiser sur les côtes de l'Ouest, elles s'empareront du bâtiment républicain. Lord Mamelsbury craint de se compromettre, renvoie Montgaillard qui pendant quelques jours encore restecaché (chez M. Saint-Martin» marchand de modes, sur la Grande Place), et se décide enfin k se rendre en Hollande pour gagner Hambourg. Le territoire de la République ne lui paraît point un asile suffisant; son nom vient d'être mis en trop grande évidence et associé aux intrigues les plus fâcheuses. Ses confidences au comte d'Antraigues ont permis, il est vrai, au Directoire de frapper un grand coup, mais si ce service doit être reconnu il en attendra plus sûrement la nouvelle à l'étranger.

D'Antraigues, évadé de Milan et compromis aux yeux de Louis XYIII, s'empresse de protester et de nier l'authenticité du document saisi dans son portefeuille, cette fatale conversation avec Montgaillard, répandue dans toute l'Europe et placardée dans toutes les villes de France ; et sa protestation violente, obstinée, est un des points les plus obscurs de cette époque» détail historique resté inexpliqué. Cependant le document déposé aux Archives est incontestablement de sa main, mais est-ce bien celui qui a été écrit sous la dictée de Montgaillard et dont Bernadotte s'est emparé à Trieste ? Dans son remarquable ouvrage sur d'Antraigues, M. Léonce Pingaud admet, pour expliquer la protestation, que le document primitif se divisait peut-être en deux parties distinctes, l'une relative à la trahisonde Pichegru, l'autre à la tentative de corruption de Bonaparte. Celui-ci, aussi désireux de livrer au Directoire les pages inculpant Pichegru que de sup-

primer celles qui le concernaient, aurait demandé au prisonnier une copie modifiée et en aurait fait la rançon de sa liberté (1). C'est ce qui aurait permis à d'Antraigues de nier, non sans hypocrisie, Tauthenticité du document affiché.

S'il nous était permis d'apporter un nouveau renseignement dans cette affaire mystérieuse, nous ferions remarquer une particularité qui peut servir d'indice. La pièce originale déposée aux Archives comprend 16 pages in-4° d'un beau papier an^/aw, dans le filigrane duquel se trouvent la date 1794 et le nom BLACKWELL, avec les initiales G R dans un écusson fleurdelysé. Ce papier n'est certainement pas français, un fabricant eût joué sa tète à conserver de tels emblèmes; il n'a donc pas été fourni à d'Antraigues par le service d'état-major de Bonaparte. Mais d'Antraigues l'avait peut-être dans son portefeuille? C'est peu probable, si l'on considère qu'en quittant Venise il a trié ses papiers, et que Bernadotte en a fait l'inventaire ;dans l'une et l'autre circonstance il était naturel de rejeter les papiers blancs. Au contraire, d'Antraigues est à Venise le correspondant de Louis XVIII et aussi l'agent de Dracke ; il écrit dans ses bureaux, ce qui pourrait faire admettre que la « conversation » envoyée à Paris par Bonaparte, a peutêtre été rédigée chez le ministre anglais et n'aurait pas été scindée à Milan. Pure hypothèse, sans doute, qui n'expliquerait pas le démenti de d'Antraigues, mais établirait du moins l'origine du document déposé aux Archives.

Peut-on d'ailleurs expliquer ce démenti autrement qu'en rappelant les opinions qui coururent sur d'Antraigues ? « C'est la fleur des drôles »,adit d'Avaray. — <* Ou il mérite les petites maisons, « écrit MalletduPan,s'ilaétécapabled'unetelleimprudence(con- « server dans son portefeuille la conversation avec Montgaillard), « ou il mérite la corde s'il a livré ce secret pour se tirer d'afTaire. » Dans sa correspondance avec la cour de Vienne, Mallct du Pan écrit encore le 26 septembre 1797 (2) : « Quant à Ja relation de « Montgaillard, trouvée dans le portefeuille de d'Antraigues, « j'observe qu'il serait difficile de rencontrer en Europe deux

(I) Le comte d'Antraigues, par Léonce Pingaud. (2)2» vol., p. 342.

« menteurs plus consommés que ces deux personnages ; qu'en con- « séquence leurs rapports ne mériteraient aucune confiance ; mais « il est certain que Montgaillard fut dans le temps chargé d'une « négociation analogue par M. le prince de Condé et j'ai eu, écrite « de sa main, en 1796, une relation de cette affaire, littéralement « conforme à celle qu'on vient de publier. » — Devant certaines obscurités il n'y a pas de conclusion possible.

Quoique la conversation avec d'Antraigues soit connue, il semble intéressant d'en citer les principaux passages qui dévoilent les détails de la trahison de Pichegru :

Le comte de Montgaillard était à Venise (c'est d'Antraigues qui écrit) depuis le mois de septembre; je le savais par le bruit public, mais sans l'avoir jamais vu, ni sans avoir ouï parler de lui. M. l'abbé du Montet, son ami, est venu chez moi, de sa part, me faire ses excuses de ce que les raisons les plus graves l'obligeaient à ne me pas venir voir ; qu'il me les expliquerait, lui-même, dès qu'il le pourrait.

Le 15 novembre 1796, je reçus une lettre de Fauche-Borel, de Neuchâlel, qui me priait de remettre six cents livres tournois à M. de Montgaillard, et de l'engager à se rendre sur-le-champ, à Bâle, auprès de lui. Je fiç avertir M. de Montgaillard : il me renvoie l'abbé ' du Montet, ne veut pas, d'abord, les six cents livres, quinze jours après, envoie les rechercher, me demande un rendez-vous pour le !«'' décembre, remet ensuite au 4, et enfin, est venu, hier 4, à six heures du soir, avec l'abbé du Montet....

Après m'avoir parlé, avec détail, de son évasion, et de sa course en Angleterre, de son retour..., etc. — je lui dis : « Mais enfin, à présent, que faites- vous? — C'est, me dit-il, pour vous en instruire que je suis venu chez vous ; mais il faut prendre les choses d'un peu plus loin.

« Au mois d'août 1795, je me trouvais à Bâle. J'avais quitté précédemment la Hollande, après avoir reçu l'ordre de partir, et l'offre de lord Saint-Hélène d'y rester, si je voulais promettre de ne plus écrire, ce que je refusai. J'avais eu avant une conversation avec le ministre de Danemark : il me demandait ce que je pensais de la Révolution; je ne disais que des choses générales, quand il m'interrompit pour me dire : « Je vais vous parler plus franchement; je regarde les rois « coalisés comme des filous qui se volent dans les poches, tandis « qu'on les mène à la potence. »

« Ce fut après mon voyage à La Haye que j'allai d'abord à Neuchàtel, puis à Bàle.

^^ « M. le prince de Condé m'appela à Mulheim ; et, connaissant toutes

les relations que j'avais en France, il me proposa de sonder le général Pichegru qui avait son quartier général à Altkirch.

« Le général Pichegru y était alors environné de quatre représentants conventionnels.

« Je me rendis aussi avec quatre ou cinq cents louis à Neuchatel ; je jetai les yeux, pour faire les premières ouvertures, sur Fauche-Borel, imprimeur du roi à Neuchatel, votre imprimeur et le mien, homme fanatique de la royauté, plein de courage, de zèle, d'enthousiasme, ayant peu d'esprit, mais y suppléant par de la sûreté et de la probité. Je lui associai M. Courant, Neuchâtelois, jadis, pendant quatorze ans, au service du grand Frédéric, en qualité de son homme d'exécution, caractère à ressource, d'un sang-froid imperturbable, qui a bien plus que delà valeur; il a la plus imperturbable intrépidité.

« Je leur persuadai de se charger de la commission; je les munis d'instructions, de passe-ports : ils étaient étrangers ; je leur fournis tous les prétextes pour voyager en France, comme étrangers, négociants, acquéreurs de biens nationaux. Quand je les crus bien lestés, je les recommandai à Dieu, et je partis pour aller attendre de leurs nouvelles à Bàle.

« Le 13 août 1795, Fauche et Courant partirent pour se rendre au quartier général d'Allkirch; ils y restèrent huit jours, voyant le général Pichegru environné de représentants et généraux, sans pouvoir lui parler. Pourtant Pichegru les remarqua, surtout Fauche ; et le voyant assidu sur tous les lieux où il passait, il devina que cet homme avait quelque chose à lui communiquer et dit, devant lui en passant : « Je vais me rendre à Huningue. » Aussitôt Fauche part et s'y rend; Pichegru y était arrivé avec les quatre représentants et sept généraux.

« Fauche trouva le moyen de se présenter, à son passage, au fond d'un corridor : Pichegru le remarque, le fixe, et quoiqu'il plût à torrents, il dit tout haut : « Je vais dîner chez M™« de Salomon. » Le château est à trois lieues d'Hun ingue, et cette M™« de Salomon est la maîtresse de Pichegru. Fauche part aussitôt, se rend dans le village, monte au château après dîner, et demande le général Pichegru; celui-ci le reçoit dans un corridor, en prenant du café.

« Fauche alors, lui dit que, possesseur d'un manuscrit de J.-J. Rousseau, il veut le lui dédier : « Fort bien, dit Pichegru, mais je veux « le lire avant, car ce Rousseau a des principes de liberté qui ne sont « pas les miens, et où je serais très fâché d'attacher mon nom. — Mais, « lui dit Fauche, j'ai autre chose à vous dire. — Et quoi? et de la part « de qui? — De la part de M. le prince de Condé. — Taisez- vous et « attendez- moi... » Alors, il le conduisit seul, dans un cabinet reculé; et alors, tête à tète, il lui dit : « Expliquez- vous; que me veut Mon- « seigneur le prince de Condé? »

« Fauche, embarrassé, et à qui les expressions Devenaient pas en ce moment, balbutia, hésita : (t Rassurez-vous, lui dit Pichegru, je pense « comme M. le prince de Gondé : que veut-il de moi? » Fauche, encouragé, lui dit alors : « M. le prince de Condé désire se joindre à « vous; il compte sur vous; il veut s'unir à vous. — Ce sont là des « choses vagues et inutiles, lui dit Pichegru; cela ne veut rien dire; « retournez demander des instructions écrites, et revenez, dans trois « jours, à mon quartier général à Altkirch ; vous me trouverez seul à « six heures précises du soir. »

« Aussitôt Fauche partit, arrive à Bàle, court chez moi, et, transporté d'aise, me rend compte de tout. Je passai la nuit à rédiger une lettre au générai Pichegru. M. le prince de Condé, muni de tous les pouvoirs de Louis XVIII, excepté celui d'accorder des cordons bleus, m'avait, par écrit de sa main, revêtu de toutes les délégations, à l'effet d'entamer une négociation avec le général Pichegru.

« Ce fut en conséquence que j'écrivis au général. Je lui dis, d'abord, tout ce qui pouvait réveiller en lui le noble sentiment du véritable orgueil, qui est l'instinct des grandes âmes ; et, après lui avoir fait voir tout ce qu'il pouvait tenter, je lui parlai de la reconnaissance du roi pour le bien qu'il ferait à sa patrie en y rétablissant la royauté. Je lui dis que Sa Majesté voulait le créer maréchal de France, gouverneur d'Alsace, nul ne pouvant mieux la gouverner que celui qui l'avait si vaillamment défendue; qu'on lui accorderait le cordon rouge, le château de Chambord avec son parc, et douze pièces de canon enlevées aux Autrichiens ; un million d'argent comptant, 200 000 livres de rente, un hôtel à Paris. La ville d'Arbois, patrie du général, porterait le nom de Pichegru, et serait exempte de tout impôt pendant quinze ans; la pension de 200 000 livres, réversible par moitié à sa femme, et 50000 livres à ses enfants, à perpétuité, jusqu'à extinction de sa race.

« Telles furent les offres faites, au nom du roi, au général Pichegru. « Pour son armée, je lui offrais, au nom du roi, la confirmation de tous ses officiers dans leur grade, un avancement pour tous ceux qu'il recommanderait, un traitement pour tout commandant de place qui livrerait sa place, et une exemption d'impôt pour toute ville qui ouvrirait ses portes ; quant au peuple de tout état, amnistie entière et sans réserve. J'ajoutai que M. le prince de Gondé désirerait qu'il proclamât le roi dans ses camps, lui livrât la ville d'Huningue, se réunit à lui pour marcher sur Paris.

« Pichegru, après avoir lu toute cette lettre, avec la plus grande attention, dit à Fauche : « C'est fort bien; mais, qui est ce M. de « Montgaillard qui se dit ainsi autorisé ? Je ne le connais, ni lui, ni sa « signature. Est-ce l'auteur? — Oui, lui dit Fauche. — Mais, dit Piche-

« gru, je désire, avant toute ouverture de ma part, être assuré que « M. le prince de Condé, dont je me rappelle très bien l'écriture, ait « approuvé tout ce qui m'a été écrit, en son nom, par M. de Mont- « gaillard. Retournez tout de suite auprès de M. de Montgaillard, et « qu'il instruise M. le prince de Condé de ma réponse. »

« Aussitôt Fauche partit, laissa M. Courant près de Pichegru, et revint auprès de moi.

« Arrivé àBâleàO heures du soir, il me rend compte de sa mission. A l'instant, je vais à Mulheim, quartier général du prince de Condé, <*t j'y arrive à minuit et demi. Le prince était couché; je le fais éveiller; il méfait asseoir tout à côté de lui, sur son lit, et ce fut alors que commença notre conférence.

« 11 s'agissait seulement, après avoir instruit le prince de Condé de l'état des choses, de l'engager à écrire au général Pichegru, pour lui confirmer la vérité de tout ce qui lui avait été dit en son noiti.

« Cette négociation, si simple dans son objet, si nécessaire, si peu susceptible d'obstacles, dura, néanmoins, toute la nuit.

« M. le prince, aussi brave qu'il est possible de l'être, n'a hérité, du grand Condé, que son imperturbable intrépidité. Sur tout le reste, c'est le plus petit des hommes ; sans moyens comme sans caractère, environné des courtisans les plus médiocres, les plus vils, quelquesuns les plus pervers, les connaissant bien et s'en laissant dominer...

« M. le prince de Condé, obsédé par ses alentours, avait rétréci ses idées sur leurs idées ; et, étant devenu aussi timide sur les minuties qu'il l'est peu dans les batailles, il craignait autant les petites choses, qu'ils aiment peu le canon.

<( Il fallut neuf heures de travail, assis sur son lit, à côté de lui, pour lui faire écrire, au général Pichegru, une lettre de neuf lignes. Tantôt il ne voulait pas qu'elle fût de sa main ; puis, il ne voulait pas la <later; puis, il ne voulait pas l'appeler général Pichegru, de peur de reconnaître la République en lui donnant ce titre ; puis, il ne voulait pas y mettre l'adresse ; puis il refusait d'y mettre ses armes; enfin il combattit pour éviter d'y placer son cachet.

« Il se rendit à tout, enfin, et lui écrivit qu'il devait ajouter pleine confiance aux lettres que le comte de Montgaillard lui avait écrites en son nom et de sa part.

« Cela fait, autre difficulté ; le prince voulait réclamer sa lettre. H fallut lui persuader que c'était en ne la réclamant pas qu'elle lui serait rendue, après avoir produit tout l'effet qu'il en devait attendre ; il se rendit avec peine. Enfin, à la pointe du jour, je repartis pour Bâle, d'où je dépêchai Fauche, à Altkirch, au général Pichegru.

« Le général, en ouvrant la lettre de huit lignes du prince, et recon-

naissant le caractère et la signature, la lui, et aussitôt la remit à Fauche, en lui disant : « J'ai vu la signature, et cela me suffit. La paie rôle du prince est un gage dont tout Français doit se contenter. Re- « portez-lui sa lettre. »

« Alors, il fut question de ce que voulait le prince. Fauche expliqua qu'il désirait :

1° Que Pichegru proclamât le roi dans son armée, et arborât le drapeau blanc ; 2» Qu'il livrât Huningue au prince.

« Pichegru s'y refusa : « Je ne ferai rien d'incomplet, dit-il, je ne veux pas être le troisième tome de La Fayette et Dumouriez. Je connais mes moyens; ils sont aussi sûrs que vastes; ils ont leurs racines, non seulement dans mon armée, mais à Paris, dans la Convention, dans les départements, dans les armées de ceux des généraux, mes collègues, qui pensent comme moi. Je ne veux rien faire de partiel ; il faut en finir : la France ne peut exister en république ; il lui faut un roi ; il faut Louis XVllI ; mais il ne faut commencer la contrerévolution que lorsqu'on sera sûr de l'opérer sûrement et promptement. Voilà quelle est ma devise.

« Le plan du prince ne mène à rien ; il serait chassé d'Huningue en quatre jours, et je me perdrais en quinze jours. Mon armée est composée de braves gens et de coquins : il faut séparer les uns des autres, et aider tellement les premiers par une grande démarche, qu'ils n'aient plus la possibilité de reculer, et ne voient plus leur salut que dans le succès. Pour y parvenir, j'offre de passer le Rhin où l'on me désignera, le jour et à l'heure fixés, et avec la quantité de soldats et de toutes les armes que l'on voudra. — Avant, je placerai, dans les places fortes, des officiers sûrs et pensant comme moi. — J'éloignerai les coquins, et les placerai dans des lieux où ils ne peuvent nuire, et où leur position sera telle qu'ils ne pourront se réunir. Cela fait, dès que je serai de l'autre côté du Rhin, je proclame le roi; j'arbore le diapcau blanc ; le corps de Condé et l'armée de l'Empereur s'unissent à nous : aussitôt je repasse le Rhin et je rentre en France. Les places fortes seront livrées et gardées, au nom du roi, par les troupes impériales. — Réuni à l'armée de Condé, je marche sur-lechamp en avant; tous mes moyens se développeront, alors, de toutes parts, et nous marchons sur Paris, et nous y serons en quatorze jours. Mais il faut que vous sachiez que pour le soldat français, la royauté est au fond du gosier. 11 faut, en criant : «Vive le roi!», lui donner du vin et un écu dans la main. Il faut que rien ne lui manque dans le premier moment. 11 faut solder mon armée jusqu'à sa quatrième ou cinquième marche sur le territoire français. Allez rapporter tout cela au prince, et donnez-moi ses réponses. »

« Pendant toutes ces conférences, Picheg ru était environné de quatre représentants du peuple, à la tète desquels était Merlin de (ThionviUe), le plus insolent et le plus farouche des inquisiteurs.

« Ces gens-là, munis des ordres du Comité, pressaient Pichegru de passer le Rhin et d'aller assiéger Manheim, où Merlin avait conservé de nombreuses intelligences. Ainsi, si, d'une part, le Comité, lui-même, prêtait, par ses ordres, à l'exécution du plan de Pichegru, de Tautre, il n'y avait pas de moment à perdre; car différer de se rendre au désir des quatre représentants, c'était se déclarer suspect.

« Donc, tout imposait au prince de Condé la loi de se décider, et de se décider promptement.

« De plus, le bon sens lui imposait une autre loi, celle d'examiner, sans passion, quel homme était Pichegru, quel était son abandon, quelles étaient ses propositions.

« L'Europe annonçait ses talents, et il avait mis le prince bien en état de juger sa bonne foi.

« De plus, sa démarche, son plan, en étaient de nouvelles preuves. En passant le Rhin, se mettant au milieu des armées de Condé et de Wurmser, il rendait sa désertion impossible ; et si le succès ne répondait pas à son attente, il se rendait, lui-même, émigré.

« 11 laissait à ses ennemis sa femme, son père, ses enfants : tout répondait de sa foi : ses talents répondaient à son génie, son génie à ses moyens ; et les gages qu'il laissait, s'il échouait, aî?suraient qu'il était sûr du succès.

« Quelle stupide prétention que de prétendre mieux diriger l'armée de Pichegru que Pichegru lui-même ; de croire mieux connaître les provinces frontières que Pichegru qui les commandait et qui y avait placé pour commandants de ville ses amis.

« Cette prétention, pourtant, perdit la monarchie, cette fois comme tant d'autres. M. le prince de Condé, en lisant ce plan, le rejeta en totalité.

« Il fallait, pour son succès, en faire part aux Autrichiens; Pichegru l'exigeait. M. le prince de Condé ne le voulait pas absolument, pour avoir, à lui seul, la gloire de faire la contre-révolution.

« Il répondit à Pichegru par des observations, et la conclusion de sa réponse était de revenir à son premier plan : « Que Pichegru proclamât le roi sans passer le Rhin, qu'il remit Huningue, et, qu'alors, l'armée de Condé, seule, et sans rien participer aux Allemands, irait le rejoindre ; qu'en ce cas, il pouvait promettre cent mille écus en louis, qu'il avaità Bâle, et 1.400 mille livres qu'il avait, en excellentes lettres de change, payables sur-le-champ.

c< Aucun moyen, aucune idée n'eut de prise sur M. de Condé ; l'idée

oO SOUVENIRS IHJ COMTE DE MONTGAILLARD.

de communiquer son plan à Wurmser, d'en partager la gloire avec lui, le rendait aveugle et sourd.

« 11 fallait rapporter ces observations à Pichegru et M. Courant en fut chargé. »

Je certifie que ce cahier a été trouvé dans le portefeuille de M. d'Antraigues, ouvert en présence du général en chef Bonaparte et du général Clarke, et coté et paraphé par moi.

Monbello, le 18 prairial, an V de la République.

Le général divisionnaire, chef de V état-major généraL

Signé : Berthier.

En apposant d'office la signature de Berthier sur les affiches placardées dans Paris le 18 fructidor, le Directoire commit une supercherie préméditée, car Berthier s'était abstenu de contresigner une pièce dont Tauthencité lui paraissait douteuse. La raison d'État fit passer outre; il importait de compromettre à tout prix Pichegru au moyen d'une révélation ayant toutes les apparences de la vérité. Barras n'en perdit pas l'occasion.

Après la journée de Fructidor, le moment semble propice à Montgaillard de brûler ses vaisseaux et de livrer au Directoire les documents secrets qu'il a mis en réserve et qui ne tarderaient pas d'ailleurs à perdre leur valeur. Il le peut sans danger. Le gouvernement français est informé des machinations tramées contre sa sûreté, Pichegru et ses complices sont à la Guyane, de nouvelles révélations donneront une preuve de dévouement à la République, sans éclat, ni scandale et le tout sera mis sur le compte de d'Antraigues. Le moyen est excellent pour se ménager un accès près du Directoire, un retour possible vers les Bourbons. Dans ces circonstances, Montgaillard continue à écrire à d'Avaray (1) et à fréquenter à Hambourg M. de Thauvenay» agent de Louis XVIII (2), mais il entre aussi en relations avec Roberjot, ministre plénipotentiaire de France, et en avril 1798 il lui confie définitivement tout ce qu'il peut dévoiler. La lettre

[\) Arch. Nat, f. 7, 6145. Lettre du comte d'Avaray à Montgaillard, du 16 novembre 1797 :« Sa Majesté a fait connattre ses intentions à M. deThauvcnay, et lui laisse la liberté d'instruire Montgaillard. Il sera bon qu'il ait une conversation avec lui ».

(2) Arch. affaires étrang. France 59, f. 437.

suivante de Roberjot àTalleyrand, ministre des relations extérieures donne à ce sujet les plus amples renseignements.

Hambourg, 11 prairial an VI.

« Citoyen Ministre,

« Je vous avais fait part dans ma dépèche du 13 germinal, des intentions de Montgaillard pour communiquer au gouvernement toutes les pièces qu'il possède sur la conspiration de Pichegru, et lui donner des notes qui devaient renfermer les détails propres à en constater la réalité, il vient d'effectuer sa promesse, il m'a remis :

« 1<» Un précis historique de cette conjuration dont les développements sont du plus grand intérêt (1).

« 2<» Un cahier de 24 pages renfermant une copie exacte de plusieurs lettres du prétendant, de Condé et de quelques agents qu'ils employaient, faite de sa main, sur des originaux qui lui ont été confiés.

« 3° Quatre demi-feuilles qui contiennent la copie d'une lettre qu'il a adressée à Pichegru, et celle du plan et des avantages promis à ce général, en cas de réussite.

« 4<» Copie d'une lettre adressée au citoyen Lallement, agent de la République à V^enise.

« 5<» Une lettre qu'il m'a écrite, où il énonce les motif§ qui l'ont décidé à faire les aveux consignés dans son mémoire, et les craintes qu'il a conçues pour sa propre sûreté.

« 6° Deux lettres de la femme Sériny, résidant à Bâle, où elle rend compte des tentatives que l'on a faites pour enlever ses papiers.

« 7° Autre lettre qu'il écrit à cette femme, pour en faire l'usage qu'il indique.

« 8» Deux lettres d'Avaray, une lettre de Condé, et enfin une autre lettre du prétendant.

« Indépendamment de ces pièces que vous remettra le citoyen Grenella, Montgaillard en a d'aussi essentielles en dépôt en deux autres

(1) Arch. Nat. A. F. III, 44. Le précis historique de la conjuration sera déposé dans les archives d^État et en 1804 (lors du complot Pichegru, Moreau, Gadoudal), Bonaparte, ou plutôt Talleyrand. le fera rechercher pour démontrer la culpabilité des accusés. On le publiera dans le Moniteur (18 avril 1801), on le répandra au nombre de 40000 exemplaires et Montgaillard se trouvera encore une fois associé aux graves événements qui agiteront la France. On prétendra que ce document, commandé d'urgence par Bonaparte, a été préparé pour les besoins de la cause et rédigé, non pas en I7î)8, mais en 1804, afin de perdre sûrement Pichegru et Moreau. La lettre de Roberjot dément cette assertion et donne une date certaine à la brochure de Montgaillard : Mémoire concernant la trahison de Pichegru dansles années ni, IV et V.

endroits, elles parviendront au Directoire exécutif par les moyens qu'il a indiqués.

« Le premier paquet sera adressé du département de la Somme au citoyen Merlin, directement par le commissaire du directoire d'Abbeville ou d'Amiens qui en a la commission. Ce paquet renferme toutes les lettres que Montgaillard a reçues avec la suscription de Troncliaix, eu Pinault, ou du Montet, et tout ce qui avait trait aux événements qui ont précédé le 18 fructidor.

« Le second parviendra en prenant la précaution de charger l'agent du gouvernement en Suisse, de faire porter par une personne sûre, la lettre que Montgaillard adresse à la femme Seriny, de Bâle, et qui est ci-incluse, pour qu'elle lui remette toutes les lettres qu'elle a à sa disposition, ou dont elle connaît le dépôt, en cherchant néanmoins à ne lui inspirer aucune crainte, cette femme n'ayant dans tout cela que des relations de confiance pour soigner quelques objets qu'il lui avait remis.

« Vous voyez, citoyen ministre, que par ce moyen, le Directoire exécutif parviendra à obtenir une collection complète des plus importantes pièces qui ont trait à cette conspiration.

« Je dois vous dire que c'est à l'assurance que j'ai donnée à Montgaillard qu'il ne serait nullement inquiété, et qu'il jouirait de la protection du gouvernement en pays étranger allié à la République, qu'il s'est déterminé à me confier toutes ces lettres, et à me remettre surtout le mémoire qu'il a fait pour donner connaissance de toutes les manœuvres tentées jusqu'à présent par les ennemis de la République, pour la renverser. Sa démarche est une suite de celles qu'il avait déjà faites à Venise auprès du citoyen Lallement, à Bâle auprès de Barthélémy, à Hambourg auprès du citoyen Reinhard, elle dure depuis deux ans.

« Dans les entrevues que j'ai eues avec lui, j'ai cru remarquer qu'il n'avait d'autre motif que celui de dévoiler à l'Europe entière la conduite des cabinets, les machinations de l'Angleterre, la turpitude des princes et détacher de ces infatigables ennemis de la République une masse considérable d'individus qui ignorent les bassesses auxquelles ils se sont livrés, leur croyant des motifs purs, et leur restant attachés autant par habitude que par préjugés.

a Lui supposant toujours du dévouement pour leurs personnes, et les mêmes dispositions pour leur cause, ils ont encore tenté de l'attirer à eux ; il s'y est refusé avec dédain, j'en ai la preuve par les renseignements que je me suis procurés sur son compte ; il a persisté à ne plus communiquer avec leurs agents.

« Je dois cependant déclarer que c'est à ma sollicitation qu'il a mi quelquefois MM. de Fonbrune, de Thouvenay, d'Aiguillon, etc., pour sa-

voir quelques détails sur les manœuvTCs des Anglais, pour me fournir l'occasion de vous en donner avis.

« Le temps qu'il a mis à la rédaction de son mémoire Ta porté à réfléchir sur les suites de la démarche qu'il faisait ; sa parole une fois donnée, il n'a pas balancé à l'écrire, mais en me le remettant, il n'a cessé de me répéter qu'il me donnait son arrêt de mort : « Les puissances, les princes, les émigrés ne me pardonneront jamais, me répétait-il, avec les accents d'une âme vivement affectée, je serai assassiné de leurs mains, ou de celles de leurs sicaires ; ils sont si haineux, ils ont l'âme si noire, si cruelle, qu'ils vont mettre ma tête à prix ; s'ils ne peuvent m'atteindre, je vais me condamner pour la vie à la retraite, à l'obscurité, à l'éloignement de tout ce qui m'est cher, je serai éternellement poursuivi et je vais mener la vie la plus malheureuse; n'importe, disait-il, s'il faut en faire le sacrifice, elle ne m'est plus rien, j'aurai contribué à éclairer la nation française et l'Europe sur l'infamie, la lâcheté, la noirceur, la bassesse et la cruauté des ennemis de la République.

« Le Directoire peut me garantir de leur rage, je me fie à sa loyauté, il saura apprécier mes peines, connaître mon dévouement, il saura me préserver de leur persécution, il est le njaitre de mon avenir. »

« J'ai jugé, citoyen ministre, par la manière dont son âme était émue, qu'il craignait réellement pour ses jours, et j'ai pressenti que son vœu serait de rentrer dans ses foyers pour se mettre à l'abri des recherches de ses ennemis. « Mon nom de famille est Rocques, m'a-t-il dit, mes parents m'ont donné dès ma jeunesse celui de Montgaillard; je ne suis sur aucune liste d'émigrés; le Directoire ne pourrait-il pas, d'après la démarche que je fais, et mon dévouement à la chose publique, m'appliquer la loi qui lui laisse la faculté de prononcer sur mon sort en lui faisant d'aussi importants aveux ; je servirai encore ma patrie, en rendant publique une foule d'anecdotes, de faits, de détails relatifs aux conspirations qui ont été tramées, en nommant les agents employés, en désignant les complices, en me rendant utile, enfm, de la manière dont il le désirera. »

« Je lui ai promis, citoyen ministre, de vous faire part de ce qull venait de me dire, et je lui ai annoncé que je ne doutais pas que le gouvernement ne prît ses demandes en considération, qu'il saurait apprécier ses démarches, et qu'il concilierait l'importance de ses déclarations, l'utilité des notes et pièces qu'il remettait, avec l'intérêt de la République, et la sage observance des lois.

« Veuillez donc, citoyen ministre, informer le Directoire exécutif du résultat de la dernière entrevue que j*ai eue avec Monlgaillard ; sa position actuelle n'est pas sans danger ; les Anglais ont déjà donné des preuves d'enlèvements, sans qu'on ait pu les convaincre, ils savent

faire commettre des assassinats, des incendies, tous les crimes leur •sont familiers ; il les redoute plus que les agents du prétendant. Si le- Directoire exécutif ordonne la publicité des pièces, il est important de «connaître la décision qu'il prononcera à son égard. Veuillez mêla » communiquer au plus tôt, pour qu'il se conforme dans tous les cas à . ses intentions.

« 11 m'a soumis plusieurs copies de lettres qu'il a écrites dans le temps à divers agents, au prétendant, à Gondé, à Wickham, etc.; elles établissent sur certains rapports l'ensemble du plan général de renverser la' République ; il a craint de vous les faire parvenir, parce qu'elles manî-' festent trop l'opinion qu'il a eue et les démarches qu'il a faites ; rien ne le forçait à me les communiquer, car elles étaient propres à faire • concevoir de lui, à des personnes susceptibles de se laisser prévenir, la plus fâcheuse impression, mais il a cédé à mon empressement ; si vous j)ensez qu'elles soient utiles, il est prêt à me les remettre, vous y trouverez tout ce que le zèle pour une cause que l'on embrasse est capable d'inspirer; je ne vous cache pas qu'il ne céderait qu'au désir que l'on 'manifesterait de les avoir, car il n'est pas sans répugnance de les confier.

« Je joins aussi un mot d'écrit du ci-devant comte d'Antraigues adressé à Montgaillard, pour établir que ce dernier connaissait bien Montgaillard, quoiqu'il ait dit dans un libellé qu'il n'avait jamais entendu jMirler de lui.

Salut et respect.

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