ROBERJOT
Il semblerait qu'après de tels aveux, Montgaillard est entièrement passé au Directoire, mais cet homme ne se livre jamais *qu'à moitié ; le 26 avril, il reçoit de Blankembourg l'avis suivant :
Le roi me charge. Monsieur, de vous renouveler le témoignage de ila satisfaction qu'il conserve pour vos services et de vous exprimer en même temps le désir qu'il a de vous revoir : vos conseils lui sont uti- >les. S. M. compte sur votre fidélité et sur la continuation de votre zèle. En mon particulier, je me félicite sincèrement d'être auprès de vous J l'organe des sentiments de S. M. et de vous assurer, Monsieur, de .l'estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être, etc.
Comte d'Avaray.
Cette lettre lui est remise dans le cabinet de Roberjot, par Hoberjot lui-même, qui en témoigne quelque surprise. Montgail- Jard ne se déconcerte pas, prend une plume et répond aussitôt :
« J'ai prêté serment de fidélité à la République... je plains S. M. Je « fais des vœux pour son bonheur; j'en fais de plus ardents pour ma « patrie...
Et il charge le ministre de faire parvenir sa réponse. Qui peut dire si d'autre part une lettre d'explications et de désaveu n'était pas envoyée par le rusé « sycophante ? »
Cependant, à partir de cette époque, Montga illard semble se consacrer entièrement au gouvernement républicain qui lui fait espérer sa réintégration ; il collabore avec Roberjot à des travaux diplomatiques, et lorsque ce ministre est nommé à La Haye, avant d'être désigné pour représenter la France au congrès de Rasiadt, il le suit dans son nouveau poste. Il se fixe en Hollande pour rendre compte de la situation politique de cette république ai y rencontre le général Colaud qu'il servira plus tard aux armées; il habite chez Champigny-Aubin, chargé d'affaires du Directoire (1), à qui il fournit des notes détaillées sur les princes français, sur les agents et les envoyés d'Angleterre, sur les ministres et généraux de plusieurs puissances et sur différents personnages étrangers dont il importe à la France de connaître le caractère politique et moral, les projets, les intentions, les moyens. Roberjot le charge d'un travail particulier sur l'état de l'Europe, relativement au congrès de Rastadt, et lui écrit de cette ville : « Vous voyez très justement, et sans être témoin des <( opérations et des mobiles qu'emploie, dans cette grande affaire, « chaque partie intéressée, vous les jugez très exactement... Re- -« gardez mes observations sur la Prusse et l'électorat de Hanovre, « comme confidentielles. » C'est lui témoigner grande confiance. Montgaillard est désormais dans son élément. Fourbe et sans moralité, il n'en possède pas moins un esprit d'intrigue accompli, des vues très étendues sur la politique générale, des aptitudes diplomatiques de premier ordre.
En novembre 1798 il envoie à Roberjot un travail sur la situalion de la République; il y démontre que la France est perdue si on ne se hâte de prévenir Bonaparte actuellement en Egypte. Le
(I^ Arch, Nat. 6146.
général seul peut apporter un remède en s'emparant du gouvernement. Roberjot répond le 15 décembre : « Votre travail est « excellent; tenez le projet très secret: le moindre mot à cet égard « ferait le plus mauvais effet pour moi, malgré mes vues qu'on ne « peut pas noircir; pour vous, malgré votre zèle, il serait mal « interprété. » Roberjot prend sur lui d'adresser le mémoire à Bonaparte par l'intermédiaire de Sieyès, ambassadeur à Berlin, qui le fait passer au chargé d'affaires de Prusse à Constantinople, et de là à Alexandrie. Après Mantoue, c'est le service le plus éminent que Montgaillard ait pu rendre à Bonaparte. Et comme la nouvelle s'était répandue de l'assassinat du général au Caire, il publie dans la Gazette de Leyde (4 janvier 1799), dans la Clef du cabinet des Souverains (21 janvier), un article dithyrambique dont la flatterie va devenir sous l'Empire le ton ordinaire de son style. A l'avance il brûle son encens, pressent le vrai maître de l'avenir et prend ses positions. Néanmoins sa langue de vipère ne peut se tenir en repos ; à peine agréé par le Directoire, il se répand déjà en invectives au point de créer à La Haye des embarras à Champigny Aubin, qui demande et obtient son expulsion des Pays- Bas (1). Pendant quarante-huit heures il est arrêté, il se réclame de Roberjot, mais celui-ci, appelé à donner son avis, craint de se compromettre, et dans une lettre à Merlin le désavoue et déclare ne lui porter aucun intérêt (2).
Réduit à courir encore les routes, Montgaillard se rend à Rastadt, où il espère trouver crédit auprès de son infidèle protecteur. 11 apprend en chemin que Roberjot et les plénipotentiaires français viennent d'être assassinés par les Autrichiens; sa plus grande espérance s'évanouit, car Roberjot était destiné à entrer au Directoire, ou à remplacer Tallcyrand au ministère des affaires étrangères. Cependant de nouveaux travaux politiques lui obtiennent l'autorisation de séjourner en Lorraine auprès du général Arnaudat et en Alsace auprès du général Colaud, commandant en chef à Strasbourg.
Survient le 18 Brumaire et Montgaillard croit enfin toucher au
(1) Arch, affaires élrofig., ancien fonds.
(2) Janvier 1799, Arch. Nat. A. F. 111, 44.
port; il accable de lettres suppliantes le premier consul et se risque à venir à Paris avec un passeport du général Arnaudat (1), Mais le temps n'est plus aux intrigues, la police a Tœil sur lui; à la première incartade il est incarcéré et mis au Temple (6 janvier 1801). Son valet de chambre secrètement prévenu, brûle à la hâte tous les papiers compromettants et notamment la correspondance avec Louis XVIII. Cet autodafé dispense Montgaillard de représenter plus tard certaines preuves, telles que le récépissé des sommes qu'il prétend avoir offertes à Louis XVI et à la reine; le feu a tout détruit et l'argument est sans réplique.
Le séjour du Temple altère sa santé, on le transfère à l'infirmerie de la Grande Force, et après six mois de détention il est enfin rendu à la liberté (2) et définitivement rayé de la liste des émigrés (3).
Réintégré dans ses droits de citoyen et autorisé à demeurer librement en France, Montgaillard s'empresse de solliciter un passeport pour se rendre à Toulouse, où il n'est pas revenu depuis douze ans et où l'appelle le règlement de la succession de son père. « Accordé, dit le ministre, mais à condition de rester sous la surveillance du préfet (4). » Et en effet, pendant toute la durée de son séjour la police le guette. Sa plume n'en est pas moins active. Il prend la liberté d'adresser des rapports politiques et diplomatiques au premier consul. Lors de la préparation du Concordat, il lui conseille de se déclarer chef de l'Église gallicane, de séparer la France de la communion romaine et d'instituer la religion réformée comme loi fondamentale de l'État. Il propose, dans un autre ordre d'idées, de faire de la rade d'Anvers un port militaire de premier rang, développant les conséquences maritimes et commerciales qu'une aussi grande création devait produire contre l'Angleterre ; il se charge de la partie politique du
(\)Arch. Nat. 6279.
(•2) Arch, Nal, 6279.
(3) Son frère Xavier, dit marquis de Montgaillard, avait aussi été arrêté comme prévenu d'émigration ; il fut élargi à la requête des députés de son département. Arch. Nat, 6237.
(4) Arch. Nat. 6279.
projet, tandis que l'adjudant général Quatremère-Disjouval rédige la partie technique.
Bonaparte n'était pas homme à laisser une valeur improductive ; il apprécie la haute intelligence de Montgaillard ; mais son caractère, sa moralité lui sont trop suspects pour qu'il lâche la corde à l'intrigant et lui confie des fonctions indépendantes; il le conserve auprès de lui et l'attache à son cabinet particulier et secret. Là, sans cesse surveillé, ne pouvant s'absenter sans autorisation, il rendra compte de ce qu'il a observé en Europe, de la diplomatie des cabinets, de ses vues sur le système politique convenable à grandeur de l'Empire. Il recevra un traitement de 14000 francs, réduit à 12 000 et enfin à 6000 après la guerre d'Espagne. Et en fait, de i804à 1814, Montgaillard remettra à Duroc, duc de Frioul, ou à Napoléon lui-même, plus de 3 000 pages de Mémoires politiques, qui sont restés inédits et dont nous avons retrouvé les principales minutes dans les Archives du Ministère de l'Intérieur. Les plus importants concernent :
L'état actuel de l'Europe relativement à l'Empire (1F04).
La situation relative de l'Angleterre et des grandes puissances de l'Europe envers l'Empire français.
Réflexions sur l'Angleterre et les grandes puissances envers l'Empire (1805).
Observations sur la quadruple alliance de TAngleterre, de TAutriche, de la Russie et de la Suède contre Napoléon (1805).
Considérations sur la situation politique de l'Europe, du royaume des Deux-Siciles et du système fédératif de l'Empire français (1806).
Considérations sur l'état des grandes puissances de l'Europe dans leurs rapports avecTEmpire français (1806).
Situation politique de l'Europe (juillet 1806).
Observations sur la quintuple alliance formée contre l'Empire (1806).
Situation politique de l'Europe (octobre, novembre 1806).
Situation politique des grandes puissances de l'Empire (avril, août, octobre, novembre 1807).
Situation de l'Europe (1808).
Considérations sur les affaires d'Espagne dans leur rapport avec le système politique et fédératif de l'Empire et dans leur rapport avec le système maritime et colonial de l'Europe.
Dans des écrits publics, Montgaillard a de plus officiellement
préparé Topinion à la constitution de TEmpire. Sa brochure De la France et de l'Europe sous le gouvernement de Bonaparte (1), €st une flatterie continue d'un style ampoulé :
Un jeune officier est nommé général en chef, et à peine trouve-t-il une armée! Il compose, il réunit, il arme ses bataillons; il marche et il remporte des victoires immenses, dans un âge où César n'était connu à Rome que par Ténormité de ses dettes et la grandeur de ses dérèglements. 11 s'avance, Tllalie est conquise, ses peuples sont rendus à la liberté... Il signe la paix du continent ; fidèle citoyen de la République, il revient jouir modestement de sa gloire et il remplit les vides de la guerre comme aurait fait Xénophon
L'ouvrage : Fondation de la quatrième dynastie ou de la dynastie impériale^ est écrit par ordre du premier consul et imprimé par les presses du Moniteur ; il en est de même des Mémoires secrets sur Vémigration^ violent pamphlet coptre les princes français et l'Angleterre (1804). Dans une autre brochure : Mon vœu, Montgaillard émet ridée de Tare de triomphe de l'Étoile et de colonnes commémoratives en l'honneur de Napoléon.
Mais s'il prodigue publiquement ses adulations à l'empereur, il croit bien le servir en lui donnant dans ses rapports la note sincère de son opinion. Lors du procès Moreau-Cadoudal (2), il intervient heureusement en faveur de MM. de Polignac et de Rivière, et questionné par Napoléon sur l'effet que produisait le jugement dans le public, il ne craint pas de répondre :
« Les ennemis de Votre Majesté disent que son avènement au « trône est une boucherie politique et qu'elle retentira dans toute « l'Europe. »
Si bien que Murât, dont l'intelligence pressentait combien il était utile de signaler l'aurore du règne impérial par des actes de clémence, écrit à Montgaillard :
« Vous avez fait merveille à la Malmaison : on y est fortement
(1) Dédiée à son fils Jérôme embarqué sur la flottille de Boulogne (avril 1804).
(2) MoDtgaillard a menti effrontément en disant qu'il s'était efforcé de justifier Moreau (p. 98 de la Restauration des Bourbons) ; dans une lettre adressée au préfet de police, 3 ventôse an XII, il le dénonce au contraire comme complice de Pichegru. {Arch.Nat, A. F. III, 44.)
« ébranlé; faites le plus promptement possible le mémoire « demandé et tâchez qu'il soit remis demain ; je me charge du « reste ; la grâce sera emportée de manière ou d'autre. »
Dans divers rapports, Montgaillard engage Napoléon à s'emparer de Constantinople, à attaquer l'Angleterre dans l'Inde, et ne craint pas de critiquer ouvertement l'expédition de Boulogne ; il établit dans trois mémoires successifs que les 120 millions auxquels on évalue la dépense de la flottille seraient plus utilement employés à construire soixante vaisseaux de ligne ou une centaine de corvettes, suivant le plan de guerre maritime adopté pour réduire l'Angleterre. En janvier 1810 et en mars 1812 il signale les funestes conséquences qui doivent résulter pour Napoléon de son mariage avec une archiduchesse d'Autriche et une campagne hasardée en Russie ; il le conjure de rendre à la France les libertés dont il l'a dépouillée et à borner le territoire de l'Empire aux pays compris entre l'embouchure du Rhin, les sommets des Alpes et des Pyrénées et l'Océan; mais Duroc se refusa à remettre ce dernier mémoire.
« On vous prendra, dit-il, pour un correspondant rédacteur des puissances étrangères. »
L'empereur en eut cependant connaissance, car il se fâcha, trouva le conseil ridicule et raya le conseiller du budget de sa cassette (1814).
L'influence de Montgaillard était devenue si réelle, Napoléon lisait ses rapports avec une si grande attention, que le diplomate secret fut souvent l'objet de hautes sollicitations. Il avait représenté comme utile aux intérêts de la France de démembrer l'empire d'Allemagne, d'élever au titre de souverains les électeurs de Saxe, de Bavière, le duc de Wurtemberg, et d'établir un prince français sur la rive droite du Rhin, dans les duchés de Berg, Clèves, etc. Murât en futinformé, invita Montgaillard à se rendre auprès de lui et lui demanda d'insinuer à Napoléon de lui conférer le titre de roi.
« Mais de quel royaume ? interroge Montgaillard. — De la « Suisse. Ce pays est une pépinière de soldats, une caserne mili- « taire à quatre-vingtslieues de Paris; s'il arrivait en France un de
« ces accidents qu'on ne saurait prévoir, mais qui sont possibles, « je n'aurais qu'à franchir la frontière et à marcher sur la capi- « taie; le reste serait mon affaire (1). »
C'est peut-être sur les instances de Murât que l'infatigable écrivain publia en 1809 son ouvrage sur Le rétablissement du royaume d'Italie et les droits de la couronne de France sur le duché de Rome.
Mais les temps difficiles sont revenus; l'Empire s'écroule et les princes que Montgaillard a publiquement outragés, trahis et bafoués, rentrent en France à la suite des armées étrangères ; c'est le plein triomphe de la politique combattue jusqu'à ce jour. Croiton que Montgaillard va fuir et disparaître devant les vengeances qu'il peut redouter ? Bien au contraire ; il paie d'audace, pour lui il n'est pas d'île d'Elbe. Il court à la rencontre de Louis XVIII (2) ; un des premiers, il se présente à Compiègne et aborde le roi par ces paroles inénarrables : « Votre Majesté a trop d'espritpour ne pas m'avoir compris » (29 avril 1814), et aussitôt d'entonner la louange des Bourbons avec le même enthousiasme qu'il a chanté Bonaparte :
« Il est atteint ce but vers lequel fut dirigée la conjuration de Pichegru et de Moreau, cette entreprise à laquelle j'avais dévoué ma vie et attaché l'honneur de mon nom. J'ai vécu assez longtemps pour voir réaliser les projets de ces deux généraux, pour être témoin du rappel de mon souverain, de mes princes légitimes au trùne de saint Louis.
Tel est le début d'une brochure composée d'urgence par ordre
(1) Murât fut plein de bontés pour Montgaillard et fit placer ses fils dans Tarmée du grand-duc de Berg.
(2) Il faut rappeler ici le portrait que Montgaillard avait fait du roi dans son mémoire sur la conspiration de Pichegru : '< Ce prince est essentielle^ ment faux et perfide ; il a la pédanterie d'un rhéteur, et son ambition est de passer pour un homme d'esprit. U n'a jamais oublié, il ne pardonnera
jamais une injure^ un tort, un reproche. Il craint la vérité et la mort
Intrigant dans la paix, inhabile à la guerre, jaloux à Texcès d'un triomphe littéraire et non moins avide de richesses que passionné pour la représentation, ennemi de ses véritables amis et esclave de ses courtisans, ombrageux et défiant, superstitieux et vindicatif, toujours double dans sa politique et faux jusque dans les effusions du cœur, tel est le comte de Lille, ce prince que le hasard avait placé si près du premier trône de l'univers, sans lui donner aucune des qualités qui commandent le respect ou qui gagnent l'amour des peuples. »
<le Louis XVIII, soumise au roi qui la modifie et la complète (1). L'auteur cherche à justifier sa conduite par des arguments d'une singulière hardiesse :
Il fallait persuader à Napoléon que j*étaîs inséparablement lié à sa personne, à sa cause, à sa dynastie... J'avais de\Tné le secret de son àme; il rùvait la couronne: je me décidai à la mettre sur sa tète. Je publiai et lui adressai un manuscrit intitulé : La France et VEtirapesous^ le gouvernement de Bonaparte, dans lequel j'osai le premier placer un diadème sur son front sous le titre d'empereur... Alors j'ai poussé cet ambitieux par-delà toute mesure, parce que c'était le seul moyen de le faire tomber d'un trône qu'il n'eût jamais rendu aux Bourbons. Si j'ai tout tenté pour perdre l'empereur, la fidélité au roi m'en faisait un devoir. Je l'ai poussé à la guerre, ne pensant pas qu'il dût constamment échapper aux hasards des combats...
Je devais au roi compte de mes actions, mais je devais compte au roi seul des principes, des motifs, des moyens différents, quelque contradictoires qu'ils aient pu être, aux yeux d'une étroite politique, de tous les moyens qui m'ont paru nécessaires à l'exécution de mes desseins. Ce compte est rendu, mon àme est satisfaite.
Que pensera le roi d'une justification si invraisemblable et d'une pareille fidélité? Pourquoi se montre-t-il si crédule et si confiant? L'explication n'en est point donnée. Le maréchal Ney et Labédoyère seront fusillés après les Cent-Jours, pour avoir rejoint leurs vieux soldats, Brune, Lagarde, Ramel seront massacrés, Mouton-Duvernet sera passé par les armes en 1816, combien de Français seront accusés de trahison, dénoncés, proscrits, ruinés? Par un privilège secret, Montgaillard est à Tabri de toute représaille; l'invasion de la France, le changement de régime n'él)ranloiit pas son crédit. Il quitte le cabinet particulier de Napoléon pour passer dans celui de Louis XVIII ; il va continuer ses rapports diplomatiques et ses adulations officielles, l'adresse seule sera changée ; Talleyrand a trouvé son maître.
Pour que le roi « qui ne pardonna jamais une injure », d'après
{\)De la Restauration de la monarchie des Bourbons et du retour à Cordrr^ 1814. U est à remarquer que les parties de cet écrit le plus viveuient critiquées par les journaux ultra-royalistes, furent précisément celles que Louis XVIII avait composées.
Texpression de Montgaillard, en soit arrivé à cette indulgence, il faut des motifs, des intérêts d'État qu'il serait intéressant de connaître et que personne n'a révélés. Montgaillard a sans doute conservé à son arc quelque flèche redoutable, il a connu tant de secrets, participé à tant d'intrigues ! Entre Louis XVIII et lui il existe peut-être quelque complicité inavouée. Le comte de Lille a correspondu, dit-on, avec Robespierre, Cambacérès et Barras; Montgaillard fut peut-être l'intermédiaire de négociations suspectes qu'il serait impolitique et scandaleux de dévoiler. Hypothèses! Incertitude ! Le fait certain, c'est que jamais le diplomate ne fut mieux traité que sous la Restauration. On le craint, on le ménage, mais, comme sous l'Empire on lesurv^eille aussi; le roi de la Charte le tient en charte privée ; sa plume reste seule libre et il sait l'utiliser.
Après son ouvrage sur la Restauration des Bourbons^ Montgaillard publie en quelques mois : « de la calomnie publique et périodique ; — Nécessité d'un rapprochement entre les républicains et les royalistes; — Esprit^ maximes et principes de M, de Chateaubriand et enfin VOde à la clémence politique et réciproque^ éloquent plaidoyer en faveur du maréchal Ney. Et c'est ici qu'apparaît la bizarrerie de ce caractère mobile, ser\ûle et indépendant à la fois. Défendre Ney contre les ultra-royalistes qui réclamaient sa tète n'était point sans mérite. Par un semblable contraste, Montgaillard plaide contre le roi sous la Restauration, la cause de la liberté et des principes de 1789; les Mémoires inédits sur les affaires intérieures et extérieures qu'il a remis à Louis XVIII, de 4816 à 1820 enfournissent la preuve (1). Ces mémoires ne cessent de combattre le fanatisme contre-révolutionnaire, de conseiller au roi les mesures de clémence, de modération et d'oubli ; ils s'élèvent sur les questions de politique étrangère à des hauteurs
de vue prophétiques, que les circonstances présentes ne fonl que confirmer.
Nous ne saurions mieux faire que d'en citer quelques
extraits:
(1) Ces mémoires, déposés aux Archives du Ministère de Tlntérieur, seront prochainement publiés.
18 février 4848,,. La nation française ne veut plus deTancien régime sous quelque forme qu'il puisse se déguiser, et vingt-cinq années de malheurs publics ont donné au dernier homme du peuple une sagacité admirable pour connaître les véritables défenseurs de ses droits, pour démêler le véritable esprit d'une loi, pour juger l'arrêté judiciaire ou Tacte administratif d'un préfet ou d'un maire : il n'y a plus d'autre despotisme possible en France que celui de la loi... L'opinion publique sort aujourd'hui de dessous terre; elle veut dire les injustices, les destructions, les violences, les spoliations et les barbaries dont se rendirent coupables les ultra-royalistes, les ultramontains, les jésuites de 1815 ; ils ont perdu et ne peuvent pas recouvrer la confiance du peuple et c'est bien à leur sujet que le salut de la France demande une véritable épuration. La liberté de la presse doit préparer le retour à la justice, à l'ordre et à la Charte... Le gouvernement anglais a dicté les articles les plus onéreux des traités et conventions de 1815 ; la nation française a souscrit aux conditions les plus dures parce qu'elle a vu le terme de l'occupation étrangère, mais elle se lèverait tout entière si ce terme s'éloignait au gré de l'oppression, de la rapacité et de l'astuce. Heureu-sèment la Russie n'est pas et ne peut pas être Vennemie de la France; la Russie au contraire a besoin que la France soit indépendante et furte^ parce que c'est dans le cabinet des Tuileries que le cabinet de Saint" Pétersbourg doit trouver un allié nécessaire contre la suprématie et le monopole politiques de la Grande-Bretagne, D'après la nature et l'antagonisme de leurs ambitions et de leurs forces, d'après les ressources des deux États, les causes d'une rupture politique existent toujours entre eux, et cette rupture est inévitable dans un temps donné... Des quatre grandes puissances alliées, la Russie seule a mérité une sorte de reconnaissance de la nation française ; ses troupes irrégulières ou plutôt ses barbares armés en course, ont offert une discipline et une modération de conduite qui seront dans l'histoire les plus beaux titres de gloire de l'empereur Alexandre; ce monarque a soumis au droit des gens, aux règles de la guerre, ces Cosaques dont la férocité avait étonné jusqu'à leurs alliés dans la première campagne de Pologne; l'empereur Alexandre leur accordait une récompense pour chaque prisonnier vivant, il donnait des primes en faveur de l'humanité. Les officiers français, comme les simples citoyens, estiment les troupes russes et ils les aimeraient si elles n'étaient point campées sur les terres de la patrie, tandis qu'une haine générale et profonde est devenue le partage des Anglais et des Prussiens...
26 avril 4848,., Les vices d'un régime politique ne suffisent pas pour en opérer le bouleversement; ce sont toujours les fautes, les vacillations, la force mal employée, les caprices du despotisme et les faiblesses
qui le décident... Les ultra-royalistes ne veulent entendre raison sur rien; chez eux il n'y a ni jugement, ni patriotisme; il n'y a que des préjugés, des avidités, des passions; faire triompher les uns et satisfaire les autres, tel est le but de leurs oppositions, ou de leurs concessions temporaires en faveur de la Charte; leur esprit de parti passe avant Tintérôt de l'État... Les alliés font leurs affaires en France ; l'Autriche s'enrichit de nos pertes, sans rien diminuer de sa haine ; il a été agité, entre des ministres de la diète, s'il ne conviendrait pas de faire de la Franche-Comté le dix-septième cercle de l'Empire; la Prusse rétablit ses linances et se fortifie sur la rive gauche du Rhin; l'Angleterre gouverne l'Europe et tient les puissances toujours armées au milieu de la paix... A l'exemple de l'Angleterre, tous les gouvernements vivent d'emprunts ; ils se sont mis à la discrétion des capitalistes, en sorte que les principaux banquiers de l'Europe étant plus puissants que les rois, les rois sont obligés de se faire banquiers ; c'est un grand malheur politique, car les capitalistes disposent, alors, en réalité des résolutions des cabinets; l'on a vu des ministres réduits à supplier les banquiers d'accorder leur signature aux effets du gouvernement ; sans eux il était paralyse. Le premier banquier de l'Allemagne écrivait, il y a peu de temps : « Les rois se moquent maintenant des peuples, mais nous tenons les rois et les peuples sauront se faire raison. » Lorsqu'on ne craint pas de s'exprimer ainsi, la puissance de l'argent est devenue la première de toutes les puissances...
Le cours et le taux des effets publics sont des signes certains.de la prospérité d'une nation, lorsqu'il y a dans l'État : liberté, industrie, bonne foi; la Hollande en a été autrefois une preuve; mais le prix des fonds publics a beau dépasser en Angleterre toutes les bornes, la prospérité de cet État n'en est pas moins précaire et toute flottante ; l'augmentation et les revirements sans fin de sa dette attestent l'habileté des ministres chargés de maintenir son embonpoint ; son gouvernement a trouvé le secret d'abuser du crédit public à un point inconnu jusqu'alors ; après avoir fondé la puissance de l'État sur le crédit, il fonde les abus de cette puissance sur les abus de ce crédit... Lorsque les capitalistes trouvent de grands bénéfices dans le jeu des fonds publics, ils retirent leur argent du commerce et ne le prêtent plus à l'agriculture; la promptitude avec laquelle les emprunts de rentes sont couverts en France prouve l'avilissement du commerce et de la propriété foncière. La France, puissance essentiellement agricole et manufacturière, est plus intéressée que toute autre à user avec ménagement de la funeste ressource des fonds publics, à contenir ce système dans les bornes qu'exigent les besoins et que fixent les véritables ressources de TÉtal...
Les Pays-Bas et la Hollande sont aussi divisés de principes que
d'intérêts; Gênes et Venise abhorrent les gouvernements auxquels on les a enchaînés; l'Espagne est sur un volcan, obligée de faire banqueroute et d'exproprier son clergé; l'Amérique est perdue pour elle; l'Italie gouvernée par le bâton autrichien, soupire après Vnnité politique et exècre la maison d'Autriche qui jusqu'à ce jour a craint d'y envoyer une cour ; la Bavière et la Saxe sont en l'air; les États des petits princes d'Allemagne, le royaume de Prusse particulièrement, sont imbus d'un esprit révolutionnaire opposé aux anciennes constitutions monarchiques; aucun de ces Etats n'est encore /Vztt, ne connaXt ses limites^ n'a de frontières fixes, n'est en paix avec ses peuples, La Russie, nécessairement ennemie de l'Autriche et de l'Angleterre, est la seule puissance dont la politique paraisse conforme à l'esprit du siècle, appropriée aux véritables intérêts de la prospérité et de la grandeur de lÉtat. La Russie est aussi la seule puissance qui puisse sauver et qui ait intérêt à sauver la France de la générosité des alliés. . . Depuis un demi-siècle, le cabinet de Saint-Pétersbourg suit invariablement le même plan, le même système politiques; il achève de les exécuter avec une profondeur, un talent admirables; les yeux fixés sur Constantinople, il y marche à grands pas. C'est vers la Russie qtie la France doit élever ses espérances de salut,,,
30 mai 4848.,, Ldi réaction de 1815 excite une indignation profonde, nationale, universelle ; et néanmoins la plupart des administrations préfectorales, municipales, judiciaires, militaires, financières, etc., sont encore occupées par des hommes imbus du système anti-national. Les proscriptions politiques ont cessé et les proscriptions civiles sont toujours en vigueur... Le gouvernement veut être juste, modéré, et la terreur règne toujours dans le Midi de la France...
La politique du cabinet de Saint-Pétersbourg a pris maintenant une direction plus juste à l'égard de la France, parce que les circonstances politiques ont changé. L'armée russe avait fait la première Restauration, l'armée anglaise a opéré la seconde. L'Angleterre a voulu s'emparer en Europe de la suprématie d'influence que Napoléon y avait exercée; elle veut l'opprimer par son commerce, comme il l'avait opprimée par les armes ; la Russie a senti la nécessité d'avoir la France pour alliée, de lui rendre son indépendance, de favoriser ses intérêts, car la Russie a tellement besoin d'avoir la France pour allièCy que le cabinet de Saint-Pétersbourg ferait alliance avec la nation française si le cabinet des Tuileries épousait exclusivement les intérêts de r Angleterre,,.
Aujourd'hui la Russie est à cheval sur l'Europe, elle est aussi forte sur la Vistule que Napoléon y était faible; aujourd'hui la Russie peut ordonner l'évacuation du territoire français, tandis qu'en réalité TAn-
glelerre ne peut pas décider cette évacuation, si le cabinet de Saint- Pétersbourg ne voulait pas qu'elle eût lieu. L'Angleterre est plus haïe, détestée en Allemagne que ne l'était la France il y a six ans, parce que son esprit de cupidité y est sans bornes, parce que l'oppression que les Anglais veulent exercer est mercantile, vile et sans gloire; une haine excessive se prononce contre eux dans les Pays-Bas, parce que le commerce et les manufactures y dépérissent à vue d'oeil. Le libéralisme, ou ce qu'on appelle l'esprit français, est porté au dernier point dans la Belgique et une étincelle suffirait pour y allumer un incendie : aussi le cabinet britannique presse-t-il de toute l'influence de son or, la construction de nouvelles forteresses afm de se ménager un point d'appui sur le continent...
2i novembre 4848,,, Lorsque à son départ de Paris, l'empereur de Russie traversa Cambrai, il y fut accueilli aux cris de : Vire V empereur Alexandre 1 Le monarque dit plusieurs fois aux habitants : Ajoutez : Vami de la France -et des Français,,.
Dirait-on que ces pages ont été écrites il y a près de quatrevingts ans? Le règne de l'argent, la révolution de Belgique, l'indépendance de l'Italie, l'agrandissement de la Prusse, l'alliance russe, y sont prévus d'avance avec une singulière clairvoyance. Il faudrait tout citer, et on comprend que des cabinets politiques se soient attaché un auxiliaire de cette valeur, qui malgré sa vénalité, ses fourberies prouvées ou probables, a fait montre d'une si grande perspicacité.
La Révolution de 1830 termine la carrière de Montgaillard. Il essaie encore d'écrire à M. Laffitte, à M. de la Borde, à Casimir Perier, ministre de l'intérieur; il envoie quelques rapports, mais la vieillesse l'étreint et sa plume émoussée chancelle comme ses idées ; il devient désormais un inutile, un invalide encombrant, client honteux du bureau des secours (1) ;
(1) La dernière lettre de Montgaillard à M. Casimir Perier prouve son dénûment (mars 1832) : « J'aimais M. Casimir Perier avant de le connaître; je présageais, j'indiquais en IHSOles services qu'il rendrait un jour à TÉtat; je faisais en 18*26 l'éloge de l'éloquent et intrépide mandataire qui défendait les libertés constitutionnelles contre les révolutionnaires de toutes les couleurs. Aux sentiments d'admiration et de haute estime que j'avais voués à Torateur et à Thomme d'État, se joignent aujourd'hui les sentiments d'une gratitude et d'un dévouement non moins vifs pour le ministre placé à la tête des affaires.
« A son avènement au pouvoir Votre Excellence a bien voulu m'honorerd'un
et cet homme, doué de remarquables qualités, qui aurait pu atteindre les plus hautes fonctions et ne sut jamais se fixer à rien, ce bas diplomate, génie d*astuce, de mensonge et de corruption, meurt à Chaillot le 8 février 1841, misérable et isolé, âgé de quatre-vingts ans.
accueil et d^un intérêt qui ont pénétré mon cœur de reconnaissance ; je lui dois le bonheur d'avoir pu traverser cet hiver sans aggravation de douleurs et je lui devrais le rétablissement de ma santé, si elle daignait m'accorder le moyen de prendre dans ce moment les arrangements nécessaires pour me rendre dans une maison de retraite aux portes de Paris et y passer la saison, puisque mes facultés et Texiguïté de mes ressources ne me permettent pas de me rendre aux eaux d'Aix. Si Votre Excellence veut bien jeter les yeux sur la lettre que j'eus Thonneur de lui soumettre le 29 janvier, elle jugera ma position, les droits que je puis avoir à la bienveillance du gouvernement, et les services que je me suis efforcé depuis trente ans de rendre au ministère de Tlntérieur. Je suis créancier de la couronne au titre le plus saint que puisse avoir un Français et je n'ai pas une chaumière où m'abriter, un lit qui soit à moi, une pierre où reposer ma tête, une livre de pain qui m*appartienne en propre I Cependant je n'ai pas mérité un tel sort ; ma conduite a été, depuis trente ans, aussi irréprochable que dévouée. Les précédents ministres de l'Intérieur m'avaient successivement promis • de rétablir à 6000 francs le traitement dont je jouis sur le budget de l'Intérieur. Je supplie Votre Excellence de m'accorder cette faveur. »