‹ Souvenirs du comte de Montgaillard: agent de la diplomatie secre?te pendant la Re?volution, lChapitre 11 sur 19 · L AUTRICHE ET LA PRUSSE · texte numérisé non relu

L AUTRICHE ET LA PRUSSE

Néanmoins, au moment même, tous les gens de l'art avaient dit : (( Ou la gangrène était déjà dans les intestins, ouïe monarque a été frappé d'une attaque d'apoplexie séreuse ». L'ouverture du cadavre vérifia complètement ces prévisions. Il est avéré que Léopold mourut des suites de sa lubricité; il aimait passionnément les femmes et se livrait aux derniers excès ; on trouva dans son cabinet une collection, de bagues, d'éventails, et même jusqu'à cent livres de fard superflu. Léopold fut victime de ses débauches : « Ce prince, dit M. de Hardenberg, avait fait un usage immodéré d'excitants connus en Italie sous le nom de Diavolini et préparés dans son propre laboratoire, car il aimait à s'occuper de chimie. »

François II succède à son père dans ses États héréditaires. Le caractère de ce prince était timide et rien n'annonçait en lui un homme d'action. Joseph II, l'ayant appelé auprès de sa personne, avait mis tous ses soins à le rendre propre au gouvernement d'une grande monarchie; mais le fils de Marie-Thérèse était mort avec la persuasion que le prince son neveu était dépourvu des qualités qui constituent le chef d'un gouvernement. L'archiduc François se complaisait dans la vie domestique, il en avait les paisibles vertus, et ses goûts étaient d'une extrême simplicité. Il employait une pai*tie de ses loisirs à faire des petits pâtés, à fabriquer des bâtons de cire d'Espagne avec les cachets des dépêches arrivant aux chancelleries, qu'il recueillait soigneusement; il se livrait à d'autres petites occupations aussi innocentes.

Au demeurant, de semblables goûts ne doivent pas surprendre : Louis XV faisait lui-même son café et aimait par-dessus toutes choses à préparer des omelettes, talent dans lequel il excellait, selon les courtisans, quoique ses omelettes fussent toujours brûlées (I). Le roi de Naples faisait du macaroni, péchait des journées entières avec le tablier des lazzaroni, et vendait lui-

(1) Ces mômes courtisans ne disaient-ils pas au sigisbée de la Dubarry qui se plaignait de la carie, de la chute de ses dcuts : m Mads, sire, qui a des dents aujourd'hui ? » C'est le mot du duc d*Ayen. — Ne disait-il pas à Louis XIV qui daignait s'apercevoir que les gentilshommes à justaucorps verts étcdent ruisselants sous une pluie battante à Marly : « Sire, la pluie de Marly ne mouille pas. »

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même son poisson. Louis XVI s'occupait de travaux de serrurerie et de menuiserie ; le vertueux dauphin son père ne s*était-il pas fait une étude sérieuse d'élever des cochons d'Inde dans ses appartements, et ne travaillait-il pas avec la plus édifiante assiduité à faire de la tapisserie ? Louis XVIII endossera, après sa restauration, le bonnet de coton et le tablier de cuisine, et préparera de ses royales mains les mets recherchés que sa gourmandise lui fera composer.

L'archiduc François passait généralement pour un prince vertueux, d'un caractère faible, d'un esprit médiocre et d'une entière inexpérience des affaires publiques : à tout prendre, c'était un y auvre sire. Aussi, dès la mort de l'empereur LéopolJ, X impératrice de Russie, Catherine II, s'emparera de la politique européenne qu'elle prétendra diriger pat» ses monitoires politiques.

Cet événement fit aussitôt cesser tout rapport entre le cabinet de Vienne et l'ambassadeur de France, marquis de Noailles. François II se hâta d'assurer les princes français « qu'il resterait fidèle au système de son père ». Le système de Léopold était de négocier et de temporiser jusqu'à ce qu'il se vît contraint de recourir aux armes; mais en persistant à rester sur la défensive, le nouvel empereur annonçait l'intention « d'opposer beaucoup de fermeté et d'énergie aux exigences de l'Assemblée nationale », et comme les cours de Vienne et de Berlin étaient liées par un traité, et subissaient toutes deux l'infiuence de la Russie qui les provoquait à la guerre, il devenait impossible que la paix pût être maintenue plus longtemps entre la France et les puissances coalisées. La note du prince de Kaunitz (18 mars) ne laissera plus aucune espérance à cet égard.

La guerre ne tarde pas en effet à être déclarée ; la première coalition continentale se forme contre la France et il est hors de doute que si l'Autriche et la Prusse prétendent garantir le;^ droits des princes allemands en Alsace et en Lorraine, si d'autre part elles consentent à aider l'émigration et à secourir LouisXVI, elles ont le secret dessein de démembrer le royaume et de revendiquer des dédommagements territoriaux pour prix de leur concours.

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Le 17 juillet 1792 a lieu à Francfort une conférence entre les ministres d'Autriche et de Prusse, comte de Cobentzel, comte d'Haugwitz d'une part, et l'agent secret de LouisXVI, Mallet-du- Pan, d'autre part. Les puissances alliées ont rassemblé leurs forces sur les frontières de France et sont au moment de commencer les hostilités. Louis XVI a invoqué leur assistance et le comité secret dirigé par un de ses ex-ministres, Bertrand de Molleville; intrigue à Paris et dans l'intérieur du royaume à l'effet d'opérer la contre-révolution ; les émigrés la proclament au dehors et leurs menaces ont exaspéré les esprits contre le roi dont la bonne foi constitutionelle devient plus suspecte que jamais.

Dans cette situation, Louis XVI voit avec effroi les conséquences funestes que la guerre étrangère et la guerre civile doivent nécessairement entraîner contre sa personne et sa famille, contre les nobles et les prêtres restés en France; il craint une Jacquerie, « si les émigrés prennent une part active et offensive dans les hostilités ». Ce sont les termes dont il s'est servi en exprimant ses terreurs à Malouet, l'un des membres de son conseil secret ; il désire que l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse n'agissent offensivement qu'à la dernière extrémité et qu'un manifeste sage et mesuré précède l'entrée de leurs armées en France. Il jette les yeux sur Mallet-du-Pan pour le représenter auprès des deux monarques, lui fait transmettre ses instructions par M. Bertrand de MoUeville, et lui envoie les mots suivants écrits de sa main sur une bande de papier de six pouces de long sur deux de large : « La personne qui présentera ce billet connaît mes intentions ; on peut croire ce qu'elle dira. »

Mallet-du-Pan était connu comme rédacteur de la partie politique du Mercure de France ; il exhalait dans cette feuille, une haine profonde contre la Révolution. Forcé de quitter Paris quelque temps après l'arrestation du roi à Varennes, il n'avait cessé en pays étranger d'exciter les puissances à intervenir dans les affaires de France et à les armer contre elle. Ce Genevois voulait, disait-il, une monarchie tempérée; cependant on lit dans le mémoire qu'il remit aux ministres d'Autriche et de Prusse les réflexions suivantes :

« Que les émigrés consultent les intérêts du roi, Tétai de leurs propriétés, de tous les royalistes de l'intérieur, plutôt que de trop légitimes ressentiments, afin qu'après avoir désarmé le crime par des victoires et dissous une ligue frénétique d'usurpateurs sortis du néant, en les réduisant à l'impuissance de résister, on puisse par une révolution salutaire préparer les voies à un traité de paix dans lequel les puissances étrangères et le roi seront arbitres des destinées de la nation et de nos lois. »

Ce sont exactement les intentions que manifestera et la conduite que tiendra la Sainte-Alliance en 1814. Le mémoire de Mallet-du-Pan est d'autant plus remarquable que ce publiciste l'avait rédigé d'après les bases arrêtées par Louis XVI.

Voici les instructions données par Louis XVI, et remises par Mallet-du-Pan au congrès de Francfort. Elles sont d'une haute importance historique :

1** Le roi joint ses prières et ses exhortations pour engager les princes et les Français émigrés à ne point faire perdre à la guerre actuelle, par un concours hostile et offensif de leur part, le caractère de guerre étrangère de puissance à puissance.

2° Il leur recommande expressément de s'en remettre à lui et aux cours intervenantes de la discussion et de la sûreté de leurs intérêts, lorsque le moment d'en traiter sera venu.

3° Il faut qu'ils paraissent seulement parties et non arbitres dans le différend, cet arbitrage devant être réservé à Sa Majesté lorsque la liberté lui sera rendue et aux puissances qui l'exigeront.

4° Toute autre conduite produirait une guerre civile dans rintérieur, mettrait en danger les joui^s du roi et de sa famille, renverserait le trône, ferait égorger les royalistes, rallierait aux jacobins tous les révolutionnaires qui s'en sont détachés et qui s'en détachent chaque jour (c'est-à-dire les monarchiens ou constitutionnels), ranimerait une exaltation qui tend à s'éteindre et rendrait plus opiniâtre une résistance qui fléchira devant les premiers succès, lorsque le sort de la Révolution ne paraîtra pas exclusivement remis à ceux contre lesquels elle a été dirigée, et qui en ont été les victimes.

5° Représenter aux cours de Vienne et de Berlin l'utilité d'un manifeste qui leur serait commun avec les autres États qui ont formé le concert, et l'importance de rédiger ce manifeste de manière à séparer les jacobins du reste de la nation, à rassurer tous ceux qui sont susceptibles de revenir de leur égarement, ou qui, sans vouloir la constitution actuelle, désirent la suppression des abus et le règne de la liberté

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modérée sous un monarque à Fautorité duquel la loi mette des limites.

6* Faire entrer dans cette rédaction la vérité fondamentale qu'on fait la guerre à une faction anti-sociale, et non pas à la nation française ; que Ton prend la défense des gouvernements légitimes et des peuples contre une anarchie furieuse qui brise parmi les hommes tous les liens de la sociabilité, toutes les conventions à l'abri desquelles reposent la liberté, la paix, la sûreté publique au dedans et au dehors; rassurer contre toute crainte de démembrement, ne point imposer de lois, mais déclarer énergiquement à l'Assemblée, aux corps administratifs, aux municipalités, aux ministres, qu'on les rendra personnellement et individuellement responsables dans leurs corps et biens de tous attentats contre la personne sacrée du roi, contre celle delà reine et de leur famille, contre les personnes et propriétés de tous citoyens quelconques.

7® Exprimer le vœu du roi qu'en entrant dans le royaume les puissances déclarent qu'elles sont prêtes à donner la paix, mais qu'elles ne traiteront ni ne peuvent traiter qu'avec le roi ; qu'en conséquence elles requièrent que la plus entière liberté lui soit rendue et qu'ensuite on assemble un congrès, où les divers intérêts seront discutés sur les bases déjà arrêtées, où les émigrés seront admis comme parties plaignantes et où le plan général de réclamation sera négocié sous les auspices et sous la garantie des puissances.

Ces instructions méritent une grande attention; on y lit la pensée tout entière de Louis XVI. Il reste démontré que le roi plaçait la France sous la volonté et la dépendance des puissances coalisées et leur attribuait le droit de décider de l'organisation de son gouvernement et des lois qui devaient régir les Français : la nation était mise en quelque sorte de côté, et les émigrés qui armaient l'Europe contre elle devenaient l'objet d'un intérêt tout à fait particulier. La noblesse et le clergé, parties plaignantes, étaient admis à faire valoir toutes leurs prétentions; ainsi le retour à l'ancien régime était la conséquence forcée de cet ordre de choses.

Que les conseils de Louis XVI aient cru au succès d'une pareille démarche, l'on ne doit pas s'en étonner; mais qu'un publiciste aussi profond que Mallet-du-Pan se soit persuadé que des instructions si évidemment opposées à l'opinion nationale seraient admises parles puissances alliées et recevraient une facile exécution, en supposant même de leur part une franche coopé-

ration aux désirs exprimés par Louis XVI, c'est ce qu'il serait impossible d'expliquer si on ne connaissait pas l'aversion de Mallet-du-Pan pour la Révolution ; il l'avait néanmoins suivie et étudiée à Paris pendant trois ans, et on ne saurait refuser à ce publiciste des talents et des connaissances politiques d'un ordre très élevé; mais l'air de la cour avait dénaturé ce tempérament républicain; ses liaisons intimes avec M. de Mercy-d'Argenteau, ambassadeur d'Autriche, et avec M. de Laporte, intendant de la liste civile, lui faisaient voir les choses sous un aspect différent de ce qu'elles étaient en réalité : flatté, caressé par quelques grands seigneurs, Mallet-du-Pan, dontl'amour-propre était excessif, avait épousé sans s'en douter leurs préjugés politiques et, comme eux, il croyait facile ce qui était d'une difficulté presque insurmontable; il disait volontiers : « Oui, je voudrais une monarchie tempérée, mais serrée, » Ce dernier mot explique tout.

Les ministres d'Autriche et de Prusse questionnèrent l'agent secret de Louis XVI relativement à l'ancien régime, aux parlements, à la noblesse ; ils parlèrent avec humeur et prévention des princes français auxquels ils prêtaient des intentions entièrement opposées à celles du roi, et notamment celle de se rendre indépendants et de créer une régence. Mallet-du-Pan défendit le mieux qu'il lui fut possible Monsieur et le comte d'Artois, qui avaient réellement formé les projets dont parlaient les ministres de la coalition ; il fit dans cette négociation preuve d'habileté et de sagesse, mais tous ses efforts échouèrent contre la résolution bien arrêtée entre les deux cours de Vienne et de Berlin, d'envahir la France et de la démembrer si les événements de la guerre leur étaient favorables, et ils n'en doutaient pas.

En rendant à la probité et aux talents de Mallet-du-Pan la justice qu'ils méritent, il faut avouer avec la même franchise qu'il devint l'un des plus violents ennemis de la France, du moment où il se voua au service du cabinet anglais; il épousa le système de guerre perpétuelle adopté par Pitt et Burke, et ne cessa jusqu'à sa mort de calomnier, non seulement les principes de la Révolution et les améliorations qui en étaient les résultats.

mais les institutions nationales et jusqu'aux hommes qui défendaient avec le plus de patriotisme et de gloire l'indépendance de la patrie et la cause de la liberté constitutionnelle.

Le 25 juillet le duc de Brunswick, généralissime des cours alliées de Prusse et d'Autriche, lance de Coblentz son manifeste. La France est envahie. L'insurrection du iO août éclate et consacre la déchéance de Louis XVI.

Le roi de Prusse prend aussitôt l'initiative des hostilités, il entre en Lorraine et s'empare le 2 septembre de Verdun, mais quelques jours après, son armée est arrêtée à Valmy et obligée de se replier. Des négociations sont aussitôt engagées entre le duc de Brunswick et Dumouriez, commandant l'armée du Nord. Les conférences qui ont lieu à ce sujet montrent l'état de la situation militaire et politique où se trouvent à cette époque la République française et les puissances coalisées contre elle.

Le généralissime des armées combinées ne peut plus se faire illusion depuis le combat de Valmy ; la campagne est manquée, et l'insolent manifeste qu'il a publié en entrant en France n'est plus que ridicule et méprisable. Le général Dumouriez a formé depuis le commencement des hostilités, le projet d'envahir les Pays-Bas, il désire vivement que les Prussiens évacuent le territoire français et lui laissent par cette retraite la facilité de se porter en Flandre avec la plus grande partie de ses forces : enfin le conseil exécutif, créé après la journée du 10 août et sur lequel Danton exerce une influence prépondérante depuis les massacres de septembre, juge avec raison que la retraite des armées alliées et la délivrance du territoire porteront lenthousiasme national au dernier degré d'exaltation révolutionnaire > et

que les Français ne reculeront désormais defant aucun des sacrifices qui leur seront imposés par les jacobina. Dumouriez est autorisé à entrer en négociation et le roi de Prussait cédant aux conseils du duc de Brunswick, charge le secrétaire daaMt calcine t, Lombard, de s'aboucher avec le général français.

Lombard se fait prendre prisonnier pour sauver les apparences; il a, de nuit, une conférence avec Dumouriez qui le renvoie dès le lendemain, au quartier général prussien, sous prétexte de proposer son échange avec un membre de l'Assemblée constituante, arrêté et conduit comme otage dans les prisons de Verdun : un cartel d'échange général est mis en avant, Frédéric- Guillaume autorise l'envoi de parlementaires pour en traiter et désigne le général Heymann, émigré français (ci-devant commandant à Metz sous le marquis de Bouille), et le colonel Mausteim, son premier aide de camp: ils ont le 23, à Dampierre, une conférence avec Dumouriez et, le soir même, une suspension d'armes est consentie sur le front des deux armées.

Les princes français font les plus grands eflForts pour déterminer le roi de Prusse à continuer les hostilités et à livrer bataille sans perte de temps ; mais le duc de Brunsvirick réussit à déjouer leurs intrigues, et décide Frédéric-Guillaume à traiter définitivement de l'évacuation du territoire. Les maréchaux de Broglie et de Gastries et, principalement, le marquis de Bouille usent de toute leur influence pour faire rompre les négociations^ ils en ont pénétré le véritable but: « on ne conçoit rien, disent les émigrés dans leur camp, aux conférences du roi de Prusse avec Dumouriez, à moins que l'on n'ait le projet de sauver les jours du roi et de nous sacrifier. »

G'est un ministre du roi de Prusse qui a dévoilé les secrets d'une négociation dont les résultats auront sur les destinées des rois et des peuples une influence si prodigieuse ; les documents que M. de Hardenberg a livrés à l'histoire sont of&ciels et irréfutables. Il est inutile de rapporter, quelle que soit leur importance, les détails dans lesquels entre à cet égard l'homme d'État qui a joué un si grand rôle dans le cabinet de Berlin : les personnes curieuses de s'instruire de cette partie des a£Faires du

temps, les trouveront dans ses Mémoires, ils peignent les choses et les hommes, et expliquent bien des événements dont on aurait, sans cela, beaucoup de peine à se rendre compte.

Le colonel Thouvenot, premier aide de camp de Dumouriez et son confident intime, est envoyé au quartier général prussien; il confère en tôte-à-téte avec le duc de Brunsvirick, déjà décidé aux plus grands sacrifices pour obtenir sa libre retraite, et sauver Louis XVI s'il était possible. Le duc rejeta sur les princes fiançais et les émigrés toute la responsabilité de la guerre et àés intentions politiques qui avaient dirigé le roi de Prusse dans son invasion, et il n'insista nullement pour les faire comprendre dans le cartel d'échange. Ce prince s'en expliquait ainsi :

« Nous savons que nous n'avons pas le droit d'empêcher une « nation de se donner des lois, de tracer son régime intérieur ; « nous ne le voulons pas (voilà déjà la République française « implicitement reconnue); le sort du roi seul nous occupe, nous « savons qu'il est traité avec la dernière barbarie par la commune « de Paris, et ceci affecte particulièrement Sa Majesté le roi de « Prusse, car il est de l'humanité des souverains, autant qu'il « importe à leur honneur, de s'opposer à de tels excès. Que « deviendra ce malheureux roi ? Qu'on nous donne sur lui des « assurances ; qu'on lui assigne une place dans le nouvel ordre «de choses; qu'on lui confère le titre de stathouder ou tout « autre titre équivalent, et Sa Majesté le roi de Prusse, dont « l'âme bonne et généreuse compatit aux maux de la guerre, ren- « trera dans ses États et deviendra votre allié.

« Je n'entrevois, monsieur le duc, répondit Thouvenot, qu'un ¥. seul moyen d'arrangement, celui de traiter directement avec « la Convention nationale ou ses délégués.

« Mais ne serait-il pas possible de traiter avec l'armée?

« L'armée, dit Thouvenot, ne traite pas de politique ; encore « une fois, ces sortes d'affaires ne peuvent être portées quedevant « la nation elle-même ou ses délégués. »

Dans la conférence qui eut lieu entre le duc de Brunswick, M. de Kalkreuth, et les deux généraux républicains, Galbaud

et Labarolière, ceux-ci déployèrent une telle fierté, que le duc de Brunswick s'écria :

« Nation étonnante I à peine s'est-elle déclarée république « qu'elle en adopte déjà le langage. Je suis fâché, ajouta le duc, « que Dumouriez ait pris la mouche au sujet de mon dernier « manifeste, sur quelques paroles insignifiantes qui s'y trouvent; « ces expressions se jettent dans le peuple, mais les personnes < instruites savent les apprécier. »

Le général Galbaud ayant parlé des droits du peuple français devenu libre et de la souveraineté nationale :

« Je ne conteste nullement à votre pays le droit da,régler son « gouvernement, dit le duc ; mais a-t-il choisi la forme qui con- « vient le mieux à son caractère? Voilà ce dont on doute généra- « lement en Europe; et certes quand je suis venu en France, je « n'avais d'autre but que de concourir à rétablir l'ordre.

« La meilleure preuve que puisse donner le duc de Brunsce wick, répliqua le général Labarolière, de ses heureuses dis- « positions à notre égard, est d'évacuer le territoire français, « avant que nos armées qui se grossissent chaque jour ne l'y force cent; si vous voulez traiter pour la reddition de Verdun, je (( ne doute pas que la nation n'accorde aux Prussiens toutes les « facilités qui peuvent se concilier avec ses intérêts et la vente geance qu'elle doit tirer de l'invasion de ses frontières. »

En quittant les deux généraux, le duc leur dit :

« Continuez l'un et l'autre à bien servir votre patrie, et croyez « que malgré la terreur des manifestes, on ne peut s'empêcher « d'estimer ceux qui travaillent avec loyauté à assurer Tindé- « pendance de leur patrie. »

Pendant cette conférence tenue en plein champ et devant les deux armées, les soldats des deux partis buvaient et fumaient ensemble.

Une autre entrevue eut encore lieu entre le duc de Brunswick et le général Kellermann (24 octobre), au château de Daubrouge, entre Luxembourg et Longwy ; le prince avait fait proposer cette rencontre au vainqueur de Valmy, en le prévenant qu'il serait question de propositions de paix. Kellermann s'y rendit et

trouva réunis le duc de Brunswick, le prince héréditaire de Hohenlohe, le prince de Reuss, ambassadeur de Tempereur, et le marquis de Lucchesini.

Le duc prenant la parole : « Général, dit-il, nous vous avons « prié de venir à ce rendez-vous pour parler de paix, » et en même temps, il l'engage à en poser lui-même les bases. « Cela « ne sera pas difficile, répond Kellermann, qui avait sesinstruc- « tions. Reconnaissez la République française le plus authen- « tiquement possible, et ne vous mêlez jamais directement ni « indirectement du roi, ni des émigrés ; les autres difficultés pour- « ront facilement s'aplanir. » Il demande alors au duc de vouloir bien s'expliquer à son tour : « Eh bien 1 répond le duc, « nous retournerons chacun chez nous comme des gens de noces. » Kellermann s'adressant à l'ambassadeur impérial lui demande alors qui paiera les frais des noces. « Quant à moi, ajoute-t-il, « je pense que l'empereur ayant été l'agresseur, les Pays-Bas « doivent être donnés à la France en dédommagement. » A ces mots, le prince de Reuss ayant montré de l'humeur, le duc feignit de ne pas le remarquer, et dit à Kellermann : « Général, « rendez compte à la Convention nationale que nous sommes tous « disposés à la paix ; et pour vous le prouver, la Convention « n'a qu'à nommer des plénipotentiaires et désigner un lieu a pour les conférences, nous nous y rendrons. En attendant, nous « nous tiendrons soit à Luxembourg, soit dans les Pays-Bas, où « l'on pourra nous avertir. »

Ici les réflexions viennent en foule : que de chapitres de haute politique dans ces aveux du duc de Brunswick. Ce généralissime des armées alliées entre sur le territoire français pour mettre la France à la raison, et, après six semaines, il désavoue ses manifestes et se trouve réduit à demander, la prière à la bouche, qu'on laisse sortir tranquillement les soldats qu'il a si mal commandés. Le roi de Prusse a dit:« J'exterminerai les scélérats du 10 août et des journées de septembre », et il négocie avec ces scélérats, et il reconnaît la République et il traite avec elle de puissance à puissance ! Le généralissime fait amende honorable, il admet de la meilleure grâce du monde le principe de la sou-

veraineté nationale et déclare qu'il ne se mêlera plus des affaires du roi ni des émigrés ; Frédéric-Guillaume II, qui a solennellement promis de sauver Louis XVI et de ramener les princes français à Paris, abandonne l'infortuné monarque aux fureurs de ses ennemis, et les princes à toutes les misères, à toutes les humiliations de Texil et de la proscription î... Après de tels exemples, que le despotisme et ses courtisans appellent l'étranger à leur secours !

Mais, il reste au roi de Prusse et au duc de Brunswick un dernier avilissement à subir ; ils le subiront. La Convention a délégué trois de ses membres (Prieur de la Marne, Carra, Sillery), et les a revêtus du titre de commissaires à l'effet de surveiller les négociations, de régler les stipulations et d'en assurer l'exécution : une polémique s'engage entre eux et les plénipotentiaires prussiens, elle a pour objet de justifier la Révolution. Les commissaires de la Convention auront tout l'avantage de cette lutte politique, ils parleront avec hauteur et insulteront même à la dignité des couronnes ; le duc de Brunswick répondra avec humilité, procédera d'excuses en excuses, enfin, il ne renoncera à cette honteuse correspondance que lorsque la Convention aura donné à ses commissaires l'ordre de la faire cesser.

Le temps dévoile tous les mystères des cabinets et explique les causes des plus grands événements, il fera connaître les motifs qui rendaient nécessaire la retraite des Prussiens. Le ministre qui dirigera plus tard le cabinet de Berlin s'exprimera ainsi dans SCS Mémoires : « Le parti prussien poussait aux négociations et aux moyens termes, et le parti russe, émigré et autrichien, sans aucune confiance dans les négociations, ne cessait d'insister auprès du roi pour marcher en avant et combattre. Frédéric- Guillaume manifestant lui-môme le désir de pénétrer plus avant, les princes français firent proposer de marcher sur Châlons, sans plus de délai : « C'est sur Paris qu'il faut marcher, dirent Monsieur et le comte d'Artois ; c'est à Paris qu'il faut arriver comme la foudre pour ne pas donner aux factieux le temps de se reconnaître. »

Le duc de Brunswick s'y opposa fortement : « Déjà, dit-il, les

« armées alliées se trouvent trop éloignées de Verdun dont la « communication devient tous les jours plus difficile : elle le « serait bien davantage par le mouvement qu'on propose, et qui « nous séparerait de notre base d'opérations. Dans une marche « aussi hasardée, le général Dumouriez ne manquerait pas d'atta- « quer notre arrière-garde, et de couper entièrement nos maga- « sins. Qu'on observe aussi le mauvais état où se trouvent les

« armées prussienne et autrichienne ; la première est réduite à « trente-quatre mille combattants et celle du général Clairfayt à « dix-sept mille; enfin celle du prince Hohenlohe-Kirchberg et « desHessois à treize mille; en tout soixante-dix mille hommes « contre soixante-seize mille à la disposition du général français. « Si nous nous déterminions à combattre, avant de marcher sur « Châlons, rien de plus incertain que la victoire; elle n'empéche- « rait même pas Dumouriez de se retirer sur Vitry, où il serait « bientôt renforcé par de nouvelles troupes. Nous, au contraire, « affaiblis par des combats sanglants, par les maladies et par « les détachements nombreux qui assurent nos subsistances, '< nous ne pourrions plus rien entreprendre. Exposés à voir ces (( détachements battus en détail, nous nous consumerions, faute « de ressources, dans un pays stérile et dévasté. Si malheureuse- « ment nous étions battus, notre défaite nous exposerait à être « taillés en pièces dans les défilés de Grandpré, n'ayant plus « d'autre retraite que derrière Longwy et Luxembourg, si on « nous y laissait arriver. Selon moi, le seul parti raisonnable « serait de nous retirer par Grandpré avant le moment où la « saison étant plus avancée, les chemins deviendront plus mau- « vais et les maladies plus destructives. Dans ce cas nos armées, « toujours maîtresses des défilés et rapprochées de nos magasins, « pourraient assiéger tranquillement sur leurs derrières, soit <c Sedan, soit Montmédy et prendre avec sûreté des quartiers « d'hiver en France. Mais ces opérations doivent être combi- « nées avec la division du duc de Saxe-Teschen en Flandre. Je « conclus donc à ce qu'il ne soit pris aucun parti hasardé, et à « ce que nous attendions avant de rien décider où nous mènera « une négociation qui peut nous être favorable. »

Le duc eut pour lui le cabinet et la majorité du conseil (1). Voilà un document précis, officiel, dont Tauthenticité est irréfutable. Dumouricz lui-même expliquera les causes de la retraite du duc de Brunswick par les règles les plus simples de Tari militaire et du bon sens. Le caractère personnel et la situation politique du commandant en chef des armées prussienne et autrichienne contribuèrent pour beaucoup à Tinsuccès de la campagne. En faisant même abstraction des circonstances accessoires, le caractère incertain du duc de Brunswick n'était propre qu'à s'anéantir devant des opinions armées et en présence d'une crise aussi terrible que celle de 1792. On peut affirmer que le souvenir de cette triste et pénible campagne a empoisonné le reste de la vie de ce prince et que sans cesse il cherchait à en pallier les fautes militaires, sans pouvoir alléguer les vrais motifs qui la firent échouer : le plus déterminant tenait à des combinaisons diplomatiques inaperçues.

Il est avéré que le duc de Brunswick ne montra de volonté et de fermeté que pour éluder de marcher en avant et de livrer bataille. Or, on sait maintenant qu'il n'entrait pas dans la politique du cabinet de Londres, que l'Autriche et la Prusse pussent régler, sans le concours de ce cabinet, les destinées de la France. Jamais les hommes d'État d'Angleterre qui veillent à sa puissance, ne permettront qu'une coalition ou un dominateur dispose des afl"aires vitales de l'Europe sans leur participation. Telle était déjà la politique de Pitt en 1792. Pitt savait que le duc de Brunswick aimait la France, mais qu'il serait porté néanmoins à ménager les intérêts de l'Angleterre. Il jugea finement qu'il ne résisterait point à l'ascendant d'une maison royale puissante avec laquelle il avait déjà d'étroites affinités (par son mariage avec la sœur du roi d'Angleterre) et qui lui présentait la brillante perspective du mariage de l'héritier des trois royaumes avec sa propre fille.

Telles furent les vraies causes des temporisations au moyen desquelles le duc de Brunswick paralysa l'expédition de Gham-

(1) Mémoires dCun fiomme d'État.

LE DUC DE BRUNSWICK ET DUMOURIEZ. i97

pagne. Voilà le mobile secret le plus puissant qui ait agi sur rindécision naturelle de ce prince. La postérité en appréciera les motifs et en jugera les effets. C'est ainsi que des circonstances personnelles ont presque toujours maîtrisé le monde. Ces réflexions sont particulièrement applicables à la France, dont les destinées seront presque toujours entravées de 1789 à 1830 par des intérêts individuels. Quant au duc de Brunswick, sa réputation militaire sera très diminuée par la campagne de 1792; elle sera perdue par celle de 1806.

La retraite des armées combinées a exercé une influence décisive sur l'avenir de la République. Les princes, Monsieur et le comte d'Artois n'avaient d'abord pu croire que le duc de Brunswick fût en pleine retraite. Mandés par Frédéric- Guillaume, ils essuyèrent de la part du monarque prussien de vifo reproches au sujet des fausses espérances dont on l'avait bercé et qui avaient servi de base au plan de campagne. Ils rentrèrent dans leur camp en témoignant une affliction profonde. « La postérité, « s'écria Monsieur, s'étonnera quand elle lira dans l'histoire qu'un « grand roi accompagné des plus fameux généraux et des meilleures « troupes de l'Europe a abandonné son plan à la vue d'un général « sans nom, chef d'une armée indisciplinée. » Ces faits ont été rapportés par M. de Hardenberg, et le ministre prussien a dû, mieux que personne, en être parfaitement instruit.

On a prétendu qu'à la suite de ces événements, Custine avait proposé au duc de Brunswick la lieutenance générale du royaume. Des personnages qui ont participé aux affaires du temps, ont été jusqu'à affirmer que le duc de Brunswick dit à Custine, dans la dernière audience qu'il lui accorda : « Cadet de ma maison, j'accepterais; aîné, je ne puis. » M. de Narbonne a certifié, en 1796 (sur le territoire de Bienne, en Suisse, où il s'était réfugié), que le duc avait prononcé ces propres paroles. M™* de Staël, son amie, a donné la même assurance, mais ces témoignages sont plus que suspects. La coterie de M. de Narbonne et de M"* de Staël avait conçu le ridicule projet de placer le duc de Brunswick à la tête du gouvernement, sous le nom de lieutenant général du royaume et, ce qui est remarquable, c'est que Louis XVI s'était

prêté à une pareille intrigue. Le roi avait écrit au prince une lettre très flatteuse dans laquelle il le pressait d'accepter la lieutenance générale, et Custine fils avait été choisi pour suivre la négociation. Quelques intimes ont lu la dépêche autographe qu'il adressa à M. de Narbonne ; le brouillon, écrit de la main de M. de Custine, est entre les mains du comte de Montgaillard. Custine y rend un compte détaillé de toutes ses démarches depuis son arrivée à Brunswick, de ses trois conversations avec le prince, de la réserve presque glaciale avec laquelle sa proposition fut acceptée, de la circonspection extrême dans laquelle se tint constamment renfermé le duc, et de l'intérêt qu'il témoignait pour les affaires des princes et de la noblesse française :

« Le duc, écrit-il, me fit à phrases coupées, et dont chacune paraissait préparée, des questions et des interpellations sur les affaires de France. Il me parla avec affectation de M. de Belsunce et de la nuit du 5 octobre, me dit qu'il avait particulièrement connu M. Foulon, qu'il lui était pénible de fixer sa pensée sur cette fin tragique. Il m'interrogea sur MM. de Castries, de Broglie, de Guines et autres émigrés qu'il avait connus, mêlant à ces propos des réflexions propres à me faire craindre que son horreur pour les excès qui souillaient la Révolution ne l'emportât de beaucoup en lui sur la froide contemplation des principes et des choses. Il m'assura qu'il ne pensait pas que l'on dût, ni que l'on voulût intervenir dans nos affaires intérieures; qu'au surplus, il ne pouvait guère influer que par ses vœux; que l'union des puissances n'avait plus rien d'alarmant d'après la situation et les dispositions du roi, puisqu'elle n'avait jamais eu que sa sûreté et sa satisfaction pour objet. »

Tout le rapport de Custine établit d'une manière incontestable que le duc de Brunswick a reçu avec froideur, avec une circonspection et une réserve soutenues, les propositions qui lui étaient faites. Ce prince, quoi qu'on ait pu dire, avait en horreur les principes de liberté et d'égalité proclamés par la Révolution ; le jeune Custine s'en est bien convaincu : « N'aurait-on pas lieu de craindre, d'après la conduite trop connue que le duc a tenue en Hollande, que le système de ses idées ne pût s'accorder avec

les nôtres et que cette politique vantée par Mirabeau ne fût plutôt d'un ambitieux que d'un administrateur philanthrope? »

Indépendamment de ces observations d'une grande justesse, un fait suffit pour démontrer Tabsurdité des intentions qu'on prétait au duc de Brunswick : le traité de Pilnitz était signé depuis plusieurs mois, et le duc avait dit assez publiquement : « Ce traité mettra la France à la raison ! » Son manifeste avait suffisamment prouvé combien le prince avait peu de propension pour la Révolution.

Dumouriez, l'heureux adversaire du généralissime prussien dont il a si brillamment arrêté les efforts, ne conserverapas longtemps la gloire qu'il vient de conquérir; dès Tannée suivante il traitera secrètement avec les ennemis de la nation. Ce général voulait le rétablissement de la royauté et toute sa conduite tend à démontrer que son intention était de placer sur le trône la maison d'Orléans.

Le marquis de Bouille, poussant jusqu'à la témérité l'application de ses principes de pouvoir absolu, d'aristocratie et de féodalité, voulait simplement rétablir la royauté de droit divin; le général La Fayette, imbu des idées de liberté qui avaient triomphé dans la Révolution de l'Amérique du Nord, travaillait à établir la démocratie royale ou monarchie républicaine ; Dumouriez, tout en s'accommodant de la constitution de 1791, désirait un roi sous lequel il aurait pu diriger l'administration de l'État ; il s'était dévoué à la maison d'Orléans et se tenait pour assuré de la confiance exclusive du jeune duc de Chartres.

Il est infiniment remarquable que les trois généraux choisirent pour l'exécution de leurs projets, les conjonctures les plus contraires; tous les trois furent forcés de quitter leur armée et leur patrie, mais les deux premiers avec une sorte de facilité, tandis que Dumouriez fut sur le point d'être pris et livré à l'échafaud. Poursuivi par ses propres soldats, il dut son salut à un hussard qui lui donna son cheval au moment où celui du général s'abattit : le duc de Chartres, montant un cheval vigoureux, franchit le fossé qui le séparait des impériaux ; ce prince et son frère, Thouvenot et environ quatre-vingt-dix hussards de Bercheny arrivé-

rent avec Dumouriez aux premiers ayant-postes de Tennemi.

Dumouriez n'avait d'ailleurs jamais inspiré de sympathie aux jacobins : Robespierre l'avait surtout en aversion. Pendant son ministère, le général monte un jour à la tribune, proteste avec la plus grande exaltation de son dévouement à la liberté, de son amour pour la patrie, 6te son bonnet rouge et l'agite avec enthousiasme. Robespierre, les yeux fixés sur lui, l'écoute froidement, ne paraît pas convaincu par cette harangue patriotique, et demande la parole aussitôt que le général est descendu de la tribune. Un ami de Dumouriez s'empresse de se saisir du bonnet rouge qu'il a déposé près de lui et le place sur la tête de Robespierre : celui-ci l'ôte avec indignation, le jette à terre et le foule aux pieds, ce dont Dumouriez ne témoigne aucun mécontentement.

Les bonnets rouges de Dumouriez et de Pichegru auront couvert la tête de deux soldats vendus plus tard aux ennemis de la nation. On verra dans la suite le premier de ces généraux se mettre au rang des espions de police pour obtenir du Directoire la faveur dh rentrer en France (1). Quant au second, il abaissera sa gloire au point de devenir un vulgaire conspirateur.

Lancé dans les intrigues politiques dès sa première jeunesse, Dumouriez ne cessa de cabaler pendant tout le cours de sa car-

(1) Lettre de Dumouriez à M. Frédéric Westphalen^ Hoxler-Strasse^ n* 98, à Hambourg :

« Je commence à me remettre un peu de mon mal de jambe, mon bon ami, mais je ne me hasarde pas encore à de grandes marches. Je vous prie de faire porter à la poste les deux incluses. Je vous remercie des services que vous avez rendus à ma recommandation au chasseur de l'armée d'Italie. Cette occasion m'a fait connaître Thonnêteté de M. Le Màistre (membre de la légation de la République française à Hambourg), et elle m'attache à lui. Avertissez-le qu'il est arrivé ici de Londres un comte de Botterel chargé de la part de Pitt, avec deux autres dont j'ignore le nom, de recruter quelques officiers pour un nouveau projet d'insurrection en Bretagne, formé au château d'Edimbourg, et communiqué à Blankembourg. Dites à Le Maistre, en l'embrassant de ma part, de suivre cette affaire de près et de ne pas parler de moi. »

22 mai 1797, village de Bilwerde (près Hambourg).

Cette lettre a été copiée sur l'original même écrit en entier de la main du général traître à son pays.

Dumouriez dénonce au gouvernement les agents du comte de Lille et de Monsieur, et plus tard il servira le comte de Lille et Monsieur et deviendra un de leurs partisans chargés de renverser la République.

LA TERREUR. — TBERMIDOR. 201

rière. Il voulait joaer un rôle et arriver à la célébrité et au pouvoir : il jouit quelques instants de l'une et de l'autre et termina ses jours dans Tobscurité et Tisolement. La vanité était le trait dominant de son caractère, il ne manquait ni d'esprit, ni d'astuce ; il avait des talents militaires, mais de second ordre. Ce n'était ni un grand capitaine, ni un homme à vastes résolutions; il n'était habile que pour les coups de main : vrai cosaque en intrigues, dépourvu de sagesse, de prudence, de probité politiques, il finit comme tous les intrigants d'un certain renom. Après avoir échangé le bonnet jacobin contre le portefeuille ministériel en 179â, il troqua son chapeau de général contre l'habit d'émigré, trahit sa patrie, lui suscita partout des ennemis et mourut méprisé par les étrangers et par ses compatriotes.

Les événements militaires de la frontière ont eu leur retentissement dans Paris qui est ensanglanté par les massacres de septembre. Le règne de la Terreur commence et va ternir d'une ombre sinistre l'éclat de la Révolution.

Danton a été l'ordonnateur en chef des massacres. Tallien la secondé avec une imperturbable scélératesse et Fabre d'Églantine a dressé les listes des victimes.

Il est singulier de remarquer que les exécuteurs de ces meurtres étaient presque tous des Auvergnats; on les avait choisis, de préférence aux Marseillais ; on leur avait promis un fort salaire et ils avaient accepté les fonctions d'assassins. Tallien et Méhée ont fait tous deux l'aveu de cette particularité. On n'en peut cependant conclure que les Auvergnats soient plus enclins au crime que les habitants des autres provinces de la France ; mais voici une circonstance qui prouve la grossière brutalité et l'excès-

sive cupidité de la plupart de ces hommes à demi sauvages qui sortaient des montagnes de l'Auvergne pour venir chercher à Paris des moyens d'existence ; elle peut donner lieu à bien des conjectures. Pendant les massacres, un Anglais versait du vin aux égorgeurs en leur disant : « Prenez des forces et bon courage I »

Ce fait a été constaté par un procès-verbal du juge de paix de la section des Carmes.

M"® David, femme du célèbre peintre, avait pris un appartement près des Carmes, dans une maison voisine de Tabbaye. Étonnée de voir conduire à la prison une grande quantité de prêtres, elle témoignait ses craintes à une ancienne religieuse logée sur le même palier, celle-ci lui répondit : « Je connais plusieurs « de ces ecclésiastiques; ils portent sur eux un petit scapulaire « de la forme d'un sacré-cœur de couleur rouge, ils ne témoignent « aucune inquiétude sur leur sort. » En effet les égorgeurs découvraient la poitrine de chaque prisonnier, et celui qui était revêtu du scapulaire passait dans une chambre voisine, et était mis en liberté; les autres étaient aussitôt exécutés. Quel était l'ordonnateur, le distributeur de cette distinction, de ce signe de salut? on l'a complètement ignoré et aucun indice n'est venu fournir le moindre renseignement à ce sujet.

Le 3 septembre, Tallien, l'un des principaux instigateurs des massacres, parait à l'Assemblée avec deux commissaires de la Commune, Guiraud et Truchon. Ce dernier prononce, à la barre, un discours dans lequel il déclafe : « qu'on a fait sortir des prisons de la Force et de Sainte-Pélagie tous les prisonniers qu'on a voulu sauver » ; il termine par ces mots : « et nous nous sommes retirés pour notre propre sûreté ». C'était laisser les coudées franches aux égorgeurs.

Malgré leur obscurité, les noms de quelques-uns des assassins de septembre n'ont pu se dérober à l'histoire ; on peut citer entre autres : Monneuse, officier municipal et juge à la Force, Parcin, l'un des juges, présidant aux massacres (1). L'Huillier, juge à

(1) Il fut, depuis, président de la commission révolutionnaire de Lyon sous Collot d^Herbois; c'était l'ami, le confident intime de Fouché, et c'est de la maison de Parcin à Ecouen que Fouché, duc d'Otrante, se rendra dé-

la Force, livrait les victimes aux bourreaux ; c'est lui qui leur abandonna la princesse de Lamballe, et leur dit : « Élargissez madame »; Mamin, juge à la Force, Lubin, officier municipal, Dangers, FiefiFé, greffier de la Force. Les nommés : L'Enfant, membre de la Commune du 10 août, Laloue, Fini, comte de Cham...., évadé de Bicêtre, Letellier, Le Grand Nicolas, Rotundo, étaient chefs des massacres. Panis, membre de la municipalité, et depuis membre de la Convention, se signala particulièrement dans les meurtres des prisons ; il signa, ainsi que son collègue L'Enfant, la circulaire envoyée à toutes les communes de France, pour les inviter à suivre l'exemple donné par celle de Paris.

Aux massacres succèdent les exécutions. Le règne du sang triomphe. Louis XVI, la reine, les princesses sont montés à l'échafaud. Nobles, bourgeois, artisans, quiconque est convaincu de tiédeur révolutionnaire ou simplement dénoncé, suspecté, est aussitôt saisi, condamné, exécuté. Dans ce déchaînement de passions le beau rôle est aux victimes. De jeunes femmes montrent une si noble fermeté devant les juges que Fouquier- Tinville en est frappé : «Les effrontées, dit-il; dussé-je me passer de dîner, il faut que j'aille les voir sur l'échafaud pour m'assurer si elles conserveront leur caractère jusqu'à la fin. »

Cette atroce saillie fut proférée au sujet de la princesse de Monaco. « La rusée, dit-il; mais elle a beau faire, elle ne m'échappera pas. » La princesse, condamnée à avoir la tête tranchée, s'était déclarée enceinte. Sur ce motif l'exécution est suspendue; reconduite en prison, elle coupe ses beaux cheveux, et écrit la leltre suivante :

Je serais obligée au citoyen Fouquier de Tinville s'il voulait bien venir un instant ici, pour m'accorder un moment d'audience; je lui demande instamment de ne pas me refuser ma demande.

Signé : Grimaldi-Monaco.

Fouquier-Tinville ne vient pas, ne répond pas; la princesse écrit une seconde lettre ; elle est cachetée de noir ; un de ses

guisé et de nuit pour échapper aux assassins de 1815 et gagner en toute sûreté Amiens, où se trouve un fort détaclieaient de troupes anglaises.

doigts, dont on aperçoit Tempreinte, lui a servi de cachet; l'adresse porte : Au C. Fouquet. Très pressée...

Je vous préviens, citoyen, que je ne suis pas grosse ; je voulais vous le dire; n'espérant pas que vous veniez, je vous le mande. Je n'ai point sali ma bouche de ce mensonge dans la crainte de la mort, ni pour l'éviter, mais pour gagner un jour de plus, afin de couper moi-même mes cheveux, et ne pas les donner coupés de la main du bourreau. C'est le seul legs que je puisse laisser à mes enfants, au moins faut-il qu'il soit pur.

Signé : Choiseul-Stainville, Joseph Ghimalof-Monaco, princesse étrangère, mourant de l'injustice des juges français.

Fouquier-Tinville, après un moment de silence, rugit de fureur et s'écrie : « La drôlesse, elle a trompé mon humanité! j'aurai l'œil à l'avenir sur les femmes enceintes. »

La princesse de Monaco fut exécutée le jour même.

Sillery-Genlis meurt en homme de bon ton; les mains liées derrière le dos, il s'est avancé, grâce que le bourreau lui a accordée, aux quatre coins de l'échafaud, a salué d'une manière polie et en s'inclinant profondément, la multitude qui l'a remercié en quelque sorte par son silence, et avec cette gentillesse le petit grand seigneur a porté sa tête au fer de la guillotine.

Champcenetz, poudré à la maréchale, meurt aussi en plaisantant, comme il a plaisanté toute sa vie. Monté sur l'échafaud il dit à l'exécuteur : « Dépêche-toi, je vais te donner pourboire. » Il avait été arrêté pour un calembour.

A la première représentation au Théâtre Français, nommé alors Théâtre de la République, d'une pièce sans-culottide intitulée « la Constitution à Constantinople^ le soi-disant marquis de Champcenetz se place à l'orchestre et demande à un bonnet rouge assis devant lui, le titre de la comédie qu'on joue. Le jacobin lui répond: « La Constitution à Constantinople. — Quoi, citoyen, réplique Champcenetz, déjà la Constitution à la porte î » — C'est ce même Champcenetz dont Rivarol disait: « Je le bourre d'esprit, mais il n'est que mon clair de lune. » — Ces deux littérateurs avaient la manie de vouloir passer pour gens de

qualité. Voici répigramme qui courut sur leur compte dans toute la France :

Au noble hôtel de la Vermine On loge ici très proprement ; Rivarol y fait la cuisine, Et Ghampcenetz l'appartement (1)

Robespierre est le grand organisateur de la Terreur, le coryphée de la guillotine, comme Barrère en est TAnacréon. Il s'élève au-dessus de ses rivaux et semble incarner la Révolution. Il grandit dans une influence redoutable et finit par en imposer aux cabinets étrangers qui se seraient accommodés, croit-on, de son avènement définitif au pouvoir, si la journée de thermidor ne Tavait abattu.

D'après les informations secrètes que Ton recevait à Vienne, de Paris, on s'attendait à un nouvel ordre de choses en France, c'est-à-dire que le pouvoir divisé y tomberait dans une seule main. Robespierre était ce prochain dictateur se montrant disposé à mettre un terme aux excès révolutionnaires et au règne de la Terreur; il était aux yeux des cabinets de Vienne et de Londres le seul avec lequel il fût possible de traiter (2). Ne s'était-il pas opposé à la guerre dès son origine, et depuis, n'avait-il pas anéanti la faction de Brissot qui, en l'allumant, avait lancé contre l'Europe la propagande révolutionnaire? N'avait-il pas abattu plus récemment les factions anarchiques qui prêchaient le nivellement de tous les rangs et de toutes les fortunes, et qui, en abolissant le culte chrétien, avaient nationalisé l'athéisme? Dans un rapport sur la morale publique, il avait tonné lui-môme contre l'athéisme et les profanations. Il venait de faire plus: nommé président de la Convention, il avait fait proclamer l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de râme(8 juin 1794).

(1) Le premier était, dit-on, fils d^un cuisinier tenant auberge, le second d'un frotteur-tapissier.

(2) Si l'on rapproche ces informations de Topinion exprimée par Barthélémy (v. note page 26), on pourrait admettre que Montgaillard a réellement servi d'intermédiaire entre Robespierre et la Cour de Vienne, dont il avait sondé les intentions.

Le gouvernement de Robespierre commençait, pour ainsi dire, sous les auspices de cette déclaration religieuse, comme étant la source de la morale publique et le premier principe des lois. Il promettait aussi la liberté à tous les cultes. N'était- il pas évident qu'il aspirait à ramener les choses à un état d'ordre qu'on pôt supporter et qui pût être durable? Telle était l'idée qu'on s'était formée de ce chef de la Révolution, non seulement à Vienne et à Londres, mais encore à Rome, à Turin, à Madrid, où l'on pensait, avec raison, que le pouvoir finirait par appartenir à celui au nom duquel l'ordre public pourrait se rétablir en France. Encore d'autres indices semblaient justifier les prévisions des deux principaux cabinets confédérés. On savait par exemple à Vienne et à Londres que c'était le frère de Robespierre qui avait fait suspendre l'invasion du Piémont et de la Lombardie, prête à s'eiffectuer par les Alpes-Maritimes ; on n'ignorait pas non plus que, dans le comité de salut public, Robespierre lui-même ralentissait l'exécution des plans de campagne proposés par Carnot, comme menaçant l'Europe d'un débordement militaire. Il se servait de Saint-Just aux armées pour y balancer ou y détruire l'influence de Carnot, et il soutenait Pichegru qui lui était personnellement dévoué. Plus restreint dans ses vues, il ne voulait que l'afl'ranchissement de la Belgique, et recouvrer tous les pays réunis par la Convention à la France. On n'ignorait pas non plus qu'au fond il redoutait la guerre et l'ambition des généraux. Enfin, on le croyait tout-puissant, parce qu'on le supposait maître du comité de salut public par les jacobins, par la Convention et par la Commune. Du reste, les cabinets n'étaient point en mesure d'avoir sur l'intérieur du comité et sur l'état réel de la France, des données assez précises pour appuyer d'une manière certaine leurs prévisions; ils étaient alors absorbés par leurs propres intérêts. Telle était à cette époque l'opinion de M. de Hardenberg; le ministre de Prusse ne pouvait pas ignorer et connaissait très bien les dispositions politiques des cabinets de Vienne et de Londres dans les mois de mai et de juin 1794; il donnait la plus sérieuse attention à leurs affaires, dont les moindres détails intéressaient de si près son pays :

enfin, M. de Hardenberg avait une entière connaissance des projets militaires et des intrigues diplomatiques qui pouvaient se tramer soit au quartier général des armées alliées à Tournay, soit à, Londres.

Les faits suivants servent à confirmer l'opinion déjà si positive du premier ministre de Prusse relativement à Robespierre.

Un émigré qui eut Thonneur d*étre admis (mai 1794) auprès de l'empereur d'Allemagne, François II, et du duc d'York, à Bruxelles et à Tournay (1), fut accablé de questions sur l'état où se trouvaient Paris et la France ; les ministres autrichiens et anglais ne tarissaient pas sur ce sujet. Ces entretiens démontraient que les cabinets n'avaient pas des données précises sur la situation des esprits et des choses en France ; bien mieux, ils n'avaient à cet égard que des notions fausses ou très erronées, et la frayeur que leur inspirait le comité de salut public égalait leur ignorance de ce qu'on y discutait.

Le comte de Mercy-d'Argenteau dit alors en présence de l'empereur : « Mais enfin, ce monsieur Robespierre est unhomme bien puissant, tout le monde tremble devant lui. C'est un homme extraordinaire.il y a six semaines qu'il m'empêche de dormir. »

L'abbé de Pradt a également cité les paroles qui furent prononcées plus tard, par le comte de Mercy-d'Argenteau : « Quel malheur que M. Robespierre n'ait pas vécu quelques « semaines de plus, il aurait été le maître de la France ; l'empe- « reur mon maître l'eût reconnu comme chef du gouvernement, « et nous aurions tous la paix à l'heure qu'il est. C'est une grande « perte que l'Angleterre et l'Autriche ont faite là. »

Le duc d'York, tout en réprouvant les cruautés de Robespierre, avouait sans détour « qu'il était bien fâcheux pour les alliés que cet homme n'ait pas eu le dessus sur la Convention ». Il n'était bruit au quartier général anglais que de l'humeur et du mécontentement qu'avait montrés Pitt, en apprenant sa chute.

Dans des entretiens qu'eut ce ministre avec l'émigré dont il s'agit, en juin et août 1794, il s'était exprimé sur le compte

(1) On ne peut douter qu'il ne s'agisse de Montgaillard. V.page 27.

de Robespierre avec beaucoup de modération, et accueillit très froidement les accusations portées contre le sanguinaire tyran : « La mort de Robespierre, dit-il, est un grand événement pour « la France, et pour tout le monde : il dérange beaucoup de « choses. Il faut voir ce qui va se passer; je ne crois pas que.... » Pitt s'arrêta court et se refusa à ramener la conversation sur le terrain du 9 thermidor. En rapprochant ces faits, il était démontré que le chef des jacobins entretenait des intelligences secrètes avec les cabinets de Vienne et de Londres, et avec Louis XVIII à Ham.

Un poète ancien a dit que « la peur créa les Dieux ! »» C'est la peur qui prosterna les Français aux pieds de Pétion, de Marat, de Robespierre. C'est encore la peur qui, se mêlant à la forfanterie, à la vanité publiques, contribua à amener la plus humble, la plus docile soumission à Bonaparte, après que la nation se vit déçue dans son espoir de conserver sous la domination de ce chef la liberté conquise au prix de tant de calamités. Le pays trompé n'hésita pas cependant à se courber sous le sceptre impérial, et ce fut bien alors qu'on put se rappeler avec amertume ce mot du ministre anglais : « Qu'espérer d'une nation qui franchit les intermédiaires avec cette fougueuse rapidité?» car tel personnage qu'on vit en 1789 s'élever violemment contre l'esprit de réformation, sera successivement ardent fauteur de la Convention, du Directoire, du régime consulaire, de la République impériale et de l'Empire. Dans les grandes circonstances, l'intérêt ne fut, quoi qu'on en puisse dire, qu'un mobile secondaire pour les individus; le premier mobile fut toujours cet égoïsme, effet delà crainte, de la peur : à aucune époque, on ne sut résister à l'oppression avec énergie, avec persévérance. L'oppresseur se nommât-il représentant du peuple, directeur, consul, empereur, commissaire extraordinaire, ministre, chef de police, préfet de département, accusateur public, général ou gendarme î Jamais l'axiome : « Ce sont les esclaves qui font les tyrans », ne fut si bien justifié qu'en France, depuis 1789 jusqu'en 1830.

A la journée de Thermidor est attaché le nom de Tallien qui

évoque le souvenir des plus sanglantes époques de la Révolution. La Commune du 10 août 1792, les massacres des 2 et 3 septembre, regorgement des émigrés de Quiberon (1795), déposeront éternellement contre lui ; mais il fut l'un des principaux auteurs du 9 thermidor, journée qui sauva des milliers de personnes, et il mérite, dira-t-on, sous ce rapport, de la reconnaissance publique ? Non, le féroce proconsul dont tous les actes pendant le règne de la Terreur, signalèrent la cruauté, les rapines, la débauche, Tallien, ne s'éleva contre Robespierre le 9 thermidor, que pour sauver sa tête et celle de sa maîtresse, M"® Cabarrus (femme divorcée de M. de Fontenay, depuis Mme de Caraman, princesse de Chimay), que le dictateur avait résolu de faire tomber sur l'échafaud ; l'humanité, la justice n'eurent aucune part à ce grand acte de conservation nationale. Le vertueux et patriote Carnot fut le véritable auteur de la chute de Robespierre. Tallien était un homme sans générosité, sans vertus, sans principes, livré aux plus basses passions, incapable d'énergie, de courage ou de dévouement.

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