‹ Souvenirs du comte de Montgaillard: agent de la diplomatie secre?te pendant la Re?volution, lChapitre 10 sur 19 · L'AUTRICHE ET LA PRUSSE · texte numérisé non relu

L'AUTRICHE ET LA PRUSSE

qui le décidaient à Taccepter purement et simplement. En conséquence, Louis XVI priait l'empereur de tenter la voie des négociations avant de recourir à celle des armes, préférant dans tous les cas un arrangement avec les chefs du parti constitutionnel, La Fayette, Beauharnais, Alexandre et Charles Lameth, AdrienDuport, Thouvet, Talleyrand-Périgord, d'André, Beaumetz, Desmeunier, Chapelier, etc., qui avaient obtenu, par l'adjonction des principaux feuillants, la majorité dans l'Assemblée nationale, depuis le retour du roi de Varennes.

Ce système de temporisation et de mesures dilatoires entrait parfaitement dans le caractère et les vues politiques de l'empereur. Aussi le traité de Pilnitz ne fut-il, en quelque sorte, qu\me déclaration plus explicite des propositions adoptées à Mantoue et à Padoue. Quant au marquis de Bouille, c'est tout uniment Tancien pouvoir absolu de la couronne qu'il préconise à Pilnitz, et l'exécution militaire de la France qu'il y demande à cor et à cri. Ses opinions décidées lui ont mérité la confiance entière du roi de Prusse et du roi de Suède. Ces deux monarques, véritables Don Quichotte de la contre-révolution à opérer en France, sont les instruments dont se servent d'une part l'impératrice de Russie pour assurer ses envahissements en Turquie et en Pologne, et d'autre part les princes français. Monsieur, le comte d'Artois et le prince de Condé, pour accomplir leurs projets de vengeance contre ce qu'ils appellent les révoltés, les révolutionnaires et les constitutionnels. On s'afflige de voir un homme d'un caractère aussi élevé que le marquis de Bouille embrasser avec une sorte de fureur les projets politiques, les machinations, les attentats de Monsieur et du comte d'Artois contre la patrie ; mais, on ne saurait trop le dire, ce général éminemment recommandable sous plusieurs rapports essentiels, est imbu des maximes de l'ancien régime, et ne voit dans la France qu'une nation en révolte, et dans l'Assemblée nationale qu'une bande de factieux coupables de lèse-majesté.

L'asservissement et le démembrement de la France sont préparés, médités et résolus à Pilnitz, au milieu des fêtes les plus

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somptueuses : banquets royaux, représentations théâtrales* débauches éclatantes, cercles brillants, illuminations, jeux, soupers splendides, c'est ainsi que les souverains alliés et le comte d'Artois préludent à une guerre qui doit ébranler le monde. Et la reine de France écrira à sa sœur Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas : « Le comte d'Artois a fait merveilles à Pilnitz ; le « roi de Prusse s'y est montré en roi : nul doute que notre frère « ne sente la nécessité de recourir aux armes et de venir étouffer « dans son sein cette révolte de trois ans, appelée révolution. » Un diplomate secret, en mission à Bruxelles, a eu communication de ces lignes tracées de la main de Marie-Antoinette.

Par suite des engagements pris à Pilnitz et pour trouver des motifs d'intervention dans les affaires de France, Léopold envoie le 3 décembre à Louis XVI une protestation solennelle en faveur des princes possessionnés en Alsace et en Lorraine et, «manifeste la résolution invariable et formelle de leur porter tous les secours qu'exigeraient la dignité de la couronne impériale et le maintien des constitutions publiques de l'Empire, s'ils n'obtenaient pas réintégration plénière et conforme aux dispositions des traités. » En prenant connaissance de cette adresse, la reine s'écria : « L'empereur mon frère a raison; il faut le satisfaire ». La lettre de l'empereur renfermait copie des décrets de commission et de ratification du dernier conclusum de la Diète germanique ; la ratification impériale portait : « que l'empereur n'aurait aucun égard aux soumissions qu'auraient pu faire quelques Ëtats aux indemnités proposées par la France, attendu que l'exécution illimitée des décrets de l'Assemblée rendus depuis le 4 août 1789 était une usurpation arbitraire, une infraction, une violation de la souveraineté territoriale de l'Empire et de l'empereur. »

Léopold voulait éviter la guerre et il la rendait inévitable, en exigeant que l'Assemblée nationale révoquât ses décrets et reconnût aux princes possessionnés dans deux provinces de France des droits de souveraineté et de féodalité. Léopold ajoutait : « Que Sa Majesté Impériale avait vu avec peine que la lettre du roi Très Chrétien (Louis XVI ne portait plus d'autre titre ofB-

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ciel que celui de roi des Français), n'avait, ni quant à la formes (elle était écrite en français et non en latin comme avant 1 789), ni quant à son contenu, répondu à 1 attente générale sur son caractère reconnu de justice et de loyauté ; qu elle y remarquait la prétention erronée de croire les terres des princes lésés tellement soumises à la souveraineté du roi, que sauf une indemnité, il pouvait en disposer librement ; que Sa Majesté Impériale protestait solennellement en son nom et au nom de TEmpire, contre toutes les mesures prises depuis le mois d'août 1789, qui seraient contraires aux traités ; qu'elle se serait déjà empressée de donner aux princes lésés tous les secours qui dépendaient d'elle, conformément à la dignité impériale et aux lois de l'Empire, si elle n'avait pas espéré terminer amiablement cette affaire. » C'était s'abuser soi-même, ou se flatter d'abuser l'Assemblée nationale, sans l'assentiment de laquelle Louis XVI ne pouvait constitutionnellement déférer aux injonctions de la Diète germanique. La lettredel'empereur fut bientôt connue dupublic ; le ministre de la guerre, Louis de Narbonne, et M"' de Staël, son amie, se hâtèrent d'en informer leurs amis les plus influents; dès ce moment il fut évident pour toutes les personnes au fait de l'état de choses que la guerre était imminente.

Le 14 décembre, Louis XVI se rend à l'Assemblée nationale accompagné de tous ses ministres ; le roi annonce qu'il a écrit à l'empereur pour l'engager à déployer s'il le faut son autorité comme chef de l'Empire, afin d'éloigner les malheurs que ne manquerait pas d'entraîner une plus longue obstination de quelques membres du corps germanique; qu'il prend en môme temps les mesures militaires les plus propres à faire respecter ses déclarations: «Si elles ne sont pas écoutées, alors, Messieurs, il ne me restera plus qu'à proposer la guerre. » L'Assemblée montre par son attitude le peu de confiance qu'elle attache aux déclarations énergiques de Louis XVI. Sa sincérité est même révoquée en doute, et à peine est-il sorti de la salle que plusieurs députés disent à haute voix : « C'est un jeu concerté avec la cour de Vienne, une comédie que l'on joue aux Tuileries. »

En effet toutes les intrigues pratiquées aux Tuileries sont

connues ; on n'ignore pas que dès le lendemain du jour oti Louis XVI a informé l'Assemblée des nouvelles démarches qu'il tentera auprès de l'empereur, la reine, du consentement formel du roi, a écrit à l'empereur afin de l'engager à déclarer sans délai la guerre à la France. Il est impossible de douter de ce fait : le comte de Mercy-d'Argenteau, le marquis de Bouille, le baron de Breteuil l'avouaient publiquement en 1794.

Le mécontentement populaire augmente lorsque quelques mois plus tard est signée à Vienne une convention entre la Prusse et l'Autriche qui fait connaître leur intention formelle d'intervenir dans les affaires de France. Ce manifeste, adressé par le chancelier de cour et d'État, prince de Kaunitz, à l'ambassadeur de la cour de Vienne à Paris, excite une irritation générale, et ajoute encore à la défiance qu'inspire Louis XVI; plusieurs journaux ne balanceront pas à affirmer que cet insolent manifeste a été dicté par le roi; l'opinion publique s'indignera de voir l'empereur s'immiscer dans la politique intérieure, juger les partis qui agitent l'Assemblée, intimer aux Français des conseils ou plutôt des ordres menaçants et disposer en quelque sorte des destinées constitutionelles du pays. Ce manifeste révolte la fierté nationale, accroît l'effervescence populaire et aggrave les dangers qui environnent Louis XVI, en mettant à découvert ses intelligences avec les puissances coalisées.

Sur ces entrefaites Léopold II, empereur d'Allemagne, meurt le 1" mars d'une indisposition subite. Il expire dans une crise de vomissements convulsifs et non interrompus, n'ayant autour de lui que deux valets de chambre. Les ennemis publics ou secrets de l'ordre de choses établi en France, les émigrés particulièrement, répandent le bruit que Léopold a été empoisonné, parce qu'il allait enfin se mettre en campagne contre les révolutionnaires. Tel est l'aveuglement ou l'injustice de l'esprit de parti, que longtemps après cette mort, lorsque les causes et les circonstances en auront été parfaitement jugées et démontrées, des personnages connus par la loyauté de leur caractère s'obstineront encore à accuser les jacobins de l'empoisonnement de Léopold : le marquis de Bouille l'affirmait en 1814.

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