‹ Souvenirs du comte de Montgaillard: agent de la diplomatie secre?te pendant la Re?volution, lChapitre 14 sur 19 · LE 18 FRUCTIDOR ET LE \B BRUMAIRE · texte numérisé non relu

LE 18 FRUCTIDOR ET LE \B BRUMAIRE

Il fut chargé de prendre Vérone et y vola beaucoup. Comme dans cette ville, les Italiens assassinaient librement, Bonaparte crut devoir agir avec prudence et envoya à Augereau un de ses aides de camp porteur d'une lettre dans laquelle il lui reprochait de trop voler. « Votre général croit- il que je suis venu dans ce « pays pour changer d'air? » dit Augereau pour toute réponse, et il renvoya Tofficier.

Chargé d'appuyer à Paris la politique du Directoire, Augereau ne put qu'assister à la servilité des habitants.

Voici comment un journaliste peignait en mauvais vers les Parisiens au lendemain du 18 fructidor :

C'est un être bien étrange Que ce peuple de Paris!

Il a la douceur d'un ange Aussitôt qu'il se voit pris.

Quand on le lâche, il se venge, Et lorsqu'il se voit repris, Il se tait, il est soumis.

Bon, méchant, simple et volage, Ne fixant aucun objet, Tout en sortant de sa cage Il court vite au trébuchet :

Rien ne peut le rendre sage, Le malheur Tabasourdit, Et le bonheur Téblouit.

Toujours franc, toujours novice.

Aveugle en sa volonté, Il commande son supplice Pour voir de la nouveauté.

Ne suivant que son caprice.

Ou celui de ses bourreaux.

Il applaudit à ses maux.

11 ne peut rien entreprendre 11 ne peut rien achever, On sait toujours le surprendre.

On sait toujours le tromper.

Tout en le faisant dépendre.

On lui dit, pour le flatter, Qu'il est fait pour commander.

Tantôt il est catholique, Tantôt il est musulman, Tantôt pour la République, Et tantôt pour le Tyran.

Quand il est trop pacifîque On le tourmente, et soudain Il a soif du sang humain.

Quand la misère l'accable.

On cherche à le récréer Par un spectacle agréable, Où chacun va figurer, (^est une chose admirable De voir traîner dans Paris Trente ou quarante proscrits.

La journée de fructidor rend quelque autorité au Directoire, mais la nation attend néanmoins avec impatience la chute de ce gouvernement, jouet de tous les partis. Dès que Bonaparte revient d'Egypte, chacun sent en lui le maître, on interroge l'expression de son regard, on attend le signal que donnera sa main.

Le Directoire que sa présence inquiète, que l'enthousiasme des Parisiens pour le revenant d'Egypte alarme de plus en plus, le Directoire a mis tous ses espions en campagne afin de pénétrer les vues du général, mais sans oser témoigner ses craintes, ses méfiances. Il donne, au contraire, au vainqueur des Pyramides une fête publique et l'invite à un banquet qu'on peut appeler banquet d'État.

La réception alieu dans la nef de l'église Saint-Sulpice. Les deux conseils législatifs, les ministres, les généraux, tous les fonctionnaires publics y sont invités. Bonaparte s'y rend, accompagné du seul général Duroc; il affecte une simplicité, une modestie qui font encore plus ressortir la pompe théâtrale des directeurs. Le président du Directoire le place à sa droite et lui décerne tous les honneurs.

Bonaparte a fait mettre dans sa voiture un pain et une demibouteille de vin qui lui sont apportés par Duroc. Le dîner est

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triste, lugubre; tout le monde s'observe, on ne veut pas garder le silence et on craint de parler. La gaieté et la confiance semblent bannies de cette réunion, où tant de sentiments et d'intérêts divers sont en présence. Le service à peine terminé, le héros delà fête se lève, se promène lentement le long des tables, dit quelques mots aux personnages qui lui adressent leurs compliments, et sort par une porte latérale, sans que personne s'aperçoive de sa disparition. Il est de retour dans sa maison, rue de la Victoire, que les directeurs savent à peine qu'il a quitté Saint-Sulpice. 11 est inutile de dire que la plupart des convives et tous les généraux ramenés d'Egypte étaient dans le secret du coup d'État médité par Bonaparte dès l'instant de son arrivée à Paris.

Fouché surtout a donné le 17, de grand matin, sa parole d'honneur de servir Bonaparte sans réserve. Mais prêt à trahir et considérant avant tout sa sûreté et ses intérêts personnels, Fouché charge un de ses principaux employés au ministère de la police, homme d'esprit et de tact, de se rendre à Saint-Cloud, pour assister au coup d'État et l'informer à l'instant des événements. L'ancien proconsul de Lyon et de Nevers avait pris ses mesures, et si Bonaparte eût échoué, si le conseil l'eût mis hors la loi, Fouché avait tout disposé pour le faire arrêter et fusiller ainsi que les chefs de cette conspiration. L'espion de Fouché n'eût pas été luimême épargné.

Après son avènement à l'empire, Napoléon connut ces particularités; il en parla à Fouché sans y attacher d'importance, il fut même jusqu'à plaisanter sur cet épisode du 18 brumaire avec Decrès et Cambacérès. D'après certains aveux échappés à un confident intime de Bonaparte, on peut affirmer que le général devenu premier consul et empereur, eut toujours un profond mépris pour Fouché, mais il le craignait. Pendant le cours de son règne, notamment depuis son mariage avec l'archiduchesse Marie-Louise, Napoléon se méfiera de Fouché, et cependant le laissera aller; c'est une de ses plus grandes fautes politiques. En réalité on peut dire de Fouché, que depuis le 18 brumaire, il se sera constitué le représentant de l'aristocratie révolutionnaire et le protecteur de l'ancien régime.

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Au moment de saisir le pouvoir, l'argent manquait à Bonaparte qui n'avait pas les moyens matériels de payer ses complices. Talleyrand intriguait en sa faveur et ne pouvait mieux seconder la révolution qui se préparait. A cette époque les ressources pécuniaires de Talleyrand étaient encore très bornées, quoiqu'il fût, depuis plus de deux ans ministre des relations extérieures ; les pots-de-vin ou présents diplomatiques n'étaient ni nombreux ni aussi considérables qu'ils le devinrent depuis, et le directeur Barras en prenait, d'ailleurs, sa bonne part. En réalité, Talleyrand se serait trouvé dans le dénûment (eu égard à sa position politique et à ses goûts dispendieux), sans l'assistance de M™* de Staël. Elle lui donna cinquante mille écus, sous condition que, sur cette somme, il prêterait en son nom personnel quatre mille francs à. Benjamin Constant. Talleyrand obéit, mais à l'époque fixée pour ce remboursement, il menaça de poursuites judiciaires le secrétaire de M"** de Staôl, s'il différait à s'acquitter envers lui. De 1799 ài808,Talleyrandréaliseraunefortune prodigieuse, que l'on peut porter à cinquante et quelques millions. Quelque désastres qui accablent la France de 1814 à 1815, Talleyrand trouvera dans la vente du duché de Bénévent, dans les négociations diplomatiques, etc., de nouveaux millions pour remplacer ceux que lui aura cot^té sa fastueuse représentation.

Fouché, ministre de la police, a promis à Bonaparte tous les fonds dont il lui sera possible de disposer dans son ministère, mais il ne peut les livrer que le i 9. Il faut de suite de l'argent pour assurer la partie militaire de la conjuration, car tout dépend des soldats, et il n'y a pas un moment à perdre. Dans cette perplexité, on parvient difficilement à se procurer 500000 francs, et c'est avec le secours de ce demi-million que Bonaparte est mis à même de marcher sur Saint-Cloud.

La bagarre terminée, il fallait pourvoir de suite à des dépenses qui ne souffraient pas de délai. Le 19, Fouché livra 900 000 francs tirés des caisses de la police. On eut recours aux fournisseurs, et plusieurs d'entre eux, parmilesquels on distinguait Récamîer, Vanderberghe, Ouvrard, CoUot, Launoy, Armand, Seguin, prêtèrent une somme de 2300000 francs. Ces ressources ne s'éle-

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