LE 18 FRUCTIDOR ET LB 18 BRUMAIRE
vant pas en totalité à 4 millions, permirent à Bonaparte de renverser le gouvernement directorial, d'assurer dans le premier moment le succès de Saint-Cloud, et de .s'emparer pour son propre compte du gouvernement de l'État.
Il est singulier que dans cette aventure Bonaparte ait été fidèlement servi par son rival de la veille, son ennemi de demain, par Moreau. Moreau a été patriote, républicain, jacobin, tout ce qu'on a voulu qu'il fût ou parût être. En réalité, ce général était sans système, sans volonté politiques. Il craint un instant de se compromettre en se rangeant du paili de Bonaparte, mais à peine le coup d'État aura-t-il été frappé au conseil des Cinq-Cents, à peine ces législateurs seront-ils chassés de leur salle, que Moreau recevra sans observation les ordres de Bonaparte et les exécutera avec autant de ponctualité et de servilité que l'agent de police le plus dévoué.
Le Luxembourg est livré à la force armée, investi par elle et transformé en prison d'État dont le général Moreau est constitué geôlier, car Moreau a eu la lâcheté d'accepter ce poste. Bonaparte le lui assigne pour réduire un rival de sa gloire à ne plus être désormais qu'un instrument de sa puissance. Moreau remplit avec docilité ses humiliantes fonctions; il a annoncé luimême à Moulins l'ordre qu'il a reçu de le garder à vue dans ses appartements. Moulins lui a répondu avec l'accent du dédain : « Quoi, c'est vous, général, qui faites les fonctions d'un gendarme? «Moulins lui indique de la main son antichambre, et ajoute en le toisant de haut en bas: « Restez là ! » Moreau ne réplique pas et obéit.
Gohier traite le général avec encore plus de mépris et refuse de le voir. Quelques jours après, Tex-directeur rencontre dans un cercle le général Moreau et ne lui épargne ni sarcasmes, ni outrages; il s'approche de lui et, en touchant du doigt le pommeau de son épée, il dit devant quinze personnes : « Général Moreau, il manque là un trousseau de clefs ! »
Qui eût soupçonné à cette époque que Moreau, séide de Bonaparte et remplissant par son ordre les fonctions de sbire au Luxembourg, entrerail plus tard, avec Pichegru, Cadoudal,
Polignac, etc, dans la bande des assassins chargés par les agents du comte d'Artois et de Monsieur, d'égorger le premier consul? Mais il faut Tavouer, Moreau était d'un caractère si infirme, d'une médiocrité politique si extrême, qu'il ne savait se refuser à aucune versatilité d'opinion et de conduite. Bonaparte l'avait parfaitement jugé, en disant, peu de mois avant son avènement à la dignité impériale : «Moreau est toujours le même, toujours à la « merci de qui veut bien le mener. A présent, c'est une vieille femme « méchante qui le tient en laisse. Il est heureux que sa pipe ne parle « pas, elle le mènerait aussi. » Dans une autre occasion, Bonaparte dit de Moreau : « Son caporal de belle-mère et sa casse-noisette « de femme sont méchantes comme des pestes, je ne veux pas de « cela ici » (i).
Il est douloureux de voir un général, illustré par de beaux faits d'armes, s'avilir au point de remplir les fonctions d'un concierge, d'un guichetier de Bicêtre ! Si Moreau avait tenu au 18 bru-
(1) Plus tard, la bainc de Bonaparte rendra Moreau plus ambitieux, mais non moins irrésolu. Il s'abouchera avec Pichcgru et Gadoudal, se compromettra avec eux sans oser rien tenter. Pour qui agira-t-il d'ailleurs? Est^ ce pour Louis XVIII? On pourrait en douter.
Un des principaux accusés dans le procès de Moreau (juin 1804) a fait une déclaration écrasante sur le compte de ce général. Bouvet de Lozier s*est suicidé dans sa prison. Rappelé à la vie au moment où son dernier souffle allait s'éteindre, il a déclaré au Grand Juge, ministre de la police générale, les faits suivants :
« C'est un homme qui sort des portes du tombeau, encore couvert des « ombres de la mort, qui demande vengeance de ceux qui, par leur perfidie. u Tout jeté dans Tabtme où il est plongé. Envoyé pour soutenir la cause des « Bourbons, je me suis vu obligé ou de combattre pour Moreau ou de renoncer u à une entreprise qui était Tunique objet de ma mission. Le comte d* Artois « devait passer en France pour se mettre à la tête des royalistes. Moreau « promit de se réunir à la cause des Bourbons. Les royalistes rendus en <i France, Moreau se rétracte, il leur propose de travailler pour lui et de se « faire nommer dictateur. Dans des conférences qui ont lieu à Paris entre (( Moreau, Pichegru et Georges, le premier, manifeste ses intentions et déclare « ne pouvoir agir que pour un dictateur et non pour un roi. De là, Thésitation, « la dissension et la perte presque totale du parti royaliste. II y eut en- (( core une conférence, le 26 janvier entre Moreau, Pichegru et Georges. « J^étais présent; elle nous fit préjuger ce que, plus tard, Moreau proposa c( ouvertement à Pichegru tout seul : Savoir, qu^il n'était pas possible deréta* a blir le roi ; il proposa d'être mis à la tête du gouvernement comme dicta- « tour, ne laissant aux royalistes que la chance d^être ses collaborateurs ou 1 ses soldats. Je ne sais de quel poids sera auprès de vous l'assertion d*un H condamné arraché depuis une heure à la mort, mais je ne puis retenir le tt cri du désespoir, et ne pas attaquer un homme qui m^y réduit. »