‹ Souvenirs du comte de Montgaillard: agent de la diplomatie secre?te pendant la Re?volution, lChapitre 18 sur 19 · CENT JOURS. — RESTAURATION · texte numérisé non relu

CENT JOURS. — RESTAURATION

I. La Charte. — Considérations de politique générale. — Critique de la Charte.

II. Retour de l'Ile d'Elbe. — Louis XVUl quitte les Tuileries ; son séjour à Lille; épisodes. — Arrivée de Napoléon à Paris. — Louis XVIIl à Gand. — Moniteur de Gand. — MM. Pasquier, Desèze, Laine, Chateaubriand. — Waterloo ; responsabilité de Grouchy.

III. Deuxième Restauration. — Le drapeau national et le portrait de Napoléon sont brûlés sur la place publique d'Orléans, — Zèle des préfets de la Restauration. — Mot du duc d'Ayen. — Rapport confidentiel du comte Pozzo di Borgo, ministre de la cour de Russie sur la situation politique de la France.

IV. Mort du prince de Gondé et du duc de Berry. — Caractère du prince de Condé; ses funérailles. — Assassinat du duc de Berry. — On cherche à compromettre le duc Decazes, ministre de l'Intérieur. — La police était impuissante pour protéger le duc de Berry. — Naissance du duc de Bordeaux. — Récit attribué au maréchal Suchet. — Doutes sur la grossesse de la duchesse de Berry. — Récit attribué à M. du Cayla. — Prétendue protestation du duc d'Orléans contre la légitimité du duc de Bordeaux.

V. Mort de Louis XVIII. — Portrait de Louis XVUL— Défauts, qualités et habitudes. — Le duc Decazes. — La comtesse du Cayla. — Derniers moments.

Après une Révolution qui a transformé la société et les conditions du gouvernement, Louis XVllI est contraint de renoncer aux traditions d'ancien régime, d'accepter une Constitution, et

il consacre par une Charte les nouvelles conquêtes politiques auxquelles il est forcé de se soumettre.

Avant de se permettre quelques observations sur les dispositions fondamentales de ce pacte social, il convient d'établir les principes et les maximes qui doivent constituer une bonne, une sage et forte Constitution.

Chaque État renferme nécessairement trois pouvoirs : celui de faire des lois qu'on appelle la puissance législative ; celui de faire exécuter les lois qui se rapportent au droit des gens ou au droit politique des nations, qu'on appelle la puissance executive ; celui de faire exécuter les lois qui se rapportent au droit civil c'est-à-dire à la jouissance individuelle de la liberté et de la propriété, qu'on appelle la puissance judiciaire.

Le chef, le corps ou l'assemblée qui réunit ces trois pouvoirs est maître de la vie et de la fortune des citoyens; il est despote et règne sur des esclaves.

La division de ces pouvoirs, sagement établie et fortement protégée, assure la liberté et la propriété de chaque citoyen et garantit l'indépendance politique de l'État.

C'est donc dans la division et la protection de ces pouvoirs que consiste le grand art de la législation, cet art si neuf encore dans tous les gouvernements de l'Europe, excepté en Angleterre, où les rois ont fini par succomber sous les efforts de la nation qu'animait l'esprit de liberté. Dans ce pays, la raison et la liberté ont posé les fondements d'une constitution qui a suffisamment résisté à toutes les causes extérieures et intérieures qui pouvaient l'altérer d'une manière notable, pour faire espérer aux peuples qui ont le bonheur de la posséder, la continuation de ce premier de tous les biens.

La liberté du citoyen se compose de sa liberté politique et de sa liberté civile.

La liberté politique consiste à n'avoir rien à craindre des dépositaires de l'autorité, lorsqu'on ne fait rien de contraire aux lois de l'État. La liberté civile consiste à n'avoir rien à redouter des entreprises d'autrui, pour la sûreté et la propriété personnelles de l'individu.

Il résulte de cet exposé qu'un homme peut être politiquement dans l'esclavage et être libre civilement, quoique, à vrai dire, il soit difûcile que la tyrannie politique ne s'étende pas dans son exercice et ne restreigne pas au moins indirectement les droits civils. La plupart des monarchies offrent l'exemple de cette espèce de liberté et de cette sorte d'esclavage, qui se rencontrent surtout sous un gouvernement militaire ou conquérant et dans les nations dont les chefs ont arbitrairement augmenté leurs pouvoirs.

La pire de toutes les servitudes, est celle d'un État dont les lois ne peuvent être invoquées sans danger contre l'oppression, et tels sont plusieurs peuples de l'Asie et même de l'Europe, où la volonté du prince fait les lois, les interprète et les exécute.

Ces principes sont d'une incontestable justesse; la Révolution ne l'a que trop prouvé. En effet, la Convention s'empara du pouvoir de faire les lois et de celui de les exécuter ; elle y joignit le pouvoir de juger. Elle imposa ainsi la servitude la plus entière et la plus absolue, comme la plus sanglante, sans qu'il y ait lieu d'examiner ici si le salut de la France fit à la Convention une inévitable nécessité de cette usurpation de tous les pouvoirs.

Après cette sanguinaire tyrannie, après le despotisme vil et honteux du Directoire, un homme arrive et s'empare de l'autorité, il dicte comme lois de l'État ses propres volontés par l'organe d'un corps dont il nomme les membres et qu'il peut diriger selon ses caprices. Cet homme exerce la plénitude de la puissance executive, en retenant entre ses mains toute la force publique de l'État ; il s'investit de la puissance judiciaire en disposant d'après son bon plaisir de la liberté et de la fortune de chaque citoyen. Celte époque fût celle de l'esclavage le plus complet, comme le plus militaire et le plus brillant dont il soit fait mention dans l'histoire. Napoléon se perd par son ambition, il s'ensevelit dans sa propre gloire, et l'ancienne famille des rois reparaît en France, à la suite d'un million de soldats armés contre elle. L'autorité royale est rétablie, elle donne aux Français une Charte constitutionnelle, nouveau pacte d'alliance entre le roi et le peuple.

D'après cette loi fondamentale, la puissance législative appartient collectivement au roi, à la Chambre des pairs et à la Chambre des députés ; ces trois éléments politiques réunis font les lois ; le roi n'a pas le droit de les édicter ; il a seulement celui de préparer « les règlements et ordonnances nécessaires pour leur exécution et la sûreté de l'État ». Il résulte textuellement de cette disposition que la sûreté de l'État est liée à cette exécution, qu'elle en dépend tout entière, ou, autrement dit, que le roi ne peut constitutionnellement faire aucun règlement, aucune ordonnance qui soient contraires à la loi. D'après renonciation si positivement fixée par le monarque lui-même, par le législateur qui impose la charte à la France, l'exécution des lois est inséparablement attachée à la sûreté de l'État, et celle-ci ne peut être invoquée pour violer celle-là.

Il résulte donc, incontestablement, de cet état de choses que le roi n'ayant pas le droit de faire des lois, les règlements et ordonnances promulgués par lui ne sont pas et ne sauraient être des lois, et en effet, si les règlements et ordonnances avaient ce caractère, le roi serait maître absolu et la Charte ne serait plus qu'un mol, car le roi s'est réservé la plénitude de la puissance executive, sans être tenu de rendre compte aux Chambres, c'est-à-dire à la Nation, de l'usage, de l'exercice de cette puissance. De plus, il a retenu une grande partie de la puissance judiciaire, en faisant administrer la justice en son nom, par des juges qu'il nomme et qu'il institue, et quoique les juges soient inamovibles, la couronne n'en exerce pas moins une grande, une constante influence sur les tribunaux. La couronne s'est adjugé de très grandes prérogatives, elle s'est attribué presque toute l'autorité publique; ainsi la Charte est une Constitution royale, beaucoup plus qu'une Constitution nationale. Louis XYIII, a fait dans sa Charte, au despotisme royal une part bien plus large qu'à la liberté.

La Charte, par l'ambiguïté et le vague de plusieurs de ses articles et encore et surtout par le silence qu'elle garde sur plusieurs points de haut intérêt, pouvait devenir entre les mains d'un roi, ou de ministres pervers une arme fatale aux libertés publiques.

Il faut regretter, en effet, de ne trouver dans cette déclaration de principes et de droits, aucune stipulation, ni môme aucune indication relatives aux cas d'imbécillité, de démence, de minorité, de régence, de mariages de membres de la famille royale, d'aggrégations ou de concessions de territoires, de naturalisation, etc. Elle renferme plusieurs irrégularités, et même de graves imperfections.

Et d'abord : en promulgant sa Charte constitutionnelle comme pacte d'alliance entre la Nation et le trône, Louis XVIIl a parlé et agi en monarque de droit divin ; il s'est gardé de dire : « La tt souveraineté appaitient à la Nation. » Le Bourbon de Coblentz n'a même pas supposé que la Nation eût le droit d'intervenir comme partie, dans cet acte fondamental. Au contraire, d'après le discours solennel prononcé le 4 juin, il octroie^ c'est-à-dire accorde la Charte, à certaines conditions dictées par lui seul en vertu de son autorité royale. D'après les déclarations officielles du chancelier d'Ambray, en présentant, par ordre du roi, aux deux Chambres cette ordonnance de réformation, les droits imprescriptibles des citoyens sont méconnus, formellement déniés. Cependant les rois de France ne régnent qu'en vertu du choix, du consentement du peuple. La souveraineté de la Nation est un axiome primordial, accepté, proclamé par les rois euxmêmes, depuis Charlemagne et Hugues Capet jusqu a Louis \V1 : leur sacre en offrait la preuve, indépendamment de la déclaration explicite de Philippe-Auguste, de saint Louis et de presque tous leurs successeurs. Le plus orgueilleux le plus abM:>lu des rois, Louis XIV, l'a reconnu, dans Técril intitule : * Des Droits de la Reine. » Ce n'est pas, en effet, le prétendu dr\nt divin, ce n'est pas Fonction ecclésiastique qui fait les rois, c'est la volonté nationale.

Louis XVin a donc commis une grande faute et de cette faute adviendra la ruine de sa famille. En évitant de recourir au consentement, à la reconnaissance de la Nation, il s'est dérobé à lui-même, et il a enlevé aux siens une consécration qui eût offert une gardntie pour le trône comme pour le pays ; il a privé son avènement à la couronne de toute popularité, et a décliné

Tamour et la soumission des Français. En datant de la dix-neuvième année de son règne le premier jour de ce règne inespéré, il a outrageusement insulté aux droits du peuple ; il a voulu en quelque sorte annuler toutes les lois rendues de 1795 à 1814.

L'auguste législateur fait, il est vrai, preuve de sentiments généreux et paternels en faveur des libertés publiques ; mais s'il les proclame avec emphase, il place explicitement un correctif, un retentum en faveur de Tautorité royale dans chacun des articles qui les mentionnent ou les reconnaissent. Ainsi, en établissant en principe la liberté des cultes, et Tégalité de protection pour chacun d'eux, il a déclaré cependant « la religion catholique, apostolique et romaine, religion de l'État, c'est-à-dire religion dominante ». Les religions réformée, israélite, etc., ne sont en quelque sorte que tolérées. Il proclame la liberté de la presse, et abolit par conséquent la censure. Mais en reconnaissant- aux Français le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions, il limite le nombre des imprimeurs et des libraires, et se réserve le tyrannique droit de leur retirer, selon son bon plaisir, leurs brevets. 11 conserve un directeur général de l'imprimerie et de la librairie, c'est-à-dire un fonctionnaire dont le visa ou la permission de publier est nécessaire. Bientôt ses ministres soutiendront que réprimer, c'est-à-dire punir les abus de la liberté de la presse, c'est les prévenir; ainsi la couronne ôtera aux Français le droit, le pouvoir, la puissance de faire publier et imprimer leurs opinions, et pour mieux leur enlever ce droit et ce pouvoir, une loi établira la censure, en formelle contradiction avec l'article 8 de la Charte.

Le titre « Formes du gouvernement du Roi » est inexactement rédigé, il devient en conséquence susceptible d'interprétations captieuses. Déclarer que « la puissance législative, c'est-à-dire la souveraineté, s'exerce collectivement par le Roi, la Ghamibre des pairs et la Chambre des députés », n'est-ce pas admettre que cette puissance est la nature, l'essence même du gouvernement représentatif et constitutionnel? Mais pour peu que la couronne le désire, on verra bientôt les journaux ministériels, les écrivains salariés par Louis XVIII, par Charles X, se pré-

valoir sans pudeur de ce mol : « formes », et soutenir avec une scandaleuse effronterie que la Chambre des députés et même celle des pairs, n'étant que « des formes du gouvernement du roi », celui-ci possède incontestablement aux termes de la Charte, le droit de changer les formes de son gouvernement, c'est-àdire, en d'autres termes, qu'en vertu de sa prérogative, il peut très légalement supprimer la Chambre des députés et modifier selon sa volonté la Chambre des pairs.

De plus, il n'est pas question dans la Charte des moyens de reviser les articles de ce pacte fondamental dont l'expérience politique signalerait les vices. Toute revision paraît interdite à la Nation, puisque la couronne ne suppose pas même qu'elle puisse avoir lieu par la suite.

Il n'est question, on le répète, ni du cas de minorité, ou de régence, ni de celui d'imbécillité ou de folie. Cependant les rois vieillissent et sont exposés à toutes les infirmités physiques et morales de l'espèce humaine :

Nos cinq sens imparfaits donnés par la nature, De nos biens, de nos maux, sont la seule mesure. Les Rois en ont-ils six ? et leur âme et leur corps Sont-ils d'une autre espèce ? ont-ils d'autres ressorts ? C'est du même limon que tous ont pris naissance; Dans la même faiblesse, ils traînent leur enfance ; Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort. Vont tous également des douleurs à la mort.

La Charte ne laisse entrevoir aucune mesure législative relativement au mariage du roi, à celui des princes ou princesses de la famille royale : alliances domestiques qui peuvent néanmoins influer d'une manière décisive sur les destinées de l'État. La Constitution anglaise et les bills qui se rapportent à cet objet devaient, ce semble, servir d'autorité et de guide. Le législateur octroyant y et par conséquent refusant les concessions qu'il ne spécifie pas, ne dit mot des aggrégations ou concessions de territoires. La France sera dépouillée, en face de la Nation, de ses frontières naturelles, elle sera démembrée en Alsace et en Flandre, sur la simple signature du roi : mais, est-ce au pouvoir

souverain, c'est-à-dire au roi et aux Chambres législatives, ou bien est-ce au roi seul (fragment pour un tiers du pouvoir souverain), de décider, selon son bon plaisir, de l'extension ou de la diminution de territoires, les cas de guerre, d'invasion, de conquête venant à se présenter? La Charte ne [parle pas non plus des droits de naturalisation; le roi aura-t-il à lui seul, le droit de conférer à un étranger la qualité de citoyen, c'est-à-dire de livrer» s'il lui plaît, a un étranger le gouvernement de l'État?

L'article 14 est plein d'embûches et parsemé de chausse-trapes, il est susceptible des insinuations les plus perfides, les plus funestes. On pourrait, sans injustice, l'appeler :1a serre chaude du despotisme, les événements ne le prouveront que trop en 1830. Les libertés publiques demeureront sans garanties positives à la Chambre des députés, et la représentation nationale deviendra presque illusoire, par les conditions que l'auteur de la Charte a attachées à l'électorat et à l'éligibilité : fixer le cens de l'électeur à 300 francs et celui de i'éligible à 1000 francs ; exiger que le premier soit âgé de trente ans et le second de quarante, c'est restreindre contre toute justice les droits d'électorat et d'éligibilité; c'est établir un privilège en faveur d'un très petit nombre de propriétaires, et constituer la masse de la nation en ilotisme politique : sur une population de plus de trente millions d'habitants, il n'y aura qu'environ cent mille individus aptes à exercer le droit électoral et environ sept à huit mille réunissant les conditions nécessaires pour être élus députés.

L'organisation et la présidence des collèges électoraux se trouvant entre les mains de la couronne, celle-ci doit exercer une iriûuence en quelque sorte prépondérante, par les emplois, grâces et honneurs dont elle dispose, en sorte que l'on peut dire qu'elle nomme une partie considérable des députés, et comme elle est assurée de la majorité dans la Chambre des pairs, par la facilité ^qu'elle a d'en augmenter à volonté le nombre, elle reste en fait souveraine maîtresse du vote et de l'élaboration des lois.

Ici, l'évidence se montre d'elle-même ; en effet, le roi fait rédiger parles conseillers d'État, les projets de lois à présenter aux

Chambres ; ces conseillers sont amovibles, il peut les nommer et les révoquer selon son bon plaisir ; en outre les ministres sont chargés de la présentation des projets définitivement arrêtés, ils les soutiennent, les défendent et sont entendus aussi souvent qu'ils le demandent. Des commissaires spéciaux nommés par le roi, interviennent également dans la discussion. Le projet ministériel adopté par la Chambre des députés est renvoyé à la Chambre des pairs, où le gouvernement a plus d'avantages encore pour décider les votes en sa faveur. La loi adoptée par les Chambres est présentée au roi qui peut la sanctionner ou la rejeter, selon que bon lui semble, et comme la proposition, c'est-à-dire l'initiative des lois lui appartient, il en résulte clairement qu'il demeure à peu près maître de la législation. — Les deux Chambres ont, en quelque sorte, les mains liées dans l'exercice des attributions que la Charte leur confère. Sans la loi de l'impôt dont la proposition doit être adressée d'abord à la Chambre des députés, sans ce budget annuel dont elle est gardienne, il y aurait arbitraire légal, et cela au nom d'une Charte qui reconnaît en principe, dans ses douze premiers articles, les libertés et droits publics des Français. Il y aurait arbitraire légal, parce que les articles subséquents de cette charte renferment tous, plus ou moins, les germes d'un despotisme ministériel, contre lequel la Charte ne présente qa'un simulacre de responsabilité et de garantie ; vérité tellement positive qu'après plus de quinze années d'actes arbitraires et de violations, il faudra une révolution (juillet 1830), pour que la responsabilité ministérielle puisse être régulièrement exercée.

La première expérience de la Charte est d'ailleurs de courtedurée. Napoléon, relégué à l'île d'Elbe, ne se résigne pas àsoa

292 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAlLLARD.

exil, il débarque inopinément le l®*" mars 1815 et vient rendre Louis XVIII à ses vicissitudes. Son arrivée est si rapide qu'il pouvait s'emparer de la personne du roi et de la famille royale. Il les laisse au contraire sortir de France et donne des ordres pour que leur retraite ne soit pas inquiétée. Cette modération de conduite est infiniment louable, quoiqu'elle soit une grande faute au point de vue politique. Sans doute la générosité est fort utile lorsqu'elle est exercée suivant les vrais intérêts de l'État, mais lorsqu'on change un gouvernement par une révolution, il faut suivre des principes conformes à la conjoncture entreprise : les demi-mesures perdent les princes comme les peuples.

Napoléon agit visiblement ici dans son intérêt personnel, et l'égoïsme perce de toutes parts dans ses actes de sévérité ou de clémence, mais il s'abuse étrangement, s'il imagine que les puissances étrangères, que les hommes de l'ancien régime lui sauront gré et lui tiendront compte de ses intentions. Il fallait retenir comme otages les Bourbons de Coblentz, déposer le titre impérial et royal, établir un gouvernement provisoire et appeler aux armes la nation entière ; malheureusement pour la France et pour lui-même, Napoléon n'était rien moins que citoyen; il avait l'âme et l'esprit d'un despote. Il pouvait se donner des otages qui auraient répondu de ses intérêts les plus chers, de sa propre famille ; il aurait dû sentir qu'en pareille circonstance, sa fausse magnanimité, sa modération calculée en faveur des Bourbons n'arrêteraient pas un moment les entreprises des puissances réunies au congrès de Vienne, ne changeraient rien aux mesures violentes adoptées contre lui, et seraient sans influence dans les calculs de la diplomatie. Toutes les raisons de conservation comme de politique auraient dû lui faire une loi de retenir les princes français, et de s'en servir d'une manière profitable à sa cause.

Cependant Louis XVIII s'est évadé des Tuileries dans la nuit du 19 au 20 mars. Dans la journée du 19 il a annoncé aux ambassadeurs des puissances étrangères « qu'il défendra Paris, qu'il les attend le 21 à la réception au château », mais après réflexion, il croit plus prudent de se munir d'une somme de seize

millions, tant en or qu'en billets de banque et d'emporter les diamants de la couronne. Ces préparatifs terminés, il fuit ed toute hâte et se dirige, par la route de Beauvais, vers la frontière de Flandre. Monsieur, comte d'Artois, et le duc de Berry partent en même temps.

Louis XVIII passe la nuit du 20 au 21 à Abbeviile, chez le souspréfet ; il y fait, comme à son ordinaire, un copieux repas, se gorge de truffes, et dort du plus profond sommeil; le lendemain il poursuit après son déjeuner sa course vers Lille et se flatte d'y trouver un refuge assuré.

Le prince prononce dans cette ville des paroles que l'histoire est fière de recueillir : descendu chez le maire, le comte de Brigode, il reste d'abord obstinément silencieux, et toutes les personnes admises près de lui respectent l'abattement qui paraît l'accabler. Mais voici qu'on sert au dîner un vin fort rare, et la parole revient tout à coup au roi fugitif qui s'écrie avec une académique abondance : « Vin exquis!... Cru admirable!... je le « reconnais parfaitement. Je me souviens d'en avoir bu de sem- « blable en..., et, cette époque est mémorable pour moi, mais « celui-ci, M. de Brigode, est encore meilleur. » Et là-dessus, des vers d'Horace et une loquacité intarissable. Les langues de tous les convives se délient aussitôt, comme au coup de sifflet de l'Opéra, et le dîner n'est plus qu'une savante et longue dissertation sur la nature et le mérite des différents vins français et étrangers, etc. Pas un mot, un seul, qui fasse allusion aux circonstances si éminemment critiques dans lesquelles se débattent la France et la royauté.

Louis XVIII est bientôt obligé de sortir de la ville dont il a porté le nom pendant le cours de son émigration. Il avait le dessein de s'embarquer à Ostende et de s'établir en Angleterre ; on l'en empêcha, en lui faisant sentir qu'on l'y retiendrait, peutêtre, plus longtemps qu'il ne le voudrait. Il se rend alors avec son frère et son neveu, dans les Pays-Bas et flxe son séjour à Gand, le roi de Hollande et de Belgique n'ayant pas voulu lui permettre de résider à Bruxelles. Le duc d'Orléans ne suit pas les Bourbons de Coblentz en Belgique ; il passe en Angleterre et ne prend

part à aucune mesure hostile contre son pays. Seule la duchesse d'Angoulême cherche a soutenir en France, la cause royale et excite par son énergie Tadmiration de Napoléon : — « C'est le seul homme, dit-il, qu'il y ait dans cette famille. »

Trois ministres ont suivi Louis XVIII dans son nouvel exil : le €omte de Jaucourt, Clarke, duc de Feltre et le comte de Blacasd'Aulps. Le roi a appelé dans son conseil, le comte de Lally- Tollendal et le vicomte de Chateaubriand. M. Pasquier se rendit aussi à Gand, « mais, dirent plusieurs journaux, ce ne fôt qu'à la dernière extrémité. Il avait écrit deux lettres, dans lesquelles il offrait ses services à Napoléon : Tune était adressée à M. Boulay (de la Meurthe), ministre de la Justice, après le 20 mars, Tautre au duc de Bassano, dont il invoquait la protection. Fouché eût l'adresse de retirer la première des mains de M. Boulay et la rendit à M. Pasquier ; le duc de Bassano lui rendit l'autre. »

De telles inculpations sont calomnieuses. Quelque facile que M. Pasquier se soit montré de tout temps envers le pouvoir, il était incapable détenir une conduite semblable. Bonaparte s'était, il est vrai, exprimé d'une façon hostile à son sujet, et l'avait même proscrit à son arrivée aux Tuileries; mais les amis de M. Pasquier l'informèrent que l'empereur avait pardonné 'son erreur. M. Pasquier n'en demeura pas moins fidèle à Louis XVIII, se réfugia d'abord dans sa terre où il séjourna quelque temps, et partit ensuite pour Gand. Parmi les maréchaux : Marmont, duc de Raguse, Victor, duc de Bellune, furent les seuls qui se rendirent à Gand ; ils furent suivis par quelques officiers généraux*

Dès le 14 avril le gouvernement exilé institua une feuille officielle intitulée, le Moniteur universel (cette feuille publia vingt numéros, le dernier parut le 21 juin) (1).

On trouve dans le Moniteur de Gand de nombreuses ordonnances

(1) Le Moniteur^ connu sous le nom de Journal ou Moniteur de Gand, a été réimprimé à Paris, en novembre 1834 par M. Dumoulin, ami et compagnon d^exil du général Lamarque après les proscriptions de juillet 1815 et la loi ■d'amnistie de janvier 1816. M. Dumoulin avait été officier d^ordonnance de Napoléon pendant la campagne de Waterloo ; en juillet 1830, il fut nommé commandant de THÔtel de Ville, déploya le plus noble civisme, et seconda -de tous ses efforts la cause de la liberté, de Tordre et des lois.

du roi dans lesquelles il fait défense à ses sujets de payer les impôts au gouvernement de Bonaparte, d'obéir aux lois de conscription, de reconnaître le régime impérial. On y lit un manifeste adressé à la Nation ; c'est un pompeux éloge de la Restauration, un exposé mensonger des intentions de Louis XVIII et des sentiments attribués à la France. La dissimulation et la perfidie caractérisent ce document. On trouve encore dans le Moniteur de Gand les allégations, les récriminations les plus fausses, les plus absurdes, contre Napoléon et les actes de son administration, entre autres une réponse du duc de Raguse, Marmont, à la proclamation datée du golfe Juan le 1" mars 1815 et une chevaleresque protestation de M. Laîûé, se disant président de la Chambre des députés.

Ce M. Laîné, a tenté le 28 mars 1815, une inconcevable démarche, il a usurpé à la fois tous les pouvoirs politiques et fait fonctions de souverain. En sa qualité de président, il a protesté huit jours après la dissolution de la Chambre et l'arrivée de Napoléon au château des Tuileries, « contre la dissolution de « cette assemblée, contre les décrets que Napoléon pourrait « rendre, et, au nom de la Chambre, il a délié les citoyens de

« l'obligation de payer les impôts, et d'obéir aux lois du recrute- « ment ». M. Lafné tremble au seul nom de l'empereur, quoique celui-ci Tait laissé se retirer tranquillement ; l 'ex-président n'a garde de résister à l'usurpateur, il s'évade furtivement et n'ose pas même se hasarder à la suite de Louis XVIII; il s'embarque et gagne la Hollande. Tel est le Curtius de la Chambre dissoute. Y a-t-il dans les Cent-Jours, une conduite aussi magnanime? Oui, le Moniteur de Gand contient un récit non moins chevaleresque, fait par M. Desèze,des événements qui se sont passés à Bordeaux, un rapport adressé au roi dans son conseil, par le vicomte de Chateaubriand, etc.

M. de Chateaubriand donne, dans ce rapport, pleine carrière à son imagination : les éloges y sont prodigués outre mesure à Louis XVIII, et les outrages, comme de raison, à Bonaparte. Le littérateur avait fait ses preuves à cet égard dans son libelle intitulé : Bonaparte et les Bourbons, Dans sa nouvelle élucubratioa

politique, M. de Chateaubriaud trempe sa plume dans le fiel de la contre-révolution. Il dénature les faits, ment à l'histoire et se ment à lui-même. Principal rédacteur du Moniteur de Gandy il y déverse à la fois l'injure et les calomnies : colère, passion, tels sont les caractères propres de son éloquence dans cette feuille, où il dirige les écrivains obscurs qui travaillent sous son inspiration, sans avoir le courage de signer leurs articles.

On sait d'ailleurs ce qu'on doit penser de ce politicien et de ses antécédents. Au commencement de la Révolution, ayant séduit la fille d'un négociant de Saint-Malo, dont les parents lui refusaient la main, il la détermina à quitter la maison paternelle et lui fit donner la bénédiction nuptiale par un domestique habillé en prêtre; arrêté peu de jours après et conduit dans la prison, dite la Tour de Bat, à Rennes, M. de Chateaubriand était poursuivi, au grand criminel, par la famille, lorsque M. de la Bédoyère, agent national près le tribunal, fit évader le coupable. M. Artaud, attaché d'ambassade, et plus tard premier secrétaire de légation à Vienne, a, aussi, raconté les particularités suivantes : M. de Chateaubriand, secrétaire de l'ambassade française à Rome, sous le cardinal Fesch, voulut faire dans cette ville une répétition du rapt et de la bénédiction nuptiale effectués en Bretagne : une jeune fille de seize ans fut séduite, mais la crainte du stylet força le ravisseur à abandonner sa proie. Choisi pour parrain de la fille d'un Français établi en Italie, M. de Chateaubriand eût l'idée de lui donner le nom d'Atala^ et, malgré les vives représentations du prêtre chargé du baptême, l'enfant fut inscrit sous ce nom sur les registres. « Mais quelle est cette sainte « appelée Atalal on ne la trouve dans aucun de nos calendriers? « — El qu'importe, répondit le secrétaire d'ambassade, elle est « d'aussi bon aloi que tous les saints de la légende. — Allons, va « pour sainte Alala. » Cette petite impiété fit grand bruit à Rome. M. de Chateaubriand craignait la réaction consulaire, et la feuille du registre où il avait canonisé son Atala fut déchirée. Le père de l'enfant eut besoin de l'extrait baptistaire, le réclama vainement à l'ambassade, où l'acte civil et religieux avait été dressé, mais ne put parvenir à se le procurer, en sorte que la

filleule de Chateaubriand demeura sans étal civil, la preuve légale de sa naissance n'existant plus.

Le Moniteur de Gand sera, dans Thistoire, un monument de honte pour ses auteurs, depuis Louis XVIII jusqu'au plus médiocre des littérateurs qui y ont collaboré I Après la trahison et le désastre de Waterloo, cette feuille entonnera son chant de victoire; elle ne rougira pas de dire : « L'audace de Tusur- « pateur, son plan d'agression... la rage féroce de ses complices, « le fanatisme de ses soldats... tout a cédé au génie du duc de « Wellington, à cet ascendant de la véritable gloire sur une dé- « testable renommée. L'armée de Bonaparte, cette armée qui « n'est plus française que de nom, depuis qu'elle est la terreur « et le fléau de la patrie, a été vaincue et presque entièrement « détruite. »

Le nom de Grouchy reste attaché au souvenir de Waterloo. Ce général aurait, ainsi que le maréchal Marmont et le général Dupont, le droit de dire : « J'ai puissamment contribué à la « restauration des princes de Coblentz ». Non que Grouchy aittrahi Napoléon à Waterloo, etqu'ilaitmanquéàl'honneur; il est irréprochable sur ces deux points, mais on ne parviendra pas à justifier ce général d'avoir méconnu ses instructions, d'être demeuré dans l'immobilité la plusjobstinée, lorsque tout lui faisait un devoir d'accourir en toute hâte, avec son corps d'armée, sur le champ de bataille. La seconde Restauration ayant été la conséquence immédiate de la catastrophe de Waterloo, plusieurs années s'écouleront avant que l'on puisse s'expliquer sur les causes militaires de ce désastre : des officiers qui ont assisté à la bataille se hasarderont enfin à relever, avec certains ménagements encore, les fautes commises, stratégiquement parlant, par Grouchy, qui aura la maladresse de ne pas garder le silence. L'immobile général de Waterloo publiera une justification de sa conduite, il prétendra qu'il a été jugé sévèrement et injustement par ses anciens compagnons d'armes. Il soutiendra que les généraux sous ses ordres, notamment le général Gérard, de qui dépendait Bourmonl, ne lui ont pas conseillé, ne l'ont pas pressé de courir au secours de Napoléon et de l'armée française.

que le temps eût, d'ailleurs, manqué à Texécution de ce mouvement, qu'une telle marche était contraire à ses instructions, etc.

Le général Gérard publiera (1829-1830) des observations sur la bataille de Waterloo, en réponse à M. de Grouchy. Elles ne laisseront aucun doute sur la véritable cause de la perte de cette bataille. Le général Gérard prétendra, pièces en main, que tous les faits avancés par Grouchy sont controuvés ; il lui opposera, sur tous les points, des témoignages irrécusables. D'après ces observations, la Fraiice et l'Europe seront convaincues, au dire du général Gérard, que Grouchy a été prié et supplié avec les plus vives instances, de marcher rapidement au secours de l'armée, qu'il s'est refusé à ces conseils, qu'il a méconnu l'esprit de ses instructions, qu'il a manœuvré, sans le vouloir, pour le compte des ennemis, plutôt que pour celui des Français; et enfin, qu'en s'obstinant dans sa funeste immobilité, ou dans des marches non moins funestes, il a été la principale cause de la perte de la bataille de Waterloo et de la seconde invasion des étrangers en France.

Les assertions, les preuves, les raisonnements du général Gérard paraissent si clairs, si précis, si positifs, que toute réplique du général Grouchy ne saurait les infirmer et à plus forte raison les détruire. Dès lors il sera démontré pour tous les honimes étrangers à l'art de la guerre, comme pour tous les militaires, que Grouchy est, et demeurera responsable aux yeux de l'histoire, du désastre de Waterloo; mais que faudra-t-il en conclure? Rien, sans doute, contre l'honneur et le caractère du général Grouchy, beaucoup contre sa capacité militaire.

Waterloo est le point de départ d'une nouvelle réaction. Désormais, c'est à qui flétrira avec plus d'énergie l'usurpateur.

Le roi donne l'exemple que suivent ministres et fonctionnaires. Le drapeau national est brûlé en grande pompe sur la place publique d'Orléans. Cette cérémonie est signalée par l'excès de zèle contre-révolutionnaire du préfet du Loiret, commissaire extraordinaire de Louis XVIIL M. le baron de Talleyrand, investi de ces doubles fonctions, émit, dans le sein de la cour royale, la proposition de brûler en place publique le portrait de Napoléon, chef-d'œuvre de Gérard, et tous les insignes du gouvernement impérial. Cette proposition équivalait à un ordre. En conséquence le baron de Talleyrand fait allumer un bûcher sur la place du Martois, s'y rend en uniforme, suivi de la cour royale en robes rouges, et livre aux flammes le drapeau tricolore, les aigles impériales et le portrait de l'homme dont la gloire militaire est devenue celle de la nation. C'est la tête en bas que la grande image est jetée dans le bûcher contre-révolutionnaire autour duquel dansent le préfet, les membres de la cour, les émigrés et les prêtres; des couplets sont chantés en l'honneur des alliés, leurs victoires sont célébrées avec enthousiasme et les plus violents outrages sont prodigués aux brigands de la Loire, nobles débris de l'armée française, dont le quartier général avait été établi à Orléans. Ainsi est solennisé huit mois après Waterloo, le retour de Louis XVIII!

Plusieurs autres préfets ont fait brûler après les Cent Jours le drapeau tricolore, notamment M. le comte d'Argout, préfet des Hautes-Pyrénées, mais il était réservé à M. de Talleyrand de surpasser leurs démonstrations antinationales. Ce fonctionnaire oublie que le plus illustre membre de sa famille a été comblé d'honneurs et de bienfaits par Napoléon et qu'il est redevable de sa fortune au gouvernement impérial, ou plutôt le baron de Talleyrand ne se le rappelle que trop et se flatte de purifier par cet autodafé politique, les actes révolutionnaires de l'cx-évéque d'Autun, prince de Bénévent, nommé prince de Talleyrand par Louis XVIII.

Le roi en rentrant à Paris s'est apitoyé sur les maux dont l'usurpation éphémère des Cent Jours a accablé la France. Il a déclaré qu'il donnerait une portion des revenus de sa liste

civile pour contribuer à acquitter les contributions imposées par les alliés, et il a de nouveau fait serment de maintenir la Charte; que pourrait-on raisonnablement désirer de plus ?

Les sacrifices personnels offerts par le roi à la Nation, rappellent une époque difficile du règne de Louis XV. Ce monarque invita les particuliers riches et les corporations religieuses à venir au secours du trésor royal, épuisé par les dépenses de la guerre, et pour donner l'exemple du patriotisme, il fit porter à la Monnaie une partie de sa vaisselle. Les grands seigneurs furent obligés de s'y conformer, et ils s'exécutèrent avec plus ou moins de parcimonie, selon leur degré de crédit en cour. Le duc d'Ayen garda seul toute 'son argenterie. Louis XV, informé de la résistance opposée à ses ordres, le fit appeler : « Vous avez gardé, « m'a-t-on dit, toute votre vaisselle? — Oui, sire. — Comment « donc? j'ai bien envoyé la mienne à la Monnaie! — Sire, ré- « pondit le duc, quand Jésus-Christ mourut le vendredi, il savait « bien qu'il ressusciterait le dimanche. »

Au milieu de circonstances aussi pénibles il est curieux de savoir ce que l'on pensait alors de la situation politique de la France dans les cabinets étrangers. Un rapport du 31 décembre 1815, adressé à l'empereur Alexandre par le comte Pozzo di Borgo, ministre de la cour de Saint-Pétersbourg, le fait sincèrement savoir.

Ce document est un résumé fidèle de l'état du royaume; il met à nu les fautes, la mauvaise foi, l'incapacité du gouvernement royal, il offre de grands renseignements pour l'histoire. Les prodigieux événements qui ont eu lieu pendant cette année y sont parfaitement appréciés ; leurs causes et leurs effets sont expliqués avec une justesse remarquable; le diplomate y lit dans l'avenir et prédit avec beaucoup de sagacité le sort d'une dynastie restaurée deux lois à l'aide des baïonnettes étrangères. Ce mémoire dépose à la fois du mépris de l'auteur pour les princes de Coblenlz, de son penchant pour les institutions et les garanties constitutionnelles, quelque dévouement dont il ait fait preuve dans sa longue carrière diplomatique en faveur de la monarchie. La copie de ce rapport confidentiel et de haute politique a été.

prise sur Toriginal écrit de la main de M. Bonne-Carrère, ami, conseil intime et en quelque sorte secrétaire du comte Pozzo di Borgo (1) :

La comparaison à tirer entre l'état de l'esprit public qui prévalait en France lors du débarquement de l'usurpateur, et celui qui l'emporte aujourd'hui, fait qu'il est presque impossible que cette seconde restauration mette fin aux révolutions du pays.

Lorsque Napoléon débarqua, les fonctionnaires qui avaient été dépouillés de leurs emplois par les Bourbons, la plupart des militaires irrités de la réduction de leurs émoluments, les hommes qui s'étaient illustrés pendant la Révolution, et que les journaux désignaient à la vengeance du gouvernement, les acquéreurs de biens nationaux que les prêtres et les nobles menaçaient de dépouiller, enfin, les paysans qui se voyaient eux-mêmes menacés par leurs anciens maîtres du retour des dîmes et de la féodalité, toute cette masse regrettait Bonaparte, malgré le souvenir de sa tyrannie, et moins par attachement à sa personne, que par une aversion croissante pour le gouvernement des Bourbons contre lesquels la Nation entretenait des sentiments d autant plus opposés que ces princes semblaient tous les jours manquer de plus en plus à leurs promesses. Les émigrés, les nobles et les prêtres qui avaient perdu leurs domaines par la Révolution, et espéraient rentrer dans ces biens sous le règne des Bourbons, enfin cette classe d'individus qui reste indifl'érente à tout gouvernement et ne désire que le repos, ne vit, au contraire, le retour de Napoléon qu'avec horreur. Mais la pusillanimité notoire des premiers, l'apathie et l'égoïsme des autres firent échouer tous les efl'orts tentés pour le repousser. L'ex-empereur arriva par conséquent sans obstacle, et trouva toute la population disposée à le recevoir, bien moins, on le répète, par afl'ection pour lui, que par haine pour le gouvernement qu'il venait dissoudre. Ceux qui comptaient exclusivement sur les Bourbons pour leur existence, leurs biens et leurs honneurs, les défendirent comme à l'ordinaire, c'est-à-dire en se cachant et en fuyant de toutes parts.

Tel était l'état de l'esprit public lorsque Napoléon débarqua à Cannes et poursuivit sa marche triomphale au milieu des souhaits et des acclamations unanimes de la population qu'il avait à traverser.

Il semblerait que la situation des choses et de l'opinion ne promet rien de plus dans le moment actuel et que la crainte et les inquiétudes universelles que l'administration des Bourbons avait excitées avant leur départ se sont renouvelées depuis leur retour et qu'elles

(1) Il y a tout lieu de croire que ce document est apocryphe.

croissent au contraire de plus en plus. La manière violente de leur établissement, les désastres subséquents, les calamités de toute sorte qu'ont éprouvés les habitants de la France par l'invasion des armées étrangères, sont loin de réconcilier à ces princes rattachement du public. L'état auquel le pays a été réduit par le traité de paix, l'occupation militaire de son territoire, la perte de ses colonies, la ruine de ses établissements commerciaux et de ses manufactures, par conséquent l'anéantissement de son commerce et de son industrie, n'ont pas contribué davantage à rattacher le peuple à leur cause.

Les actes de l'administration des Bourbons depuis leur rétablissement ne paraissent pas mieux calculés pour réunir en un lien commun les divoi-s éléments du corps social séparés par la Révolution, et font par conséquent concevoir bien peu d'espérance de voir leur gouvernement prendre quelque consistance et stabilité. Une recherche attentive et impartiale de ces actes démontre qu'ils manquent d'unité et de combinaison : leur penchant à temporiser change selon les circonstances; quelquefois ils veulent une amnistie générale, ensuite ils s'arrêtent à une suspension d'habeas corpus et finissent par adopter des cours prévotales. L'esprit de vacillation de ce gouvernement a été dépeint dans une caricature, où l'on voit le Roi se promener avec un parapluie sur lequel figure la Charte. A l'apparence d'un orage Sa Majesté déploie son parapluie et s'en couvre.. En efîet cette Charte infortunée est déployée toutes les fois qu'on est menacé de quelque ouragan, mais reployée aussitôt que l'orage est passé.

Il semble nécessaire, ou de rejeter totalement la Charte, ou de l'adopter et de l'appliquer de bonne foi. La conduite intermédiaire est la plus difticile et la moins sûre à tenir. Il est vrai que Napoléon, en suivant le même plan, avait réussi à rallier les factions, à concilier les partis en les soumettant et en obtenant ainsi un pouvoir absolu ; mais Napoléon, en mettant de côté l'ascendant qu'il avait acquis sur |a nation par ses services et par sa prodigieuse réputation militaire, savait poursuivre avec habileté et avec une persévérance et une fermeté sans exemple, l'objet qu'il avait en vue ; tandis que les Bourbons ne savent employer dans leurs actes, ni la force, ni la constance, ou les combinaisons nécessaires pour atteindre le même but.

Un coup d'œil jeté sur les différents pouvoirs qui constituent le gouvernement français suffira pour rendre cette vérité palpable.

Le roi, — Un prince de cette famille gouverne actuellement avec une autorité presque absolue la plus grande partie du royaume, et ne déguise pas l'impatience dont il est dévoré de régner sur le tout.

Le ministère, — Divisé en deux camps, se querellant l'un l'autre, li n'a jamais joui du crédit public, et même, s'il l'eût obtenu, il n'aurait pas manqué de le perdre en consentant à signer le dernier traité de

DEUXIÈME HESTAUHATION. 303

paix si onéreux pour la France. Son président, à qui personne ne peut refuser le titre d'un homme loyal, titre bien précieux dans ces tempsci, a tout à la fois à combattre la Nation qu'il ne connaît pas et qui le considère comme un étranger, et les intrigues de cour, aussi bien que celles du dernier ministère, jaloux de reprendre son pouvoir passé. Le cabinet britannique, dans la vue d'affaiblir l'influence de la Russie, est continuellement en opposition avec lui. Outre tous ces embarras, il est probable qu'il aura bientôt à résister à un homme, on ne peut plus fier de son ascendant sur l'esprit de Sa Majesté ; M. de Blacas, à ce qu'on assure, va incessamment reprendre son premier poste, le seul qui soit resté vacant dans le ministère actuel. Frappé d'une situation aussi critique, le ministre observait, récemment, que placé entre l'extravagance d'un parti, et sa culpabilité de l'autre, il serait bientôt obligé de se retirer. On n'a aucun doute sur le choix de son successeur, mais M. de Talleyrand a déclaré qu'il ne voulait avoir aucune communication avec les ministres de la guerre et de l'intérieur que Sa Majesté désire conserver.

La Chambre des pairs, — Le droit héréditaire attribué à ses membres, l'importance et la splendeur de leurs fonctions, l'intérêt qu'ils ont de maintenir l'ordre de choses qui les fait jouir d'aussi grands privilèges, avaient tranquillisé beaucoup de monde sur la disposition de la cour, comme sur celle de la Chambre des députés, et avaient fait concevoir l'espérance de les voir résister à l'esprit de parti et à forcer enfin le gouvernement à l'observation fidèle de la Charte; mais tout ce bel espoir s'est évanoui. La Chambre des pairs, consistant pour la plus grande partie en chefs de chouans, de Vendéens, et de fanatiques « royalisés », a fait voir que l'esprit de parti était la passion à laquelle elle était résolue de tout sacrifier. Les mômes observations sont applicables à la Chambre des députés; composée des mêmes éléments elle doit déployer la môme tendance. Le mode de l'élection de ses membres, n'a pas été calculé de manière à lui concilier l'estime publique. En premier lieu, le roi nommait les présidents de tous les collèges électoraux; mais outre cette prévoyance, il avait pris sur lui celle de confier aux préfets le pouvoir d'ajouter vingt électeurs de leur propre choix aux collèges des départements et dix à ceux des arrondissements : enfin, comme on trouva que ces moyens étaient encore insuffisants pour obtenir l'élection qu'on désirait, il y eut à peine un collège où la fraude et la violence ne furent pas employées pour commander le vote, suivant le désir du gouvernement. Ainsi, par exemple, à Toulouse, le président du bureau, quoique nommé par le Roi, ne paraissant pas un royaliste assez pur, fût chassé avec violence, et les élections eurent lieu au milieu des assassins du général Ramel. A Nîmes aussi, le collège électoral avait été placé sous l'influence d'une bande de voleurs et d'assas-

sins, et ceux des membres qui se trouvaient être des protestants furent obligés de fuir pourn'ètrepas massacrés. A Mende, un comité d'insurrection fit entourer le collège d'une troupe armée prête à faire feu ; une douzaine des principaux émeutiers s'introduisit dans la salle, et obligea les électeurs à montrer leurs votes avant de les jeter dans l'urne ; ils en maltraitèrent plusieurs, et déclarèrent que si le président, nommé par le roi, venait à être élu, il ne sortirait pas vivant. Ce petit nombre de faits peut donner une idée des procédés avec lesquels on a composé la Chambre des députés. Cette Chambre a manifesté un esprit si révolutionnaire, si anti-constitutionnel et même si anti royal, que le ministère alarmé jugea prudent d'organiser une opposition, en invitant les membres les plus modérés et les plus raisonnables à se constituer en club particulier ; mais cette opposition ne forme encore qu'une faible minorité.

Vorganisalion de Varmée. — Nonobstant l'assurance réitérée des journaux, cette réorganisation ne s'exécute qu'avec lenteur et difficulté. Le plus grand nombre des vieux soldats refuse de servir et préfère cultiver la terre ; le gouvernement est, par conséquent, obligé d'avoir recours à des enrôlements volontaires et à des dons d'argent pour les obtenir. Les individus qui s'offrent pour officiers sont assez nombreux, mais ils n ont ni services, ni aptitudes militaires. Cependant quelques-uns, par les moyens de l'intrigue, sont parvenus tout à coup jusqu'aux rangs d'officiers supérieurs; un officier banqueroutier vient tout récemment d'être nommé colonel et officier delà Légion d'honneur ; le gouvernement a, toutefois, si peu de confiance dans sa nouvelle armée qu'il a déjà plusieurs fois retardé sous divers prétextes le départ de Lord Wellington et celui de ses troupes.

V administration intérieure marche mieux dans le Nord que dans le Sud ; cependant on adopte partout des mesures si arbitraires que la même résistance dans les esprits ne peut manquer de devenir générale. Les préfets, les sous-préfets, les autorités subalternes, et jusqu'aux maires prennent sur eux-mêmes d'imposer des taxes arbitraires, non seulement sur leurs districts, mais encore sur les individus qu'ils soupçonnent d'opinions contraires aux leurs. Un grand nombre de purs royalistes refusent de payer la contribution extraordinaire, sous prétexte qu'elle doit être supportée par ceux-là seuls qui se sont montrés partisans de la Révolution; il en est résulté que plusieurs collecteurs ont abandonné leurs fonctions par la menace qu'on leur faisait, lorsqu'ils allaient demander le paiement des contributions, d'être poursuivis bientôt devant la cour prévôtale comme bonapartistes, quoiqu'il soit notoire qu'à l'exception d'un petit nombre de militaires dont l'existence était attachée à celle de Napoléon, il n'existe pas un Français qui ne voie dans cet homme l'auteur de ses misères. Malgré cette circonstance, on établit partout

et avec violence une sorte d'inquisition qui ne peut avoir que de fâcheux résultats. De nombreuses autorités constituées invitent par des lettres confidentielles des personnes placées sous leurs ordres, à leur adresser des rapports et des dénonciations; on cite et on examine les témoins etc., etc. Aussi, en conséquence de ces divers excès, les sociétés privées jadis si agréables en France, par la franchise et la candeur qu'on y déployait, sont aujourd'hui dépouillées de tous ces agréments; tout y est divisé : la crainte fait qu'on cherche à s'éviter. Les soupçons et la défiance régnent dans les assemblées les plus innocentes; enfin l'esprit de parti porte ses ravages jusque dans l'esprit des familles, et en bannit la paix et l'harmonie.

Les transactions publiques et privées de quelque importance ont presque entièrement cessé ; elles ne reprendront leur cours ordinaire que lorsque le gouvernement aura fait connaître les moyens qu'il se propose d'employer pour assurer l'exécution des engagements pris dans le traité de paix. Le transfert des propriétés de quelque valeur est devenu impraticable, et le plus souvent dangereux. Les capitalistes, dans la crainte de la création d'un papier-monnaie, commencent à cacher leur argent. Sur une propriété d'un million, il est aujourd'hui très difficile de trouver un millier de louis, môme à un haut intérêt.

D'après ces considérations générales sur l'état de ce pays et la perspective encore plus fâcheuse dont il est menacé, il est impossible d'entrevoir l'espérance d'améliorer sa situation autrement que par l'union des alliés, l'occupation de la France entière par leurs troupes et par leur protection, non seulement contre les bonnets rouges ou jacobins, mais aussi contre les machinations des jacobins blancs qui, sous le masque du fanatisme religieux, ressuscité en Europe depuis la restauration des différentes branches de la maison de Bourbon, ont commis pendant les derniers six mois, dans le Sud de la France, des horreurs et des cruautés telles que le cours de la Révolution en offre à peine de semblables. Si malheureusement les grandes puissances alliées nerestaient pas longtemps unies, si la collision de leurs intérêts venait encore à les séparer, nous verrions infailliblement cette malheureuse France en proie aux mêmes convulsions révolutionnaires qui l'ont déchirée depuis vingt-cinq ans : et, dans cette supposition, les Bourbons redescendraient une troisième fois du trône. Telle est encore l'opinion d'un grand homme d'Etat, de lord Castlereagh, qui mandait à Votre Majesté, le 8 du mois d'août dernier, que le rétablissement des Bourbons ne pouvait être considéré comme le terme de la Révolution, qu'autant que les armées alliées occuperaient le cœur de la France, ou seraient toujours prêtes à y arriver. L'expérience a aussi démontré plus d'une fois, que la cause des Bourbons ne pouvait se soutenir que par • des baïonnettes étrangères, que ces princes ont toujours été repoussés •

toutes les fois qu'ils se sont présentés seuls dans la lice, et cela sans nécessité de leur opposer grande résistance, et sans qu'aucun individu ait péri dans le conflit en défendant leur cause.

Enfin cette cour que l'on ne peut toujours soutenir et défendre et qui, pour cette raison, doit nécessairement tomber, renversée et relevée tour à tour par des Français et des étrangers, parait menacer la France d une succession de catastrophes sanglantes qui se renouvelleront jusqu'à ce que la fin de ce beau pays soit entièrement consommée : spectacle tragique réservé peut-être à la postérité.

La justesse du coup d'oeil de Tambassadeur ou de son collaborateur devient de jour en jour plus frappante; les événements ultérieurs justifieront pleinement ses prévisions. Loin d'aviser aux moyens de prévenir les catastrophes que Tincapacité et la perfidie des Bourbons de Coblentz doivent répandre sur la France et sur l'Europe, les puissances alliées, manquant à toutes leurs promesses, à toutes les protestations solennelles qu'elles ont faites en faveur des libertés nationales, s'efforceront de rétablir partout le despotisme et la superstition des anciens régimes. Les congrès de Carlsbad, de Troppau, de Laybach, de Vérone, n'auront pour but que l'asservissement des peuples, la violation des plus saintes promesses, l'abrogation des pactes jurés et garantis par les puissances alliées elles-mêmes, et la Sainte-Alliance finira nécessairement, après quelques années, par provoquer une révolution qui entraînera la ruine des trônes et la perte des rois.

Le 24 mai 1818, Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, meurt à l'âge de quatre-vingt-deux ans.

Né à Paris en 1736, fils unique du duc de Bourbon et de la princesse Caroline de Hesse-Rhinfelds, ce prince avait perdu de bonne heure ses parents, et avait été élevé par son oncle et tuteur, le comte de Charolais.

Le 26 mai, son corps est transporté en grande pompe à Saint- Denis et déposé dans le tombeau de la famille royale. Ses obsèques présentent un spectacle théâtral dont la magnificence n'a pu couvrir l'affectation. Louis XVIII avait voulu effacer le souvenir des obsèques et des honneurs décernés au maréchal Lannes, duc de Montebello, ill'a au contraire rappelé. On entendait de toutes parts ces paroles : « Celte cérémonie ne vaut pas celle du maré- « chai Lannes ; c'est une parade de boulevard. »

En général les Français estimaient peu le caractère et la conduite du prince de Condé, ils avaient constamment vu dans cet émigré un des plus grands ennemis de la Révolution. A sa rentrée en France, le prince ne fit rien qui pût affaiblir ces préventions; mais il est juste de le dire, depuis les événements de 1816, il était tombé en enfance, et ne fut plus que l'ombre de luimême, pendant les deux dernières années de sa vie... Il laissa en mourant une fortune immense, que la loi de l'indemnité élèvera dans les mains de son fils, le duc de Bourbon, à plus de soixante-dix millions.

Naturellement avide de richesses, faux et défiant, il n'avait pas le sentiment de la grandeur de sa maison, et il en possédait néanmoins toute l'ambition ; le sang du grand rebelle de la Fronde coulait dans ses veines. ïi fut dissipateur et intrigant pendant une moitié de sa vie, besogneux et avare pendant l'autre moitié.

Sous le règne de Louis XV, il s'était mis aux genoux des courtisanes qui dévoraient le royaume et n'avait reculé devant aucune bassesse pour obtenir, par leur entremise, de fortes sommes sur le trésor public, appelé trésor royal; il s'était avili au point d'être le sigisbé de la Dubarry. Sous Louis XVI, il fit une cour assidue à M. de Galonné, à M. de Brienne, qui tenaient les clefs de la trésorerie ; il aimait la grande représentation et contractait des dettes énormes; à sa sortie de France, son luxe, ses constructions à Chantilly et à Paris l'avaient endetté de plus de quinze millions.

Louis-Joseph de Bourbon-Condé n'était pas dépourvu de connaissances et d'instruction, il avait un jugement sain ; mais peu

d'hommes étaient aussi susceptibles de subir toutes les impressions que les courtisans peuvent avoir intérêt à donner. Son âme était timide et son esprit faible, il se complaisait dans les petits détails ; les accessoires devenaient pour lui le principal : c'est-àdire qu'il n'avait pas une haute intelligence. Esclave des plus petites considérations politiques et pécuniaires, il ne sut, pendant les vingt-cinq années de son expatriation, ni désobéir à des rois qui étaient ses ennemis et les ennemis de sa famille, ni commander en prince à des soldats qu'il savait bien être ses amis et les amis de sa gloire. Il acquit dans son exil cette réputation de circonspection qu'il est si aisé de conserver, car elle n'exige qu'un esprit médiocre et une certaine défiance.

Pour lui, larenommée était la gloire. Il ne se montra cependant ni courageux, ni prudent à propos; en vain les circonstances lui furent terribles ou favorables, il les laissa fuir ou se soumit à leur rigueur : on eût dit que le destin lui avait dévolu cette tâche d'inspirer une grande crainte et de céder à une extrême faiblesse, de tenter tout par son cœur et de manquer à tout par son esprit, d'être un héros, plus qu'un héros sur le champ de bataille, et un homme sans vigueur dans le cabinet, de concevoir de grands projets et de reculer devant leur exécution, de ne manquer jamais de prévoyance, et de manquer toujours de caractère. Comme général il eut quelques instants d'éclat, il n'eut pas un seul moment de grandeur. On l'a vu céder à la fortune de la République, de la même manière qif il avait lutté contre elle, sans magnanimité^ ni prudence et reculer devant la renommée lorsqu'elle lui apportait les vœux que la Vendée formait pour se soulever et marcher sous ses ordres.

Ce prince savait braver la mort en combattant, mais redoutait Téchafaud. 11 s'effraya lorsqu'il fallait prendre une grande détermination sur le Rhin, quand fallait jeter, comme le grand Condé, son bâton de commandement sur la vive gauche du fleuve ; il craignait de devenir pauvre et de se trouver sans asile. Et on a vu cependant le prince de Condé se précipiter à Bernsteim et à Biberacli au milieu des bataillons républicains, toujours sûr de son courage, mais toujours incapable d'une grande résolution

quelques facilités que lui laissassent les généraux de la République. Pendant six années sa conduite fut un modèle de patience et de résignation politiques. Les Autrichiens et les Anglais triomphèrent de son caractère, et le descendant du grand Condé se contenta pleinement de cet éclat extérieur et de ce luxe militaire dont ils lui permettaient l'exercice; il tenait avant tout à ne pas perdre la solde et les subsides qu'on lui accordait. Pour ajouter un trait à ce tableau, on peut dire que le prince de Condé méprisait et détestait Louis XVIII, et que le roi de Blankembourg redoutait et abhorrait Condé.

La Restauration ne porte pas bonheur à la maison de Bourbon. Deux années après la mort de Condé, le duc de Berry, l'espoir de la couronne, est assassiné par Louvel à la sortie de rOpéra(13 février 1820).

Voici ce qu'a raconté à ce sujet M. d'Olbeck, capitaine de gendarmerie, qui assista aux derniers moments de S. A. R. : « Le « corps du duc de Berry était exposé au rez-de-chausée, dans la <i salle dite d'Henri IV. Je revenais de faire l'inspection des pi- « quets de gendarmerie du boulevard du Temple et de Saint- « Martin et j'arrivais sur la place de l'Opéra au moment où le « prince venait d'être frappé; je donnai les ordres nécessaires « et passai le reste de la nuit auprès de lui; le sang l'étouffait, il « ne pouvait parler, il avait encore sa connaissance et paraissait « éprouver d'épouvantables souffrances... Le roi arriva, trem- « blant, effaré, éperdu; le duc fixa sur lui des yeux presque « éteints et fit de vains efforts pour s'exprimer; il lui fut impos- « sible de prononcer un mot.... Son agonie était affreuse, déchi- « rante; il se sentait mourir... La duchesse, en proie aux plus « convulsives angoisses, se précipitait sur le corps de son époux, « se jetait aux pieds du roi, répétait sans cesse : « Je veux quitter « la France, rien ne m'y retient plus. » Le roi essayait de calmer « le délire de sa douleur, et lui prodiguait tous les témoignages « d'une vive affection... L'inconsolable duchesse n'écoutait « rien, n'entendait rien... Il fallut l'arracher de ce lit de mort. »

Ce fatal événement sert de prétexte aux adversaires du cabinet

qui cherchent à compromettre le duc Decazes, ministre de l'intérieur. M. Clauzel de Coussergues se fait leur interprète et propose à la Chambre, le 14 février, de porter un acte d'accusation contre M. Decazes, comme complice de l'assassinat du duc de Berry.

Chercher à justifier le ministre de cette complicité serait outrager à la fois le caractère et le cœur du président du conseil; sa loyauté ne saurait faire doute; il jouit, à cet égard d'une réputation méritée. M. Decazes est naturellement bon^ obligeant, rempli d'honneur, mais il est devenu courtisan des plus accomplis. M. Decazes pourrait mériter, comme ministre, et ministre tout-puissant, le reproche d'avoir négligé ou laissé négliger les mesures de prudence nécessaires à la sûreté publique et particulièrement à la sûreté du duc de Berry, si la conduite de ce prince ne se dérobait pour ainsi dire à toute surveillance active.

On sait à quel point le duc allait partout, et à l'improviste, lorsqu'il s'agissait de galanterie ou de dissipations ; ses familiers les plus intimes ignoraient ses courses aventureuses : il fréquentait jusques aux plus mauvais lieux, lorsqu'il croyait y trouver satisfaction à ses goûts; les allées les plus obscures ne le rebutaient pas. Certes, il eût été bien difficile à la police de prévenir les dangers que le prince pouvait courir dans ses excursions : d'ailleurs, eût-il souffert qu'on le suivît à vue, qu'on attachât des espions sur ses pas, lorsqu'il cherchait avec tant de soin à dérober sa conduite à tous les yeux? « Tout homme qui a « fait le sacrifice de sa vie est maître de la mienne », disait avec raison le grand roi du Nord, Frédéric II. Le duc de Berry était aisé à trouver le jour, la nuit, et la police ne pouvait rien pour sa sûreté. D'ailleurs, quoique très grossier dans ses manières et son langage ; il était naturellement bon et n'avait pas d'ennemis personnels : le fanatisme politique seul pouvait donc armer la main d'un assassin. L'attentat du 13 février s'explique de luimême.

La mort du duc de Berry, héritier du trône, jette les Tuileries

dans la consternation, car le prince ne laisse point de fils

Mais presque aussitôt, on propage la nouvelle de la grossesse

de la duchesse de Berry, et le 29 septembre de la même année, le canon annonce la naissance de S. A. R. le duc de Bordeaux. Cet événement, auquel le public a été soigneusement préparé, n'étonne personne et confond tout le monde. M. Augustin Lefèbre, l'un des habitués du salon de M. Je comte de Ségur, pair de France, répétait à ce sujet le récit suivant qu'il avait entendu de la bouche du maréchal Suchet.

« Quelques jours avant l'assassinat, la duchesse de Berry avait dit à une dame d'honneur : « Que je suis heureuse, je ne suis « pas enceinte, et mon mari me permet de danser au bal de Madame X... » La duchesse fut eflFectivement à ce bal et y dansa éperdument ; ce sont les expressions dont se servait Madame X..., en racontant dans le salon de M. le comte de Ségur, les particularités du bal. « La princesse, ajoutait-elle, eut par suite de la « danse immodérée, une indisposition qui prouvait matérielle- « ment qu'elle n'était pas enceinte, et qu'il n'y avait pas même « possibilité qu'elle le fût. »

Relativement au fait de cette grossesse, il est généralement connu que la duchesse de Berry avait obtenu du duc, peu de jours avant l'assassinat, toute liberté de prendre des leçons d'équitation, exercice pour lequel elle avait le goût le plus prononcé. Mais, comme elle avait fait plusieurs fausses couches, les médecins craignaient que ces accidents n'apportassent de grands obstacles à sa fécondité. Dans sa grossesse de Mademoiselle, la duchesse de Berry fut, en conséquence, astreinte aux plus sévères ménagements, jusqu'au moment de sa délivrance; à peine lui fut-il permis de marcher, et seulement quelques instants. La chaise longue lui était impérieusement ordonnée : on la transportait le plus doucement possible de l'Élysée- Bourbon aux Tuileries, dans une chaise à porteurs qu'on montait jusqu'aux appartements du roi; on prenait des précautions, des soins extrêmes, pour éviter un nouvel accident... Le duc est assassiné dans ses bras, elle est couverte de son sang, elle assiste à son agonie et à sa mort, éprouve les plus déchirantes douleurs, se livre à des transports convulsifs, déclare à Louis XVIII qu'elle veut retourner dans sa famille, qu'elle veut quitter la

3i2 SOUVEiNIRS DU COMTE DE MONTGAILLARD.

JPrance, où n'en ne la retient plus ! et deux jours après, le bruit se répand du château des Tuileries dans Paris que la princesssè -est enceinte! Bientôt les journaux Taffirment ; elle accouchera le 29 septembre, et son fils sera appelé : Venfant du Miracle ! •C'est, en effet, un miracle physique, un prodige inexplicable pour la médecine que la conservation de ce fruit, que Tissue de cette grossesse arrivant si heureusement à terme, après l'épouvantable événement de l'assassinat, après tous les soins et les précautions dont il avait fallu entourer précédemment la naissance de Mademoiselle, quoiqu'elle se soit présentée dans un état de paix et de tranquillité parfaites.

L'enfant du Miracle reçoit le prénom de Dieudonné et son baptême offre une circonstance assez ridicule. Une vive allervcation a lieu entre M. Desèze, premier président de la cour de cassation, et M. de Chateaubriand, au sujet de la présentation -au roi d'une dame Aniche, chargée de représenter au baptême les dames de la halle de Bordeaux, ville dont le prince doit prendre le nom. Le premier de ces deux personnages a pour lui sa qualité de représentant de la ville de Bordeaux; le second possède une bouteille d'eau puisée dans le lac du Jourdain, en Terre Sainte, qu'il offre pour l'ondoiement du prince. M. Desèze a l'honneur du choix royal.

Au sujet de la naissance du duc de Bordeaux, un diplomate connu (1) faisait encore part à cette époque de la conversation qu'il avait eue avec un familier des princes :

<( Le dimanche, 13 février, très belle journée d'hiver, je me « promenais aux Tuileries. Le comte du Cayla m'aperçut et vint « à moi. Après plusieurs détails sur la conduite suivie par « M. Dccazes, il se mit à parler des projets du pavillon Marsan « et de l'Elysée Bourbon, sur la résolution prise de jeter bas, de « couler à fond, le ministre révolutionnaire.

« Vous pouvez être sûr, m'avoua-t-il, qu'il ne tiendra pas longue temps, quoique le roi en soit encore engoué; la duchesse de

(1) Le diplomate dont il s'agit n'est autre que Montgaillard, qui produit ici sans scrupule des documents ou conversations ne présentant aucun caractère d'autlienticité. [Édit.).

« Berry en fait son « affaire ». — « A propos, lui dis-je, la prin- « cesse est-elle enceinte et les vœux des bons Français sont-ils « exaucés?» — « Hélas! non, me répondit-il, personne ne peut « à cet égard, être mieux informé que moi : Je viens de déjeuner « à TÉlysée-Bourbon ; en vérité, il n'y a rien d'aimable, de char- « mant comme nos princes : vous savez avec quelle bienveillance « m'a toujours traité, à l'armée de Condé, le duc de Berry; je « suis au mieux avec lui. » — « Eh bien, papa du Cayla, que « diras-tu de bon aujourd'hui ? Tu vas déjeuner avec nous, et « nous conteras ce que tu sais. » — Mais, Monseigneur, comme « je suis ? en redingote ! Votre Altesse n'y pense pas ! je ne puis « décemment me présenter ainsi devant la duchesse. — « Bah! « bah! elle n'y fait pas plus d'attention que moi, et puis ne sait- « elle pas comme tu nous es dévoué? —Toujours à la vie et à la

« mort! mais, Monseigneur » La princesse est entrée dans

« ce moment, et le duc de Berry lui a dit : « Tu ne sais pas, je « viens d'engager papa du Cayla à déjeuner avec nous; t'ima- « gines-tu ce qu'il m'a répondu ? qu'il n'oserait se présenter « devant toi dans son costume du matin. Je lui ai dit qu'il « n'avait pas le sens commun, et que tu le voyais toujours avec « le même plaisir. » — «Cela est vrai, » arépondu la princesse, et « elle a ajouté une foule de choses bienveillantes, affectueuses. « Je l'en ai remerciée, en lui faisant le plus chaleureux hommage « de dévouement et de respect: et j'ai ajouté : « Votre Altesse « Royale me permettra-t-elle de lui demander si les vœux de la « France entière sont enfin exaucés, si elle peut espérer un héri- « tier du trône de saint Louis? » — « Pas encore, malheureuse- « ment, a répliqué le duc de Berry, mais cela viendra, je « l'espère bien ; je m'en fais fort et garant ». — Après un moment « de silence, la princesse a dit : « Oh ! mon Dieu, oui; mais ce « qui est différé n'est pas perdu. » Et après ces mots, lancés avec « une grâce charmante, la duchesse a sauté au cou du prince et « l'a embrassé avec la plus vive tendresse : les larmes m'en sont « venues aux yeux. »

« M. du Cayla devait dîner chez le duc de Béthisy, rue du « Monthabor. D'après la manière dont il se glorifiait d'avoir été

« reçu à déjeuner par le prince et la princesse, nul doute qu'il <( ne se soit empressé de faire aux convives du duc de Bélhisy,ce « même récit. Assurément il était loin de soupçonner que dix « heures plus tard, le duc de Berry serait assassiné. »

Immédiatement après la naissance du duc de Bordeaux, parut à Londres une protestation du duc d'Orléans contre la légitimité de cette naissance, protestation qui fut saisie à Calais par la police et dont voici la teneur :

Son Altesse Royale déclare par les présentes qu'elle proteste formellement contre le procès-verbal daté du 29 septembre, lequel acte prétend élal)lir que l'enfant nommé Henri-Charles-Ferdinand-Dieudonné est le fds légitime de Son Altesse Royale Madame, duchesse de Berry. -r- Le duc d'Orléans produira en temps et lieu les témoins qui peuvent faire connaître l'origine de l'enfant et sa mère. 11 produira toutes les preuves nécessaires pour rendre manifeste que la duchesse de Berry n'a jamais été enceinte depuis la mort infortunée de son époux, et il signalera les auteurs delà machination dont cette très faible princesse a été l'instrument. — En attendant qu'il arrive un moment favorable pour dévoiler cette intrigue, le duc d'Orléans ne peut s'empêcher d'appeler l'attention sur la scène fantastique qui, d'après le susdit procèsverbal, a été jouée au pavillon de Marsan.

Le Journal de Paris, que tout le monde sait être un journal confidentiel, annonça, le 20 août dernier, le prochain accouchement dans « les termes suivants : « Des personnes qui ont l'honneur d*approchep « la princesse nous assurent que la délivrance de Son Altesse Royale « n'aura lieu que du 20 au 28 septembre ». —Lorsque le 28 septembre arriva, que se passa-t-il dans les appartements de la duchesse?

Dans la nuit du 28 au 29, à deux heures du matin, toute la maison était couchée et les lumières éteintes; à deux heures et demie, la princesse appela; mais la dame de Vathaire, sa première femme de chambre, était endormie; la dame Lemoine, sa garde, était absente, et le sieur Deneux, l'accoucheur, était déshabillé. — Alors la scène changea. La dame Bourgeois alluma une bougie, et toutes les personnes qui arrivèrent dans la chambre de la duchesse virent un enfant qui n'était pas encore détaché du sein delà mère. — Mais comment cet enfant était-il placé ? — Le médecin Baron déclare qu'il vit l'enfant placé sur sa mère et non encore détaché d'elle. — Le chirurgien Bougon déclare que l'enfant était placé sur sa mère et encore attaché par le cordon ombilical. — Ces deux praticiens savent combien il est important de ne pas expliquer plus particulièrement com-

ment Tenfant était placé sur sa mère. — Mme la duchesse de Reggio afait la déclaration suivante : « Je fus informée sur-le-champ que Son ** Altesse Royale ressentait les douleurs de l'enfantement. J'accourus « auprès d'elle, à l'instant même, et en entrant dans la chambre, je « vis l'enfant sur le lit, et non encore détaché de la mère. » — Ainsi Tenfant était sur le lit, la duchesse dans le lit, et le cordon ombilical introduit sous la couverture.

Remarquez ce qu'observa le sieur Deneux, accoucheur, qui, à deux heures et demie, fut averti que la duchesse ressentait les douleurs de l'enfantement, qui accourut, sur-le-champ, auprès d'elle sans prendre le temps de s'habiller entièrement, qui la trouva dans son lit et entendit l'enfant crier. — Remarquez ce que dit Mme de Goulard qui, à deux heures et demie, fût informée que la duchesse ressentait les douleurs de l'enfantement, qui vint sur-le-champ et entendit les premiers cris de l'enfant. — Remarquez ce que vit le sieur Franque, garde du corps de Monsieur, qui était en faction à la porte de Son Altesse Royale, et qui fut la première personne informée de l'événement par une dame qui le pria d'entrer. — Remarquez ce que vit le sieur Laine, garde national, qui était en faction à la porte du pavillon \

Marsan, qui fut invité par une dame à monter, monta, fut introduit dans la chambre de la princesse, où il n'y avait que le sieur Deneux et une autre personne de la maison, et qui, au moment où il entra, observa que la pendule marquait deux heures trente-cinq minutes. — Remarquez ce que vit le médecin Baron qui arriva à deux heures trente-cinq minutes, et le chirurgien Bougon qui survint quelques instants après le sieur Baron. — Remarquez ce que vit le maréchal Suchet, qui était logé par ordre du roi au pavillon de Flore et qui, au premier avis queSon Altesse Royale ressentait les douleurs de l'enfantement, se rendit en toute hâte à son appartement, mais n'arriva qu'à deux heures quarante-cinq minutes, et qui fut appelé pour assister à la section du cordon ombilical quelques minutes après. — Remarquez ce qui doit avoir été vu par le maréchal de Coigny, qui était logé aux Tuileries par ordre du roi, qui fut appelé lorsque Son Altesse Royale était délivrée, qui se rendit en toute hâte à son appartement, mais n'arriva qu'après la section du cordon ombilical. — Remarquez enfin ce qui fut vu par toutes les personnes qui furent introduites après deux heures et demie jusqu'au moment de la section du cordon ombilical, qui eut lieu à deux heures trois quarts.

Mais, où étaient donc les parents de la princesse pendant cette scène qui dura au moins vingt minutes? Pourquoi, durant un si long espace de temps, affectèrent-ils de l'abandonner aux mains de personnes étrangères, de sentinelles et de militaires de tous les rangs ? Cet abandon affecté n'est-il pas précisément la preuve la plus complète

d*une fraude grossière et manifeste? N'est-il pas évident qu'après avoir arrangé la pièce, ils se retirèrent à deux heures et demie, et que, placés dans un appartement voisin, ils attendirent le moment d'entrer en scène et de jouer les itMes qu'ils s'étaient assignés ? — En effet, vit-on jamais, lorsqu'une femme était sur le point d'accoucher, que, pendant la nuit, les lumières fussent éteintes; que les femmes placées auprî^'S d'elle fussent endormies ; que celle qui était plus spécialement chargée de la soigner s'éloignât; que son accoucheur fût déshabillé, et que sa famille, habitant sous le même toit, demeurât sans donner signe de vie? Son Altesse Royale le duc d'Orléans est convaincu que la Nation française et les souverains de l'Europe sentiront toutes les conséquences d'une fraude si audacieuse et si contraire aux principes de la monarchie héréditaire et légitime. — Déjà la France et l'Europe ont été victimes de l'usurpation de Bonaparte. Certainement, une nouvelle usurpation de la part d'un prétendu Henri V ramènerait les mêmes malheurs. — Fait à Paris, le 30 septembre 1820.

Sans se permettre d'examiner si cette protestation émane du prince auquel on l'attribue, ou si on a abusé de son nom dans la publication faite à Londres ; sans rien préjuger sur Fauthenticité ou la fausseté de ce document, on peut observer que tous les faits dont il est fait mention sont de la plus parfaite exactitude ; pas une particularité de personnes ou de temps qui n'y soit fidèlement rapportée; et certes, l'auteur de la protestation, quel qu'il soit ou qu'on le suppose, est on ne peut mieux instruit de toutes qui s'est passé dans cette nuit, où une profonde obscurité règne dans la chambre de la princesse, au moment où elle éprouve les douleurs de l'enfantement, sans qu'il se trouve auprès d'elle d'accoucheur, de médecin, de femmes de service, et où, dix minutes plus tard, « l'accoucheur, les témoins et la lumière pé- « nètrent à la fois dans l'appartement de la princesse, déjà mère », selon l'expression d'un écrivain, M. Cauchois-Lemaire (1).

xMais, dira-t-on sans doute, est-il permis de croire, de penser (jue Louis XVIII, que Charles X, que la duchesse de Berry surtout, aientpu consentir, aient pu se prêter, chacun en ce qui le concerne, à une fraude, à une supposition aussi hardie, aussi opposée à

(I^i Montgaillard fait Iiii-mt^me des réserves sur la protestation du duc d'Orléans et irappuie son opinion et son pamphlet sur aucun document qui puisse être historiquement discuté. (ÉdiL).

MOUT DU PHliNCE DK CONDÉ ET DU DUC DE BEttUY. 317

tous les principes de morale, à tout sentiment de paternité ? Un bourgeois, un ouvrier rejetteraient avec indignation des expédients aussi criminellement attentatoires aux premiers instincts du cœur? — Assurément. Mais en général les rois, les princes et même les grands seigneurs, attachent, politiquement parlant, une faible importance à Tidée de la paternité. Leur moralité est, à cet égard, d'une facilité, d'une complaisance remarquables; les tribunaux et l'histoire déposent d'une manière certaine, de ces sortes de suppositions ; il faut parfois aux grands, aux puissants de la terre, un héritier indispensable, de quelque part qu'il vienne, il le leur faut absolument, ainsi l'exige l'intérêt politique, l'orgueil ou la vanité de famille. Louis XVIII et Charles X, dans la situation où la branche régnante se trouvait placée depuis l'assassinat du duc de Berry, ont fait taire, devant la raison d'État, tous les scrupules de conscience; à leurs yeux, assurer par tous les moyens l'hérédité du trône était une chose parfaitement légitime, parce qu'elle devenait nécessaire, parce que la supposition d'un enfant, quel que fût son père, correspondait aux intérêts les plus directs de la royauté.

C'est encore ainsi que s'exprimait un pair de France, attaché à la personne de Louis XVIII et de Charles X et renommé pour son dévouement aux principes de l'ancien régime et de la légitimité. Ce haut personnage, répondant aux observations qui lui étaient [présentées au sujet de l'invraisemblance de la coopération de Louis XVIII et de Charles X à l'événement du 29 septembre, ajoutait que Louis XVIII avait, d'ailleurs, une profonde aversion pour la maison d'Orléans. Le roi, disait-il, eût tout tenté pour l'éloigner du trône, tant son inimitié était profonde ; quant à Charles X, dont les sentiments de bienveillance et même d'affection pour le duc d'Orléans étaient connus, il aura naturellement fait céder ses sentiments à la raison d'État, et à sa satisfaction personnelle de voir la couronne assurée à l'enfant supposé de son propre fils.

Au reste, la grossesse de M"° la duchesse de Berry fut des plus heureuses ; aucun accident, aucun symptôme, ne firent craindre pour elle. La princesse jouit, depuis l'assassinat du duc, d'une

santé parfaite; elle se promenait fréquemment aux Tuileries, sur la terrasse du bord de Teau, sans prendre les précautions ou les ménagements dont elle avait usé précédemment; sa toilette était conforme à son état; seulement Tenfant dont elle est accouchée le 29 septembre, paraissait se déplacer quelquefois et allait d'un côté à l'autre : c'est une remarque qui n'a pas échappé au public dans certaines circonstances.

Le baptême du duc de Bordeaux se fera avec un grand appareil ; les courtisans et familiers des Tuileries seront accablés de dons, de grâces, de marques d'honneur (le maréchal Suchet recevra le cordon bleu); une amnistie sera accordée aux déserteurs ; la clémence royale n'ira pas, cependant, aussi loin que sa générosité; les bannis de janvier 1816 ne seront pas rappelés, leur proscription sera même aggravée.

Après avoir frappé sur les marches du trône, la mort atteint le souverain lui-même. Le 16 septembre 1824, Louis XVIII meurt au château des Tuileries à quatre heures du matin.

Ce prince était né le 16 novembre 1755. En vertu du droit divin, il a été roi pendant vingt-neuf ans, mais il n'a administré son royaume que durant dix années. Par suite cependant de la légitimité héréditaire et de son droit à la couronne, il a daté, quoique exilé et banni, les années de son règne et les actes de son administration du jour de son avènement, c'est-à-dire du jour de la mort du fils de Louis XVI (juin 1795).

La physionomie de Louis XVIII n'était point dépourvue de majesté ; ses traits étaient réguliers, nobles, fortement prononcés. La sévérité, la douceur, la bonté, la cruauté se peignaient tour à tour dans ses yeux et sur les traits de son visage, naturellement, et sans contrainte, lorsque le frère de Louis XVI jugeait

MORT DE LOUIS XVllI. 3i9

à propos d'exprimer ces sentiments divers. 11 avait une physionomie à ressort. 11 était doué de plus d'esprit et de pénétration que n'en onl ordinairement les souverains, mais cet esprit était plus brillant que solide, plus fin qu'étendu, plus subtil que profond. Littérateur assez érudit et jaloux par-dessus tout de faire reconnaître cette érudition à tiroir dont il s'était fait un dictionnaire, le prince se montrait excessivement flatté de passer pour savant, bon latiniste, excellent académicien ; il afl'ectait surtout un grand purisme en parlant le français et le latin. Horace était son auteur favori ; le roi citait ou plutôt récitait avec complaisance, à tout propos, des vers de cet auteur. Plusieurs ministres, notamment M. Beugnot, qui connaissaient à peine leur propre langue, les courtisans et même les courtisanes qui ignoraient les noms d'Horace et de Virgile, étudiaient en conséquence les œuvres des deux grands flatteurs d'Octave, pour répondre aux fréquentes expectorations latines de Louis XVIII. Le jugement de ce monarque était droit, l'on pourrait même dire parfait, lorsqu'il s'exerçait sur des objets susceptibles d'affecter sa personne ou son autorité : il possédait peu de connaissances, en matière d'économie politique; le droit public lui était étranger. Doué d'une mémoire vraiment prodigieuse, Louis XVIII n'oublia jamais une injure, une faute, une contradiction, la plus légère piqûre faite, même involontairement, à son amour-propre littéraire ; il n'oublia pas non plus un seul des services rendus à sa royauté ; seulement il mettait ces services en oubli lorsqu'il n'en avait plus besoin, lorsque les hommes qui les avaient rendus ou lorsque les principes de ces hommes ne lui convenaient plus. Louis XVIII ne disait pas comme Louis XIV, car il avait plus d'esprit que le fils d'Anne d'Autriche : « L'État, c'est moi », mais il rapportait tout à sa personne, à son individualité, car il n'avait pas moins d'égoïsme, de sensualité despotique que le grand roi. Louis XVIII avait un peu du génie de Charles V, toute la dissimulation de Louis XI, sans aucune de ses qualités, tout le génie de Tibère et beaucoup de celui de Ferdinand le Catholique ou le Parjure: on pourrait presque dire de lui : C'était Tibère eunuque, et Ferdinand le Catholique littéra-

teur. Louis XVIII est le roi le plus fallacieux et le plus absolument personnel qui ait jamais régné en France.

Sa constitution physique le rendait tout à fait inhabile à la guerre : la plume à la main, c'était Achille, Tépée au poing, c'était Thersite. Il ne fit rien pour reconquérir son trône; il chargea de ce soin le nom de Henri IV. On vit le petit-fils du Béarnais supporter avec une fierté, une humilité et une soumission également imperturbables les misères, les calamités et les honltîs d'un exil qui semblait ne devoir finir qu'avec sa vie ; il ne pouvait se résoudre à désespérer de son sort comme roi, et tremblait (le tenter la moindre entreprise qui pût le compromettre comme homme.

Enfin, l'exilé, le banni, entrevit dans la guerre de Russie (1812) la possibilité de rentrer en Franco. En apprenant les désastres de la retraite de Moscou, le roi d'Hartwelle s'écria magnanimement : « Voilà le jour le plus beau, le plus riche en espérances « de mes dix-neuf années de royauté sans trône I » Le jour le plus beau, comme le plus heureux de la vie de Louis XVIII, aurait dû être celui où il rentra dans sa capitale, où il promit à ses sujets cette liberté constitutionnelle si désirée et qui leur était devenue si nécessaire après vingt-cinq années d'agitations sanglantes, de despotismes politiques, de triomphes militaires et de folie impériale. Quoi(jue le monarque revint dans sa patrie à la suite de sept cent mille étrangers qui la ravageaient le fer et la flamme à la main, au nom du bonheur public et de la paix, les Français s'empressèrent d'accorder leur confiance au frère de Louis XVI; ils crurent à la bonne foi constitutionnelle d'un prince qui, dès les premiers symptômes de la Révolution avait md,mïesié ses vœux pour 1rs améliorations que réclamaient alors tous les Français, qui avait donné son assentiment aux principes proclamés par TAssemblée constituante, qui avait publié avec éclat cette adhésion dans plusieurs circonstances majeures et avait exprimé dans les dernières années de son exil sa persistance dans les idées de la Révolution.

Louis XVIII octroya aux Français une Charte constitutionnelle, et ce grand acte de la pleine puissance et autorité royales, lui

concilia, sinon l'amour et la reconnaissance, du moins la soumission et les vœux du peuple. Malheureusement, les courtisans de rOEil-de-Bœuf, les vétérans du livre rouge, les incurables valets du pouvoir absolu, des ministres ineptes ou perfides, avaient lu dans la pensée de Tauteur de la Charte ; ils égarèrent la prudence de Louis XVIII et un désastre inopiné (20 mars 1815) devint bientôt l'inévitable résultat du système de conduite adopté par le gouvernement royal dès les premiers mois de son installation.

La légitimité triompha une seconde fois de l'usurpation, et la coalition armée contre la nation, revint avec ses huit cent mille baïonnettes replacer et étançonner le roi des étrangers sur le trône de France. Louis XIII avait mis sa couronne sous la protection de la Vierge, Louis XVIII plaça la sienne sous la protection des ministres de Saint-Pétersbourg et de Londres. Pendant son règne, la Tamise et la Neva traversèrent les Tuileries. Avec la seconde Restauration, l'esprit de la Chambre de 1814 se réveilla et se déchaîna avec plus de violence encore dans la Chambre de 1815. Les proscriptions, l'assassinat et la servitude furent mis à l'ordre du jour.

Louis XVIII sentit enfin la nécessité de dissoudre sa Chambre ardente. L'ordonnance du 5 septembre 1816 parut. Le roi vit de nouveau la France se prendre au piège de ses promesses et le bénir d'un bienfait qui sauvait le trône bien plus que la Nation. Une loi électorale, en harmonie avec l'ordonnance du 5 septembre (5 février 1817), en parut la plus noble, la plus solide garantie ; mais une seconde loi (29 juin 1820) affaiblit considérablement la confiance nationale, et la loi de la septennalité fit croire avec raison, à tous les esprits judicieux, que le gouvernement avait résolu de détruire la Charte constitutionnelle, tant les hommes de l'ancien régime et les ministres de 1822 montrèrent contre elle d'hostilité. — Louis XVIII achève enfin de tromper la Nation, il meurt.

Pendant ses dix années de règne, ce monarque a été préfet des puissances étrangères, et roi des émigrés; il leur prodiguait les faveurs et les grâces, donnait sans mesure aux gens de la cour, ou de l'ancien régime, et refusait tout sans pitié aux

défenseurs de la patrie, aux amis de la liberté (1). Sa munificence et ses libéralités étaient souvent scandaleuses et hors de toute pudeur. Naturellement cupide et avare, il était prodigue et même dissipateur, lorsqu'il s'agissait de satisfaire ses caprices ou ses goûts (2) : les premiers furent souvent bizarres, les seconds toujours vils.

(1) M. Decozes soutint la di^n^ité du nom français en Angleterre aux dépens de sa fortune privée; il revint pauvre, presque ruiné, de son ambassade à Londres, et se trouva réduit à exposer sa détresse à Louis XVIIL <« Je nie vois dans la nécessité de vendre les bois de Picardie que m*a « donnés M^i® de Saint-Aulaire, ou d'aller vivre dans mes terres. » — « Mais, « répondit le roi, des bois, c^est une ressource, mais une terre, c^est une « retraite. »

Après la part faite à l'esprit et à la puissance royale, Louis XVIII se montra juste, reconnaissant : peu de mois avant sa mort, en 1823, il accorda à Texministre une gratification de huit cent mille francs sur sa liste civile ; elle était méritée. Dans l'abandon, la pureté, l'ardeur de son dévouement, M. Decazes n'avait pas, perdu une seule occasion de veiller à la sûreté et à la dignité du roi. 11 était parvenu à mettre entre ses mains, les papiers que Courtois, membre de la Convention, avait trouvés dans les cartons de Robespierre et gardés secrètement; M. Decazes avait également réussi à restituer au roi les lettres de ce prioce à M™» de Balby, que la fenime de chambre de cette cx-favorite menaçait de rendre publiques; la négociation coûta soixante mille francs. En recevant ces billets galants, Louis XVIII dit : « L'imbécile î Si elle avait attendu encore quelque temps, elle en aurait re- « tiré dix fois plus après ma mort. »

(2) Avec quelle royale prodigalité, Louis XVIII n'a-t-il pas versé ses augustes bontés sur M™« la comtesse du Cayla, née Talon, dont le père lui avait rendu de si éminents services en octobre 1789 et février 1790.

^\|mp (lu Cayla s'était fait remarquer sous l'Empire parmi les dames du faubourg Saint-Germain qui pratiquaient de petites intrigues en faveur des Bourbons et lançaient de plats sarcasmes contre Napoléon et sa cour; ce despote avait la faiblesse de se montrer sensible aux ridicules dont on atl'ublait sa personne et ambitionnait prodigieusement les éloges et les suffrages de qualité dont le faubourg Saint-Germain exerçait le monopole; il chargea son grand-vizir, Savary, de mander M™» de Cayla, de lui témoigner son mécontentement et de la menacer de l'exil dans le cas où elle ne changerait pas d'attitude : la dame était jeune, jolie et ne manquait pas d'esprit, elle monta sur ses grands chevaux, se plaignit violemment de l'inquisition que l'empereur prétendait exercer dans la société privée et fit pour ainsi dire subir un interrogatoire à Savary, qui finit par lui promettre de parler en sa faveur à Napoléon. Celui-ci exigea que M™« de Cayla donnÀt caution de sa future conduite, et Savary proposa de l'attacher au service impérial; elle fut admise au nombre des dames d'honneur. Le centurion ou gendarme Savary s'était amouraché de M™» du Cayla et Napoléon eut nu'mc, dit-on, des attentions pour elle. En 1814, elle vira de bord, vent arrière, comme fille de M. Talon et comme femme de M. du Cayla; celui-ci sortait du corps de Condé, où son père avait été assez avant dans la confiance du prince ; celui-là avait rendu, en sa qualité d'avocat général au Gh&telet de

Louis XVIII avait le despotisme dans la tête; son âme était pusillanime : il n'osait exercer la tyrannie qu'après avoir reçu

Paris, des services essentiels à Louis XVIII, dans raffaire de Favrasen faisant disparaître des pièces qui établissaient la culpabilité du comte de Provence. M"»» du Cayla se trouva de plein droit admise à la cour de la Restauration; elle connaissait les détours du sérail et finit par devenir sultane favorite.

Après les Cent Jours elle était dans le plus grand dénûment; elle s'adressa au duc de Grammont, capitaine des gardes de Louis XVIII, dont la fille était mariée en Russie à M. Davidow, pour le prier, d'après ses relations, de lui procurer une éducation à faire en Russie. Le duc Ten dissuada et lui offrit, quoique n'étant pas alors de service, de lui faire accorder une audience du roi pour lui exposer sa déplorable situation ; et en raison des services de son père, le duc de Grammont lui donna l'assurance qu'elle pourrait obtenir quelques secours sur la liste civile. Au jour fixé, la comtesse entra aux Tuileries en petite protégée d'un grand seigneur, et en sortit en grande et haute protectrice. Son esprit et ses grâces avaient plu au roi qui lui conserva jusqu'à sa dernière heure une faveur particulière et lui en fournit des témoignages éclatants.

M™û la comtesse du Cayla ayant eu l'honneur d'être invitée au cercle de Son Altesse royale, la duchesse de Berry, le roi veut la voir avant la réunion, pour juger par lui-même le bon goût de sa toilette, et sous le galant prétexte d'apporter plus d'élégance dans l'arrangement des boucles de cheveux de la favorite, Sa Majesté y place une anémone du prix de deux cent mille francs; la main du roi est si légère que la comtesse ne s'aperçoit pas de ce surcroît d'ornement; elle est tout étonnée lorsqu'on l'en félicite au cercle de la princesse.

Louis XVIII demande à M^o du Cayla si elle lit l'Ancien et le Nouveau Testament; sur sa réponse assez embarrassée qu'elle n'a pas cet ouvrage dans sa bibliothèque, le roi veut bien lui en promettre un exemplaire. Quelques jours après, il lui donne une Bible magnifiquement reliée et ornée de cent cinquante gravures. Chacune de ces gravures, ordinairement recouvertes d'un papier de soie, était garnie d'un billet neuf de la Banque de France, de la somme de mille francs.

C'était peu de chose pour un roi de France et de Navarre, dont la générosité éclatera bientôt d'une manière digne de Louis XIV. Il ordonnera la construction d'une maison de campagne sur l'emplacement du château de Saint-Ouen: ce sera consacrer le lieu où l'auguste législateur a promis la Charte à ses sujets après dix-neuf ans de règne dans l'exil, ce lieu où le roi, rappelé par l'amour de ses peuples, a séjourné trois fois vingt-quatre heures avant de faire son entrée à Paris. En conséquence, les terrains sont achetés, le pavillon est bâti, les jardins sont plantés, le tout avec un goût exquis ; les ameublements sont d'une telle somptuosité qu'une reine pourrait habiter ce pavillon, ou plutôt ce temple de fées que le monarque vient inaugurer et dont il fait don à M"® du Cayla. En femme prévoyante qui ne veut avoir aucun démêlé avec le successeur du donateur, la comtesse représentera plus tard que sa fortune ne lui permet point de garder un si riche domaine, et le roi, toujours désireux de lui ôter toute inquiétude pour l'avenir, rachètera à grand prix la propriété qu'il a daigné offrir à la favorite, lui en laissera la jouissance viagère et la gratifiera du mobilier qu'elle renferme. On évalue à sept ou huit millions la valeur des dons faits ainsi par Louis XVIII. — M™« la comtesse du Cayla est devenue la Duàarry de la Charte.

324 SOUVEiNIRS DU COMTE DE MONTGAÏLLARD.

(le rhypocrisie Tassurance qu'il pourrait tout tenter sans péril pour sa personne : l'homme était cruel par excès d'égoïsme, le j)rince était bienveillant par excès de dissimulation. L'égoïsme de Louis XVIII était si profond qu'il n'y avait pour lui ni famille, ni dynastie, ni patrie. Le roi n'accordait jamais sa confiance, il la laissait prendre; il livrait son attachement à ses favoris bien plus qu'il ne le leur accordait; son cœur était à lui seul ; ses amis les plus intimes ne furent, dans tous les temps, que des instruments agréables ou nécessaires à l'accomplissement de SCS desseins. 11 aimait passionnément la représentation, les honneurs, les pompes et jusques aux vanités de la royauté. Il tenait peu h lamour de ses peuples ; à Blanckembourg il vantait cette maxime : Meiuant dum odermt; mais il était jaloux de montrer à l'Europe qu'il possédait l'affection de ses sujets, et il sollicitait un titre, un surnom qui prouvât au monde entier k quel point il était aimé (1). On peut dire de ce Bourbon de Coblentz : Maxlmus in minimis^ et jniiiimus m maximis, « Il y avait en lui de la vieille femme et du chapon, du fils de France et de l'homme de collège », disait le duc d'Ayen : ce bon mot est d'une grande justesse.

Il faut reparler de son amour-propre littéraire : très recherché dans ses paroles, Louis XVIIl s'exprimait avec une élégante facilité, quoiqu'il n'évitât pas toujours l'affectation et même la pédanterie. Avec des connaissances superficielles, il jouissait de la réputation de savant. Il abondait en phrases pompeuses, mais écrivait difficilement. Ses productions étaient chargées de

(1) Louis XVlII écrivit (I8I4) à l'abbé de Montesqiiiou, président de la Chambre des députés pour exprimer le désir d'être surnommé, par acclamation do la Chambre : « Louis le Désiré ». Le roi disait ; a La France a déu cerné à Louis XIII, le nom de Juste, à Louis XIV, celui de Grande & '< Louis XV, celui de liien-Aimé, d'après les qualités cminentes et diverses " qui avaient sijjnalé ces souverains. Bonaparte a reçu le nom de Grand " à cause de sa gloire militaire!... Je liens à être surnommé par les '( Ciiambrcs le /Msiré, afin de consacrer l'amour et la fidélité avec lesquels « les Français invoquaient depuis vingt ans mon rétablissement sur le '« trOine. »

(Ml iiînore les motifs qui portèrent l'abbé do Montesquiou à ne point lion lier communication publique de la lettre du roi qui exprimait ce vœu: elle fut déposée dans les archives de la Chambre.

ratures, son slyte était celui de Dorat. Les succès littéraires avaient pour lui le plus grand prix : sous le nom de chevalier de C... ,1e comte de Provence avait inséré (1780-1788), des articles dans le Mercure de France et dans VEspHt des Journaux. Il avait travaillé avec M. Maréchal, du village de Bièvre, se disant marquis de Bièvre, à la comédie du Séducteur \ il avait cru faire le Barbier de Séville avec Beaumarchais qui, dans sa respectueuse naïveté épigrammatique, disait à Tauguste écrivain « Notre « comédie, Monseigneur, est bonne, elle fera fureur. » Il avait mis sa quote part dans Topera de la Caravane^ et s'en glorifiait hautement.

Dans ces années qui annonçaient clairement, qui précédaient à flux de marée, à vue d'oeil, la Révolution, les représentations théâtrales étaient en vogue dans les châteaux; le comte de Provence les provoquait et les honorait de son suffrage ; ces nobles délassements de Tesprit étaient cultivés avec soin à la cour, ainsi que l'atteste la correspondance de Grimm (1). Au reste, rien de plus innocent que ce goût des jeux scéniques. Louis XVIII fournit son contingent d'esprit à ces représentations théâtrales et composa plusieurs pièces dans le genre burlesque ; elles étaient médiocres de conception et de style. Ses couplets de vers, très bons à Versailles étaient siffles à Paris... Le Voyage à Bruxelles^ publié peu de mois avant la mort de Louis XVIII, a montré combien ce roi était mauvais écrivain. Cependant Rivarol avait dit de lui pendant l'émigration : « Il serait aussi injuste de lui refu- « ser un fauteuil académique que dangereux de lui donner un

(IJ On lit dans la Correspondance de Grimm : « Peu de jours après la^ « glorieuse reprise du Mariage de Figaro (1785) le Barbier de Séviile a été « représenté sur le petit théâtre de Trianon, dans la société intime de la « reine, et Ton a daigné accorder à l'auteur la faveur très distinguée d'assis- - « ter à cette représentation. C'était la reine elle-même qui jouait le rôle de « Rosine, M. le comte d'Artois celui de Figaro, M. de Vaudreuil celui du « comte Alraaviva. Les rôles de Bartholo et de Basile ont été rendus, le pre- « mier par M. de Guiche, et le second par M. de Crussol. Le petit nombre de « spectateurs admis à cette représentation, y a trouvé un accord, un ensemble « qu'il est bien rare de voir dans les pièces jouées par des acteurs de société. »

Grimm n'a pas dit que Louise Contât, actrice du Théâtre-Français, avait été appelée plusieurs fois auprès de la reine pour lui donner des leçons et lui apprendre le rôle de Rosine.

« trône ». Le roi de Blankcmbourg écrivit à Rivarol deux lettres charmantes, le pressant de se rendre auprès de lui et de ne pas lui refuser les lumières de son esprit, les consolations de son génie. Rivarol avait trop de Tun et de l'autre pour répondre aux caresses de l'exilé royal, il prétexta sa santé et dit à ses intimes : « Si j'avais avec lui une conversation d'une demi-heure, il ne me « la pardonnerait de sa vie. » Louis XVIII n'avait besoin, en effet, (jue de courtisans et de laquais.

Louis XVIIIa joui jusqu'à ses derniers instants, des flatteries de l'Académie, des éloges des journalistes et des hommages des courtisans. Les grands fonctionnaires de l'État et les membres des principales autorités constituées défilèrent devant son fauteuil, le jour de la Saint-Louis ; il relevait sa tête affaissée sous le poids des douleurs, pour les honorer d'un dernier regard: « Je veux, disait-il, voir encore une fois tout mon monde. » Il mourut dans d'affreuses souffrances, mais sans la moindre faiblesse.

On aime généralement à connaître le caractère, les habitudes, les goûts des rois, dans leur vie privée; on veut voir ce qu'ils ont été comme hommes, et s'ils sont d'une autre espèce que leurs sujets, ainsi qu'ils se le persuadent et que leurs courtisans l'affirment. Il est facile de donner quelques détails sur le prince qui fut l'un des plus spirituels et peut-être le plus faux de sa race.

Louis XVIII était lâche physiquement parlant ; moralement il possédait cette fermeté d'esprit ou de caractère qui tient de l'opiniàtreté, mais qui cède à la crainte : il tremblait à la seule idée d'un combat. On l'a vu fuir de l'armée de Condé avec une vélocité telle, qu'obligé de se faire monter à cheval par quatre laquais, il fournit une route de quinze lieues sans s'arrêter dans les gorges de la Forêt-Noire; il dit, et écrivit, peu de jours auparavant : « On apprendra plutôt ma mort que mon éloignement de l'armée de Condé. » Et il abandonna en toute hâte à Mulheim ses compagnons d'armes, au premier avis qu'on y reçut des mouvements de l'armée française pour le passage du Rhin... En mars 1814, il quitte furtivement le château des Tuileries, sort de Paris la nuit, et n'ose pas même s'enfermer dans la première

place forte de France (Lille). Lors de l'assassinat du duc de Berry (13 février 1820), il se rend à la salle de TOpéra, sans pouvoir surmonter la frayeur dont il est saisi; pendant le trajet, il ne cesse de dire aux gardes du corps qui escortent son carrosse : « Mes amis, sauvez-moi, on en veut à ma vie ; sauvez-moi ».

Un an avant sa mort, Louis XVIII interroge son premier médecin, M. Portai : « Parlez-moi avec une entière franchise; ne « me déguisez rien, je vous en prie, je vous l'ordonne même : « croyez- vous que j'aie encore quelques années à vivre? — « Votre Majesté est d'une très forte constitution ; elle a ce que « nous appelons Optima vitx princlpia; je suis intimement perce suadé que Votre Majesté vivra longtemps, aussi longtemps et « plus que Louis XIV. — « Bien, bien, d'après la nature de mes « infirmités qui datent de loin, d'après vos connaissances en « médecine, pensez-vous que mon agonie soit longue et douce loureuse? Parlez sans ménagement, aucune crainte n'approche « de mon âme, je puis tout entendre sans être ému ; et si fractus « illahatur orbis^ ùnpavidum ferlent ruinx Ludovicum octo déci- « mum, — « Quelque peine que j'éprouve à parler d'un tel sujet, « j'ose assurer Votre Majesté qu'elle finira doucement, sans « s'en apercevoir, comme un flambeau qui s'éteint. — « Très « bien ; une dernière question : je veux que vous me disiez, en « votre âme et conscience, si les infirmités dont je suis atteint « peuvent affecter mes facultés intellectuelles, si ce sera toujours « moi qui vivrai malgré mes souffrances, si... vous m'entendez. « — Je n'en fais pas doute, j'ai la conviction intime, d'après la « force de constitution de Votre Majesté, qu'Elle jouira de toute « sa connaissance, de tout son moi jusqu'au dernier souffle. » — « Ah! me voilà satisfait, tranquille; car je ne voudrais pas « voirdans ma chambre une procession des surplis de mon frère. » L'académicien ou philosophe des Tuileries, ne croyait pas aux dogmes de la religion catholique romaine ; il s'est plus d'une fois permis de faire à leur sujet de piquantes plaisanteries, et sur cette matière il tenait du grand Frédéric : «Quoique roi Très Chrétien, « je ne suis chrétien qu'au plus près ». Ce mot a été dit à Blankembourg. Louis XVIII n'était pas précisément athée, et il

était néanmoins superstitieux : il professait les opinions d'un déiste ; en diverses conjonctures, il s'est expliqué sur le déisme qu'il appelait : religion naturelle, raisonnable, bonne. Il n'estimait pas les prêtres, les avait généralement en aversion et les craignait; il redoutait infiniment les jésuites, et les ménageait pour assurer sa conservation, ce soin ne le quittait pas un instant.. Lorsque le roi Très-Chrétien était obligé de remplir son devoir de communion, on présentait, selon l'usage royal, trois hosties consacrées ; Louis XVIII, tout absorbé dans son pieux recueillement, jetait un œil scrutateur sur la patène d'or où étaient placées les hosties, et indiquait du doigt celle dont il faisait choix; les deux prêtres qui se tenaient à sa droite et à sa gauche, étaient obligés de communier avec les deux autres.

Dans l'intimité, Louis XVIII allait jusqu'à exiger la flatterie; il s admirait dans ses courtisans, qu'il méprisait en paraissant les aimer, et les honorer. Quand il le voulait, il était très aimable avec eux et leur adressait des compliments délicats, très spirituels, quoiqu'il les accablât souvent d'ironies sanglantes, « à pointes acérées », disait-il. Le roi traitait ses gens avec une brutalité quelquefois extrême ; les bourrades, même les coups de pied ne leur avaient pas été épargnés, aussi longtemps qu'il avait pu agir de ses membres : la plus petite contrariété, le moindre retard dans le service le mettaient hors de lui ; il commandait le juron à la bouche. Ce prince était d'une gourmandise, d'une gloutonnerie surprenantes. Ses frais de table s'élevaient mensuellement à plus de 400000 francs; Napoléon, empereur et roi, n'avait pas dépensé plus de 1 200000 francs par an pour le même objet. Et, que de souverains, l'usurpateur n'avait-il pas fêtés de 1804 à 1814?

Tout le monde a connu les orgies gastronomiques de la Restauration: le père Elysée, célèbre chirurgien de l'hospice de la Charité, attaclu' à la personne, c'est-à-dire aux infirmités du roi restauré, avait mis la gastronomie en grand honneur dans le palais. Louis XVIII avait porté au plus haut degré « Tart de la gueule », comme dit Montaigne. Il s'exerçait sur ce chapitre avec M. le duc d'Escars, son premier maître d'hôtel. Le roi et le duc

troquaient Thermine et le brocard contre la veste blanche et le bonnet de coton ; les deux illustres cuisiniers déployaient alors dans le silence du cabinet toutes les richesses de leur imagination pour rechercher de nouvelles créations ou pour porter au dernier point « de perfectionnement » les mets de leur invention : et la France lisait ensuite dans le Moniteur « M. le duc d'Escars a travaillé hier avec le roi ». — Le duc et le roi étaient parvenus à préparer « au suprême » les truffes à la purée d'ortolans.

Après s*être servi de son duc d'Escars en qualité d'aide de cuisine ou de marmiton à cordon-bleu, Louis XVIII en faisait son convive; mais cet honneur coûta cher au courtisan. Un plat de truffes ortolanisées, qui eût sufQ pour rassasier vingt personnes, est entièrement dévoré en tête à tête, avec plusieurs autres mets d'un raffinement exquis. Le duc se retire et se met au lit. Il est bientôt réveillé par de violentes douleurs. Tous les secours de la médecine lui sont inutilement prodigués, l'indigestion l'emporte et il expire, après avoir avoué la cause de son agonie et exprimé la crainte que le roi n'éprouve un semblable accident.

On se rend en toute hâte à l'appartement de Louis XVIII, pour lui apprendre la catastrophe; il en paraît ému, affligé^ mais reprenant aussitôt son cœur et ses sens, il dit avec une sorte d'orgueil : « Ce pauvre d'Escars, je le lui avais bien dit I mon « estomac vaut mieux que le sien, il est plus solide, » et le roi se rendort.

Atteint depuis plus de vingt ans d'infirmités graves, Louis XVIII entra néanmoins dans sa soixante-neuvième année. Il ne faut pas s'en étonner, un roi ne meurt que lorsque toutes les ressources de la science et de l'opulence ne peuvent plus rien contre la nature. Le prince aurait trouvé son tombeau en Angleterre si son exil dans cette île s'était prolongé de quelques mois ; il serait mort après sa rentrée en France, si la médecine, la chirurgie, la pharmacie, la chimie, la mécanique, n'eussent rivalisé d'inventions, de talents, d'efforts pour protéger les jours de l'auguste malade. Pendant plusieurs années, Louis XVIII ne vécut que d'une vie artificielle ; une hygiène rigoureuse conserva à ses

organes un reste d'énergie, de vitalité; mais, dès la fin de Tannée 1821, la sensibilité générale et organique s'affaiblit progressivement, et bientôt ses facultés morales et intellectuelles déclinèrent à vue d'oeil. Ce n'était plus qu'un roi moitié homme, moitié fauteuil.

Depuis longtemps, Louis XVIII ne pouvait se soutenir sur ses jambes et se trouvait à la merci de ses domestiques de tout rang; pour le transporter d'une place à l'autre, il fallait employer roulettes, poulies, cordages; on le descendait, on le montait comme un ballot, de ses appartements à son carrosse, au palais du Louvre et on le rapportait de même aux Tuileries. Un exercice violent soutenait encore l'espèce d'existence qui lui restait; aussi, faisait-il presque journellement de longues promenades à cinq et six lieues de Paris, à toute course de chevaux, ayant dans sa voiture trois des premiers gentilshommes de la chambre, tôte nue quelque temps qu'il fît. Sa Majesté expectorait fréquemment et en abondance; des serviettes étaient étendues sur les genoux des ducs et courtisans placés près du roi qui lançait au hasard ses crachats d'honneur.

L'autopsie du cadavre mit à découvert l'organisation physique du prince : le buste et toute la partie supérieure du corps jusqu'à la ceinture, étaient d'une conformation parfaite ; mais, à partir de la taille, il n'y avait presque rien de l'homme. Le roi n'avait aucune virilité, c'est pourquoi il ne pouvait briller, agir, combattre que dans son cabinet, par sa plume ou sa langue, sorte d'héroïsme dont il s'est, au surplus, fort habilement servi pour mourir roi ; il dut cet honneur à la Charte.

Louis XVIII regardait la Cliarte comme son plus beau titre de gloire; il ne l'en aimait pas davantage. 11 avait été forcé, il est vrai, de l'octroyer; Charte ou renonciation au trône il fallait choisir. Alexandre ordonna, Louis XVIII proclama la nouvelle loi; en réalité elle fut imposée par les conjonctures militaires et politiques du moment. En 1820, Louis XVIII dit à M. le duc de*** qui se répandait devant lui, en récriminations contre la Charte, « fatale consécration de la Révolution et de la peste démocratique » : — « Doucement, mon cher duc, je ne l'aime

MORT DE LOUIS XVIil. 331

« pas plus que vous ; mais la poire n'est pas mûre ; chaque chose « en son temps : si je vis encore quelques années, j'effacerai « la Charte en la montrant toujours aux Chambres : il faut Tuser « avant de la tuer, multaque renascentur qux jam cecidere^ ca- « denique quœ nunc sunt in honore. »

Peu de semaines avant d'aller rejoindre les débris de ses ancêtres, à Saint-Denis, Louis XVIIl dit: « On murmure contre moi, « on se plaint de mon règne ; ce sera bien autre chose sous « mon successeur; on ne connaît pas mon frère... on verrai... « Nos nequiores mox daturos progeniem vitiosiorem. »

On fît à Louis XVlII des funérailles splendides auxquelles le clergé s'abstint en partie d'assister; mais la mort de ce prince sonne déjà le glas de la monarchie ; un monde nouveau s'est affirmé depuis la Révolution, il revendique ses droits et la liberté opprimée, bientôt dégagée de ses liens, va hautement proclamer ses conquêtes.

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