LE 18 FRUCTIDOR ET LE 18 BRUMAIRE
D'Autancourt, capitaine-major de la gendarmerie d*élite, faisant les fonctions de capitaine rapporteur;
MoUin, capitaine au i8° régiment de ligne, greffier;
Tous nommés par le général en chef, Murât, gouverneur de Paris et commandant la 1" division militaire.
La nouvelle de Tattentat jette Paris dans la consternation. Autour de Bonaparte on la commente défavorablement : « C'est plus qu'un crime, c'est une faute, » a dit quelqu'un, mais personne n'ose ouvertement blâmer.
Cependant, comme Cambacérôs, second consul, se permettait de désapprouver avec une certaine réserve et en se rejetant sur les conséquences politiques à redouter : « Et depuis quand, citoyen « Cambacérès, répliqua vivement le premier consul, étes-vous « devenu si avare du sang des Bourbons? Avez-vous oublié le « 21 janvier 1793, et pouvez-vous penser qu'ils vous pardonne- « raient votre motion de prompte exécution s'ils rentraient en « France ? Mais rassurez-vous à cet égard, j'y mettrai bon ordre. « Mon pauvre Cambacérès, vous croyez toujours voir l'ombre d'un « Bourbon s'approcher de vous et étendre la main sur votre tête « lorsqu'il est question de ces princes. Dans le conseil, on dirait « qu'il y a un Bourbon derrière votre fauteuil ; vous êtes encore <t plus faible que je ne pensais. Regardez-moi et n'ayez plus de « ces cauchemars bourboniens. » M. de Villevieille a certifié avoir reçu cette confidence de Tarchichancelier lui-même; (le prince était quelquefois d'une naïveté rare).
Duroc a prétendu que le duc d'Enghien écrivit à Bonaparte une lettre que Talieyrand aurait conservée et n'aurait remise au premier consul que plusieurs heures après l'exécution. Il est permis de douter que ce ministre ait osé encourir une aussi grande responsabilité, mais on peut rapporter l'anecdote suivante, généralement répandue dans Paris à cette époque :
D'après les bruits accrédités au château, Talieyrand se serait exprimé sans ambiguïté sur le sort réservé au duc d'Enghien. Le soir de l'arrrivée de ce prince au donjon de Vincennes, le ministre faisait une partie de reversi aux Tuileries ; il avait pour partenaire une sœur du premier consul (Caroline, princesse
Murât, depuis reine de Naples). Une dame de l'ancienne cour se serait approchée de Talleyrand et lui aurait dit à Toreille : « Ah î mon Dieu, monseigneur, on assure que le duc d'Enghien « a été arrêté, et qu'il vient d'être enferme à Vincennes, cela « est-il vrai? — Oui, et le ministre de dire: « Je joue carreau ». « — Mais, monseigneur, est-ce qu'on veut le faire juger, qu'a-t-il « à craindre? — La mort! et le ministre d'ajouter : « On joue « du cœur, j'en ai. » Telles sont les deux réponses que l'on attribuait, dans les hauts cercles, à M. de Talleyrand.
L'on ne prête qu'aux riches, dit un vieux proverbe de tous les pays, mais proverbe n'est pas une preuve en fait d'imputations graves. Il est vrai que Talleyrand a hautement approuvé la journée du 10 août et qu'il a été le premier à suggérer l'idée d'enfermer Louis XVI dans la prison du Temple. Le grandmaréchal du palais, Duroc, duc de Frioul, a dit et répété : « Le « prince de Bénévent a donné à l'empereur le conseil de faire « enlever et juger le duc d'Enghien ; il lui a donné, également, « celui de détrôner Charles IV et sa dynastie. La guerre d'Espa- « gne a été conseillère par le prince de Bénévent, il est bon d'en « informer confidentiellement les personnes qui travaillent avec « l'empereur. » L'assertion du grand-maréchal était positive sur ces deux points et il n'a jamais varié de langage à cet égard.
L'ambassadeur de Naples, M. le duc de Montdragone, homme infiniment aimable, racontait en 1808 : « Un jour de réception à « Saint-Cloud, l'empereur voyant entrer le prince de Bénévent, i< fixa sur lui des yeux flamboyants et le faisant reculer vers une « croisée lui dit : « Cesi donc vous qui allez débiter partout dans « votre faubourg Saint-Germain que j'ai entrepris la guerre d'Esté pagne malgré votre avis, malgré vos vives instances pour « m'éloigner d'un tel dessein ? Malheureux, c'est vous qui m'avez « donné le conseil de faire arrêter et exécuter le duc d'Enghien, « et c'est vous qui m avez représenté à outrance la nécessité d'ex- « [)ulsor à tout prix les Bourbons d'Espagne, et vous avez l'audace ti de blâmer, de contrôler ma conduite politique? Prenez garde, « Monsieur d'Autun; si j'entends dire encore que vous continuez » à débiter un pareil orviétan, j'y mettrai bon ordre. »
En sacrifiant le duc d'Engliien à sa sécurité, Bonaparte espère satisfaire en même temps le parti jacobin qu'anime la haine des Bourbons. Il cherche là des auxilliaires et ne manifeste d'ailleurs aucune répugnance pour les révolutionnaires les plus exaltés de la Convention. Ne s'est-il pas entouré, dès son avènement au pouvoir, de Fouché, de Cambacérès, de Merlin et de tant d'autres conventionnels? Longtemps après son élévation au trône, il est échappé à'Napoléon de dire : « La Convention nationale a sauvé « la France. Il y avait dans les deux comités de fortes tètes, de « grands citoyens ; on a beau crier contre le Comité de salut « public, il savait gouverner, il gouvernait!! »
A son retour à Paris, Jean-Bon-Saint- André, dont les opinions révolutionnaires avaient été si tranchées, se présente chez le premier consul qui s'entretient pendant plus d'une heure avec lui. Après avoir jugé le caractère et les moyens de l 'ex-représentant du peuple, Bonaparte lui demande s'il serait dans l'intention de rentrer aux affaires. Jean-Bon-Saint-André répond affirmativement : « Je servirais avec zèle, avec fidélité mon pays et le gou- « vernement et vous pourriez compter sur mon dévouement. » Le lendemain, Bonaparte fait pari au conseil consulaire de l'intention où il est de donner une préfecture au citoyen Jean-Bon- Saint-André. Le troisième consul, Le Brun, fait les observations suivantes : « Vous nommez toujours des conventionnels qui ont « condamné Louis XVI, il n'y en a déjà que trop dans les emplois « et l'opinion publique n'est pas en leur faveur ». — « Vous ne « savez pas ce vous dites, réplique vivement Bonaparte, il n'y a que «c les lâches qui ne l'ont pas condamné; je nomme le citoyen tt Jean-Bon-Saint-André, préfet du Mont-Tonnerre. »
Ce fait s'est passé en 1800 : Bonaparte conservait encore à
cette époque des idées républicaines, et n'avait pas oublié que, dès son apparition sur la scène publique, il s'était afGlié aux jacobins et avait pleinement adhéré aux principes ultra-révolutionnaires professés par la Montagne.
Presque tous les conventionnels nommés préfets parle gouvernement de Bonaparte exigèrent d'ailleurs plus d'hommages, firent observer une étiquette plus rigoureuse dans leurs salons, que ceux de ces magistrats qui n'avaient pas eu l'honneur de décimer la France. Étrange contraste avec la simplicité républicaine que ces Brutus avaient tant prêchée ! L'un d'eux ordonna que les maires de son département ne paraîtraient devant lui qu'avec des bas de soie et des souliers à boucles. Un de ces derniers s'étant présenté en bottes, le matin, dans le cabinet du préfet, celui-ci regarda sa chaussure avec une affectation si marquée, que le maire prévint une impertinence, en lui disant : « Monsieur le « Préfet s'étonne sans doute qu'un campagnard comme moi ne soit « pas en sabots ! »
Avec la restauration du pouvoir personnel, une réaction s'opère contre la simplicité des habitudes qui règne depuis la chute de la royauté. Bonaparte s'est installé aux Tuileries, il a pris possession du palais des rois de France : rien de plus logique, ne s'est-il pas assis sur leur trône? Ne dira-t-il pas à Sieyès : « Si j'avais été à la place de Louis XVI, je serais en- « core dans ce palais, et vous, monsieur l'abbé, vous m'y diriez « la messe. »
Dès le lendemain de la prise de possession des Tuileries, disparaissent les mots : « République — 10 Août », qu'on lisait sur l'entrée principale du pavillon de l'Horloge, du côté de la cour et du côté de la terrasse. L'inscription est déposée dans un grenier. Cependant le premier consul ne proscrira pas encore la dénomination : « République ». Il se contentera de l'interpréter dans l'intérêt de son pouvoir. Il dit à sa femme : « Je laisserai le « mot République sur les murs du château, comme on mettrait « au bas d'un portrait qui n'est pas ressemblant le nom de la « personne qu'il est censé représenter. » On lira même sur les monnaies d'or et d'argent frappées à l'effigie de Bonaparte :
« République française ». En tête des actes du gouvernement, on placera d'abord, comme nouvelle sarmoiries de l'État, une femme assise tenant un gouvernail d'une main et une couronne de l'autre, avec cette inscription : « République française, Souverai- « neté du peuple. Liberté, Égalité, Bonaparte, premier consul». Quelques mois après, on y substituera l'inscription suivante : « Au « nom du peuple français. Gouvernement français, Souveraineté « du peuple ». Les mots « Liberté, Égalité », auront disparu.
Bonaparte laisse encore quelques voiles sur son ambition, mais si transparents qu'il est impossible de se tromper sur ses desseins ultérieurs. Il s'installe dans le palais des rois de France, mais ne prend pas encore possession des diverses résidences royales ; le moment n'est pas venu, il fait preuve de désintéressement et de modestie ; ses courtisans se chargeront de préparer les voies et de lever tous ses scrupules.
Les habitants de Saint-Cloud seront en effet invités à présenter auTribunat une pétition, pour que le palais soit mis à la disposition du premier consul : la commission chargée de faire un rapport à ce sujet se rendra chez Bonaparte pour le prier d'accepter le don gracieux de cette résidence, il le refusera et dira : « Je « n'accepterai rien de la part du peuple pendant la durée do ma <* magistrature. Si, plus tard, il croit devoir m'appliquer l'article « de la Constitution qui décerne des récompenses à ceux qui ont « rendu quelques senûces à la République, alors je recevrai « avec reconnaissance les bienfaits du peuple. D'ailleurs j'ai le « projet de proposer moi-même au Corps législatif de décerner « des récompenses aux guerriers qui se sont distingués par leurs « hauts faits et leur désintéressement: c'est un moyen sûr « d'étouffer les germes de corruption, de maintenir l'honneur de « la patrie et de régénérer la morale publique. »
Quelques mois plus tard, de sa seule et propre autorité, Bonaparte, plus désintéressé que jamais, s'emparera du château de Saint-Cloud et de toutes les maisons royales: quant à la régénération de la morale publique, il s'attachera pendant le cours de sa domination consulaire et impériale à corrompre k force de gloire militaire, d'argent et de titres honorifiques les esprits.
les consciences et les cœurs; c'est ainsi qu'il établira sa tyrannie.
Le ton que donne le premier consul sera suivi par toute sa famille. Lors du traité signé entre la France et les États-Unis pour la cession de la Louisiane, Joseph Bonaparte offre à Morifontaine une fête véritablement orientale qui coûte quatorze cent mille francs ! Depuis les fastes de Louis XIV, on n'avait pas vu un spectacle et des dissipations semblables : tous les prodiges que les arts, l'industrie et les richesses peuvent enfanter sont prodigués dans ce domaine : comédies, bals, illuminations, palais enchantés, tables pour douze cents personnes. Les membres de la famille Bonaparte affichent déjà, des allures princières.
Dans son ambassade à Madrid, Lucien Bonaparte reçoit avant son départ, la famille royale; d'après son aveu, il dépense à cette occasion cent mille piastres^ plus de cinq cent mille francs, mais Lucien en est généreusement récompensé par Charles IV. Le républicain français avait admiré un superbe tableau du Titien, et témoigné au roi d'Espagne, combien cette œuvre lui plaisait. Charles IV envoya à l'ambassadeur, l'avantveille de son départ de Madrid, une caisse renfermant une grande toile. Lucien ne doute pas que ce ne soit celle pour laquelle il a témoigné tant de convoitise, il fait ouvrir la caisse, on découvre le tableau; c'était le portrait du roi, de grandeur naturelle. Le cadre avait été garni de diamants. Lucien les vendit à Paris, et en retira quatre millions six cent mille francs. Cet ex-ministre de l'intérieur, ex-ambassadeur dans la péninsule, donnera dans sa résidence de Plessis-Chamand, près Senlis, des fêtes aussi splendides que celles de son frère Joseph.
Rien n'arrête l'ambition et la fortune croissante de Bonaparte. Le A mai 1804, le ïribunat adopte la proposition de lui conférer le titre d'Empereur. Carnot proteste courageusement, mais ses efforts pour sauver la liberté sont impuissants contre une majorité qui demande le joug. Poussé partons les grands corps de l'État, complices de son ambition, Bonaparte ceint la couronne impt'îriale.
Lors de la cérémonie du sacre, Cambacérès, en sa qualité de
chancelier du Sénal, part du Luxembourg, le matin à 8 heures, et proclame dans Paris la nomination de Napoléon à la dignité impériale ; il remplit les fonctions de héraut d'armes du nouveau monarque. Un cortège nombreux l'accompagne : le gouverneur de Paris, l'inspecteur général de la gendarmerie, le président du Tribunat, le président du Corps législatif, les maires des douze arrondissements, le Préfet de la Seine, le Préfet de police, une foule de généraux et d'officiers supérieurs, suivent le grand proclamateur. Ce cortège pompeux se rend sur les principales places publiques, parcourt les grandes rues, les boulevards et les lieux les plus fréquentés de la ville, et le glorieux avènement de Napoléon à la couronna y est proclamé à son de trompes et de timbales. Mais peu de cris : «Vive l'Empereur! » se font entendre pendant cette espèce de comédie. Cambacérès, rayonnant de joie, s'admire avec délices dans la pompe de ce sublime spectacle. Les lettres suivantes sont adressées aux fonctionnaires civils et militaires.
« La divine Providence et les constitutions de l'Empire ayant placé la dignité impériale héréditaire dans notre famille, nous avons désigné le onzième jour du mois de frimaire prochain (2 décembre) pour la cérémonie de notre sacre et de notre couronnement. Nous aurions voulu pouvoir, dans Cette auguste circonstance, rassembler sur un seul point l'universalité des citoyens qui composent la nation française. Toutefois et dans l'impossibilité de réaliser une chose qui aurait eu tant de prix pour notre cœur, désirant que ces solennités reçoivent leur principal éclat de la réunion d'un grand nombre de citoyens distingués par leur dévouement à l'État et à notre personne, nous vous faisons cette lettre pour que vous ayez à vous trouver à Paris avant le sept du mois prochain et de faire connaître votre arrivée à notre grand-maltre des cérémonies. Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde. »
Ecrit à Saint-Cloud, le 4 brumaire an xiii.
Signé : Napoléon. Le secrétaire d'État : H.-B. Maret.
Il n'est pas inutile de remarquer les ménagements dont use Napoléon dans cette circulaire, il n'ose pas encore se servir du mot « sujets » ; il dit : « Citoyens ». En prenant la forme épisto-
laire des rois de France, il dit : « Sainte garde », et supprime les mots : « Et digne »... On observe qu'il ne parle nullement du sacre et couronnement de l'impératrice . 11 est expédié vingt mille lettres de convocation.
Seconde circulaire impériale, datée du même jour, 4brumaire an xin.
« La divine Providence et les constitutions de TEmpire ayant placé la dignité impériale dans notre famille, nous avons désigné le onzième jour du mois de frimaire prochain pour la cérémonie de notre sacre et de notre couronnement. Nous vous en donnons avis par cette lettre, désirant qu'aucun empêchement légitime ne s'oppose à ce que nous soyons accompagné par vous dans cette solennité, ainsi qu'il est établi par rarticle 52,titre vu, de Pacte des constitutions en date du 28 floréal, an xn. Sur ce, je prie Dieu, etc..
Signé: Napoléon. »
Cettre lettre était adressée aux grands officiers de TEmpire.
Dès que Napoléon affirme sa puissance, on le voit désireux de former une cour, de grouper autour de lui des courtisans. Jaloux d'avoir dans ses antichambres tous les grands noms de France, il jette les charges et les emplois de ses palais à la tête de tous les émigrés qui portent un nom autrefois connu à Versailles. Les brevets sont reçus à baise-mains. C'est ainsi que Ton a vu les Rohan, les Mortemart, les La Roche-Aimon, les La Ro • chefoucauld, les Rochechouart, les Bouillon, ou soi-disant tels, les Montmorency, les Talleyrand, les Cossé-Brissac, les d*Uzès, les Clermont-Tonnerre, les Gontaut-Biron, Breteuil, Noailles, Boufflers, La Feuillade, Brancas, Levis, Montesquiou, Canisy, Mole, Séguicr, d'Aguesseau, etc., en un mot tout ce qu'on appelait, on ne sait pourquoi, « les gens de qualité », se heurter dans le palais de l'empereur, implorer un regard, ramasser un titre, solliciter un brevet, une faveur avec la dernière humilité.
Seul, La Fayette donne l'exemple d'un homme inaccessible à tous les genres de séduction; les menaces ou les faveurs impériales sont également venues mourir à ses pieds. 11 n'a pas changé un instant de conduite, de langage, d'attitude, lorsque tout changeait, pliait et se prostituait autour de lui.
Masséna manifeste aussi son indépendance : un de ses enfants est mis au rang des pages sans que son père en soit informé, il en reçoit la nouvelle comme un outrage, ne permet pas à son fils d'aller au palais, demande pour lui un brevet de sous-lieutenant et l'envoie à l'armée. Le maréchal disait à qui voulait l'entendre : « Je n'ai pu empocher l'empereur de nommer « mon fils page, puisqu'il ne m'a point consulté, mais jamais « le fils de Masséna n'en fera le service et ne sera le valet de « personne ».
Un autre exemple de fîère dignité vient d'une femme. Après la guerre de 1808, la reine d'Espagne fut mise en surveillance à Compiègne. Napoléon voulut placer auprès de cette souveraine, la duchesse de Chevreuse, dame du palais de l'impératrice. La duchesse s'y refusa avec une inflexible opiniâtreté et dit hautement : « On a bien pu faire de moi une esclave, mais on n'en « fera pas une geôlière. » Elle fut exilée. La duchesse avait été vivement offensée dans son amour-propre par Napoléon qui lançait d'ordinaire de sanglantes épigrammes contre les femmes rebelles à ses volontés. La duchesse de Chevreuse avait les cheveux d'un blond ardent. Napoléon, la fixant un jour de grande réception, laisse tomber ces paroles : « On dit, madame la du- « chesse,que vous êtes rousse, je l'ignorais. — Sire, répondit-elle « avec fierté, Votre Majesté est le premier homme qui ait osé le « remarquer I »
Cambacérès. — Lannes. — SouLT. — JuNOT. — Masséna.
Cambacérès avait joué un rôle important pendant le Consulat. Les plus hautes destinées lui sont réservées sous l'Empire et il va réaliser le type des parvenus de cette époque.
Le nom de Cambacérès était ignoré en France, lorsque le département de l'Hérault (Montpellier, où il était né) le nomma
(septembre 1792) Tun de ses représentants à la Convention. A l'époque du procès de Louis XVI, ce nom sortit de la poussière des bureaux et acquit tout à coup une rapide notoriété. Révolutionnaire exalté et jacobin de premier rang, Cambacérès poursuivit avec violence la famille royale, les nobles, les émigrés, les prêtres; il demanda et fit adopter l'exécution, dans les vingt-quatre heures, du monarque qui avait accordé à son père, pour cause d'indigence, une pension dont il toucha encore un semestre en août 1792. Cambacérès se livra, dès ce moment, à la législation révolutionnaire. On a fait à ce personnage une réputation de profond jurisconsulte. Merlin (de Douai) et lui ont été incontestablement les deux premiers légistes de l'époque, et ces deux noms ne seront pas séparés dans l'histoire, des décrets rendus, presque tous, sur leur proposition et rédaction, par la Convention.
Terroriste tremblant, de 1793 à 1795, le fidèle collègue de Robespierre, de Saint-Just, de Billaud-Varennes, de Merlin, de Couthon,de Barrère, etc., se montra, sous le Directoire, patriote et républicain modéré. Mais dès le mois d'avril 1795, Cambacérès a pris la précaution d'ofifrir ses services au frère de Louis XVI, Monsicur,^se disant régent du royaume, alors résidant à Vérone; en octobre 1796, il renouvelle ses offres de service et demande sa grâce au prétendant, Louis XVIII, alors réfugié à Blankembourg. (Le roi in partions^ a révélé ces faits en janvier 1797.)
Nommé membre du conseil des Cinq-Cents, l'avocat révolutionnaire et contre-révolutionnaire, en sortit en mai 1797, après avoir inutilement demandé au Directoire un emploi judiciaire ou administratif. Il vécut dans l'obscurité et exerça, dans son cabinet, la profession de juriste jusqu'à la journée de prairial an VII (18 juin 1799).
Les directeurs Merlin (de Douai), La Réveillère-Lépaux et Treilhard ayant été remplacés, Cambacérès obtint de la nouvelle majorité, le portefeuille du ministère de la justice, trahit le gouvernement du Directoire au 18 brumaire, contribua par toutes ses intrigues souterraines au succès de cette journée, et mit son cupide dévouement aux pieds du général Bonaparte,
qui le choisit pour son premier commis sous le titre* de second consul de la République.
Écarté de tout partage de l'autorité, mais admis à celui de la représentation consulaire, Cambacérès déploya un luxe, prit des manières et afifecta un ton de grandeur qui prêtèrent bientôt au plus grand ridicule et donnèrent lieu à une foule d'épigrammes et de caricatures. Il ne s'en inquiéta pas. Aveuglément soumis à tous les caprices et à tous les actes despotiques de Bonaparte, il ne songea qu'à bâtir sa fortune, se fit intéresser dans plusieurs maisons de banque ou de fournisseurs, notamment dans celle des frères Michel. Jouissant d'un grand crédit dont il usait avec générosité, Cambacérès accorda toute sa protection à M. Michel dans les affaires si graves qui exposèrent la réputation, la fortune et même la vie de ce banquier, au sujet de l'accusation intentée injustement contre lui, lors de l'assassinat de la famille Petitval à Vitry.
L'ex-collègue et ami de Robespierre et de Merlin cuvait avec délices son élévation et se préparait, par degrés, à jouer plus lard le rôle de prince, mais pour en être décoré, il fallait que Bonaparte fût nommé empereur. Cambacérès usa de toute son influence dans le Tribunal et le Sénat afin de décider ces corps à offrir la couronne impériale et héréditaire au premier consul. Il y réussit et eut l'honneur de saluer avant tous. Napoléon du titre d'empereur. A compter de ce jour, la carrière politique de Cambacérès ne fut plus qu'une suite continuelle de grâces, de dignités, de titres et de dons.
Cambacérès fût successivement nommé archichancelier de l'Empire, prince, grand officier de la Légion d'honneur, duc de Parme, président du Sénat, chef du conseil de régence, etc., etc. Il fût bardé de toutes les croix et de presque tous les ordres de l'Europe : Aigle Noir, Aigle Rouge, Toison d'Or, Couronne de Fer, etc., etc. Il en comptait jusqu'à quatorze, et tous enrichis de pierreries...
Cette brillante prospérité de quatorze années n'éprouva que deux contretemps.
Dans un bal masqué donné par le prince archichancelier à
Tempereur et à Timpératrice (janvier 1812), un masque se présente à l'Altesse Sérénissime à un détour d'appartement, avec le
costume et la tète de Louis XVI Le prince est sur le point de
s'évanouir, le bal est interrompu, etle masque indiscret disparaît, ayant éveillé le remords au cœur du régicide.
La conspiration du général Mallet (octobre 1812) vint frapper Cambacérès d'une si grande frayeur qu'on craignit pour lui l'apoplexie.
A ces petits accidents près, la carrière du prince fut filée d'or et de soie. Mais lorsque Napoléon eut réussi à consommerrentreprise la plus difficile de sa vie, celle de se détrôner ; lorsqu'il fut parvenu à perdre toutes les conquêtes faites par la République, avant son avènement à la couronne, et à mener toutes les puissances de l'Europe aux barrières de Paris, Cambacérès renia l'empereur et s'empressa d'adhérer aux actes du Sénat qui le déclaraient déchu du trône. Il se hâta d'entrer en pourparlers d'arrangements personnels, avec le comte de Schowalow, aide de camp général de l'empereur Alexandre, et ne craignit pas d'entamer ces négociations à Blois, en présence de l'impératrice Marie-Louise. Il ne perd plus alors un moment pour ramper, avant le traité du 11 avril, dans les antichambres du prince de Metternich, de M. de Nesselrode, du général Sacken.
Méprisé par la Restauration, descendu au titre de duc, Cambacérès demeure paisiblement à Paris, dans la vie privée dont il n'eût jamais dû sortir.
Cependant l 'ex-empereur des Français reprend possession du château des Tuileries (20 mars 1815). Aussitôt Cambacérès revendique ses honneurs et dignités, redevient prince, archichancelier de l'Empire, réclame et touche son indemnité d'un an. Mais, hélas ! nouvelle et définitive déconvenue. La journée de Waterloo précipite Napoléon de son trône. Cambacérès, président de la Chambre des pairs, lève indéfiniment la séance et retourne en simple particulier à son hôtel. Compris dans la loi dite d'amnistie (janvier 1816) comme régicide ayant accepté des fonctions publiques pendant les Cent Jours, Cambacérès est banni, se retire à Bruxelles, se fait naturaliser citoyen du royaume des Pays-Bas,
CAMBACÉRÈS. — LANNES. — SOQLT. — JUNOT. — MASSÉiNA. 251
revêt la cocarde orange, se Vixe à Amsterdam, et réussit enfin à force de services secrets rendus au gouvernement de Louis XVIII, à obtenir la faveur de rentrer en France. Il revient habiter Paris, affiche une dévotion poussée jusqu'au bigotisme, et meurt dans Tobscurité.
Cambacérès n'était rien moins qu'un homme d'État, son mérite et ses talents se réduisaient à ceux d'un avocat instruit, d'un légiste versé dans la pratique de la jurisprudence. Devenu prince et archichancelier de l'Empire, il réprouva les mesures révolutionnaires et les actes de persécution qui pouvaient mettre en péril la paix de l'État. Une servitude paisible et brillante était, à ses yeux, infiniment préférable à ce qu'on appelle, disait-il, des libertés nationales ou constitutionnelles. Cambacérès jouissait des prodigieux avantages que la Révolution lui avait procurés, il voulait en jouir sans inquiétude. Tels furent les motifs qui dictèrent ses principes et sa conduite depuis le 18 brumaire jusqu'au 31 mars 1814.
Ce grand parvenu était d'une figure ignoble; la nature ne s'était pas doutée, à Montpellier, qu'il serait un jour prince à Paris. Il n'avait nulle grandeur dans les manières, nulle dignité dans la conduite, sa familiarité était de mauvais ton. Il était sale, cupide, économe jusqu'à l'avarice, égoïste avant tout, pusillanime par caractère, lâche de cœur, et obséquieux jusqu'à la bassesse. On a beaucoup parlé de la bonté d'âme, de l'obligeance du prince, des innombrables services qu'il a rendus au temps de sa prodigieuse fortune. Il daigna, il est vrai, accorder des places, des distinctions à des favoris qui lui faisaient une cour assidue ; mais il n'obligea personne, il se donnait des créatures, il vendait les charges d'avoué, d'huissier, d'agent de change, dont le premier consul lui avait accordé un certain nombre de nominations.
Cambacérès redoutait par-dessus toutes choses de compromettre son crédit ; il se bouchait les oreilles lorsqu'on lui demandait de s'intéresser à des individus sur le compte desquels l'empereur pouvait avoir conçu des soupçons ou seulement des préventions. « Je ne réponds que de moi-même, » disait-il à ses plus
t^î SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAÎLLARD.
affidés serviteurs. Très prudent, toujours réservé, il cherchait àse ménager, en tout temps, une excuse en cas de changements politiques, et un refuge contre tous les événements possibles. Il fut heureux pour les ennemis de la France, pour les dévastateurs de 1814, que le conseil de régence fût présidé, dominé, par un homme aussi faible, aussi inhabile, aussi méprisable, aussi dépourvu de talents, aussi corrompu que le prince archichancclier.
Son influence sur Napoléon était considérable, car sa finesse était aussi grande que son habileté pour imposer ses choix. Lors de la destitution de Dubois, il fallait trouver un préfet de police dévoué à toutes les mesures inquisitoriales ordonnées par Napoléon. L'archichancelier Cambacérès jeta les yeux sur un de ses amis et le proposa à l'empereur. Le protégé était un homme tout à faitinconnu, M. Pasquier. « M'en répondez-vous? dit Tempereur. — « Sire, je ne répondsquede moi-même, mais je dirai que M. Pas- « quier a beaucoup d'esprit, qu'il est plein de talent et profondé- « ment dévoué à Votre Majesté. Personne au reste n'estplus en état « que Votre Majesté de juger M. Pasquier, si elle daigne l'admettre « en sa présence. » M. Pasquier est mandé aussitôt. Napoléon l'interroge sur diverses parties de l'administration publique, lui fait des questions sur la Révolution, sur les émigrés, sur ses opinions politiques. M. Pasquier y répond en courtisan habile. <' Que feriez-vous, lui dit Napoléon, en l'interrompant, si vous « étiez magistrat civil, et si un Bourbon était à Paris? — Sire, je « le ferais arrêter aussitôt et j'exécuterais contre lui les lois « de l'Empire. — M. Pasquier, vous êtes préfet de police, allez « prendre possession de l'hôtel de la préfecture, et servez-moi « comme je veux être^servi, » dit Napoléon.
Cambacérès a décidé la plupart des nominations faites par l'empereur, il a peuplé de ses créatures les tribunaux et toutes les branches de l'administration intérieure, mais son plus grand talent, comme son premier soin en toutes choses, était de ne pas se compromettre. Il se bornait à indiquer les hommes dignes de servir ; c'était son mot favori. Il avait dit au cardinal Maury : « Il convient qu'un homme comme vous occupe l'archevêché de
Paris. » L'archichancelier proposa cette nomination et le cardinal fut nommé archevêque de Paris.
L'abbé Maury ne croyait pas en Dieu. Napoléon dit un jour à M. de Pommereuil, directeur général de rimprimerie et de la librairie : « On prétend, monsieur, que vous êtes le premier athée « de l'empire? — Sire, Ton me fait trop d'honneur, c'est M. le « cardinal Maury, je ne viens qu'en second », répondit M. de « Pommereuil qui prenait vis-à-vis de l'empereur, une sorte de franchise dont celui-ci ne se fâcha jamais.
Puisqu'il est question de Maury, deux mots suffiront pour le peindre. Sortant de l'Assemblée après une discussion très orageuse où il s'était vivement prononcé contre la Révolution, il est entouré par des patriotes qui le menacent et crient : « A la lanterne ! à la lanterne, le gueux d'abbé ! — Eh bien ! y verrez-vous « plus clair quand vous m'y aurez pendu ?» — Au sortir de la séance où le clergé fut dépouillé de ses biens, un groupe de femmes se jette devant lui, l'accable d'outrages et ne cesse de lui crier : « L'abbé ! te voilà f... — « Qu'importe, mesdames, « répondit-il, vous savez mieux que moi qu'on n'en meurt pas î »
Pour revenir à Cambacérès et donner une idée de sa rapacité et de sa dégradation morale, il faut placer ici deux faits qui peignent la plupart des grands parvenus de la Révolution ou de l'Empire.
Obligé d'évacuer l'hôtel de Longueville (place du Carroussel), destiné à la secrétairerie d'État, Cambacérès va faire enlever les glaces dont tous les appartements sont décorés, pour les transporter à l'hôtel Mole dont il vient de faire l'acquisition. Le duc de Bassano se hâte de prévenir l'empereur de ce projet et fait observer la nécessité où l'on sera de faire remeubler l'hôtel, si le prince en enlève tous les meubles. Ordre est donné à Cambacérès de laisser glaces, bronzes, etc., mais il obtient de Napoléon une somme de cent cinquante mille francs, en considération des immenses frais qu'il est tenu de faire pour rendre l'hôtel Mole habitable.
Napoléon avait attribué à Cambacérès la jouissance à vie du parc de Monceau (Folies de Chartres), comme maison de plaisance.
i:/^ •f/:%'t%\h?t r>v cokte de xo^tcâillabd.
*\f: thuU: t\ iU repoi. Que fait le dnc de Parme? Les pavillons sont <i^:i(fii4^/!i. il n'aura pas la ««^ittîs^ de se mettre en dépense pour la r^rparation d'un'; proprîf-té qui ne lui appartient pas. Il se canloufK: a Vf'Aïirhz du parc, se borne à une réserve de dooze arpents qu'il fait c-nclorede treillages en bois et cultiver par les jardiniers A*', la couronne, il abandonne le reste aux ronces et au chiendent. — L'ernp^;reur conduit un jourrimpératrice à Monceau et témoigne Âon rn^;contcntcniC'ntde Tétat où se trouve cette délicieuse promenade, Vaï parcourant les allées de la réserve garnie de treillages, l 'i nipératricc, v^;tue d'une robe de dentelle, s'accroche àdes pointes ^;lillanU^s, qui la déchirent. Napoléon furieux dit au concierge : " Qui a fait poser ces treillages et rétrécir les allées? — Mon- *' seigneur Tarclii chancelier. — Faites abattre sur-le-champ " ccK entourages de guinguette et que le parc soit nettoyé et culii tivé en son entier; vous direz à Cambacérès que je l'ordonne « ainsi. >i
Un d(;s familiers du prince est rencontré par d'Aigrefeuille dans la rue de Orencllc-Saint-Germain, près de i'hôtel Holé; il allait féliciter Cambacérès sur sa nomination de duc de Parme. « (iardex-vous en bien, lui dit vivement le commensal de S. A. S., «« vous ni(îUri(î7. le prince en colère et vous vous nuiriez infini- " ment dans son esprit. Voici ce qui est arrivé, il n'y a pas une « heure : M. S..., i\\x\ est intime de S. A. et qui de plus lui est allié, (( connue vous savez, par sa fcmme^ est venu lui faire un pompeux « (M)mpliuuuit sur sn nouvelle dignité. — Monsieur, lui arépondu t' l(» prince d'un ton courroucé, je reçois avec autant de reconu naissanc(^ ({ue de respect toutes les bontés qu'il plaît à S. M. u (le nrac(H)rder; mais le rang que j'occupe est bien au-dessus u (lu titre (le duc de Parme. Je n'ai nul besoin de ce titre et suis «« plus (|u'un duc de ce nom. » Le délire d'un parvenu ne saurait aller plus loin.
V\\ (*ousin germain do Cambacérès, homme d'une loyauté et d'uiu' iutlexibilité de principes à toute épreuve, ancien capitaine de grenadiers au régiment de Touraine et chevalier de Saintl.ouis, le chevalier do Montlaur, se permet, avec une franchise rospo(*luouso, ilo soumettre à S. A. S. quelques observations sur
Topinion que le public émet sur son compte au sujet de ses promenades, dans les galeries du Palais-Royal, et surtout de ses assiduités au théâtre des Variétés et des œillades dont une actrice rend le public témoin : « Monsieur, « lui répond TAltesse, « quand un homme de ma qualité a traversé d*une manière aussi « illustre toutes les époques de notre Révolution, il s'inquiète « peu de Topinion publique. Tout ce que Ton peut dire m'est indif- « férent et ne saurait atteindre ma dignité; vos observations sont « pour le moins très déplacées. » — « C'est mon attachement et « mon respect pour vous, reprend le chevalier de Montlaur, qui « peuvent seuls me porter à vous parler avec cette franchise. Et « que voulez-vous que l'histoire dise de vous, lorsque vos liai- « sons avec Mlle C... et vos séances au théâtre de Brune t et de « Jocrisse deviennent l'objet des plus sanglantes épigrammes ? » — « Monsieur, je me f... de l'histoire, et quant à vos remon- « trances, n'y revenez plus; je n'ai besoin des leçons de per- « sonne, j'en donne et n'en reçois pas. »
Pour bien entendre le point sur lequel portaient les observations du cousin de Cambacérès, il faut dire que celui-ci avait pris un goût décidé pour l'actrice C..., dont la complaisance se prétait à tous ses désirs. Aussi passait-il tous les soirs deux à trois heures dans une baignoire, à se donner en spectacle au public, pour qui la pièce qui se jouait dans la baignoire était souvent plus curieuse et plus piquante que celle qu'on représentait sur le théâtre. C'est là que le prince, gouvernant l'Empire pendant les absences de Napoléon, recevait les courriers porteurs de dépêches de la Grande Armée.
Au moment de la bataille d'Austerlitz, les bulletins manquèrent pendant deux jours de suite. La maison de Cambacérès était dans les transes. D'Aigrefeuille aborde, tout effaré, un de ses amis au foyer du théâtre de Tortoni : « Ah ! mon Dieu, point « de nouvelles encore I Le prince est dans les plus vives alarmes. « Où est-il (l'empereur) enfin? Personne n'en peut rien dire; en « Transylvanie, en Moravie, que sais-jel — Soyez tranquille, il « sait ce qu'il fait, son génie est connu, il répond de tout. — J'en « conviens, mais le génie se perd comme la sottise, à force de
« vouloir aller toujours en avant. Je tremble, mon cher, vous « verrez que cet homme (Napoléon) finira par perdre Monsei- M gneur (Cambacérès). »
Napoléon ayant représenté, au duc de Parme qu'il ne devait pas se donner en spectacle dans les galeries du Palais-Royal, revêtu de tous ses ordres, Cambacérès eut Torgueilleuse vanité de répondre : « Sire, les Français aiment à voir leurs princes; « cela leur plaît et fait respecter le pouvoir. »
Cambacérès avait reçu des gratifications immenses : 400000 fr. on janvier 1800, pour son installation au fauteuil de second consul; 800000 francs à 1 époque du consulat à vie; 1000000 à l'avènement du premier consul au trône ; 500000 francs au retour de Tilsitt; 3G0000 francs au retour de Moscou, etc. Il touchait 300 000 francs comme archichancelier, 200 000 francs comme duc de Parme, 36000 francs comme sénateur, 100000 francs comme président du Sénat, 25000 francs comme conseiller d'Ëtat, 20000 francs comme grand officier de la Légion d'honneur, 50 000 francs comme président de la haute cour nationale, 1500 francs comme membre de l'Institut; il lui était attribué annuellement 270 000 francs pour frais de table. En totalité plus d'un million. Napoléon lui avait donné des actions sur les canaux d'Orléans et du Languedoc portant environ 100000 francs de revenu, 200 000 francs pour l'acquisition de l'hôtel Mole, et 100 000 francs pour l'ameublement. Il avait reçu au mariage de l'Empereur 100000 francs pour renouveler sa vaisselle. Il jouissait d'environ 500000 francs de rente, de sa fortune privée. La dépense de sa maison, table, écuries, domestiques, etc., était lixée à 200000 francs par an ; 500 francs par jour.
Cambacérès mettait le plus grand ordre dans ses affaires domestiques. Tous les débris de table de quelque importance étaient réservés et resservis deux et même trois fois. L'insolence de sa malpropreté était révoltante. Le prince prenait des poudres en se mettant à table, se gargarisait et expectorait dans une cuvette que lui tenaient deux laquais. Les convives attendaient, la serviotte déployée, la fin de ces ablutions; avant de quitter la table, S. A. S. rejetait également dans un vase tenu devant lui, les
débris restés entre ses dents, se rinçait à Taise et faisait signe aux convives qu'ils pouvaient se lever. Lorsqu'il ne dînait pas dans son palais, ses gens avaient 1 fr. 50 pour leur dépense. Et ce même Cambacérè^, et non un autre, avait obtenu de Louis XVI une pension pour cause d'indigence comme fils de l'ancien maire de Morltpellier !
Certes parmi les hommes qui, en cette époque étonnante, s'enrichirent et obtinrent jusqu'à des royaumes, il en est qui ont du moins conquis la fortune l'épée à la main. Combien d'exploits et de talents ne leur a-t-il pas fallu pour arriver aux plus hautes dignités militaires! La noblesse d'un Masséna, d'un Lanncs, d'un Murât, d'un Ney, apparaît alors avec une origine éclatante qui fait excuser certains reproches dont la mémoire de ces héros pourrait être altérée. Dans les nombreuses guerres de l'Empire, il est certain que ces généraux commirent des concussions et des cruautés dont les peuples ont gardé le souvenir. Les noms de Murât, Augereau, Suchet, Soult, Lannes, ont été maudits dans toute l'Espagne.
Ce dernier maréchal, après la prise de Saragosse, fît mettre dans des sacs les moines faits prisonniers etordonna de les jeter dans l'Èbre, ce qui fut exécuté. Les chanoines de Saragosse vinrent offrir au maréchal Lannes le tiers du trésor de Notre-Dame del Pilar; il envoya un de ses officiers demander la totalité et l'emporta. D'après l'inventaire dressé par le chapelain, le prix s'élevait à la somme de 4087 949 francs. Ledit inventaire constatait la quantité, la qualité, le poids et le prix des pierres précieuses et des matières d'or et d'argent.
Lannes était aussi cupide qu'il était brave. Il effraya et circonvint de tant de manières le riche fournisseur Lanchève, qu'il le força de lui vendre le domaine de Maisons et des terres en Champagne, en Bourgogne à un prix au-dessous de la valeur réelle. Lannes était naturellement vain, despote et très intéressé ; quant à la franchise de ses discours, il la poussait aux extrêmes limites. Voici un acte qui le caractérise :
L'empereur devait se rendre en Espagne ; les ordres les plus précis avaient été donnés pour surveiller la route de Paris à
Bayonne, principalement les bords de la Loire, et l'exhibition de tout passeport était expressément recommandée. Lannes avait précédé Napoléon ; arrivé au relai d'Amboise, le maire, qui s'était rendu à la station de poste, demande aux voyageurs leurs passeports. Lannes regarde comme une insulte d'être tenu d'obéir à la loi commune : « Que le maire prenne la peine de monter dans ma voiture, je les lui montrerai. » Le fonctionnaire municipal, en écharpe, est honoré de cette prévenance, il monte. La portière est aussitôt refermée et le maréchal ordonne à ses aides de camp de faire partir sans délai et grand train. « Ah ! gredin, dit-il au « maire, demander des passeports à Lannes, k Lannes ! tu ne con- « nais donc pas Lannes ! Eh bien I tu auras, pékin, le temps de faire « connaissance.avec lui ; tu viendras avec moi en Espagne, inso- « lent .... » Le maire se répand en excuses, prétexte la rigueur des ordres, se confond en soumissions, parle des vives inquiétudes de sa femme et de sa famille : tout est inutile. Le magistrat d'Amboise est mené battant et transi de frayeur pendant dix-huit lieues de poste ; au bout de cette course, le maréchal lui rend sa liberté : « Va-t'en maintenant, pékin, dans ton taudis. » Le maire adresse de suite ses vives plaintes au préfet et au ministre de la police. Fouché court chez l'empereur et lui représente qu'il est impossible de gouverner si ses généraux se mettent ainsi audessus des lois, etc. « Lannes est un peu trop vif, dit Napoléon, mais je lui laverai la tête de la bonne manière. » Et tout finit là.
Lannes ne souffrait ni contradiction, ni réplique : on l'a vu recevoir à coups de cravache à l'hôtel de Noailles, qu'il occupait comme commandant de la place de Paris, les marchands et fournisseurs qui lui présentaient leurs comptes et insistaient sur le payement.
Le propriétaire de l'hôtel réclamait son loyer après quinze à dix-huit mois de délais. Il était revenu plusieurs fois à la charge. Lannes le fait enfermer dans un coin des écuries et ordonne de l'y retenir jusqu'à son retour : il allait à la parade. « Je te ferai « plus lard ton compte, en attendant reste ici. » Le maréchal ne rentre qu'à six heures et ne se rappelle que pendant le diner son prisonnier de l'écurie. Il donne ordre de le mettre en liberté.
Le malheureux propriétaire avait été saisi d'une telle frayeur à l'idée des cravaches qui lui étaient réservées, qu'il s'était décidé à passer par les petites lucarnes pour s'évader. Leur étroite ouverture et son embonpoint l'avaient obligé à se déshabiller complètement ; il réussit enfin à sortir en chemise et à moitié écorché. Le maréchal rit à gorge déployée lorsqu'on lui annonça qu'il n'y avait personne. « Le pauvre diable, dit-il, doit avoir eu « bien peur, j'en suis fâché, mais je ne lui aurais pas fait de mal, « je ne voulais que lui donner une leçon de savoir-vivre, etc. » Plainte fut portée à l'empereur, qui ordonna au maréchal d'aller sur-le-champ faire des excuses au propriétaire et lui porter le prix du loyer. Lannes fut vivement réprimandé et on lui assigna le jour même un autre logement.
En revanche, la franchise du maréchal était proverbiale, même vis-à-vis de Bonaparte. Un jour il ouvre la porte du cabinet du premier consul sans se faire annoncer par l'huissier, comme cela lui arrivait souvent: «Ton pied bot de Talleyrand est là, dit-il, je « bronche toujours sur lui ; je l'ai regardé de travers et ne m'a- « t-il pas salué jusqu'à terre ? Cet homme te jouera quelque « mauvais toup^ prends-y garde. Il est impassible, et on ne sait « jamais, avec lui, si on a gagné ou perdu. Tiens, je lui donne- « rais tout à l'heure de ma botte, au milieu du derrière, et le « ferais sauter à dix pas qu'il n'en paraîtrait pas ému. Cœur « pourri et figure de fer-blanc, rien de plus. » Bonaparte gronda le gouverneur de Paris : « Allons, allons, Lannes, pas tant de c< franchise et un peu plus de respect pour mes hauts fonction - « naires, je t'en prie et je le veux. — Comme tu voudras, mais tu « en seras dupe. » Lannes rapportait cette anecdote à l'hôtel de Noailles, rue Sainl-Honoré, qu'il occupait alors.
Au surplus. Napoléon, lui-môme, ne ménageait pas son ministre Talleyrand, et l'on sait qu'en parlant de lui, il est arrivé plusieurs fois à l'empereur de dire : « Talleyrand, cul de poule au pot. » Il répétait plus tard, à Sainte-Hélène : « Fouché est le Talleyrand des clubs, Talleyrand est le Fouché des salons. » Mirabeau avait voulu aussi ridiculiser le diplomate en l'appelant « l'éponge des salons ». Quant à Carnot, on connaît son mot sur
Tévêque d'Autun : « C'est de la m.... dans un bas de soie. »
Le nom de SouU cité plus haut rappelle l'anecdote suivante.
Lors de la deuxième expédition de Portugal, Napoléon, donnant
ses dernières instructions au maréchal Soult, lui aurait dit :
« M. le maréchal, Junot, duc d'Abrantès, adéclaré par mon ordre
« que la maison de Bragance avait cessé de régner. Annoncez-le
« de nouveau, et si, pour conserver le Portugal, il était néces-
« saire de lui donner une nouvelle dynastie, j'y verrais la vôtre
c avec plaisir ». Le maréchal Soult avait fait en conséquence
. une proclamation un peu trop précipitée pour sa future dynastie
royale, et le général Loison en ayant donné connaissance à Tem-
' pereur au palais de Schœnbrun, celui-ci en montra un mécon-
î tentement extrême. D'après des informations exactes. Napoléon
dit le soir même à son cercle et d'un ton de raillerie despotique :
• « Ah! ah! le maréchal Soult, roi de Portugal; oui, roi de Portu-
• « gai! et vraiment oui, Nicolas P*", roi de Portugal I N'est-ce pas « Nicolas qu'il se nomme, Nicolas? Et à quand l'intronisation? « C'est pourtant nécessaire à savoir, pour la direction des opé- « rations. » Le duc de Frioul gardait le silence sur cette anec-
. dote, mais il citait un mot de la princesse Borghèse, qui pouvait passer pour une réponse détournée : « Les oranges de Portugal « doivent être réservées pour la famille impériale, elles sont si « bonnes ! »
Sur le compte de Junot, duc d'Abrantès, les critiques abon- • dent. Il eut ce bonheur de bénéficier de l'amitié et des bienfaits des dieux. Au combat du mont Thabor, Kléber s'était particulièrement distingué, mais Bonaparte voulut que le général Junot, son aide de camp, partageât sa gloire. Junot y avait peu de droit, voici la vérité, elle est due à l'histoire :
Dénoyer, chef de la 3î2" demi-brigade légère, s'étant porté en avant avec 300 grenadiers pour reconnaître l'ennemi, est entouré à l'improviste par o à G mille Arabes placés en embuscade qui fondent de toutes parts sur lui. Dénoyer forme aussitôt ses hommes en bataillon carré et se tient au milieu d'eux. Ces braves font des prodiges de valeur et contiennent d'abord l'ennemi. Junot accourt pour savoir ce qui se passe, descend de
cheval, dit à Dénoyer qu'il veut pai-tager le danger, pénètre dans le bataillon, ôte son plumet rouge et se confond au milieu des soldats. Un sergent, témoin de Faction de Junot, lui crie : « Gé- « néral, passez-moi le plumet rouge, je l'arborerai sur mon^ « shako, et soyez sûr que je ne l'ôterai pas ». L'alarme avait été donnée, Kléber se précipite, dégage les grenadiers et Dénoyer qui résistaient avec la plus héroïque intrépidité, et donne le temps à Bonaparte d'arriver, de culbuter et d'écraser l'ennemi.
Un tableau, fait sous l'Empire et représentant ce combat semble avoir été commandé pour immortaliser le général Junol, bien plus que le général Kléber. Junot occupait presque la première place, quoiqu'elle fût due à Kléber, ou plutôt au chef de brigade Dénoyer, qui fût tué six mois plus tard.
Junot n'avait pas l'estime de l'armée, bien qu'il jouit de la faveur de Bonaparte. Il fut traité avec un profond mépris dans une partie de jeu, en présence de Lannes, Murât et plusieurs autres ofûciers supérieurs, par le brave général Lanusse, fut obligé de se battre et reçut un coup de sabre à la cuisse. Le général Lanusse, qui boitait par suite d'une ancienne blessure, eût la générosité de laisser, malgré cette infirmité, le choix du sabre à Junot, qui était de première force à cette arme. Junot était, du reste, souvent exposé à recevoir des insultes. Peu de temps après le 18 brumaire, il se permit au jeu, dans les salons du glacier Garchi à Frascati, quelques mouvements qui parurent équivoques aux banquiers, et tint des propos d'une certaine insolence; il reçut plusieurs coups des râteaux dont on se sert pour retirer l'argent du tapis, et fut obligé de rendre celui qu'il assurait avoir gagné sur la couleur où il l'avait placé. Cette aventure fit grand bruit; Bonaparte en fût très scandalisé et Junot eut ordre de ne pas paraître dans les jeux publics, à Frascati et au Palais-Royal.
Une des plus pures gloires de ces temps héroïques appartient à Masséna, duc de Rivoli, prince d'Essling. Ce grand capitaine avait perdu un œil par suite d'un coup de fusil tiré par Napoléon, à la chasse, dans le parc même du maréchal, à Rueil. Bertier, excellent courtisan, prit sur lui le coup de feu impérial.
L'histoire honorera la mémoire de Masséna; il vivra jusqu'à la fin des siècles le nom du capitaine, du citoyen qui sauva la France sur les champs de bataille et Taima plus encore que la gloire ! Masséna fût, après Bonaparte, le plus grand capitaine de la Révolution, et le sergent-major de 1789 est, comme citoyen, au-dessus du lieutenant d'artillerie.
Masséna, patriote par excellence, défendit toujours la liberté; Bonaparte, despote par essence, ne cessa jamais de Topprimer. Masséna joignit aux plus grands talents militaires, toutes les vertus civiques ; ses actions publiques et privées déposent de son profond dévouement, à la patrie, à la liberté. Ces mots électrisaient son âme, il disait : « Celui qui a fait la Marseil- « taise a fait une œuvre sublime. La Marseillaise, c'est la nation I « La Marseillaise, c'est la liberté I Rouget de Lille a été un grand « guerrier pour elle. Cet hymne ne périra pas, il fera toujours « des prodiges en France, et dans tous les pays quand il faudra « combattre le despotisme ».
Masséna s'estimait ce qu'il valait, il avait le sentiment de sa grandeur, mais sans orgueil, quoique ayant le droit d'en avoir. Fier avec ses supérieurs, timide, modeste, sans prétentions avec ses égaux; juste, doux et humain envers ses inférieurs; il n'attachait aucun prix aux dignités, aux distinctions honoriques. Peut-être en attachait-il trop à la fortune, car il était seul auteur de son élévation, de celle de sa famille. Dans le cours de sa carrière militaire, il exigea des contributions dont il fit son profit personnel; mais des personnes jalouses de sa gloire ont exagéré ses torts. Masséna usa peut-être trop fréquemment des droits que donne, qu'autorise ou que permet la guerre. Mais les' capitaines des règnes de Louis XIV et de Louis XV, entre lesquels on peut citer les maréchaux de Luxembourg, de Tallard, de Villars, de Richelieu (1), de Broglie, de Conflans, de Turpin, de Soubise, tous ces généraux de l'ancien régime n'exigèrent-ils pas d'énormes contributions, qu'on pourrait sans injustice qualifier de concussions?
(1) Les soldats ne l'appelaient que le père La Maraude et le public le désignait sous le nom de maréchal Mandrin.
La fortune de Masséna fût bien modique si on la compare à sa gloire. Le héros de Rivoli, de Zurich, de Gênes, de Wagram,etc., ne laissa en mourant que cent quatre-vingt mille francs de rentes, et Masséna était avare I Plusieurs de ses compagnons d'armes ont amassé des huit, dix, douze millions, et par quels moyens! Le maréchal Davoust a possédé jusqu'à deux millions de rente en propriétés personnelles ou en dotations ; le maréchal Suchet, plus de sept cent mille francs de revenus ; le maréchal Soult plus de dix-huit cent mille francs de rente en propriétés personnelles ; c'est le Rothschild des maréchaux de Napoléon.
Masséna est du très petit nombre de généraux, de princes ou grands fonctionnaires du régime impérial qui ont soutenu la dignité du nom français et l'honneur de l'armée après la Restauration. Masséna n'a pas fait la cour aux Bourbons de Coblentz, aux souverains qui humiliaient et asservissaient son pays ; Masséna ne s'est pas avili, il s'est montré digne de lui-même à son lit de mort, et son dernier vœu a été pour la France.
Louis XVIII ne pardonna pas son indépendance au grand vainqueur qui avait été surnommé « V Enfant chéri de la Victoire ». Quand il apprit la mort du maréchal, il crut faire de l'esprit en disant : « Oh! maintenant ce n'est plus que VEnfani pourri de la Victoire. »
CHUTE DE l'empire.
Depuis plusieurs mois, Napoléon]^lutte contre l'adversité. Les alliés ont envahi la France. L'empereur se débat au milieu d'eux et la crainte qu'il inspire encore suscite contre lui d'autres armes que celles de la guerre.
Le 19 mars, on arrête à Douai un individu soupçonné et bientôt convaincu d'avoir été chargé par les agents du comte d'Artois, d'assassiner l'usurpateur. On instruit son procès, mais la marche
des événements militaires et politiques est si prompte que cet individu est encore détenu lorsque la Restauration surprend Paris. La justice suspendra son cours, Taccusé se réclamera de Monsieur, comte d'Artois, et le prince enverra M.Tabbé de Latil, depuis cardinal et archevêque de Reims, pour arranger cette affaire. L'abbé y mettra un ton d'autorité, c'est-à-dire beaucoup de maladresse, quoiqu'il soit homme d'esprit, et fera élargir l'assassin, mais non sans compromettre le comte d'Artois (1).
En mars 1815, un sieur B... fut aussi envoyé de Bordeaux à Paris, par Madame, duchesse d'Angoulême, pour attenter à la vie de Napoléon. Ce complot était approuvé par Louis XVIII. Le misérable reçut, le 16 mars, au milieu de la nuit, ses instructions, et partit pour aller au-devant de l'empereur qu'il joi-
(1) Sous le Consulat, Bonaparte avait failli être victime de l'attentat du 3 nivôse, conseillé, dit-on, par Conzié, évêque d'Arras, et par le comte de Vaudreuil. Le comte de Vaudreuil avait assisté à plusieurs expériences incendiaires faites à Wolwich par le fameux Congrève ; il lui demanda des détails sur la machine infernale dont les Anglais se servirent contre la ville de Saint-Malo, dans la guerre de 1756. Congrève les donna et fournit la preuve qu une machine semblable devait faire sauter huit à dix maisons et tout ce qui se trouverait de passage dans la ligne de destruction. Le comte de Vaudreuil fit part à l'évêque d'Arras des observations de Congrève et les deux émigrés conçurent le plan d'une machine destinée à faire sauter le premier consul. Le général Danican et Hyde de Neuville ne niaient pas en 1814 cette participation. Hyde de Neuville revendiquait même sa part de gloire dans Texécution de l'attentat, si bien qu'on l'appela un jour Hyde de Nivôse»
Le comte de Vaudreuil aurait, dit-on, aussi conseillé en 1807 une tentative du même genre. Admis dans l'intimité du prince de Galles, il lui aurait communiqué un projet d'assassinat dont il garantissait te succès; le prince écouta la proposition assez froidement, sans Taccepter, ni la rejeter, comme s'il s'agissait d'une chose intempestive. M. Macpherson, ancien gouverneur du Bengale, ami du prince, qui ne passait pas un jour sans le voir, en fut instruit avant l'heure où il avait l'habitude de se rendre auprès de lui à Carlton-House. 11 s'abstint d'aller au palais : Le prince, étonné de cette absence, dépêcha Lord Moirapour en savoir la cause. « Je viens d'apa prendre dit Macpherson, que M. de Vaudreuil a eu la lâcheté de proposer « au prince de Galles de faire assassiner Bonaparte et le prince n^a pas té- « moigné son indignation d'un pareil outrage ! 11 devait faire jeter le comte de « Vaudreuil par les fenêtres. Je hais de tout mon cœur Bonaparte, mais le « faire assassiner!... Si un Anglais proposait à Bonaparte de tuer le prince a de Galles, l'usurpateur du trône de France, puisqu'on l'appelle ainsi, se u ferait un devoir d'honneur de le prévenir, et lui, dans un cas semblable « ne témoigne aucune répugnance et semble par son silence autoriser le » crime ! Dites au prince que je ne veux plus le voir. » Lord Moira revint H deux fois chez M. Macpherson sans pouvoir le décidera se rendre à Carlton.
gnit au delà d'Auxerre ; il fût arrêté au moment où il allait commettre son crime, lié et garrotté, jeté dans un bateau et amené à Paris, où le duc d'Otrante (Fouché) reçut/dès le 21, Tordre de le faire juger et exécuter. Le ministre de la police le fit enfermer à Vincennes et diff'éra si bien, sous divers prétextes, de le livrer aux tribunaux qu'il sortit sain et sauf de Vincennes, le 7 juillet. Cet agent, nommé sous-préfet après la Restauration, fût arrêté pour dettes et demanda impérieusement à Madame, duchesse d'Angoulême, l'exécution des promesses qui lui avaient été faites. M. Mathieu de Montmorency fut chargé de négocier avec lui à Sainte-Pélagie et il fut rendu à la liberté.
Mais bientôt Paris môme est menacé et Napoléon est obligé de confier la régence à l'impératrice Marie-Louise.
A la tête du conseil se trouve Cambacérès qui ne s'occupe au moment de la dissolution de l'Empire, qu'à faire un trafic sur les espèces d'or et d'argent qu'il vend aux changeurs du Palais- Royal. Voici de quelle manière procède le prince archichancelier, duc de Parme.
Les billets de banque perdaient chez les changeurs 15 et jusqu'à 20 pour cent contre écus. L'or et l'argent se resserraient de toutes parts.
Afin d'entretenir quelques signes de vie dans la circulation monétaire, la Banque s'était décidée à escompter contre espèces, 200 mille francs de billets par jour. Les maires des 12 arrondissements faisaient, de leur côté, escompter journellement pour six mille francs par arrondissement. L'avocat Jaubert, créature de Cambacérès, avait été nommé gouverneur de la Banque, et n'avait rien à refuser au prince. Pendant cinq jours celui-ci envoie des billets, reçoit des écus en échange, prend, en place de ces écus, des napoléons chez le changeur Bonnet, au Palais-Royal et fait pour environ neuf cent mille francs de revirements qui lui procurent un bénéfice de plus de deux cent mille francs en faisant, pour son compte, l'agio des écus contre billets. M. Bonnet a certifié ces faits, qui ont été aussi révélés par MM. d'Aigrefeuille et de Villevieille qui furent occupés jusqu'à deux heures du matin, la veille du départ du prince, à faire
pour 500000 francs de rouleaux de napoléons. Barris, président de la cour de cassation, suivit cet exemple et fit un bénéfice de vingt à vingt-cinq mille francs par le ministère du changeur Bonnet.
A peine Marie-Louise est-elle hors de Paris que Talleyrand fait prévenir l'empereur Alexandre et le roi de Prusse de faire marcher en toute hâte leurs troupes et de ne pas perdre un instant pour s'emparer de la ville. Le baron de Vitrolles se charge du message et parvient sans obstacle jusqu'aux généraux russes et prussiens.
Marie-Louise ne montre en cette circonstance aucune énergie ; elle n'avait pas cependant de danger à courir. La garde nationale avait témoigné un enthousiasme, un dévouement pour sa personne et pour son fils qui répondaient de leur sûreté. Marie-Louise était même dispensée de se mettre à la tète ou dans les rangs de ses défenseurs; il lui suffisait de se montrer au peuple, de parcourir, dans une voiture découverte, les grandes rues, les boulevards et les faubourgs.
En un instant des barricades se seraient élevées sur tous les points de la ville et le peuple se fût enflammé d'héroïsme. La France, la patrie et la liberté étaient sauvées. Ou les alliés auraient tenté de forcer l'entrée de Paris, et nul doute qu'ils n'eussent été repoussés; ou ils auraient redouté d'affronter cette immense population armée contre eux et auraient attendu, ne fût-ce que deux fois vingt-quatre heures, pour combiner et réunir les moyens nécessaires pour attaquer avec succès. Dans les deux cas, Napoléon avait le temps d'arriver aux barrières et très certainement leur armée eût été exterminée. L'empereur de Russie et le roi de Prusse auraient trouvé leur tombeau dans la plaine de Saint-Denis. L'extrême pusillanimité de Marie- Louise et la trahison des hauts fonctionnaires de l'Empire les préservèrent de cette destruction.
Le fait suivant prouve, d'une manière incontestable, que le ministre de la guerre, Clarke, a résolu de livrer Paris.
Le maréchal Brune, sorti de son hôtel, vers sept heures du matin, en redingote bleue, suit les boulevards jusqu'au faubourg Saint-
Martin. Il est bientôt reconnu par le peuple ; une foule immense se presse autour de lui : « Général, lui crie-t-on de toutes parts, « mettez-vous à notre tête; des armes et de la poudre, et il n'en- « trera pas un Prussien à Paris. Nous sommes cent mille hommes « prêts à vaincre ou à mourir. » Le maréchal court chez le duc de Rovigo, où il apprend que ce ministre est allé chez celui de la guerre; il se rend chez le général Clarke et le trouve seul. « 11 « y a, lui dit-il, unanimité dans la population pour résister à « l'ennemi, la masse du peuple ne demande qu*à combaftre, a vous avez aux Invalides un parc de cent pièces, une grande « quantité de fusils, beaucoup de munitions ; livrez-les-nous, et « je ne crains pas de vous en répondre, Tennemi n'entrera pas. « — Tout cela est bel et bon, répond le ministre de la guerre, « mais je ne puis y consentir, je n'ai pas d'ordres à cet effet, je « ne puis agir sans instructions; je ne prendrai pas sur moi une « telle responsabilité. »
Le maréchal retourne chez le duc de Rovigo et lui fait part de la démarche qu'il vient de tenter auprès du ministre de la guerre. Il l'exhorte, il le presse, il le conjure de seconder l'enthousiasme et le patriotisme du peuple, de lui faire donner des armes, de mettre à profit l'élan national : « Vous avez « cinq cent mille francs dans votre caisse, donnez-en les deux « tiers pour servir à armer les faubourgs. — Que me proposez- « vous là? répond Rovigo. Je n'ai pas d'ordres, je ne puis ni ne « veux décider de mon chef une mesure de cette importance. « Napoléon ne veut pas qu'on arme le peuple, je ne prendrai « aucune résolution sans un avis formel de sa part, et puis, à « quoi tout cela aboutirait-il? A faire tuer inutilement beaucoup « de monde, les ennemis sont en forces tellement supérieures que « la résistance serait inutile. Encore une fois, je n'ai pas d'ordres « et je ne ferai rien. »(1)
Le ministre de la guerre, Clarke, et le ministre de la police, Rovigo, quittent le même jour Paris et vont rejoindre la ré-
(1) L'abbé de Pradt était-il présent à cet entretien et serait-ce du maréchal Brune qu'il voulait parler dans son récit historique lorsqu'il cite l'altercation très vive qu'il eut avec un général, chez le duc de Rovigo ?
gence à Blois(l). La capitale est sans défense, sans organisation militaire, sans moyen d'action ou de répression delà part de Tautorité administrative. Et néanmoins cet abandon, ces lâchetés, cette trahison ne découragent pas encore le peuple, qui prend Toffensive sans compter le nombre des ennemis, et assiste malgré lui à la capitulation (31 mars 1814).
Le 1" avril, l'impératrice régente et le roi de Rome, son fils^ arrivent à Blois et occupent Thôtel de la Préfecture, ci-devant Évéché. Les membres du conseil de régence, les ministres et les personnes attachées au service du Palais, ont manifesté pendant le voyage, ou plutôt la fuite de Paris à Blois, un abattement, un découragement profonds; on eût dit qu'ils étaient chargés de répandre la terreur dans l'esprit des populations afin de les préparer à recevoir les ennemis en libérateurs. Ce qu'on appelle encore la cour, présente le spectacle le plus pitoyable ; aucun sentiment patriotique, nulle énergie, le plus vil égoïsme, une lâcheté et une cupidité presque sans voiles, tous les symptômes enfin d'une trahison ou d'une défection calculées : on est consterné, prêta se vendre. Le ministre de la police, Savary, duc de Rovigo, Desmarest, chef de division de ce ministère, l'archichancelier de l'Empire, Cambacérès, etc., n'ont pas même la pudeur de déguiser leurs craintes ; ils avouent publiquement et jusque dans les rues que tout est perdu, qu'il faut se résigner, se soumettre au vainqueur.
Enfermée dans son appartement, l'impératrice ne sait que trembler; incapable d'un sentiment généreux, d'une résolution forte, elle laisse faire selon les vues et l'esprit de conseillers perfides, dont l'âme est pleine de continuelles terreurs. En moins de huit jours, on est descendu aux lâchetés, aux corruptions du Bas-Empire! Qu'allons-nous devenir? dit-on partout. La chose publique, la nation I qu'importe I on ne s*inquiète que de soimême. Il n'y a déjà plus pour l'impératrice, d'empereur et d'époux ! Elle s'occupe beaucoup moins de lui que de son père^
(I) C'est vraisemblablement à cette circonstance qu'il faut rapporter le refus de Napoléon, lorsque Savary lui demanda, en 1815, la permission de le suivre dans son exil.
elle songe plus à Vienne qu'à Paris. Avant de quitter pour jamais le trùne et la France, elle donnera tous ses soins aux pierreries et aux diamants dont elle est amplement pourvue ; elle se couvrira des précieux cachemires dont la Turquie et la Perse lui ont fait hommage. Quant à la double couronne que Napoléon a posée sur sa tête, elle la laissera tomber ou plutôt la livrera à Blois, et le commissaire russe envoyé près d'elle par l'empereur Alexandre aura la satisfaction de voir la femme de Napoléon se découronner de ses propres mains !
Dès que la capitulation de Paris est signée, des royalistes ultra forment le projet de briser la statue placée au sommet de la colonne delaplace Vendôme. On distingue parmi eux MM. Sosthène de la Rochefoucauld, de VitroUes, de Sémalé, le marquis de Maubreuil, Colleville, un sieur Lacombe (dit Montbadon), etc. Ce dernier se montre le plus fougueux, le plus acharné des ennemis du grand homme, quoiqu'il ait joui, pendant deux ou trois ans, auprès du général Nansouty, du titre d'aide de camp, qu'il ait été comblé de faveurs et de grâces par Joseph Napoléon, roi de Naples et bien que pendant la campagne de Wagram, il ait appartenu à l'administration civile de la Grande Armée où il a fait d'immenses bénéfices sur les fournitures, bénéfices presque aussitôt dissipés.
Le3i mars, peu d'heures après l'entrée de l'empereur Alexandre à Paris, des cordes pour le trait de vingt-quatre chevaux, sont attachées à la statue afin de la renverser. On essaye d'en scier les jambes, pour la détacher de la coupole qui la supporte, mais ces moyens sont insuffisants, et on a recours au fondeur qui avait concouru à la fonte et a l'exécution des bronzes de la colonne. En conséquence, le sieur Montbadon sollicite et obtient du commandant de Paris l'ordre suivant :
En exécution de rautorisation donnée par nous à M. Montbadon, de faire desrendre à ses frais la statue de Bonaparte, et sur la déclaration de M. Montbadon que M. Laurent (fondeur), demeurant à Paris, n® 6, place Saint-Laurent, faubourg Saint-Denis, et auteur de la fonte des bronzes du monument de la colonne, est seul capable de faire réussir la descente de cette statue, nous ordonnons audit
hiL
M. Laurent, sous peîm d'exécution militaire, de procéder sur-le-champ à ladite opération qui deTjraôtre terminée,mercredl 6 avril, à minuit.
Au quartier général de laplice, ce 4 avril 1814.
Le colonel aide de camp de S. M. Tempereur de Russie, commandant la place.
Signé : Le comte de Rochechouart.
Au haut de cet ordre, est écrit :
A exécuter sur-le-champ.
Signé : PASQQmu
Le même comte de Rochechouart dans Tannée suivante posera, dit-on, les pieds sur le cadavre du maréchal Ney pour s*assiurer de sa mort.
On est humilié de voir des hommes revêtus du nom de La Rochefoucault, de Rochechouart, s'abandonner à un tel acharnement contre celui qui a élevé la nation à un si haut degré de gloire militaire. Ils font à la France la plus sanglante injure, et attentent à l'honneur comme à la bravoure de ces armées qui protégèrent pendant vingt ans l'indépendance de la patrie I Talleyrand et l'abbé de Pradt ont donné leur assentiment à la dégradation du monument de la Colonne; ils l'auraient môme provoquée, au dire de certaines gens. Si le premier de ces personnages devait à la confiance dont Napoléon l'avait honoré, une fortune immense et le titre de prince, le second avait été tiré de l'obscurité par l'empereur, et dès l'entrée des étrangers, il lui prodigue les outrages dans un libelle (31 mars 1814) après avoir rampé pendant dix ans à ses pieds.
Napoléon voulait marcher sur Paris, l'armée le désirait, mais il fut deviné par les maréchaux et ne trouva sous les dehors de la prudence que la lassitude et le secret désir de l'abandonner. En général, les maréchaux et officiers-généraux se conduisirent avec beaucoup de déloyauté : ils ne considéraient que leur fortune, leurs titres, leurs distinctions; les agents des Bourbons et des puissances alliées leur promettaient tout et ils espéraient rester grands seigneurs sous le nouveau régime, mais ils ne tarderont pas à être cruellement désabusés; la Restauration accoml)lie et la France désarmée, ils seront abreuvés d'humiliations et d'outrages qu'ils auront mérités.
Parmi les maréchaux qui s'opposèrent à toute résistance, le maréchal Lefèbvre et le maréchal iS'ey surtout se distinguent par leur opiniâtreté à exiger l'abdication de Napoléon ; Ney va jusqu'à la menace. Il fait plus, il a Taudace de poser ses mains sur les épaulcttes de Tempereur, de les y appuyer fortement en s'exprimant avec violence pour le contraindre à renoncer à toute tentative hostile.
Et à peine un mois sera écoulé que les plus grandes illustrations militaires seront méprisées, insultées jusque dans le palais du roi ! On entendra dans la salle même des Maréchaux, aux Tuileries, ces paroles : « La maréchale Lefèbvre, une servante d'hô- « tel garni, de cabaret, vous appelez cela une duchesse, fî donc! <c Cela est bon au Gros-Caillou. » Masséna sera désigné dans le cercle intime de Louis XVIII, sous ce nom : « Le voleur de l'Italie et de la Suisse », et le général Brune sera appelé par les courtisans du roi de Blankembourg, « l'égorgeur, l'assassin du 2 septembre ». Le maréchal Ney aura déployé, à Compiègne, un enthousiasme frénétique au moment de l'entrée de Louis XVIIl : l'épée à la main, en avant de la voiture du roi, il aura ordonné au peuple de crier : « Vive le roi ! » il aura proclamé sa venue en ces termes : « Français, voilà le véritable souverain, le souverain légitime. » Et Ney, lui-même, sera traité avec le plus profond mépris.
Voici ce que dit à ce sujet le comte de Lavalette :
« Je viens de rencontrer ici, le maréchal Ney ; je n'ai pas encore vu d*homme plus exaspéré contre le gouvernement.
La maréchale a été si gravement insultée hier aux Tuileries qu'elle est rentrée chez elle fondant en larmes. Les vieilles duchesses l'ont appelée «lillede femme de chambre » (M™® Auguis, sa mère, était femme de chambre de la reine). Sa tante (M™« Campan) vient de perdre sa place de surintendante de la maison d'Ecouen, malgré les sollicitations du maréchal. Les formes sèches et insolentes du comte de Blacas, auprès duquel le roi l'avait renvoyé, ajoutent encore à son exaspération. »
Après avoir rapporté ce qu'il vient d'apprendre d'un de ses amis, M. de Lavalette ajoute qu'ayant rencontré le même jour le maréchal Ney, ce dernier lui dit : « Eh bien ! vous vous êtes mis
'< à l'écart, vous voilà bien tranquille, loin de ce gâchis. Que <' vous êtes heureux de n'avoir à essuyer ni insultes, ni injustices! " Ces gens-ci ne connaissent rien ; ils ne savent pas ce que c'est " qu'un maréchal Ney, faudra-t-il le leur apprendre ? » Et le maréchal offrira à Louis XVIII, en mars 1815, de marcher contre Napoléon et de le lui amener mort ou vif. Il faut avoir bien peu d'esprit et de sens politique pour se conduire aussi étourdiment que le fera le Brave des Braves en avril 1814, en mars et en juin 1815, pour se confier aux promesses et à la clémence des princes de Coblentz.
Pour rinslant, les alliés ne songent qu'à se défaire de Napoléon. Dans l'audience qu'il obtint à Troyes (8 février 1814) le général Reynier, fait prisonnier à Leipsick et échangé depuis quelques jours, offrit à l'empereur Alexandre ses hommages et ses remerciments de l'avoir rendu à la liberté. Ce général témoignait son attachement et sa fidélité à Napoléon, plaidait sa cause et obser\'ait qu'il était reconnu par tous les traités comme souverain de la France. Alexandre lui répondit sans détour :
" Les souverains alliés ne veulent plus avoir affaire à lui, ils « n'ont l'intention d'imposer personne à votre pays, mais ils ne « reconnaîtront plus l'Empereur. Quoique j'aie personnellement « à m'en plaindre, je ne lui veux pas de mal, mais il m'a trompé, « et je ne puis désormais avoir confiance en lui. — Si les alliés « forcent Napoléon à descendre du trône, qui mettra-t-on à sa « place? répliqua le général. — Les Français ne l'ont-ils pas « nommé premier consul, et puis empereur? Pourquoi ne feraient- « ils j)as aujourd'hui un autre choix pour gouverner la France? « Nous ne voulons de lui, à quelque prix ou condition que ce « soit, mais je le répète, nous ne prétendons vous imposer per- « sonne. Tout dépend de vous, désignez le chef qui vous con- (( viendra, i)ourvu qu'on excepte Napoléon et les membres de sa « famille. »
Le général Reynier rapportait ces paroles en présence du général Férino, du maréchal Masséna et de plusieurs officiers, en juin 1814.
Au suri)lus, tous ces maréchaux qui abandonnent Tempe-
reursous les murs de Paris et qui achèvent à Fontainebleau, de livrer la France à Tétranger, seront bientôt honteux du rôle qu'ils ont joué et seront méprisés de l'armée. Enfin on les verra devant leur ancien maître, au 20 mars 1815, détestant les Bourbons et craignant leur retour, mais redoutant par-dessus tout de recommencer la guerre qu'ils sentaient bien ne pouvoir plus faire avec les avantages qui leur avaient procuré tant de gloire et de fortune.
Ces détails servent à expliquer en quelque sorte la catastrophe du 31 mars 1814 et celle du 8 juillet 1815.
Mais si la plupart des maréchaux ou des commandants de corps d'armée ont abandonné Napoléon et la patrie. Napoléon s'est manqué à lui-même et a livré la France à Fontainebleau. Il adresse aux troupes qui sont autour de lui cette allocution :
«Officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, Tennemi nous « a dérobé trois marches, il est arrivé à Paris avant nous ; quelques « factieux, restes d'émigrés à qui j'avais pardonné, ont entouré l'em- « pereur de Russie, ont arboré la cocarde blanche et veulent nous « forcer à la prendre! Dans peu, j'attaquerai rennerai et le forcerai « à quitter notre capitale, j'ai compté sur vous; ai-jeeu raison ?... — Oui, oui, vive l'empereur! Comptez sur nous, à la vie et à la mort 1 s'écrient tous ces braves...
Mais l'empereur est mis hors d'état de marcher sur Paris : Marmont l'a trahi à Paris, il le trahit à Essonnes et ses maréchaux le trahissent à Fontainebleau, en lui refusant leur appui : ils veulent le forcer à abdiquer. Le maréchal Macdonald fut le seul qui se conduisit loyalement, il conserva jusqu'au dernier moment son respect et son dévouement. Il céda enfin aux suggestions de ses collègues qui trouvèrent le moyen d'abuser de sa loyauté même. Mais Macdonald eût du moins le courage et la gloire de ne pas livrer Napoléon à ses ennemis. L'histoire consacrera les paroles qu'il adressa à l'empereur de Russie : « Sire, « ce serait pour nous une lâcheté d'abandonner celui qui nous « conduisit si souvent à la victoire. Votre Majesté doit des ménage gements à sa vieille amitié pour Napoléon. »
Le 3 mai Louis XVIII fait son entrée solennelle dans Paris.
lûr.
La marche est ouverte par de forts détachements de gendarmes ; viennent ensuite de nombreux officiers généraux à cheval. Ils sont suivis par deux compagnies de la garde impériale. Le roi est dans une calèche découverte, coiffé d'un chapeau garni et ombragé de plumes blanches, il porte un habit bleu surmonté de deux énormes épaulettes d'or, et sur lequel sont étalés les grands cordons de Tordre du Saint-Esprit, de Saint-Louis et les crachats ou croix de ces ordres et de ceux de Saint-Maurice, du Mont-Carmel , etc. Ses chausses en drap bleu montent si haut et sont si larges qu'elles font l'effet d'un ample jupon de femme, elles retombent sur des bottines de velours, d'une extrême largeur. Toute la partie inférieure de son habillement annonce que le roi a perdu l'usage de ses jambes ; il est en outre d'une obésité excessive.
Le regard de Louis XVIII est froid et même dur, sa physionomie est sévère, on dirait un juge qui va au tribunal, plutôt qu'un père revenant à ses enfants; nulle émotion, nul sentiment d'amour pour son peuple ou de contentement ne trouble un instant la gravité réfléchie et étudiée de sa physionomie. Il faisait mal à voir. Telle est l'impression qu'éprouvèrent les curieux qui se trouvaient à la barrière de La-Chapelle, à l'extrémité du faubourg Sainl-Denis, pour juger de l'effet que vingt-trois années d'exil, d'humiliations et de misères auraient produit sur le cœur d'un homme que des conjonctures aussi surprenantes qu'elles étaient naguères invraisemblables, venaient placer tout à coup et au grand étonnement de la nation française, sur le trône dont Napoléon descendait.
Louis XVIH s'arrêta un quart d'heure pour entendre la harangue du curé de La-Chapelle auquel il répondit quelques mots insignifiants. 11 avait à sa droite. Madame, duchesse d'Angoulême; cette princessetenait une ombrelle pour se garantir des rayons du soleil; son visage était guindé, presque dédaigneux, elle paraissait de mauvaise humeur; sa vue excita peu d'intérêt: bien évidemment, elle ne cherchait pas à l'inspirer, et d'après l'expression de sa physionomie, elle semblait plutôt le repousser. Et cependant les personnes de toutes classes qui se pressaient
autour de la voiture royale étaient favorablement disposées pour une femme dont les plus extrêmes calamités avaient bouleversé la jeunesse, pour une victime de cette révolution qui avait conduit à Téchafaud le roi son père, la reine sa mère, pour une exilée innocente de toutes les fautes qu'on avait reprochées à sa famille. Madame, entrant à Paris, pouvait gagner tous les cœurs; ils allaient au-devant d'elle, elle les glaça par son froid dédain. Dès ce moment, il devint facile de prévoir que cette princesse, qui se montrait presque haineuse et vindicative le jour de son retour, s'aliénerait bientôt et pour toujours l'affection et même le respect de la nation.
Le roi. Madame, le prince deCondé, n'adressèrent pas un salut à la foule qui les environnait; pas un signe de tête pour lui exprimer satisfaction des hommages prodigués àlafamille royale. Le prince de Condé, cloué sur le devant du carrosse, avait un air froid, sérieux; sa figure n'exprimait ni étonnement, ni joie; on eût dit qu'il assistait à la cérémonie d'un lit de justice, tant sa contenance paraissait insignifiante. Dans cette voiture qui portait alors les destinées de la France, on ne sentait ni patriotisme, ni sentiment national, rien de français. Ah ! quelle distance entre le retour de Louis XVIII et l'entrée de Henri IV à Paris ! Et néanmoins le roi a été reçu à la barrière et dans la rue Saint-Denis, aux acclamations des habitants, généralement satisfaits par sa déclaration de la veille ! L'arrivée de leurs anciens princes semble leur promettre le terme des calamités publiques : moins ce retour fut attendu, plus l'avenir semble plein d'espérance et de tranquilité.
En sortant de Notre-Dame, où il vient rendre grâce à Dieu, Louis XVIII se rend au château des Tuileries par la rue Saint- Honoré; il s'arrête quelques instants sur la place du Palais- Royal : sa figure est plus ouverte et on peut facilement juger qu'il est remis de la frayeur dont il n'a pu se défendre aux barrières de la ville : aucun danger n'est plus à craindre pour lui, il touche aux portes de son palais.
Vers huit heures du soir, le roi se montre au balcon de l'Horloge à la foule qui remplit la terrasse du château. Le faubourg
276 SOUVENIRS DU COMTE DE MOiNTGAILLARD.
Saint-Germain s'y est rendu avec le ban et Tarrière-ban des privilégiés: les cris de: Vive le roil retentissent sans discontinuité. Louis XVIII sourit avec un air d'extrême bonté et se dandine avec la plus gracieuse complaisance ; il envoie de ses doigts baisers sur baisers à son bon peuple. Après avoir joué quelques minutes ce rôle paternel, il serre sur son cœur, en le montrant avec afTectationà la fouie, son auguste frère Monsieur, et nouveaux baisers envoyés dans Tair. Puis vient le tour de M™® la duchesse •d'Angouléme, du prince de Condé, etc., également pressés sur le •cœur royal et paternel. Mais ces baisers de commande n'étaient pas sans correctifs. Dans ses expansions Louis XVIII était toujours prince de Coblentz : « Les scélérats, les jacobins, les monstres ! » ces épithètes s'échappaient à voix basse des augustes lèvres du roi restauré et le dédommageaient sans doute de la familiarité royale dont il se croyait obligé de subir la nécessité. ^Quelque peu croyable que puisse paraître cet incident de loyauté •et de bonté légitimes, il n'en est pas moins d'une parfaite authenticité: ce fait fut révélé et attesté pas un garde du corps de service, qui se trouvait derrière le roi le jour de l'intronisation et qui l'entendit prononcer ces compliments au peuple à mesure •qu'il lui envoyait des volées de baisers.
Sur ces entrefaites, l'impératrice Joséphine, femme divorcée •de Napoléon, meurt subitement à la Malmaison.
Joséphine Tascher de la Pagerie était née en 1763 à la Martinique. Son père exerçait dans la ville commerçante de l'île, à Saint-Pierre, les fonctions de capitaine de port, aux appointements de trois mille livres. Sa famille avait peu de fortune, elle se disait noble, mais toutes les familles créoles ont cette prétention qui est, du reste, sans conséquence dans les Antilles où la fortune obtient seule considération.
L'éducation de M"® de la Pagerie fut celle de toutes les créoles : elle apprit à lire, à écrire, à chanter et à danser. L'instruction publique était à peu près nulle dans les colonies ; on n'y trouvait à cotte époque aucune des ressources qu'offrent en abondance les villes de France ; point de collèges, de pensionnats, pas même d'instituteurs : aussi l'ignorance des créoles était passée en pro-
CBUTE DE L'EMPIRE. 277
verbe. Mais si Joséphine de La Pagerie se trouvait dépourvue d'instruction et de connaissances solides, elle possédait à un haut degré ces avantages extérieurs et ces arts d'agrément qui captivent les hommages, qui séduisent les esprits et font trébucher les cœurs; la nature l'avait douée de beaucoup d'attraits. Sans être belle, sans être même ce qu'on appelle jolie. M"® de La Pagerie se faisait remarquer par un charme, par une expression de physionomie dont il devenait difficile de se défendre. Il y avait de la volupté et une grâce indéfinissable dans son regard, il caressait, il allait à l'âme, il parlait surtout aux sens. Sa taille était celle des nymphes; toute sa personne portait l'empreinte d'une vivacité, d'une mollesse, d'un abandon qu'il n'appartient qu'aux créoles de réunir dans leur démarche, leurs manières, l'accent de leur voix et jusque dans leur silence. Joséphine était naturellement bonne, étourdie, inconsidérée, d'une coquetterie surprenante, d'une légèreté de goûts et de sentiments qui ne souffrait pas de contradiction.
Elle épousa, à quatorze ans, le comte de Beauharnais. Son mari, admis aux bals de la cour, y était appelé « le beau danseur » ; ses talents dans ce genre, son ton et ses manières évoquaient les seigneurs de la cour de Louis XIV. Il plut à la reine qui le traita, dit-on, avec une bonté particulière. M""® de Beauharnais parut souvent à Versailles et fit sensation dans le public des courtisans, mais les galanteries qu'on lui attribuait, décidèrent le comte à se séparer d'elle, sans bruit, d'un commun accord, à la suite de quelques poursuites judiciaires. Devenue en* quelque sorte maîtresse de ses actions, Joséphine fréquenta sans pudeur, avec une sorte d'ivresse, la société où elle avait contracté le besoin de dissipations excessives. La Révolution arriva et Joséphine se vit bientôt réduite à un isolement, à un état de médiocrité et à des craintes personnelles qui s'aggravaient de jour en jour. Son mari s'était rapproché d'elle dans les jours de danger; il périt sur l'échafaud ; elle fut même au moment d'y monter : le 9 thermidor lui sauva la vie. Elle se trouvait alors sans ressources- Elle avait contracté des relations intimes avec divers membres de la Convention, surtout avec Barras qui avait acquis une in-
fluence prépondérante dans les affaires publiques. Barras fit donner le commandement militaire de Paris à Bonaparte» jeune officier d'artillerie dont l'énergie et les talents avaient été remarqués à l'époque du siège de Toulon ; mais, si ce général décida le succès du 13 vendémiaire, cette journée décida aussi de l'incroyable élévation de fortune à laquelle parvint le sauveur de la Convention. Barras avait admis M™® de Beauharnais dans son sérail, il la maria avec Bonaparte, à qui le tout-puissant directeur conféra le commandement en chef de Tarmée d'Italie. Dès ce moment, Joséphine obtint dans- le monde une importance que les continuels succès de son mari vinrent consolider de jour en jour : elle en profita admirablement pour ses plaisirs. Femme d'un général qui ne marchait plus que de victoires en victoires, elle jouit d'un grand crédit dans l'opinion publique, et vécut au milieu des fêtes, des hommages et des adorations.
Bonaparte s'étant emparé à main armée, le i 8 brumaire an VIII du gouvernement de l'État, et s'étant nommé lui-même premier consul de la République, c'est-à-dire protecteur et maître de la France, Joséphine, parvenue en si haut rang de fortune et de grandeur eut une cour et devint par sa position l'objet du respect et par son affabilité l'objet de l'amour des Français. Le premier consul ayant été porté définitivement au pouvoir suprême, sous le titre d'empereur, la veuve du comte de Beauharnais fût couronnée impératrice des Français et reine d'Italie.
Les histoires offrent peu d'exemples d'une si prodigieuse élévation. Joséphine est montée plus haut, elle a été bien autrement honorée, bien autrement reine que la veuve du cul-de-jatte ScaiTon, devenue femme de Louis XIV. Élevée comme elle à deux mille lieues de France, dans la même île, dans une condition médiocre, obscure, Joséphine Tascher de la Pagerie s'est assise et a dignement figuré sur le premier trône du monde; elle a savouré pendant dix années toutes les faveurs de la fortune ; les empereurs et les rois ont brigué un de ses regards, sollicité une de ses paroles; les potentats si fiers, si vains, se sont empressés de lui prodiguer les hommages réservés jusqu'alors
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àleurs personnes, ils ont imploré sa protection auprès de l'homme qui disposait de leurs couronnes, du sort de leurs royales maisons.
Joséphine était la femme de Napoléon, mais le double diadème qui ceignait son front lui a été conservé dans l'opinion publique lorsqu'elle a perdu le titre d'épouse du plus grand homme et de l'ambitieux le plus insensé qu'aient offert quarante siècles. Le divorce de Napoléon n'a fait qu'enrichir la gloire et le nom de Joséphine; il lui a donné de nouveaux droits à l'amour des Français. Victime de la vanité et de l'ambition également insatiables du maître de l'Europe, Joséphine a subi, sans murmurer, sa destinée, cette inflexible destinée qui lui ravissait tant d'honneurs et d'hommages ; elle a conservé le sentiment et toute la dignité de sa grandeur. Elle a su être impératrice et reine jusqu'à son dernier soupir. Les Bourbons de Coblentz n'ont pas vu au château des Tuileries la femme de Napoléon !
Une mort si prompte, si inopinée, donna lieu à bien des conjectures; elle fut attribuée à un refroidissement occasionné par une promenade du soir dans les bosquets de la Malmaison avec Tempereur Alexandre. Ce souverain avait une grande affection pour l'impératrice ; il prenait le plus vif intérêt à son sort, à celui de ses enfants. Alexandre avait dit à Joséphine qui l'implorait pour le prince Eugène : « Qu'il se fasse roi et je vous promets « de le reconnaître dans la position où il se trouvera, où il se « placera. » Joséphine était assurée de l'appui d'Alexandre : elle exerçait un empire absolu sur ce puissant monarque. On craignait infiniment cette influence aux Tuileries, et on n'ignorait pas dans ce palais la tendresse que Joséphine conservait pour Napoléon dont l'avenir l'inquiétait bien plus que le sien propre.
Le comte de Lavalette rapportait à ce propos l'anecdote suivante : Le 22 mai, M. de Talleyrand eut avec Louis XVIII une conférence particulière; elle dura près d'une heure. Après avoir présenté la situation des affaires sous le jour le plus favorable, le ministre s'attacha particulièrement, en homme expert dans l'art détromper avec finesse et avec grâce, à féliciter le roi sur l'esprit général des provinces et la satisfaction que leur inspirait le retour si désiré de la famille royale : « Votre Majesté a pu voir com-
« bien son auguste présence a excité d'enthousiasme dans sa « capitale, et cet enthousiasme était sincère, il partait du cœur ; les « Parisiens étaient transportés de joie àTaspectde Votre Majesté « elle était pour eux le gage le plus sûr d'une paix longue et « glorieuse après laquelle soupirait la France entière. Les accla- « mations libres et spontanées dont le retour de Votre Majesté a « été salué, voilà le plus sûr augure d'un règne tranquille et pros- « père, etc. « Louis XVIII témoigna sa haute satisfaction à M. de Talleyrand des services signalés qu'il avait rendus à la couronne et à la France en entretenant des communications secrètes avec les puissances alliées et en assurant ainsi leur entrée à Paris : « Vous avez été dans des conjonctures si importantes le plus « fidèle de nos sujets et le plus habile homme d'État, dit le « roi, mais quelle est votre opinion sur le caractère personnel « de ces monarques, sur leurs desseins, les vues ultérieures « de leurs cabinets d'après la situation où les événements « les placent aujourd'hui? Expliquez-vous en toute liberté, je « vous en saurai gré. — Quant à l'Angleterre, le Régent et « le cabinet me sont connus, j'ai eu le temps de les étu- « dier et n'ai pas besoin de renseignements à cet égard. Que « pensez-vous de l'empereur d'Autriche et de ses ministres? « — Ce souverain est un honnête homme et, s'il peut m'étre « permis de le dire, un pauvre homme ; il est enchanté d'être « sorti sain et sauf des filets de Bonaparte ; il ne voit et ne rêve <( que son Italie, Schœnbrun et Milan; il a peu de lumières, « encore moins de talents; son gendre n'est plus rien pour lui. (( Quant à son ministère, toujours le même système depuis trois « siècles : ambition et perfidie, prudence, ruse, habileté diplo- « matique et persistance invariable dans son système politique* « — C'est bien cela, je n'ai jamais eu à me louer de ce Lorrain « couronné. Que me direz-vous de l'empereur de Russie et par « conséquent du roi de Prusse? — Sire, j'admire le par consé^ « quent, c'est le mot profond d'un homme d'État. Le roi Frédéric- « Guillaume est un illuminé, mais sans illuminations, et il est « feudataire obligé pendant longues années encore de l'empereur « Alexandre. Quant au cabinet de Berlin, boutique de flibustiers.
« il sera toujours pour la cause qui lui offrira profits et avantages « quelconques. L'empereur de Russie est un prince beaucoup « plus fin qu'on ne le pense généralement ; il est philanthrope, « mais à la russe et dans Tesprit de son aïeule Catherine II. J*ai « su du prince Kurakin bien des particularités qui m'autorisent « à penser que S. M. Alexandre !•' n'est pas sans inquiétude pour « ses jours : les circonstances actuelles le servent merveilleuse- « ment auprès de ses sujets, il n'est pas néanmoins aussi déna- « poléonisé que ses ministres, et ses principes en fait de légitimité « et d'usurpation n'ont pas de fixité, peut-être même de sincé- « rite. L'espèce de séduction et d'empire que la première « femme de Bonaparte exerce sur ce monarque pourrait, certains u événements survenant^ présenter quelques dangers. Il peut croire « faire acte de magnanimité en protégeant M"* de Beauharnais « et son fils, en tendant sa main impériale à leurs infortunes ; « mais le génie, la haute sagesse et le caractère vraiment royal de « Votre Majesté prédomineront surtoutesles conjonctures qui ten- « draicnt à infirmer les droits sacrés de là couronne ; il y a d'ail- « leurs remède à tout, et ron peut prendre des mesures qui,... « — Bien, très bien, monsieur de Talleyrand, la véritable poli- « tique ne s'arrête pas aux considérations vulgaires. Le roi de « France avisera, il se confie entièrement à vos talents, à votre « dévouement et à votre expérience des grandes affaires d'État .... » Telles furent les paroles du comte de Lavalette, et cette confidence d'un homme aussi loyal, aussi parfaitement honorable fit naître cette opinion que M. de Talleyrand avait très bien pu donner le conseil d'empoisonner l'Impératrice Joséphine et le prince Eugène, et se charger même de trouver les moyens nécessaires pour commettre le crime. Cette certitude s'est fortifiée de plus en plus pour quiconque a étudié et connu la vie de l'ex-évêque d'Autun. N'a-t-il pas eu la pensée du dîner où le poison fut donné à Mirabeau? N'avait-il pas conseillé l'arrestation, le jugement et le meurtre du duc d'Enghien, l'enlèvement et la captivité des deux rois d'Espagne, Charles IV et Ferdinand VII? N'avait-il pas conseillé l'assassinat de Napoléon, de Marie-Louise, du roi de Rome, et ses accointances à cet effet avec le marquis
de Maubreuil ne sont-elles pas claires comme le jour? Et depuis que fût-il advenu si la fortune eût failli au roi de 1830? Le prince de Talleyrand eût signé la déchéance, l'exil et la mort de Louis- Philippe et de sa famille avec le même sang-froid qu'il signait un traité de paix ou de guerre, un bordereau d'agent de change ou de banquier d'une puissance étrangère.