ANCIEN RÉGIME
I. Mœurs delà cour. — Vices et corruption. — Société de Versailles.
— Les Escampativos ; anecdote sur Louis XVI. — Galanteries : le duc de Richelieu, le chevAlier de Boufflers. — Affaire du Collier. — La duchesse d'Orléans. — Le duc d'Orléans à Berne. — Les orgies de Brunoy : infidélité de Louis XVI. — Le comte d'Artois à Bagatelle. — Débauches du prince. — Anecdotes. — L'esprit de réforme gagne la société. — Mœurs champêtres.
II. Les Ministres : Vergennes, Galonné, Brienne. — Entrée de Galonné au ministère ; ses dilapidations, ses galanteries, ses connivences avec la reine. — Loménie de Brienne à Toulouse ; son ministère.
III. Necker. Prise de la Bastille. — Attitude hostile de la cour. — Le maréchal de Broglie est appelé au commandement des troupes étrangères. — Le comte d'Artois insulte Necker. — Lettres confidentielles de la reine. — Renvoi de Necker. — Effervescence dans Paris. — Le tiers état parisien. — Prise de la Bastille. — Mort de M. de Flesselles. — Papiers secrets de la Bastille. — Meurtre de Foulon. — Retour de Necker ; son entrée à Versailles et à Paris. — Les nouveaux ministres : Ghampion de Gicé ; La Tour Du Pin, Le Franc de Pompignan ; Saint-Priest ; le prince de Beauvau.
IV. liOuis XVI et Marie-Antoinette . — Entourage du roi. — Son caractère n'inspire aucune autorité ; sa bonté est appréciée par le peuple. — Son gouverneur, M. de la Vauguyon. — Anecdote sur la brusquerie du roi. — Louis XVI approuve le traité de Pilnitz. — Il correspond avec le roi de Prusse. — Sa pusillanimité au 10 août.
— Talleyrand propose secrètement d'enfermer le roi au Temple. — Garactère de Marie-Antoinette ; son infiuence sur Louis XVI ; son ingérence dans les affaires politiques. — Animosité publique. — Marie-Antoinette déjoue les intrigues du comte de Provence. — L'infortune de la reine rachète ses torts.
V. Les Princes. Le comte de Provence, le comte d^ Artois, le duc d'Orléans. — Intrigues du comte de Provence ; il conteste la légitimité des enfants de Louis XVI. — Révélations de Gourtois, ancien
conventionnel. — Opinion de Louis XVI sur son frère. — Impopularité du comte d'Artois; ses liaisons : mademoiselle Contât ; anecdotes. — Bergasse accuse le prince d'avoir voulu tuer Louis XVL — Dettes et dilapidations. — Causes de l'hostilité du duc d'Orléans. — Aversion de la reine. — Outrages prodigués au duc d'Orléans par les courtisans. — Mission diplomatique à Londres. — Le trône de Belgique est offert au duc d'Orléans. — Son attitude lors du procès de Louis XVL — Sa condamnation.
La fin du xviii* siècle est marquée par une étrange folie de perversité. Le duc d'Orléans avait donné sous la Régence l'exemple des dépravations; Louis XV le continue et cette contagion gagne aussitôt courtisans, noblesse, haute bourgeoisie. Aux approches de la Révolution le relâchement des mœurs est extrême dans les hautes classes de la société ; la corruption y a naturalisé tous les vices ; la cupidité des grands seigneurs ne connaît plus de bornes, la licence de certains membres du clergé est parvenue à son comble, et au milieu de cette dissolution générale, la cour entière, entraînée dans un écroulement de ruine, s'abandonne, aveugle, inconsciente, à la vie de plaisirs faciles qu'elle n'a pas la pudeur de dissimuler. La reine assiste à Paris aux bals masqués, donne des concerts nocturnes et chante des duos avec Garât que le comte d'Artois nomme chanteur de son cabinet : toute la France apprend que cette souveraine organise la nuit, dans les bosquets de Versailles, des fêtes scandaleuses. Monsieur, comte de Provence, s'affiche avec madame de Balby, née de Caumont La Force, favorite qui le couvrira plus tard d'un ridicule ineffaçable. Le comte d'Artois se montre publiquement avec des courtisanes célèbres. Les princesses, épouses des deux frères de Louis XVI, se moquent, à leur exemple, de la
foi conjugale. On voit un duc de Névers vivre avec une comédienne (Quinaull), et l'épouser ; un comte d'Hérouville prendre pour femme une fille (Lolotte) qui a été la concubine de l'ambassadeur d'Angleterre; un marquis de Langeac donner son nom à une maîtresse du duc de La Vrillière (Sabatin), sous condition de reconnaître les enfants qu'elle aurait de ce ministre ; une duchesse de Ghaulnes abaisser son nom et son rang pour un maître des requêtes appelé Giac, et vivre en même temps avec un abbé Boismont. Le comte de Solages épouvante le Languedoc par l'atrocité et le nombre de ses crimes; sa famille l'enlève aux tribunaux, mais ne peut le soustraire à la Bastille. Le comte de Sades ne recule devant aucun des forfaits dont son imagination lui fait un besoin ; cet homme de qualité a commencé sa réputation en empoisonnant, avec des cantharides, les pâtisseries et les bonbons servis dans le bal qu'il donnait aux dames de Marseille; il marchera de folie en folie et se fera un jeu de mutiler, de crucifier les victimes de sa lubricité : il échappe néanmoins à la Bastille, comme à la justice. Il a de puissants protecteurs en cour : cela doit être puisque la cour donne l'exemple des vices et de la corruption.
Un prince du sang avait contracté l'habitude de faire la chasse aux hommes : (( Je fais la chasse aux vilains », disait-il ; il tirait aux couvreurs, et lorsqu'un malheureux, atteint par le plomb mortel, dégringolait des combles du bâtiment, le comte de La Marche jouissaitavec délices si le mourant « se pelotonnait bien, s'il faisait bien la boule ». Un père eut le courage de tirer sur le prince au moment où ce dernier visait son fils, et le meurtrier eut l'audace de s'en plaindre. Louis XV fut roi dans cette circonstance : « J'accorde d'avance sa grâce à la personne qui vous tuera! » dit-il au comte de La Marche : les lois gardaient le silence î Ce Louis-Henri de Bourbon avait tué sa sœur naturelle avec un couteau de chasse. Un prince qui se jouait de la vie des hommes ne devait attacher aucune importance à l'honneur des femmes : on voit ce comte de La Marche employer le lieutenant-général de police, M. de Sartine, à séduire madame Thiroux de Monregard, et ce magistrat ne se
refuse pas à conduire, lui-même, la victime dans la chambre du comte et à lancer une lettre de cachet contre le mari dont on n'avait pu acheter la complaisance. En 1787, le prince de Condé enlève la fille d'un de ses gardes forestiers, Mathieu ; le père et la mère n*en entendirent plus parler ; ils sont morts sans avoir pu la retrouver; elle avait été cachée au château de Beauchamp. On pourrait citer encore Tenlèvement d'une demoiselle de Dijon, opéré par ordre du prince de Condé : le père jeta feu et flamme et vint à Paris pour réclamer son enfant. Toutes ses démarches échouèrent contre le crédit du gouverneur général de Bourgogne. — Un Rohan vendait sa femme, la livrait et assistait à la consommation de son déshonneur, afin de prouver^ disait-il, « qu'il n'avait pas vendu chat en poche » 1 M. de Barbançon corrompait son propre fils. — Le prince de Conti, l'un des hommes les plus dissolus du siècle, était mort dans les bras de madame de Boufflers. — Le prince de Rohan- Soubise se montrait partout avec une fille appelée « La Prairie ». — Le duc de Bouillon faisait trophée de ses déportements avec l'actrice Laguerre. — Le duc de Durfort se pavanait aux pieds de la fameuse du Thé, qui passa ensuite au comte d'Artois. — Le prince de Lambesc, avant d'assassiner en gros, assassinait en détail ; répandant d'une main l'or sur les malheureuses qui tombaient en son pouvoir, il le retirait de l'autre, au moyen de la police ou par autorité de justice, lorsque les agents de M. de Sartine ne pensaient pas qu'il y eût lieu à restitution. Ce prince de Lambesc s'est rendu célèbre par la charge de cavalerie qu'il dirigea contre les Parisiens le 13 juillet 1789.
Les exemples viennent en foule, tous pris dans la haute noblesse, parmi les gens de qualité, mais cet aperçu ne suffit que trop pour montrer la profonde corruption qui tombe de si haut, et prouve l'état d'avilissement et de dégradation de la société.
A cette époque, la cour de Versailles était arrivée à une dépravation morale, et l'opinion publique à une licence, à un dévergondage dont il n'y avait pas eu d'exemple, même sous la Régence du duc d'Orléans.
Beaumarchais immolait dans ses J7émo ires l'autorité judiciaire,
et cet écrivain, doué de tout l'esprit de son siècle, flétrissait aux acclamations publiques la cour, la noblesse et les ministres dans son Barbier de Séville, dans son Mariage de Figaro. Chose inconcevable, les princes, les grands seigneurs, les bourgeois, les laquais, tout le monde applaudissait avec transport aux plus sanglantes épigrammes ; les courtisans s'honoraient de fêter l'auteur de leur diffamation. La reine, Monsieur, comte de Provence, le comte d'Artois, le comte de Vaudreuil, etc., comblaient Beaumarchais d'éloges ; le prince de Conti se faisait un point d'honneur d'accueillir, de protéger dans son propre palais l'auteur dramatique qui versait à pleines mains l'opprobre sur la magistrature et la royauté. Le jour où Beaumarchais fut blâmé par le parlement, le prince de Conti vint, le soir, à sa porte, l'inviter pour le lendemain à passer la journée chez lui, et y laissa un billet finissant par ces mots : « Je veux que vous « veniez demain ; nous sommes d'assez bonne maison pour donner « l'exemple à la France de la manière dont on doit traiter un « grand citoyen tel que vous. » Trois jours après, toute la cour s'était fait inscrire chez lui. — La reine quittait le manteau royal pour prendre le tablier de Rosine et de Suzanne, et le comte d'Artois se glorifiait d'endosser le justaucorps de Figaro ; les tréteaux des boulevards étaient transportés dans les palais royaux, et la cour de Versailles étonnait de ses scandales une capitale étonnée de sa propre corruption. A peine restait-il encore quelque décence dans les discours ; elle ne tarda point à disparaître, et lorsque la reine eut admis dans sa société intime des chanteurs, des danseurs, des histrions, des comédiennes diffamées par leurs galanteries, il n'y eut plus de pudeur à la cour, même dans le langage.
La vérité historique fait un devoir de rapporter les particularités suivantes, car il importe au bonheur des peuples que les rois soient bien pénétrés de cette vérité, que désormais toutes les actions de leur vie seront connues et jugées au tribunal de l'histoire.
Voici une anecdote de la société intime de la reine qui peint la rusticité de Louis XVI. — Il était de mode, à cette
époque, de jouer à VFscampativos^ espèce de divertissement qui autorise beaucoup de liberté et même de familiarité. Le roi entendant vanter sans cesse les Escampadvos qui se donnaient chez la reine, annonça qu'il s*y rendrait le lendemain: VEscampativos n*eut pas lieu, comme on le pense bien ; on lui substitua le Secrétaire^ jeu où chacun des assistants met sur une carte son nom et une phrase de son choix : une personne désignée fait connaître les diverses pensées émises sur les cartes qui se suivent régulièrement, et leurs rapprochements donnent toujours lieu à de piquantes allusions, à de plaisants quiproquos. La carte arrive à madame de Polignac, elle écrit : « Il est minuit. » Le tour du roi vient immédiatement ; il écrit au-dessous : « Allez « vous faire f... » — Les inscriptions terminées, un des assistants fait lecture des notes : arrivé après la carte de madame de Polignac, il s'arrête court, la reine lui dit de continuer la liste ; même silence, mais il le rompt d'après Tordre formel de Marie- Antoinette dont la colère éclate au moment même : « Qu'on ferme « les portes, que personne ne sorte : il faut savoir quia été assez « hardi pour outrager à ce point mon amie, et en présence même « du roi : il faut qu'un outrage aussi sanglant soit puni avec la « dernière sévérité. » Qu'on se figure le trouble et l'embarras des courtisans ; Louis XVI vint enfin à leur secours : « Oh ! oh ! oh ! « Eh bien, c'est moi ; il n'y a que moi qui puisse dire cela : vous le « voyez bien, oh ! oh ! » et de rire aux éclats, et de passer dans son cabinet...
Le comte de Lauraguais (depuis duc de Brancas) avait vendu à un libraire de Bruxelles un manuscrit de faits, de notes, anecdotes, etc., sur la cour de Louis XVI, formant environ deux volumes ; ils allaient être livrés à l'impression, après les événements de 1815; mais la police parvint à prix d'argent à obtenir du libraire la cession et vente du manuscrit : que de révélations curieuses et importantes dont l'histoire eût profité I
La reine ne rougit pas, un jour de grande cour, d'interpeller publiquement l'homme le plus corrompu et le plus avili de son siècle, un vieillard de quatre-vingt-huit ans qui venait d'épouser une femme de quarante-trois: « Monsieur le maréchal. Ton
« assure que madame la maréchale est enceinte ; j e suis charmée de « vous voir, vous me direz si la chose est vraie. — Je l'ignore, « madame, répond M. de Richelieu, à moins que ce ne soit de <( hier au soir, ou de ce matin. — Toujours de l'esprit, mon- « sieur le maréchal, toujours galant ; en vérité, vous ne vieillissez « pas, » répliqua Marie-Antoinette.
Un grand seigneur licencieux autant que spirituel, le chevalier de Boufflers (1), avait rapporté à son retour du gouvernement du Sénégal, une perruche de rare beauté ; il avait pris la peine de la dresser lui-même. « Mon oiseau, disait-il en racontant « l'anecdote en 1788, bavardait on ne peut plus joliment; la reine « en entendit parler, et voulut la voir : c'était précisément pour « elle que j'avais dressé ma mignonne ; j'en fis cadeau, et l'on « fut aux anges : voulez-vous connaître l'esprit et les talents de « la petite perruche, les voici : « As-tu vu la reine ? — Oui, oui, « oui. — Est-elle jolie? — F... f... » — Marie-Antoinette riait aux « éclats, le caquetage de l'oiseau Tenchantait. » — Voilà ce que répétait encore M. de Boufflers, sous le règne de Napoléon et même depuis la Restauration ; qu'on s'étonne, après cela, des inculpations dont la reine fut l'objet en 1789?
La reine était déjà compromise dans l'opinion lorsqu'un procès encore moins infamant par sa nature que par le rang des personnages impliqués dans cette escroquerie, vint mettre le comble à l'indignation populaire et détrôna, en quelque sorte, la souveraine dont les faiblesses paraissaient au grand jour. Depuis l'avènement de M. de Galonné aux finances, on avait vji la reine de France recourir, pour se procurer de l'argent, aux derniers expédients ; on vit, en 1786, le grand aumônier de France, le cardinal de Rohan, se transformer en messager de galanterie et en courtier de vol, dans l'espérance d'arriver ainsi
(1) Ce même chevalier de Boufflers osa présenter à une dame de la cour un coquetier de porcelaine de Sèvres, avec ce quatrain :
De ce charmant petit coquetier, L'Amour pour vous a fait emplette; Si vous voulez les œufs et la mouillette.
Je vous les offre, Iris, bien volontiers.
à rintime protection de la reine. A la suite du cardinal de Rohan, des filous se placèrent impudemment entre le trône et des joaillers auxquels on dérobait un collier de pierreries de la valeur de près d'un million et demi; et une femme, dernière descendante des Valois, à qui les Bourbons n'avaient accordé qu'une espèce d'aumône, remplit le double rôle d'entremetteuse et de receleuse. — Dans cette affaire, les ministres ne montrèrent ni dignité, ni sagesse, ni esprit; ils ne surent pas même être despotes, pour sauver l'honneur du trône ; le roi fit arrêter le grand aumônier, au moment où le prélat allait célébrer la messe à la chapelle royale ; il autorisa la manière dont le baron de Breteuil se conduisit envers un ecclésiastique revêtu des plus hautes dignités de l'Église, de la cour et de l'État. Le cardinal, livré au parlement de Paris et absous par cette cour souveraine, fut exilé par lettre de cachet; on viola les lois, après les avoir invoquées ; on flétrit les agents subalternes ; et au lieu de donner à la nation un grand exemple de justice, on procéda avec une partialité qui acheva d'ôter à la couronne toute espèce de considération. Cette déplorable circonstance mit aussi, dans le plus grand jour, la persistance du clergé à se regarder comme exempt de toute juridiction civile.
L'assemblée du clergé, par l'organe de son président Dillon, archevêque de Narbonne, fit des représentations. Il est dit dans la lettre que les évêques écrivirent au roi :
« M. le cardinal de Rohan réunit à la qualité de cardinal, celle de grand-aumônier, et d'évèque du royaume. Ce titre qui nous est commun avec lui nous impose le devoir de réclamer les maximes et les lois qui prescrivent qu'un évoque doit être jugé par les évêques. C'est un droit qui nous appartient par essence, dérivant d'un droit divin dont aucune puissance ne peut nous dépouiller. Nous réclamons avec confiance les privilèges que les lois, les rois et la Nation nous ont transmis comme venant d'en haut; nous les trouverions d'ailleurs dans les mômes sources d'où dérivent ceux des Pairs, des gentilshommes et des officiers des cours. C'est le respect pour la religion qui a donné naissance aux privilèges accordés à ses ministres. Celui de l'immunité personnelle dans les jugements s'est trouvé conforme aux mœurs des Français qui voulaient que tout accusé fût jugé par ses pairs... »
Les évêques de France, dans l'affaire du Collier, demandaient que le cardinal de Rohan fût renvoyé devant ses juges naturels, les ecclésiastiques; bien plus, le pape lança un bref qui suspendait pendant six mois le cardinal de toutes fonctions eccb^siastiques « pour avoir essentiellement péché contre sa dignité de membre du Sacré Collège, en reconnaissant un tribunal étranger et séculier » .
Cette affaire du Collier porta un coup mortel à la dignité royale. Que les ultra-royalistes disent après cela que les philosophes ont fait la Révolution I Accusera-t-on la philosophie des débordements de la duchesse d'Orléans, mère du duc d'Orléans (Égalité)? Peu avant sa mort, cette princesse composa une chanson intitulée Mes adieux, où l'athéisme était érigé en maxime.
En voici quelques strophes :
Cet écrit est mon testament Que j'ai composé fort galment, Avant que d'aller faire,
Eh bien !
Ma cour à Dieu le Père, Vous m'entendez bien.
Je crains peu le dernier moment, Je finirai tranquillement.
Le Diable, l'Enfer et l'âme.
Eh bien !
Sont des récits de bonne femme.
Vous m'entendez bien.
Le fils de la duchesse étonnait par ses débauches la France, l'Angleterre et la Suisse ; ses orgies avec le prince de Galles (depuis George IV), excitaient à la fois l'indignation et le mépris des Trois- Royaumes. — Ses turpitudes à Berne révoltaient jusqu'aux prostituées qui s'y abandonnaient : il restait parfois cinq jours entiers enfermé dans l'établissement de bains appelé La Malte (situé au-dessous de la terrasse qui borde l'ancienne cathédrale de cette ville) et se livrait à tous les excès que peuvent enfanter le cœur le plus corrompu et l'imagination la plus
dépravée. Paris retentissait journellement de ses débauches ; il initia le comte d'Artois, qui devint, sous un aussi grand maître, un élève accompli. Tout Paris a connu les dîners de Bagatelle, où les deux princes étaient servis par six femmes nues. Le comte d'Artois rivalisa dans son boudoir de Bagatelle avec le Palais-Royal, et Ton sait que l'un des appartements secrets du Palais-Royal était couvert des tableaux les plus licencieux, des représentations les plus infâmes. Les commissaires de la Convention nationale, chargés d'apposer les scellés dans ce temple de débauche, reculèrent en voyant de telles horreurs.
De la cour, la dissolution gagne la société; une licence ouverte, un luxe asiatique s'étendent des prélats vivant à Paris et des grands bénéficiers aux lévites ; les archevêques de Cambrai, de Toulouse, de Bordeaux, deNarbonne, etc.; les évêques d'Orléans, de Digne, d'Angers, de Strasbourg, de Châlons-sur- Marne, etc., et une grande partie de leurs collègues se signalent par leur inconduite, par la dissipation des biens de l'Église; l'archevêque de Narbonne (Dillon), l'évéque d'Angers (de Grosse) et plusieurs autres prélats poussent le libertinage au point de dire : « Nous avons un travail réglé avec la Gourdan (fameuse appareilleuse), pour la fourniture et l'entretien de nos séminaires galants. »
Louis XVI fait exception au milieu de cette décadence morale. 11 n'a pas de favoris ; on essaye vainement de lui donner une maîtresse : les orgies de Brunoy le révoltent.
Monsieur avait acheté, ou plutôt s'était fait adjuger à vil prix la magnifique terre de Brunoy ; il y donna deux fêtes splendîdes à Louis XVI : ce furent de véritables saturnales. Toutes les « louves » de la Comédie Italienne et les plus célèbres courtisanes de Paris s'y rendirent; le prince leur donna carte blanche. Dans la seconde de ces orgies, Louis XVI, sortant de table, vers onze heures du soir, la tête échauffée de Champagne, trouve sous la main dans un corridor assez obscur, une jeune femme, la saisit au corps et jouit de ses faveurs ; c'était la femme de chambre de Carline; aussitôt après Louis XVI se retire précipitamment, mais la fîUe court après lui et le retient par le bas de
l'habit; feignant d'ignorer que ce fût le roi, elle demande le remerciement d'usage : « Vous mettrez cela sur le mémoire, »dit Louis XVI en se dégageant. — M. Pigeon de Saint-Paterne racontait ce fait et le garantissait; la véracité de ce gentilhomme était généralement connue. En 1791, mademoiselle Adeline, du Théâtre-Italien, rapportait la même anecdote chez madame de Sainte-Amaranthe qui tenait au Palais-Royal, au numéro 50, une maison de jeu (1) ; seulement elle se prétendait l'héroïne de cette aventure, qui avait été arrangée, disait-elle, de manière que le roi ne pût l'esquiver.
C'est la seule inlidélité connue que Louis XVI ait faite à la reine. Elle rompit dans cette circonstance avec Monsieur, lui reprocha assez publiquement le scandale de ses fêtes et ne permit plus au roi de revenir à Caprée : elle appelait ainsi le château de Brunoy. Marie-Antoinette eût pu donner plus justement ce nom au château de Bagatelle, situé dans le bois de Boulogne. Cette petite maison l'emportait sur les lieux de prostitution les plus renommés, sur les repaires les plus célèbres. On montrait encore en 1801, dans les entresols somptueux, occupés alors par un restaurateur, les représentations, àla fresque et en relief, les plus obscènes que l'opulence et la débauche royales aient jamais commandées à la peinture et à la sculpture. La Rome des successeurs d'Auguste, la Rome des Borgia n'offrait pas de plus monstrueuses images : les conceptions de l'Arétin et de Piron avaient été surpassées au bois de Boulogne, dans ce château de Bagatelle sur la porte duquel on avait gravé en lettres d'or cette inscription, donnée par l'abbé Delille : Parva sed apta, La reine visitait, dit-on, le galant réceptacle ; mais le comte d'Artois fît de vains efiTorls pour y attirer la duchesse de Bourbon : il ne put triompher de la vertu de cette princesse.
Le comte d'Artois effrayait Paris par ses dérèglements ; les plus galantes prostituées se montraient publiquement à ses côtés; il faisait trophée de son libertinage. Louis XVI, instruit enfin de ce qui se passait, chargea M. de Maurepas de témoigner
(1) Adeline avait fini par devenir la maltresse en titre de M. de Sartines qui vivait en 1791 avec madame de Sainte-Amaranthe, née Saint-Simon.
au prince son mécontentement et de lui prescrire une conduite plus régulière : mais celui-ci recevait en riant les observations du vieux courtisan et allait toujours son train : « Et que peut « me faire le roi, dit le comte d*Artois au ministre, si je ne (( renonce pas à des amusements qui lui déplaisent, mais qui « me charment? Y aura-t-il des lettres de cachet pour moi ; « irai-je à la Bastille? que peut me faire mon frère? — Monsei- « gneur, le roi peut vous pardonner, répond M. de Maurepas « avec un air solennel. — Je n'en demande pas davantage! » riposte l'autre en chantonnant. Il fait une pirouette, tourne le dos à M. de Maurepas, et court à de nouvelle folies.
Informé que le comte d'Artois devait se rendre à Paris, la nuit du jeudi au vendredi saint, pour y souper en galante compagnie^ Louis XVI ordonne de ne pas s'apercevoir de ce départ ; le comte se met en route : arrivé à la barrière des Bonshommes, il entend le canon des Invalides : « Qu'est-ce donc, demande-t-il, pourquoi « ce bruit, et à cette heure ? — Monsieur, répond un employé» « c'est le canon qui annonce, par ordre du roi, l'entrée de « S. A. R. Monseigneur le comte d'Artois à Paris. — F... ! je suis « découvert, le tour est sanglant, mais il est joli : il n'y a pas « moyen d'aller plus loin. » Le prince fait aussitôt tourner bride et revient à toute course à Versailles. M. de Breteuil ne se sentait pas d'aise, il se pâmait de rire en racontant cette rouerie. Ce ministre assurait avoir fait, pour son compte, plusieurs remontrances au comte d'Artois, par ordre du roi, et tout aussi inutilement que M. de Maurepas.
Les débauches du comte d'Artois donnaient un grand lustre à la sagesse de conduite, à la chasteté des mœurs de Louis XVI. Cette pureté de mœurs est sans doute une vertu, mais il faut l'estimer ce qu'elle vaut lorsque le tempérament physique en fait les frais : on essaya vainement de corrompre Louis XVI ; il n'y avait point chez lui d'étoffe pour ce genre de vie ; on mit sous SCS yeux les exemples de Henri IV et de Louis XIV ; on s'efforça de lui persuader qu'un roi sans maîtresse n'était pas du goût de la nation française ; mais la reine ne voulait pas qu'une rivale vînt partager le gouvernement de l'État. Elle vit, dès le premier
jour, le piège dans lequel on cherchait à entraîner le roi, et fit échouer les projets du comte de Provence. Ce prince en conçut une haine profonde contre la reine : il l'a conservée toute sa vie.
Tandis que les mœurs de la cour étaient un objet de scandale, Tesprit de gouvernement, Tesprit politique suivaient le même courant.
Monsieur, le comte d'Artois, le prince de Condé, le duc de Chartres (depuis duc d'Orléans et citoyen Égalité), la reine ellemême applaudissaient aux Noëls, à cette foule de chansons cyniques où la religion, la royauté, la justice, la morale étaient également tournées en dérision ; Monsieur composait des Noëls et des chansons contre le roi son frère, dont il était le premier sujet; le duc de Lauzun, le comte de Lauragais, le chevalier de Boufflers, le chevalier de Coigny, le soi-disant marquis de Champcenetz, fils du gouverneur des Tuileries, se répandaient en quolibets, en bons mots, en chansons contre le trône, la magistrature et les lois. Il était devenu de bon ton, à la cour, de se moquer de Louis XVI. L'esprit de sarcasme, de désaffection et de mécontentement remplissait les salons de Paris, et à Versailles, on chansonnait, on critiquait, on outrageait sans ménagementle roi, on l'appelait « un abus » I En face de Louis XVI, on proclamait l'excellence du gouvernement républicain ; on enviait le bonheur d'un peuple sans roi et sans reine ; pas un salon où Ton ne citât journellement : VFpitre aux Bostoniens du chevalier de Parny,
Et vous
Peuple heureux sans rois et sans reines, Vous dansez donc au bruit des chaînes Qui pèsent sur le genre humain !
Le chevalier de Parny professait ouvertement le républicanisme. Plus tard, dans son poème la Guerre des Dieux^ il versera les plus sanglantes ironies contre la cour. Le chevalier de Parny était frère d'un des écuyers de la reine, et Marie- Antoinette trouvait cela fort amusant; elle admirait VÉ pitre
aux Bostoniens, le Lit cassé ; elle disait du chantre d*Éléonore : « Charmant, délicieux poète ».
La corruption des mœurs publiques et le relâchement dans tous les liens de TËtat allaient toujours croissant depuis la régence du duc d'Orléans, et ce changement dans les esprits en préparait un dans les choses.
Par un singulier contraste, les romans de Tépoque n'offraient que vertueux villageois ; on parlait sans cesse moutons, tourterelles, prairies, laiteries; les belles dames étaient pour la plupart des Estelle, des Galathée. Le petit poète Florian était devenu la coqueluche du jour, dans le beau monde et dans les livres. On fondait des prix de vertu, on dotait des rosières, et des femmes renommées par leurs galanteries, même des comédiennes, distribuaient les couronnes virginales. Bienfaisance, vertu, philantrophie, philosophie, disait-on en pleine Académie comme dans les sociétés dramatiques. On ne voyait alors dans les salons que des tableaux ou des estampes représentant les délices du bonheur conjugal et les douces émotions de la vie champêtre ; c'était la mode, la philosophie du jour I quelle noble et profonde philosophie I