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comte d'Artois, est trop curieuse, trop instructive pour ne pas être indiquée avec quelques détails :
M. d'Harvelay (et ce nom joue un grand rôle à côté de celui de M. de Galonné), banquier de la cour, qui, en qualité de dépositaire des fonds des affaires étrangères avait des relations avec M. de Vergennes, entreprit de profiter des fautes de M. d'Ormesson pour le faire renvoyer, ce qu'il savait être agréable à M. de Vergennes et à la cour ; et en même temps, il voulait faire remplacer M. d'Ormesson par M. de Galonné qu'il aimait, moins cependant que ne l'aimait madame d'Harvelay. 11 alla à Fontainebleau où était le roi, et eut une conférence avec M. de Vergennes, qui refusa d'abord de proposer M. de Galonné pour le ministère des finances, parce que dix ou quinze jours auparavant, le roi en avait parlé d'une manière plus que défavorable;; mais cet obstacle fut lev^ avec une grande adresse. Ge fut le comte D***, ami de M. de Vergennes, qui traça le mécanisme de cette intrigue. Il fut convenu que M. d'Harvelay retournerait sur-le-champ à Paris, et on lui dicta la lettre qu'il devait écrire à M. de Vergennes. Il manda qu'il était effrayé de l'indisposition générale qu'avaient produites les fausses opérations de M. d'Ormesson ; que s'il restait en place, le crédit et les finances étaient perdus ; qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour le renvoyer ; qu'il ne connaissait personne qui pût le remplacer que M. de Galonné ; qu'il ne donnait cet avis que par zèle pour le service du roi et le bien de l'État. En même temps, il fut convenu que le courrier de M. de Vergennes, qui devait apporter cette lettre s'arrangerait pour n'arriver à Fontainebleau qu'à neuf heures du soir. A cette heure le roi était retiré et soupait avec la famille royale. M. de Vergennes, profitant de cette circonstance, fit passer cette lettre au roi, en marquant qu'elle lui paraissait trop instante pour différer d'en donner communication à Sa Majesté. Le lendemain matin, le roi mandaM.de Vergennes-, et lui demanda ce qu'il estimait qu'il y avait à faire. M. de Vergennes répondit que, pour M. d'Ormesson il était impossible qu'il restât en place ; que quant à M. de Galonné, il ne le connaissait pas particulièrement, mais qu'il avait toujours entendu
parler fort avantageusement de ses talents. En conséquence, M. d'Ormcsson fut renvoyé et M. de Galonné le remplaça sans qu'on pût dire que M. de Vergennes l'eût proposé. Ces détails • ont été donnés par M. de Monthion.
Aussitôt que le comte d'Artois apprit la nomination de M. de Calonne, il courut chez la reine et s'écria avec enthousiasme : « Triomphe complet ; maintenant, nous avons les deux mains « au trésor. — C'est bien ainsi que je l'ai entendu, » répondit-elle. Monsieur en était si persuadé qu'il lui échappa de dire : « Nous ne serons pas maltraités, mais la plus grosse part ira à « l'Autrichienne. » Le baron de Breteuil se complaisait à rapporter cette petite anecdote (1).
On doit à la reine, au comte d'Artois et à M. de Vergennes un des ministres les plus funestes qu'ait jamais eus la France.
M. de Calonne entra au ministère des finances comme dans une salle de bal, brillant, étourdi, plein d'esprit et de vices, portant <lans les affaires de l'fitat une légèreté, une inconséquence et une fatuité de tous les instants. Ce Laubardemont de cour étonnait par sa prodigalité les grands seigneurs eux-mêmes ; il s'abandonnait à toutes les demandes, à toutes les intrigues qui lui promettaient quelque appât pour son portefeuille, et ce portefeuille était le tonneau des Danaïdes.
Calonne propQsa au roi de payer sur les fonds publics les dettes du comte d'Artois, et celui-ci dit, à cette occasion, un mot bien digne de lui : « Quand je vis tout le monde tendre la main, je tendis mon chapeau ». 11 serait difficile de mieux caractériser le ministère de M. de Calonne.
Les finances de l'État furent réellement livrées au pillage ; on ne vit dans aucun temps des prodigalités aussi excessives et plus injustifiables. Princes, grands seigneurs, favoris, intrigants, agioteurs, tout le monde puisait dans le trésor royal : M. de Calonne attachait une sorte d'amour-propre à ses dissipations per-
(l) Marie- Antoinette avait voulu faire prôter quinze noillions à son frère l'empereur Joseph : M. de Vergennes s'y refusa ; il mourut peu de jours après avoir été invité à une collation chez les enfants de France. M. de Breteuil, qui rapportait ce détail, ajoutdt malicieusement : « Dans toutes les cours il y a des personnages que l'existence d'un ministre contrarie » I
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sonnelles. Le i**" janvier 1785, il donna un cornet de dragées à M"® Lebrun, sa maîtresse ; il contenait trois cent soixante-cinq bonbons (Fannée n'était pas bissextile), et chacun d'eux était enveloppé dans un billet de la Caisse d'escompte, de mille livres. L'année suivante, Galonné offrit pour ses étrennes à M"' d'Harvelay (qu'il épousa depuis) un cornet de diamants ; il y en avait pour plus de trois cent mille francs. Les rimes suivantes (de la composition de M. Poitevin, conseiller au parlement de Toulouse) firent le tour de la France :
M. (1) ce matin,
Était encore demoiselle ;
L'on dit même qu'elle le sera demain,
Non qu'elle soit cruelle,
Mais son mari, dit-on,
Veut la conserver p
Pour la vendre aux Treize cantons.
Voici tout le mystère ;
C'est qu'en la conservant,
Le Roué (2) espère
En tirer plus d'argent.
Le Roué avait très bien spéculé; cette dame, l'une des plus belles femmes de France, fut vendue à M. de Calonne, qui paya en surintendant la première nuit de cette noce : quatre cent mille francs. On se figurerait difficilement à quel point M. de Calonne prodiguait l'argent à ses passions. Pressé un jour d'allumer une bougie pour cacheter une lettre, il roule un billet de mille livres, le présente à la flamme et s'en sert en guise d'allumette. On lui a entendu dire à son retour de l'émigration : « Le comte d'Artois m'a plus coûté en fait de menus plaisirs que la reine ; ils n'ont pas été à moins de 17 à 18 millions ; et du diable si je pourrais dire aujourd'hui comment je bouchais ces trous-là, car je ne portais pas ces dépenses dans les comptes des dettes du prince, remis au roi. Louis XVI m'eût renvoyé le jour même si je lui avais fait connaître de si gentilles drôleries ». Le
fl)Montouvraint.
(*:) Dubarry, le Roué.
plaisant de rindîscrétion, c'est que M. de Galonné débitait ces choses tout bonnement en prenant des glaces dans le salon de Frascati, où il était de bon ton, à cette époque, de se rendre vers neuf heures du soir.
Galonné eut toujours le facile talent de céder aux désirs de la cour et des princes. On le savait faible, il fut circonvenu. Son amour-propre était tel qu'il tirait vanité des plus secrètes intrigues. A Goblentz en 1794, il confiait à tout venant les sollicitations, les lettres de la reine et ses demandes d'argent.
« Faites tout votre possible, écrivait-elle, et mettez tout en œuvre « pourqueTempruntaitlieu. Ayezletalentd'unbon peintre, variez <( vos couleurs et embellissez même la laideur du tableau. La « France a de grandes ressources, et la gêner un moment n*est pas « la perdre pour toujours. L'État est trop craintif, quand il s'agit « d'augmenter les impôts; commandons avec fermeté, et Ton « obéira sans murmure. J'attends tout de vos soins; espérez tout « de mes bontés. »
On sait que M. de Galonné répondit àlareine'qui lui demandait quinze cent mille francs sous quarante-huit heures : « Madame, si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera ».
Dans son émigration, M. de Galonné se livrait à toutes sortes de débauches ; les servantes de la Westphalie n'étaient pas même à l'abri de ses provocations ; son langage était court et expressif, il abordait la soubrette en mettant un double louis sur un de ses yeux ; si elle ne se rendait pas, il en plaçait un autre sur l'œil resté découvert. La conquête échappait rarement à pareil aveugle. Son compagnon de voyage, son secrétaire intime, M. Ghristin, de Genève, homme infiniment aimable et spirituel, a donné sur le caractère et la conduite de M. de Galonné de nombreux renseignements certifiés.
Loménie de Brienne, nommé chef du conseil des finances, remplaça sous ce titre M. de Galonné au contrôle général ; il n'obtint pas plus que son prédécesseur la confiance des notables pour les emprunts à l'aide desquels l'archevêque se flattait de combler le déficit; il ne s'agissait cependant, disait-on plaisamment, que d'une somme de 56 millions.