RÉVOLUTION
I. Fête de la Fédération. — Mirabeau. — Tallevrand célèbre au Champ de Mars la messe de la Fédération ; parodie de la cérémonie.
— Épigrammes sur Talleyrand. — Fêtes dans Paris. — Offres de la cour à Gazalès et à Mirabeau. — Mort de Mirabeau; il est empoisonné dans un diner offert sur l'instigation de Talleyrand ; son opinion sur Barnave; ses derniers moments; ses funérailles.
II. Faite de Varennes. — Préparatifs. —Ruse de M. deLaporte. — Rôle de La Fayette. — Maladresses de l'entourage du roi. — Ariestation de la famille royale. — Pourparlers avec Sause, procureur de la commune. — Retour à Paris. — La Tour Maubourg, Barnave et Péthion. — Captivité.
m. Goblentz. L'émigration. — Agissements des princes ; leur dédain pour certains émigrés. — L'hospitalité suisse ; mot du duc de Choiseul. — Mme de Staël à Morat. — Société orléaniste. — Composition de l'armée de Condé.
IV. Li^ Autriche et la Prusse. — Déclaration de Pilnitz. — Protestation de l'empereur d'Autriche contre les décrets de l'Assemblée nationale.
— Connivence de Louis XVI. — Mort de Léopold II. — Caractère de François II. — Déclaration de guerre. — Conférence de Francfort. — Mission secrète de Mallet du Pan.
V. Le duc de Brunsvrick et Dumouriez. — Défaite des Prussiens à Valmy. — Négociations de paix. — Motifs de la retraite de l'armée prussienne. — Influence secrète de l'Angleterre sur le duc de Brunswick. — La lieutenance générale du royaume est offerte au duc de Brunswick. — Trahison de Dumouriez. — Robespierre et Dumouriez. — Dumouriez espion politique ; son caractère.
VI. La Terreur. — Thermidor. — Massacres de septembre. — Exécutions. — Courage des condamnés. — La princesse de Monaco, Sillery-Genlis, Champcenetz. — Robespierre; — Les cabinets de Vienne et de Londres sont secrètement disposés à reconnaître sa dictature. — La peur paralyse les Français. — Tallien.
i54 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAILLARD.
Depuis un an la Bastille est prise. L'esprit révolutionnaire s*est installé en maître dans Paris et proclame l'anniversaire de sa conquête. La fête de la Fédération a lieu au Champ de Mars le 14 juillet 1790, au inilieu de dix-huit mille gardes nationaux, de deux cents prêtres qui entourent Tautel de la Patrie. La messe est célébrée par l'évêque d'Autun, Charles-Maurice de Talleyrand, qui, dix ans plus tard, répudiera son caractère de prêtre et épousera la fille d'un matelot de Batavia, ancienne danseuse au théâtre de Calcutta, femme divorcée d'un Américain des États- Unis (1). En attendant qu'il abandonne l'état ecclésiastique, le prélat bénit l'oriflamme de la Révolution, et quatre-vingt-trois bannières départementales ; il entonne le Te DeuvHy et douze cents musiciens exécutent le cantique sacré...
La répétition de cette fameuse messe avait eu lieu l'avantveille chez le docteur en médecine Cabanis, rue du Bac ; Mirabeau et Laf ayette y avaient représenté le diacre et le sous-diacre dont les fonctions furent remplies, à la fête de la Fédération, par l'abbé Louis, conseiller-clerc, au parlement de Paris, et l'abbé Desrenaudcs, qui deviendra plus tard le faiseur d'écritures politiques du citoyen Talleyrand dont il est le sacristain. Une autre particularité relative à l'évêque célébrant du 14 juillet montre le profond sentiment de piété dont l'illustre prélat était imbu. Au moment où La Fayette s'approcha de l'autel, Talley-
I) Lorsque M. de Talleyrand épousera cette femme, Tépigramme suivante courra tout Paris :
Blanchette a quarante ans, le teint pâle et plombé, Blanchette cependant épouse un noble abbé.
Pourquoi s'en étonner? quand chacun la délaisse, Toute catin se range et devient mère abbesse.
rand, les yeux levés vers le ciel, les mains jointes, entièrement concentré en apparence dans un pieux recueillement, dit à voix basse au général : « Pour Dieu, ne me faites pas rire ; nous gâterions tout I » Ces paroles évangéliques furent répétées dans la journée par ce bon M. de La Fayette ; Mirabeau s'en amusa et elles devinrent publiques (1).
La Fayette, à la tête de Tétat-major de la garde nationale et des députés de l'armée de terre et de mer, monte à Tautel et jure, au nom des troupes et des fédérés, d'être fidèle à la Nation, à la loi, au roi. Ce serment, l'illustre citoyen le tiendra; pendant quarante-cinq années, La Fayette ne déviera pas un seul instant de la ligne constitutionnelle qu'il a juré de suivre; et son dernier soupir s'exhalera en prononçant ce mot sacré : « Liberté! » Le président de l'Assemblée nationale jure ainsi que La Fayette d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi. LouisXVI prête serment et la reine prend lu Dauphin dans ses bras, le présente au peuple et dit: « Voilà ! mon fils, il se réunit ainsi que moi dans ce même sentiment. »
Toutes ces journées furent remarquables par les fêtes que Paris donna aux fédérés. Les Champs-Elysées illuminés dans toute leur étendue et avec une magnificence vraiment féerique ; des feux d'artifice, des joutes sur la Seine, des bals au Champ de Mars, sur l'emplacement de la Bastille, à la halle au blé ; des comestibles et des rafraîchissements distribués au peuple, en un mol, tout ce qui peut signaler la joie publique fut mis en œuviie cl l'on peut dire que le peuple vécut de fêtes pendant la semaine
(1) On prétend que Talleyrand poussa plus loin la profanalion, en assaisonnant une salade dans un dîner avec les huiles saintes.
L'épigramme suivante attribuée à Chauifort, mais que l'on croit lancée par Le Brun, suffirait pour prouver comment M. de Talleyrand était déjà connu et apprécié :
Hochette dans son temps, Talleyrand dans le nôtre Furent tous deux prélats d'Autun. ^ Tartuffe est Timage de l'un, Ah ! si Molière avait vu l'autre !
Vers cette époque, Tabbé Delille voyant passer M. de Talleyrand sur la terrasse des Feuillants dit à Rivarol : n II a Cair d'un vice! — Vous faites tort à tous les autres^mon cher abbé », répondit le littérateur.
de la Fédération. La plus remarquable fût celle que la municipalité donna aux fédérés le dimanche 28 juillet. Rien n'y fût épargné ; le plus grand ordre régna parmi cette multitude immense qui inondait tous les lieux publics; point de trouble, point d'embarras et partout Timage d'une véritable fraternité. Aucun accident fâcheux n'eût lieu, tant les dispositions de la municipalité avaient été bien ordonnées. Cette fête fût digne de la capitale et du peuple... Encore quelques mois et Paris ne sera plus qu'une vaste prison au milieu de laquelle s'élèveront les échafauds des vingt-deux mois de la terreur !
Pour arrêter le flot montant de la Révolution, la cour essaye de corrompre les hommes qui dirigent l'opinion publique ; elle s'adresse à Mirabeau. Une tentative infructueuse est faite aussi auprès de Cazalès. M. de Laporte, intendant de la liste civile, proposa à ce député une somme de cent mille écus pour arranger ses affaires ; Cazalès était peu fortuné et l'économie n'était pas une de ses vertus ; il rejeta avec une sorte d'indignation l'offre royale comme un outrage à son caractère : « Sa Majesté me « prendrait-elle par hasard pour un Mirabeau? Je ne vends pas « ma conscience, mes opinions, mes paroles. Je défends la royauté « par sentiment et par conviction, je la défendrai contre clle- « même si elle s'abandonne et se trahit par faiblesse ou perfidie ; « je défends la nation contre ses propres erreurs ; ses droits sont u aussi sacrés que ceux du roi. Je méprise en général les ministres ; « les bons, je les soutiendrai de toutes mes forces, les mauvais, « je les combattrai, je les accuserai s'il le faut. Gardez votre « or; je suis royaliste fidèle et bon Français : je ne suis pas à « acheter. »
Les projets de la cour trouvèrent dans Mirabeau une conscience moins incorruptible et il est certain que le célèbre orateur vendit de son influence tout ce qu'il en put donner. Ses prétentions et ses exigences occasionnèrent d'assez longues négociations et firent hésiter le roi. Les papiers découverts dans l'armoire de fer, déposés au comité de sûreté générale de la Convention, furent remis, après l'établissement du Directoire exécutif, au ministère de la police (vingt ans plus tard, on les livra à Louis XYIII). Les
renseignements fournis par les premiers détenteurs de ces papiers prouvent d'une manière positive que Louis XVI avait fini par trouver Mirabeau trop cher ; « il se meta un prix beaucoup trop « élevé : et puis, peut-être voudrait-il me traiter comme un « Louis XIII. Attendre et le voir venir estplussage et convenable. » Ces craintes de Louis XVI n'étaient pas sans fondement, car il est à peu près certain que Mirabeau avait demandé le titre et les pouvoirs de premier ministre avec la faculté de choisir les ministres chargés de travailler avec lui ; c'était exiger la dictature. Louis XVI ne s'y méprit pas, les lignes écrites de sa main sur un petit registre qui lui servait de mémorandum en font foi.
Le malheureux monarque avait une sorte de manie épistolaire et un goût prononcé pour les petites choses : il entrait, à cet égard, dans des détails indignes d'un roi. L'armoire de fer contenait plusieurs petits cahiers de papier dans lesquels Louis XVI avait inscrit les noms de chaque individu employé à son service personnel, le montant de ses gages, l'époque où il était entré; à la fin de chaque trimestre, on lisait : « Payé aujourd'hui. Une lui est rien dû ». Louis XVI avait des fonds placés chez deux banquiers, le banquier de la cour, Laborde, et Durney qui les faisaient valoir. Au jour fixé, le revenant lui était remis, ou bien il ordonnait de le placer le plus tôt possible, « afin de ne pas le laisser chômer et pour qu'il portât intérêt ». Un bon bourgeois, père d'une nombreuse famille, n'aurait pas eu plus de soin de sa fortune.
On sent combien Louis XVI devait être peu disposé, malgré les nécessités politiques à s'acquérir un homme qui demandait des millions et un pouvoir dictatorial; d'ailleurs, le roi ne pardonnait pas à Mirabeau sa violente sortie contre le grand-maître des cérémonies (juin 4789) et l'apostrophe non moins violente adressée au trône (juillet même année) dans le sein de l'Assemblée nationale, au sujet du renvoi des troupes qui cernaient la capitale.
Il n'est pas douteux que Mirabeau eut de fréquentes entrevues avec le roi et la reine. La preuve en a été donnée lors de la prise de Bamberg par.Jourdan. On y saisit chez M. de Bombelles plusieurs lettres de Louis XVI et de Marie-Antoinette. M. de Bombelles avait été chargé de toutes les intrigues contre-révo-
lutionnaires des Tuileries auprès de diverses cours d'Allemagne. Le comte de Montgaillard a vu entre les mains du général Colaud la lettre écrite en 1790 par la reine à M. de Bombelles, après sa première entrevue secrète avec Mirabeau. La souveraine explique que ce gentilhomme qui la fît « frémir d'horreur » et qu'elle crut un « démon déchaîné par les enfers » lorsqu'elle le vit à Versailles en juillet 1789, lui parut dans l'entrevue nocturne des Tuileries, « un ange descendu du ciel » pour sauver la maison royale. La reine ajoutait que l'ange lui ayant demandé sa main à baiser, elle n'avait pas cru devoir refuser cette faveur et que M. de Mirabeau avait baisé la main royale avec des transports de joie et de fidélité.
Les intentions contre-révolutionnaires de Mirabeau n'auraient point tardé à se manifester; mais le poison ne lui en laissa pas le temps. Sa mort tragique ne saurait faire doute. Les trois médecins Dessault, Pelletan, Lacoste, opérateurs de la dissection, déclarèrent formellement en 1793 au Comité de salut public de la Convention, le premier, « que la trace du poi- « son était visible de l'œsophage à l'orifice de l'estomac; que « l'estomac et les intestins étaient corrodés par le poison » ; le second, dans une leçon à l'amphithéâtre, fit les mêmes déclarations que Dessault et confirma celles faites devant le Comité de salut public ; il dit devant les quatre à cinq cents élèves de l'amphithéâtre : « Il est certain pour moi et mes confrères que « Mirabeau a été empoisonné ». Le troisième, appelé de nouveau au Comité de salut public dit : « Je ne puis que confirmer ce que « j'ai déclaré en premier lieu; rien n'est plus avéré pour moi que c( l'empoisonnement de Mirabeau ». Ces dernières particularités ont été certifiées par un des membres les plus influents du Comité de salut public.
Mirabeau fut empoisonné dans un dîner d'apparat que lui ofTrirent (au restaurant occupé depuis par le citoyen Rose, boulevard des Italiens, au rez-de-chaussée du théâtre de l'Opéracomique), des députés influents du côté droit et du côté gauche de l'Assemblée, au nombre de trente-huit. Les portes avaient été fermées et la consigne portait de ne laisser entrer aucun étranger,
SOUS quelque prétexte que ce pût être, dans la salle du festin ; il eut lieu immédiatement après la séance de TAssemblée nationale. L'évoque d*Autun donna la première idée de ce dîner; il proposa de rendre cet hommage patriotique à Mirabeau pour relever disait-il, son influence et le dédommager du procès du Châtelet. Talleyrand était encore, dans le mois de mars 1791, un des personnages les plus importants de la faction dite d'Orléans, il entretenait avec ce prince des relations secrètes et en avait reçu depuis peu une somme considérable. — M. Pellenc a affirmé ce fait.
Soit pressentiments des dangers que pouvait courir Mirabeau, soit par suite d'indiscrétions paiiiculières, le prince Charles de Hesse, qui lui était personnellement dévoué, accourut pour prévenir son ami de se tenir sur ses gardes ; mais malgré ses plus vives instances, le prince ne put franchir la porte de la salle, ni même faire remettre un billet à Mirabeau. Il l'attendit à sa sortie et lui fit part de ses craintes : « Mon ami, il est trop tard ! Jes scélérats; ils en sont bien capables ». En quittant le prince de Hesse, après un quart d'heure d'entretien sur les boulevards, Mirabeau entra quelques instants chez lui, d'où il se rendit chez mademoiselle Coulon, actrice de l'Opéra. Le lendemain 27 mars, il tomba malade et son état prit aussitôt un caractère de gravité qui ne permit aucun espoir.
C'était par députations que les clubs de tous les partis, que les sociétés de toutes les opinions envoyaient savoir des nouvelles de sa santé.
Ferrières exprime en toute vérité la sensation produite par la maladie du grand orateur :
« Les groupes nombreux qui s'assemblaient dans tous les « lieux publics ne s'entretenaient que de Mirabeau, que des f espérances ou des craintes que donnaient les bulletins qu'on a envoyait d'heure en heure. La société des Jacobins, cédant au « torrent de l'opinion publique, députa plusieurs de ses membres. « Bamave se mit à leur tète. Mirabeau se montra sensible à cette « démarche réconciliatrice d'une société qui avait des reproches à « lui faire et dont l'influence était si puissante; mais ayant appris
« que Charles Lameth avait refusé d'être de ladéputation : « Je le « croyais, dit-il, bien méchant, bien jaloux, bien ennemi de tout « mérite, mais je ne le croyais pas bête. Jugez-en, dit-il, en se « tournant vers son médecin, Cabanis : lors de son duel avec M. de « Castries et de la fameuse égratignure que vous savez, je n'ai pas « passé un seul jour sans envoyer savoir de ses nouvelles, ou sans « y aller moi-même ». Mirabeau n'appelait Charles Lameth que « le petit factieux » ; et en effet, ce n'était pas autre chose. Mirabeau avait un tact particulier pour connaître ou deviner les hommes. Dans les premiers mois de l'Assemblée nationale, Barnave lui avait témoigné beaucoup d'attachement et d'admiration; le député de Provence dit un jour au député du Dauphiné dans une conversation qu'ils eurent, rue du Mont-Blanc sur la question du droit de guerre et de paix : « Votre regard est toujours « pâle, vos yeux sont toujours fixes, il n'y a pas là de la divinité ; « vous n'irez pas loinl Croyez-moi, si vous déviez de la ligne que « vous vous traçâtes à Vizi lie, vous saurez comment est dressé en « révolution un échaf aud, et au lieu d'une grande renommée, vous « ne laisserez à vos amis que de stériles regrets ».
Comme sa fin approchait, Mirabeau s'adressa d'une voix forte aux personnes qui entouraient son lit de mort : « J'emporte la « monarchie avec moi : des factieux s'en partageront les débris... « Les insolents ! Les misérables ! Ils appellent les vautours qui « mettront la liberté en lambeaux ». Le tribun ne se faisait pas illusion sur son état; il voyait la mort face à face. « Tu es un « grand médecin, disait-il à Cabanis, mais il est un plus grand mé- « decin que toi, celui qui fit le vent qui renverse tout, l'eau qui « pénètre et féconde tout, le feu qui vivifie tout ». Il n'avait guère plus de confiance que Napoléon dans lamédecine et les médecins, et l'on sait que Napoléon a dit, en forme de dogme : « l'art de « guérir n'est que celui d'endormir... les médecins amusent la « douleur, la mort la termine ».
Mirabeau éprouvait d'atroces souffrances et réclamait à grands cris de l'opium pour mettre fin à leur violence et achever promptement sa vie. 11 demanda une plume et du papier et écrivit ces mots : « Il n'est pas si difficile de mourir ». Peu d'heures
ayant d'expirer, il fit rouler son lit près des croisées, elles étaient ouvertes, le soleil, paré de tous ses rayons, redonnait ce jour-là le printemps et la vie à la nature ; après avoir fixé, dans une sorte d'extase, Tastre adoré par les Perses, il s'écria : « Soleil, si tu n'es pas Dieu lui-même, tu es au moins son plus proche parent ». A l'instant où ses yeux se fermaient, sa main eut encore la force de tracer le mot dormir. Mirabeau se croyait le dieu de la Révolution.
Tous ses papiers furent enlevés, le cadavre encore chaud, par le comte de La Marche, plus tard prince Auguste d'Aremberg. Mirabeau, dans son testament, les donnait au comte qui les lui avait demandés avec une instance extrême.
Les obsèques de Mirabeau montrèrent la puissance et l'étendue des doctrines de liberté et d'égalité proclamées tant de fois et avec un si énorme talent par le député du Tiers-État de la ville d'Aix. Cinq cent mille personnes passèrent une partie de la journée sur les boulevards et dans les rues pour voir le convoi triomphal de l'homme dont le nom était dans toutes les bouches ; les fenêtres, les arbres, les toits étaient garnis de monde. Douze mille gardes nationaux escortaient le char ; il était suivi d'un aussi grand nombre de citoyens vêtus de deuil; le cortège tenait près d'une lieue. En arrivant au Panthéon, plus de trente mille individus suivaient encore le convoi, malgré l'heure avancée de la nuit, et cinq cents formaient comme la garde spéciale du corbillard. On remarquait parmi eux le duc de Chartres dont la douleur exprimait le noble patriotisme. Lorsque le corps fut entré dans l'église, ce prince réclama l'honneur d'être un des huit privilégiés auxquels était accordée la faveur d'aider à descendre le cercueil dans le caveau funéraire ; il l'obtint, et cette démarche fit présager qu'on trouverait peut-être en lui un ami sincère de la liberté constitutionnelle.
On ne saurait affirmer que l'évêque d'Autun ait participé à l'empoisonnement de Mirabeau, mais on peut dire qu'il le conseilla. Le prélat ne pardonna jamais au comte sa lettre du 28 avril 1787 à d'Antraigues ; une difl'amation aussi publique ne s'oublie pas. M. de Talleyrand supportait avec une parfaite résignation et une
patience exemplaire, surtout avec la plus grande indifiérence en apparence, les injures et les humiliations qu'il se trouvait forcé de subir, mais nul homme ne savait mieux dissimuler et n'était plus que lui orgueilleux et vindicatif.
Le fossé est creusé entre la Révolution et la royauté. Les frères de Louis XVI agitent l'Europe ; l'émigration concentrée à Coblentz brave la France et la menace. Le roi accepte le projet de quitter Paris pour se réfugier à l'étranger. Le 20 juin 1791 il annonce qu'il ira à la procession de la Fête-Dieu, et veut faire les frais du reposoir. Il fait mettre une pierre de la Bastille sur la table du conseil, dit que Ton a très justement démoli cette prison d'État, et répète qu'il est sincèrement attaché à la constitution dont les principales bases sont posées.
De son côté Marie-Antoinette assiste à la messe, se promène comme d'habitude, et à minuit elle s'évade des Tuileries. Son dernier mot, avant de sortir du château, est celui-ci : « Les scélé- « rats de constitutionnels I Mais ils me paieront cher cette noua velle nuit blanche 1 » (M"**Campan l'a répété). Le roi et lareine protestent jusqu'au dernier instant, de leur amour pour le peuple, de leur attachement à la constitution ; et les femmes de la reine appellent le peuple « canaille », et les députés patriotes « infâmes brigands ». Dès le 1" juin, Louis XVI a envoyé M. Duverrier auprès du prince de Condé pour l'inviter (a dit le roi à l'Assemblée nationale) à rentrer en France, et il charge M. Duverrier d'assurer le prince « qu'il ira le rejoindre sous peu de jours ». Louis XVI va entendre la messe à Saint-Germainl'Auxerrois, et ne touche pas au pain bénit, de crainte, d'être empoisonné par les niveleurs de l'Assemblée ; la marquise d'Ossun jette et foule aux pieds le pain bénit de madame Royale.
« On m'aurait plutôt tuée sur place, a-t-elle dit, que de m'en empêcher. »
La Fayette, qui était chargé de surveiller le château, connaissait les projets de la cour et les favorisa. Il savait d'ailleurs si bien l'immense responsabilité qui lui incombait, que le 21, de très bonne heure, et aussitôt que l'évasion du roi fut connue, il n'hésita pas à envoyer sur toutes les routes des courriers pour s'assurer de la direction prise et suivie par le roi, et pour arrêter sa marche : « Mais j'espérais bien, a dit, en 1830, M. de La Fayette à un confident intime, que le roi aurait dépassé Montmédy ». Si Louis XVI fut arrêté, ce fut donc en grande partie sa faute : on lui avait donné pour gagner son chemin, le plus de temps possible.
Le comte de Montgaillard était le 21 juin, à neuf heures du matin au Louvre, chez M. de Laporte, qui n'avait pas voulu s'éloigner : « Je retarde le plus que je peux, dit ce dernier, la « communication que je suis chargé de faire à l'Assemblée; j'ai « trouvé un bon expédient pour allonger le temps ; des deux frères « Beauharnais, l'un est logé à l'extrémité du Marais, l'autre dans « le haut du faubourg Saint-Honoré ; je vais faire prévenir de « l'événement celui des deux qui n'est pas le président de l'Assemft blée : on se sera trompé et cette erreur donnera deux bonnes « heures de répit. » Quelle mesquine combinaison I Mais enfin M. de Laporte prenait la seule mesure dilatoire qu'il pût choisir dans sa position. Montgaillard lui conseilla de garder très secrètement la proclamation ou la déclaration laissée par Louis XVI et d'attendre l'issue du voyage : mais M. de Laporte avait reçu l'ordre précis de la remettre au président de l'Assemblée, et cet ordre était sacré pour lui. La publicité de la proclamation fît dans Paris le plus grand tort au roi ; plus tard, ce document lui sera imputé à crime.
M. de La Fayette, dans les événements du 20 juin, ne mérite aucun reproche ; malheureusement, il n'eut jamais les hautes qualités qui font l'homme d'État ; il se méprit sur les conséquences de toutes les mesures importantes auxquelles il participa plus ou moins directement, et croyant gouverner la Révolu-
164 SOUVENIRS DU COMTB DE M0NTGA1LLARD.
tion, il se laissa constamment gouverner par elle. Les erreurs dans lesiiuelles il tombe ou se laisse entraîner dans les grandes crises qui agitent si vivement la France depuis l'ouverture des États généraux jusqu'à la chute de la royauté, ces erreurs déposent de la sincérité de son patriotisme et de son amour pour la liberté, mais elles constatent aussi, et avec non moins de force, la médiocrité de son génie et la faiblesse de son caractère politique. M. de La Fayette fut toujours dupe et victime des événements et des hommes; on fit alliance avec son nom et Ton pressura toujours sa popularité pour satisfaire des vues et des ambitions personnelles, et jamais en faveur de la liberté et des intérêts du peuple français. Après avoir été l'idole et le jouet du parti constitutionnel, ce grand citoyen, loué à l'excès et blâmé à outrance, se vit successivement délaissé par tous les partis : il n'est aucune participation au gouvernement de son pays, mais conserva toujours l'estime nationale.
Après la guerre de l'Indépendance de l'Amérique, le nom de La Fayette était dans toutes les bouches. Un ancien ministre de Louis XV fut jaloux de connaître le jeune général devenu si célèbre à un âge où l'on ne donne guère que des espérances. Le duc de Choiseul s'entretint dans son cabinet pendant près de trois heures avec l'ami de Washington et le reconduisit jusqu'à son carrosse. En rentrant dans son salon, le duc, pressé de questions sur ce qu'il pensait de M. de La Fayette, répondit : « Je viens de voir et d'entretenir Gilles le Grand ».
L'évasion de la famille royale échoue par une série de maladresses et d'imprudences imputables tant à Louis XVI et à son entourage qu'à ses serviteurs. A Sainte-Menehould, le roi se laisse voir, demande la route, et met plusieurs fois la tête à la portière : les gardes du corps, déguisés en courriers, pressent du ton le plus impératif l'attelage, ils ordonnent haut la main et toutes leurs manières font apercevoir qu'ils appartiennent à un très grand personnage. Le maître de poste, Drouet, a cru reconnaître le roi ; les postillons qui viennent de conduire la berline à Sainte-Menehould disent à Drouet, en prenant congé de lui pour retourner à leurs relais, qu'on leur a
donné cinq louis d'or pour boire ; toutes ces circonstances ne laissent plus de doute au maître de poste ; son fils, occupé à jouer une partie de piquet, étonné du bruit que font si imprudemment les courriers dans la cour et aux écuries, non moins que de leur excessif empressement à hâter le départ, fait seller son meilleur bidet, et, après s'être concerté avec son père, part au galop et prend des chemins de traverse, afin de prévenir les autorités des lieux sur lesquels se dirige l'énorme voiture... Drouet père a rapporté ces particularités.
Sans nul doute, les imprudences et les fautes commises dans les préparatifs et la conduite du voyage de Varennes contribuèrent puissamment à sa malheureuse issue ; sans nul doute aussi, le maître de poste Drouet fut la première cause de l'arrestation de la famille royale à Varennes ; mais Louis XVI avait encore la possibilité de gagner la frontière, si le procureur de la commune eût consenti à lui prêter assistance ; il s'y refusa, au contraire, et amusa longtemps le roi pour organiser des moyens de résistance qui, bientôt, devinrent assez formidables pour surmonter tous les efforts qu'on aurait pu tenter afin de délivrer la famille royale.
M. Sause, chandelier-épicier, était procureur de la commune de Varennes; sa probité et son civisme lui avaient mérité et acquis une grande influence. Prévenu, par Drouet, de la prochaine arrivée du roi et de sa famille, il se présente aux voitures et demande, conformément h, la loi, l'exhibition des passeports, refuse de les viser sans examen préalable des personnes y désignées et engage les voyageurs à descendre. Le roi et surtout la reine répondent qu'ils sont très pressés et n'ont pas un moment à perdre... Sause, raconte M. de Ferrières, insiste ; il offre sa maison. Les courriers ordonnent aux postillons de marcher, et frappent les chevaux pour faire partir. Les frères Le Blanc (tenant l'auberge du Bras d'Or, où étaient descendus Drouet et le commis du district, Guillaume, qui s'était mis avec le maître de poste à la poursuite des voitures aumoment de leur départ de Sainte-Menehould), assurent que si l'on tente de forcer le passage, ils feront feu. A cette menace, le roi ordonne
d'arrêter, descend le premier; la reine et M"' Elisabeth acceptent le brasdeSause. Le roi prend ses enfants par la main ; ils s'acheminent vers la maison du procureur de la commune, traversent la boutique, et montent par un mauvais escalier dans une petite chambre. Le roi, d un air satisfait, etaffectant une tranquillité qu'il était loin de ressentir, demande à boire. Sause apporte une bouteille de vin de Bourgogne et un morceau de fromage : le roi assure qu'il n'a jamais bu d'aussi bon vin, et engage Sause à lui faire raison : il l'interroge sur son état, sur ses fonctions, sur les prêtres ; il s'informe où est le maire de la ville. Sause répond qu'il est à l'Assemblée nationale. A ce nom le roi laisse apercevoir un mouvement d'embarras: « Avez-vous un club? — Non, monsieur. — Tant mieux, ils ont perdu la France! »
Pendant cette conversation, le roi semblait prêter beaucoup d attention au bruit qu'il entendait dans la rue. La reine, assise au fond de la chambre, une coiffe sur le visage, qui empêchait qu'on reconnût ses traits, ne prononçait que quelques mots insignifiants. Sause allait et venait, sous prétexte d'apaiser le tumulte et d'annoncer au peuple, à la prière du roi, que ce n'était qu'un voyageur ordinaire. Chaque fois que Sause sortait, le roi lui disait: « Hâtez-vous de revenir, j'ai besoin de vous, votre conversation « me plaît... Ah çà! vous avez un pont ici? — Oui, monsieur, << mais il est embarrassé de charrettes, de meubles. — Je passerai « le gué. — Ah! le gué est bien pire; nous craignons les Autrî- « chiens; je me suis avisé d'y faire mettre des grippe-loups, des <f piquets; il n'est pas possible de le traverser. — Eh bien, faites « donc débarrasser le pont. — Je vais, monsieur, en donner l'or- « dre... » — Sause sort et écrit à la municipalité de Clermont : « Vite, partez avec armes et canons; envoyez la garde na- « tionale : vite, le roi est ici avec la famille royale, vite, vitel »
Pendant que le roi converse avec le procureur de la commune, on prend en toute hâte dans la petite ville tous les moyens dont on peut disposer pour en fortifier et défendre les approches. Un détachement de hussards de Lauzun paraît et s'avance le sabre à la main. L'officier qui le commande dit qu'il veut parler au roi, qu'il veut garder le roi. On lui répond qu'il ne parlera point
au roi, qu'il ne gardera point le roi, que la garde nationale est là, que le roi n*a pas besoin de son service. L'officier ordonne à ses hussards de forcer le passage. Drouet jure que si Ton tente d'enlever le roi par la force, on ne l'aura que mort. Les hussards s'arrêtent et se forment en bataille devant la maison du procureur de la commune. La garde nationale de Varennes arrive : le commandant fait avancer deux pièces de canon. Sause dit aux hussards que c'est le roi qui est arrêté ; qu'il les croit trop bons citoyens pour favoriser son évasion. M. de Goguelat, aide de camp du général de Bouille, demande à parler au roi; le major de la garde nationale l'introduit. Louis XVI, apercevant Goguelat, croit que le détachement qu'il commande est maître de Varennes, et dans cette persuasion, il lui dit : « Quand part-on? — J'attends « vos ordres, répond Goguelat. — Je ne veux, continue-t-il, que « cinquante ou cent gardes nationaux pour m'accompagner. »
Mais Louis XVI est bientôt désabusé ; on lui fait comprendre qu'il est réellement prisonnier. Il se jette dans les bras de Sause : « Oui, je suis votre roi; placé dans la capitale au milieu des « poignards et des baïonnettes, je viens chercher en province, « parmi mes fidèles sujets, la liberté, la paix dont vous jouissez « tous; je ne peux plus rester à Paris sans y mourir, ma famille « et moi. » Il embrasse ceux qui l'environnent, et revenant à Sause : « Oui, mon ami, c'est ton roi qui est en ton pouvoir, c'est « ton roi qui t'implore : veux-tu le trahir, le livrer à ses plus cruels « ennemis?Sauvemafemme,sauvemesenfants ; accompagne-moi, « garde-moi; je te promets une fortune immense à toi et aux « tiens; j'élèverai ta ville au-dessus de toutes les villes du « royaume. » La reine prend le dauphin dans ses bras, se met presque à genoux, et conjure Sause, par ce qu'il a de plus cher, de la sauver, de sauver le dauphin. « Non, répond Sause; ce que « vous me demandez est impossible. J'ai deux choses particulières M à conserver : ma vie et mon honneur. Disposez de ma vie ; elle « est à vous; n'espérez rien obtenir de moi, contraire aux lois de « l'honneur. J'ai juré d'être fidèle à la nation, à la loi et à vous. « Je vous trahirais également tous les trois en cédant à vos dece mandes ; je trahirais la constitution que vous avez juré de dé-
« fendre; je manquerais aux décrets que vous avez vous-même <( sanctionnés. »
Sause représente alors avec chaleur au roi l'état dans lequel il va plonger le royaume ; lui parle de la liberté qu*il a accordée à son peuple. Louis XVI ému, s'écrie : « Mes amis, conseillez- « moi, que faut- il que je fasse? — Prendre un parti violent I » répond M. de Damas. Le roi rappelle qu'il existe un décret qui lui permet de voyager dans tout le royaume ; qu'il veut aller à Montmédy. On lui représente le décret qui l'oblige à ne pas s'éloigner de plus de vingt lieues du Corps législatif. Le roi le lit attentivement, et le rejetant avec indignation : « Je n'ai jamais sanctionné cela. » On le presse de retourner dans la capitale... Il persiste à se rendre à Montmédy... Le roi espérait toujours que les hussards de Lauzun réussiraient à favoriser son évasion de Varennes, que le général de Bouille arriverait à son secours avec des forces suffisantes pour le protéger.
Tandis que Ton délibère, Romeuf, aide de camp de Lafayette, entre dans la chambre ; Louis XVI le reconnaît: il s'écrie : « Voilà « donc M. de La Fayette qui me fait arrêter une seconde fois pour « établir sa république I » Romeuf était porteur d'ordres de l'Assemblée nationale; il les présente au roi, luj exprime la douleur que son évasion va causer à la France, le danger de prolonger son séjour dans une ville si peu éloignée des frontières ; qu'il expose sa personne, celle de tous les citoyens qui l'environnent. Le roi insiste pour continuer son voyage ; son intention n'a jamais été de quitter le royaume ; il veut aller à Montmédy...
La municipalité et la garde nationale de Varennes, que viennent renforcer d'heure en heure les secours qui arrivent de toutes parts, la masse si nombreuse et si imposante des citoyens qui exigeaient que le roi partît sur-le-champ pour retourner dans la capitale, décident enfin Louis XVI à rentrer à Paris.
Que d'indécisions, de faiblesses dans ce séjour du roi à Varennes !
Il ne convient pas d'examiner ici si le procureur de la commune de Varennes eût bien fait, soit dans l'intérêt public, soit dans son intérêt personnel de condescendre aux désirs, aux prières
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du roi, il faut considérer M. Sause, comme fonctionnaire public, et sous ce rapport M. Sause a rempli son devoir. Sa conduite est donc digne d'éloges, à moins qu'on ne prétende qu'un fonctionnaire est libre d'enfreindre la loi et de lui désobéir, s'il en juge l'exécution contraire à l'intérêt public, maxime qui serait le bouleversement de l'ordre social. Le fonctionnaire n'a pas le droit de juger les lois, son devoir est de les exécuter. M. Sause était chargé de faire respecter la loi ; il a pensé qu'aucune considération ne lui permettait de l'enfreindre : il a résisté aux grandes séductions, comme aux imminents dangers ; la probité politique de ce fonctionnaire, quelque fatales qu'aientété les suites de l'arrestation de Louis XVI àVarennes, cette probité reçoit un nouveau lustre du désintéressement personnel de M. Sause... A une telle époque, il pouvait prétendre à de hauts ou lucratifs emplois ; il ne demande rien et disparaît de la scène publique.
Louis XVI remonte paisiblement dans sa voiture et retourne à Paris où l'attendent les dernières humiliations, la captivité et la mort... Dans sa marche rétrograde, pendant ces quatre jours, qu'il lui faut subir avant de rentrer dans sa prison, le monarque s'occupe uniquement des localités, consulte la carte, indique les divers lieux des départements qu'il traverse, et ne paraît pas faire attention à son sort. Il a témoigné de vives craintes, en arrivant à Chàlons, mais le maire les dissipe en répondant sur sa tête de la sûreté de la famille royale, en offrant de l'accompagner jusqu'à Paris. L'arrivée des trois commissaires envoyés par l'Assemblée nationale, qui joignent Louis XVI en deçà de Chàlons, ne lui laisse plus d'inquiétudes. Il couche le dernier jourà Meaux, mange très copieusement comme à son ordinaire, et ne témoigne d'autre regret que d'avoir été logé chez un évêque constitutionnel.
L'Assemblée avait envoyé au-devant du roi, Latour-Maubourg, Barnave et Pétion. Le roi invita Latour-Maubourg à entrer dans son carrosse. Celui-ci s'y refusa, soit par crainte de faire naître des soupçons, soit par embarras, honte du rôle qu'il jouait en ce moment auprès d'un roi et d'une reine auxquels il devait son état et sa fortune. Le roi démêla facilement
ce dernier motif, et dit avec bonté : « M. de Latour-Maubourg, nos « opinions ne sont pas les mêmes, mais j'ai toujourseu pour vous « la plus grande estime ». La reine, peut-être plus ofiFensée, ne partagea point cette indulgence : elle reprocha durement à Latour-Maubourg ce qu'elle avait faitpourlui. «Vous n'êtes qu'un factieux ! » ajouta-t-elle d'un ton de colère.
Cette princesse altière avait peine à plier, sous la loi de la nécessité. Elle mit dans sa conduite avec les commissaires une hauteur déplacée. Barnave ayant laissé sur le lit du Dauphin le décret de l'Assemblée, la reine le prit, et le jetant d'un air de dédain, assura qu'elle ne voulait pas que le lit de son fils en fût souillé ; clic sentit enfin le besoin de se soumettre aux circonstances, et fut plus polie avec les commissaires ; elle chercha surtout à gagner Barnave, dont la jeunesse lui laissait espérer plus de sensibilité que de l'austère et rude Pétion. Le roi voulut faire manger les trois commissaires à sa table : déjà Pétion s'était placé entre Barnave et le roi, Barnave s'en défendit d'un air modeste, protestant qu'il se tiendrait derrière la chaise du roi.
Entré dans son appartement, Louis XVI ne laisse apercevoir aucun mécontentement, mais la faim l'aiguillonne : « Qu'on m'envoie chercher une volaille, j'ai besoin de manger I »
Le peuple a forcé la petite grille de fer qui ferme l'entrée de la galerie du rez-de-chaussée, du côté de la terrasse du jardin, une foule considérable a pénétré jusqu'à l'appartement du roi ; un homme de haute stature lui lance d'une voix forte ces paroles : « Eh bien, Louis Capet, tu as voulu f.... le camp, te voilà bien attrapé ! » Louis XVI, prenant l'accent et imitant le jargon populaire, répond en ricanant sur le même ton. On ne peut douter de la vérité de ces faits : ils ont été attestés par plusieurs témoins auriculaires dignes de foi, et notamment par un des membres de l'Assemblée constituante, M. Augier de la Saussaye, qui se trouvait très près de la personne du roi... La foule évacue enfin les appartements, et on ferme les portes ; un petit couvert est dressé, le roi se met à table, et mange avec grand appétit; de ce moment date sa captivité.
COBLENTZ. — l'Émigration.
Plus heureux et surtout plus rusé que Louis XVI, son frère le comte de Provence, a pu gagner la frontière en compagnie du comte d' Avaray . Il va grouper les émigrés à Coblentz et aggraver par ses excitations la situation des prisonniers des Tuileries.
La conquête de la France était aux yeux des émigrés une bagatelle, la chose du monde la plus aisée ; Thomme raisonnable qui n'abondait pas dans ce sens était un révolutionnaire, un jacobin, un espion. On ne vit jamais un si grand nombre de fugitifs, d'une classe riche et généralement instruite, se livrer en masse à une fatuité aussi insolente, à un esprit de vengeance si prononcé, à des prétentions si folles. Les princes français. Monsieur, le comte d'Artois, le prince de Condé, fomentaient par leurs discours ce délire de l'aristocratie fugitive.
Pour bien connaître l'égarement des émigrés, il faut avoir assisté aux conciliabules de Coblentz, entendu les opinions qu'on y professait, et vu les grands seigneurs de Versailles dans les paroxysmes de leur fièvre contre-révolutionnaire. Là, toutes les vanités, tous les vices, toutes les ambitions, tous les crimes avaient pris place aux conseils des princes ; Louis XVI y était traité de lâche, d'imbécile, d'homme à déposer; la nation d'un ramas de scélérats, d'une horde d'assassins ; l'Assemblée nationale d'une caverne de gens à pendre, à rouer : « Il faut fusiller (c tous les monarchiens qui nous tomberont sous la main, « pendre aux arbres des boulevards quelques centaines de revote lutionnaires, fouetter en place publique leurs femmes et leurs « filles, et tout rentrera bientôt dans l'ordre ». Ainsi parlait à ses intimes le comte d'Artois. De pareilles extravagances sont à peine croyables ; mais ce qu'il y a de plus surprenant encope, c'est de voir des personnages investis de la confiance des sou-
verains et réputés hommes prudents, sages, expérimentés, se livrer aux mômes égarements : « N'achetez pas trop de chevaux, t< disait M. de Bischoffsverder à quelques officiers de marque ; « la comédie ne durera pas longtemps. I.es fumées de la liberté « se dissipent déjà à Paris; Tarmée des avocats sera bientôt « anéantie en Belgique, et nous serons de retour dans nos foyers « vers l'automne. » Le maréchal de Bender disait à Bruxelles : « Pendre et fusiller, voilà tout le plan de campagne à faire contre « la Franco! »
Les émigrés étaient parvenus à fasciner entièrement les yeux des souverains étrangers et à leur persuader qu'ils avaient en France un parti nombreux ; la présence d'une armée prussienne suffirait, disaient-ils, pour rallier à la cause royale tous les mécontents, c'est-à-dire la masse de la nation ; en un mot on décidait à Coblentz de l'infaillible succès de la coalition. On ne saurait trop insister sur cette cour de Coblentz; elle a été pour l'Europe la boîte de Pandore. Tous les désastres qui ont accablé la France y ont été provoqués par Monsieur, par le comte d'Artois, et le supplice de Louis XVI n'a été en réalité que la conséquence de leurs intrigues.
Pour pénétrer dans ce milieu contre-révolutionnaire, le bon vouloir, l'honnêteté personnelle sont des références secondaires. L'illusion des princes est si grande qu'ils émettent la prétention de réduire la France avec le secours de la seule noblesse et n'accueillent tout d'abord auprès d'eux que les gens de marque, courtisans de Versailles déjà enrôlés dans les rangs de leur société frivole.
Un jour, l'évéque d'Arras, Conzié, présente au comte d'Artois cinq jeunes gens de cette ville (fils d'épiciers ou de marchands de draps) ; ils brûlent du désir de combattre sous les ordres du prince, ils ont abandonné leur famille et leur patrie pour défendre la bonne cause; ils sont personnellement connus du prélat, et l'un d'eux est fils du premier de ses receveurs épiscopaux. Le prince les passe en revue dans la galerie du château. La première question qu'il leur adresse est celle-ci : « Je « vous vois, messieurs, avec grand plaisir; ôtes-vous gentils-
« hommes? — Non, monseigneur, nous sommes fils de bourgeois. « — Quel dommage, dit le comte d'Artois à Tévôque, que de si « beaux hommes, de si braves gens soient des gens de rien ! Mais « comment les mêler avec des gentilshommes? » Ces cinq émigrés quittèrent Goblentz, dès le lendemain. La noblesse ancienne ou nouvelle, n'est guère mieux traitée, lorsqu'elle arrive tard au chef-lieu de l'émigration, et surtout lorsqu'elle s'y trouve sans argent. Si malheureusement un gentilhomme venant à Goblentz est dénoncé par un émigré qui a fait séjour dans cette ville, s'il est accusé d'être fayettiste, constitutionnel, monarchique, il n'y a pas de rémission pour lui, il est exclu de toute faveur, de tout grade, heureux s'il ne reçoit pas, au lieu d'un permis de séjour, un ordre de renvoi. Madame de Polastron, madame de Balby, gouvernent Monsieur et le comte d'Artois ; faveurs, grâces, promotions, tout, jusqu'aux arrêts exécutoires de la police, est décidé dans leurs appartements, et tout s'y vend. De Goblentz, l'émigration se répand le long du Rhin et jusqu'en Suisse, où l'hospitalité est pourtant incertaine et surtout hors de prix. Le désir de s'approprier les dépouilles des proscrits se manifesta d'une manière scandaleuse, principalement à Bàle. On se ferait difficilement une idée de l'excès d'avidité, d'agiotage et d'usure dont cette ville fut le théâtre de 1789 à 1798. Bâle était en réalité le Glub contre-révolutionnaire des Bourbons de Goblentz, et le Mont-de-Piété de l'émigration française. Les princes, les émigrés et le cabinet anglais y avaient établi leurs ateliers d'intrigues, de machinations, de massacres à opérer dans l'intérieur de la France ; les émigrés y vendaient ce qu'ils avaient pu sauver de bijoux, d'objets précieux en tous genres, et Dieu sait à quel prix les négociants bâlois les achetaient. Le duc de Ghoiseul disait : « Il faut trois Juifs pour faire un Hambourgeois, « et trois Hambourgeois pour faire un Bàlois ». Ge ministre de Louis XV disait aussi, dans ses conversations récréatives : « Si « vous voyez un Genevois se jeter par la fenêtre d'un cinquième « étage vous pouvez le suivre en toute assurance : il y a cinquante « pour cent à gagner ». En général, les Suisses ont fait preuve à cette époque, d'une cupidité effrénée.
Mais si Coblcntz et le Rhin étaient le centre des émigrés royalistes, la Suisse était plutôt le rendez-vous du parti orléaniste. M'"'' de Staël notamment tenait ses assises sur les bords du lac de Morat, oQ elle occupait, avec MM^^* de Laval-Montmorency et de La Châtre, une maison charmante, centre des plaisirs et asile des amours. Le vicomte Mathieu de Montmorency, le vicomte Louis de Narbonne, M. de Gaucourt et M. de Brémont formaient la société intime de ces dames : ce double quatuor tenait un bon état de maison ; il était en quelque sorte l'expression des gens de qualité ou d'esprit de l'ancien régime; il se distinguait du reste de l'émigration par sa galanterie et sa politesse de cour. Quant aux princes, on n'en parlait que pour les critiquer, les déchirer à outrance et ouvertement ; on travaillait en faveur de la maison d'Orléans et M"* de Staël lui cherchait partout des partisans. Si les correspondances que ces émigrés de haut parage entretenaient alors à Lyon et à Paris voyaient le jour, on serait très étonné des principes qu'ils professaient et plus encore scandalisé des intrigues et des orgies auxquelles ils s'abandonnaient.
Rentrée en France, M"*® de Staël contracta des liaisons intimes avec MM"" Bonaparte, Tallien, Récamier et plusieurs autres qui jouissaient comme elle d'un grand crédit auprès de hauts fonctionnaires civils et militaires ; elle fut alors dans son élément. Dévorée du désir d'exercer une grande influence dans les affaires publiques, elle avait par-dessus tout la passion de la renommée. Tels ont été, depuis son entrée en 1789 sur la scène politi- (jue, jusqu'à sa mort, les mobiles de ses opinions, de ses écrits et de sa conduite. On la verra au 18 Fructidor, au 18 Brumaire, au 31 mars 1814, applaudir avec éclat les hommes qui foulent aux pieds la liberté et la représentation nationale, ces deux objets de son culte et poursuivre toujours de son génie et de sa plume le parti vaincu, pour assurer le triomphe de ses vanités politiques et de sa réputation littéraire. M™® de Staël ne cachait pas ses projets ultérieurs et ne parlait alors qu'avec indignation et effroi de la contre-révolution, c'est-à-dire des Bourbons de Coblentz, de leur retour en France, des vengeances des émigrés, de la perte de la libellé; dévouée à la maison d'Orléans, ses
intrigues avaient pour but de la placer à tout prix sur le trône.
L'émigration fut un élan fastueuseraent chevaleresque, faussement patriotique et peu raisonné, qui fut funeste à Louis XVI, à la royauté et au royaume. Mais au moins les grands seigneurs, les hommes de cour qui faisaient sonner si haut cette fidélité, ce dévouement si absolu et si pur conservé à la maison de Bourbon, ont-ils combattu pour le roi, dans cette armée de Condé à laquelle ils ont voulu rattacher leur gloire? Non, presque tous les anciens courtisans, faisaient dans Fémigration société à part ; ils montraient la morgue et les prétentions affichées autrefois h Versailles et à Paris, vivaient dans les villes à l'abri de tous les dangers et n'étaient, en général, occupés qu'à se créer une existence agréable, à emprunter de tous côtés, à intriguer pour de l'argent, à censurer tous les actes des frères de Louis XVI ou des puissances étrangères, lorsque ces actes n'étaient point dans leurs intérêts et leurs vues d'ambition personnelle.
L'histoire le remarquera, on ne vit à l'armée de Condé presque aucun de ces noms de l'ancienne monarchie qu'on trouve au contraire en si grand nombre dans ces intrigues, dans ces conjurations qui ont si longtemps agité et ensanglanté la patrie; Se battre pour la défense de l'autel et du trône n'était pas l'affaire des gens de qualité ; ce dévouement était bon pour les petits émigrés. C'est exactement la conduite de cette grande dame de la cour de Versailles disant à son directeur : « Les devoirs de ma « charge ne me permettent aucune mortification : mais je ferai « jeûner mes gens. »
Les anoblis, se disant nobles, composaient en grande partie l'armée de Condé; l'honneur les y avait conduits, disaient-ils, mais le besoin les y retenait. Cette armée était l'auberge de l'émigration, le refuge des émigrés sans ressources, ne sachant plus que devenir.
Ces chevaliers du droit divin, trouvaient-ils à se procurer une existence plus lucrative, ou recevaient-ils de France quelques secours inespérés, on les voyait aussitôt se rendre dans les villes, loin du théâtre de la guerre; retombaient-ils dans le dénuement
ils revenaient au drapeau blanc. En un mol l'armée de Condé était devenue, à la fin de 1795, le pis-aller des émigrés.
La plupart, grands seigneurs ignorants et futiles, éprouvèrent pour vivre les plus grandes difficultés, étant hors d'état de se procurer des ressources par leur intelligence ou leur industrie. Tel ce Laval-Montmorency, dont la bêtise était devenue proverbiale. Il lui arriva un jour, au jeu, d'en appeler sur un cas contesté, aux personnes qui faisaient galerie^ en disant : « J*en ap- « pelle à tous les galériens qui sont ici. » Il disait, de la meilleure foi du monde : « J'ai reçu une lettre anonyme^ signée de tous les « officiers de mon régiment. » Rivarol, dissertant avec lui sur la Révolution, se prit à dire : « Ces forfaits, nos neveux ne le croi- « ront pas; les contemporains, vous et moi qui en sommes « témoins, à peine pouvons-nous en admettre la réalité. — C'est « juste, reprend le vicomte, cependant il y a dans votre discours « une chose que je ne comprends pas; vous dites, les contempo- « rains, vous et moi, je n'y suis plus. — Mais, réplique le litté- « rateur, Apelle et Zeuxis, par exemple, étaient deux célèbres « peintres de l'antiquité, ils étaient contemporains, c'est-à-dire « qu'ils vivaient dans le même temps ; vous et moi, nous vivons « aussi à la même époque, nous sommes contemporains. — Ah ! « je comprends, dit le Laval-Montmorency, il n'y a plus qu'une « petite difficulté, je ne suis pas peintre. »
Le marquis d'Aligre fut aussi un des types légendaires de l'émigration, mais celui-là ne resta pas à court de ressources, il se distingua surtout par son avarice ; s'il eût vécu du temps de Molière, l'avare ne se serait pas appelé Harpagon, mais d'Aligre. Riche de plus de six cent mille livres de rente, il prêtait à usure et faisait acheter et revendre, par des gens à lui, les mobiliers en place publique. Il avait émigré en 1789, après avoir déclaré à Louis XVI que, « puisqu'il ne voulait pas employer les voies « de rigueur et la force armée contre la rébellion de ses sujets, <( il allait se mettre à l'abri et quitter le royaume sans perdre de <( temps ». C'était un homme fin, délié, à double face, vil courtisan à Versailles, ayant l'air de soutenir à Paris les droits du
parlement, trompant le parlementât le roi, caractère sans principes, vendu à l'intérêt pécuniaire. Il émigra, emportant plus de trois millions, en or ou en bonnes traites sur l'étranger, plaça cette somme dans les banques de Londres, de Venise et en Danemark et se fixa d'abord à Bruxelles ; ce cordon bleu y vivait chichement, faisant lui-môme son marché. Lorsque ses affaires l'appelaient à Londres, il se jetait dans le fond du paquebot, se faisant passer pour domestique, afin de ne payer que demipassage.
Quand les armées étrangères évacuèrent la Belgique en 1794, le marquis d'Aligre sollicita et obtint d'être placé dans une charrette de convoi, comme étant sans moyens de transport. Mais des émigrés l'aperçurent et le firent connaître au chef d'escorte qui lui ordonna immédiatement de vider la place. Un de ses neveux vint des bords du Rhin à Londres lui demander quelques secours : après trois heures de supplications, il reçut un billet de parterre à l'Opéra avec cette allocution : « Il faut, mon « cher neveu, que je vous aime tendrement pour me priver de « ce billet qui me ferait vivre quinze jours, car c'est une demi- « guinée que je vous donne ; retournez à l'armée de Condé ».
Les princes français ayant demandé au marquis d'Aligre un prêt de deux cent mille livres, n'en obtinrent que des protestations de dévouement à la cause royale, accompagnées des plus vifs regrets sur la perte de sa fortune et sur son dénuement absolu. Il mourut à Brunswick d'une fluxion de poitrine, ayant beaucoup couru par un temps très froid, privé de feu et se refusant le moindre cordial ; il fut saisi d'une fièvre violente, renvoya le médecin et rendit sa maladie mortelle. Harpagon laissa près de six millions.
Le marquis d'Aligre ne fut dupé (il l'a dit) qu'une fois. S'étant adressé à un dentiste de Londres, il prétexta sa pauvreté d'émigré pour obtenir un râtelier au plus bas prix possible. Le dentiste réduisit de cent guinées à vingt-cinq ; mais, informé bientôt de la qualité et de la fortune de l'édenté cordon bleu, le dentiste ne dit mot, mit bas tous les débris de dents, fit place nette dans la bouche et signifia au marquis qu'il n'aurait pas de mâchoire s'il ne payait, et d'avance, cent guinées. Force fut de s'acquitter*
M. d'Aligre ne pouvait se consoler de cette supercherie, qu'il qualifiait de « vol atroce » ; il en parla longtemps comme d'une des plus grandes pertes qu'il eût essuyées dans sa vie.
L*AUTRICnE ET LA PRUSSE.
Les intrigues du comte de Provence ne tardent pas à produire leur effet. Dès le 27 août 1791 Léopold II, empereur d'Allemagne, et Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, ont une entrevue à Pilnitz. Le marquis de Bouille et Galonné sont auprès d'eux, ainsi que le général baron de Roll, le général Bailly, de Flachslandcn, le duc de Polignac et le prince de Nassau-Singen, invoquant tous à grands cris une croisade contre la France. Il fut convenu que le baron de Spielmann, ministre d'Autriche, le baron de Bischoffsverder, ministre de Prusse, et M. de Galonné, ministre des princes français, dresseraient de concert la déclaration qui serait promulguée au nom de l'empereur et du roi de Prusse. Les deux souverains donnèrent leur sanction à la déclaration connue sous le nom de déclaration de Pilnitz qui solidarisait les gouvernements de l'Europe au roi de France, en vue du rétablissement de la monarchie.
Il n'a pas tenu à M. de Galonné et surtout à Monsieur et au comte d'Artois, frères de Louis XVI, que cette proclamation n'ait été rédigée en termes plus énergiques et plus menaçants ; ils avaient réussi à persuader au roi de Prusse la nécessité d'opérer la contre-révolution le plus promptement possible par la voie des armes; mais toutes les instances du marquis de Bouillr, de M. de Galonné, de Monsieur et du comte d'Artois échouèrent contre la circonspection et le système de temporisation de Léopold, à qui Louis XVI envoya secrètement le comte de Fersen pour l'informer que la nouvelle constitution allait lui être présentée incessamment, et pour lui faire part des motifs