LA CHARTE
valoir sans pudeur de ce mot : « formes », et soutenir avec une scandaleuse effronterie que la Chambre des députés et même celle des pairs, n'étant que « des formes du gouvernement du roi », celui-ci possède incontestablement aux termes de la Charte, le droit de changer les formes de son gouvernement, c'est-àdire, en d'autres termes, qu'en vertu de sa prérogative, il peut très légalement supprimer la Chambre des députés et modifier selon sa volonté la Chambre des pairs.
De plus, il n'est pas question dans la Charte des moyens de reviser les articles de ce pacte fondamental dont l'expérience politique signalerait les vices. Toute revision paraît interdite à la rsation, puisque la couronne ne suppose pas même qu'elle puisse avoir lieu par la suite.
Il n'est question, on le répète, ni du cas de minorité, ou de régence, ni de celui d'imbécillité ou de folie. Cependant les rois vieillissent et sont exposés à toutes les infirmités physiques et morales de l'espèce humaine :
Nos cinq sens imparfaits donnés par la nature, De nos biens, de nos maux, sont la seule mesure. Les Rois en ont-ils six? et leur àme et leur corps Sont-ils d'une autre espèce? ont-ils d'autres ressorts? C'est du même limon que tous ont pris naissance; Dans la même faiblesse, ils traînent leur enfance ; Et le riche et le pauvre, et le faible et le fort, Vont tous également des douleurs à la mort.
La Charte ne laisse entrevoir aucune mesure législative relativement au mariage du roi, à celui des princes ou princesses de la famille royale : alliances domestiques qui peuvent néanmoins influer d'une manière décisive sur les destinées de l'État. La Constitution anglaise et les l)ills ([ui se rapportent k cet objet devaient, ce semble, servir d'autorité et de guide. Le It'gislateur octroyant, et par conséquent refusant les concessions qu'il ne spécifie pas, ne dit mot des aggrégations ou concessions de territoires. La France sera dépouillée, en face de la Nation, de ses frontières naturelles, elle sera démembrée en Alsace et en Flandre, sur la simple signature du roi : mais, est-ce au pouvoir
souverain, c'est-à-dire au roi et aux Chambres législatives, ou bien est-ce au roi seul (fragment pour un tiers du pouvoir souverain), de décider, selon son bon plaisir, de l'extension ou de la diminution de territoires, les cas de guerre, d'invasion, de conquête venant à se présenter? La Charte ne 'parle pas non plus des droits de naturalisation ; le roi aura-t-il à lui seul, le droit de conférer à un étranger la qualité de citoyen, c'est-à-dire de livrer» s'il lui plaît, a un étranger le gouvernement de l'État?
L'article 14 est plein d'embûches et parsemé de chausse-trapes, il est susceptible des insinuations les plus perfides, les plus funestes. On pourrait, sans injustice, l'appeler :1a serre chaude du despotisme, les événements ne le prouveront que trop en 1830. Les libertés publiques demeureront sans garanties positives à la Chambre des députés, et la représentation nationale deviendra presque illusoire, par les conditions que l'auteur de la Charte a attachées à l'électorat et à l'éligibilité : fixer le cens de l'électeur à 300 francs et celui de l'éligible à 1000 francs ; exiger que le premier soit âgé de trente ans et le second de quarante, c'est restreindre contre toute justice les droits d'électoral et d'éligibilité; c'est établir un privilège en faveur d'un très petit nombre de propriétaires, et constituer la masse de la nation en ilotisme politique : sur une population de plus de trente millions d'habitants, il n'y aura qu'environ cent mille individus aptes à exercer le droit électoral et environ sept à huit mille réunissant les conditions nécessaires pour être élus députés.
L'organisation et la présidence des collèges électoraux se trouvant entre les mains de la couronne, celle-ci doit exercer une influence en quelque sorte prépondérante, par les emplois, grâces et honneurs dont elle dispose, en sorte que l'on peut dire qu'elle nomme une partie considérable des députés, et comme elle est assurée de la majorité dans la Chambre des pairs, par la facilité [qu'elle a d'en augmenter à volonté le nombre, elle reste en fait souveraine maîtresse du vote et de l'élaboration des lois.
Ici, l'évidence se montre d'elle-même ; en effet, le roi fait rédiger parles conseillers d'État, les projets de lois à présenter aux
Cliambres ; ces conseillers sont amovibles, il peut les nommer et les révoquer selon son bon plaisir ; en outre les ministres sont chargés de la présentation des projets définitivement arrêtés, ils les soutiennent, les défendent et sont entendus aussi souvent qu'ils le demandent. Des commissaires spéciaux nommés par le roi, interviennent également dans la discussion. Le projet ministériel adopté par la Chambre des députés est renvoyé à la Chambre des pairs, où le gouvernement a plus d'avantages encore pour décider les votes en sa faveur. La loi adoptée par les Chambres est présentée au roi qui peut la sanctionner ou la rejeter, selon que bon lui semble, et comme la proposition, c'est-à-dire l'initiative des lois lui appartient, il en résulte clairement qu'il demeure à peu près maître de la législation. — Les deux Chambres ont, en quelque sorte, les mains liées dans l'exercice des attributions que la Charte leur confère. Sans la loi de l'impôt dont la proposition doit être adressée d'abord à la Chambre des députés, sans ce budget annuel dont elle est gardienne, il y aurait arbitraire légal, et cela au nom d'une Charte qui reconnaît en principe, dans ses douze premiers articles, les libertés et droits publics des Français. Il y aurait arbitraire légal, parce que les articles subséquents de cette charte renferment tous, plus ou moins, les germes d'un despotisme ministériel, contre lequel la Charte ne présente qu'un simulacre de responsabilité et de garantie ; vérité tellement positive qu'après plus de quinze années d'actes arbitraires et de violations, il faudra une révolution (juillet 1830), pour que la responsabilité ministérielle puisse être régulièrement exercée.
RKTOUU DE HLK D KLBE.
La première expérience do la Charte est d'ailleurs de courte durée. Napoléon, relégué à l'île d'Elbe, ne se résigne pas à son
exil, il débarque inopinément le 1" mars 1815 et vient rendre Louis XVIII à ses vicissitudes. Son arrivée est si rapide qu'il pouvait s'emparer de la personne du roi et de la famille royale. Il les laisse au contraire sortir de France et donne des ordres pour que leur retraite ne soit pas inquiétée. Cette modération de conduite est infiniment louable, quoiqu'elle soit une grande faute au point de vue politique. Sans doute la générosité est fort utile lorsqu'elle est exercée suivant les vrais intérêts de l'État, mais lorsqu'on change un gouvernement par une révolution, il faut suivre des principes conformes à la conjoncture entreprise : les demi-mesures perdent les princes comme les peuples.
Napoléon agit visiblement ici dans son intérêt personnel, et l'égoïsme perce de toutes parts dans ses actes de sévérité ou de clémence, mais il s'abuse étrangement, s'il imagine que les puissances étrangères, que les hommes de l'ancien régime lui sauront gré et lui tiendront compte de ses intentions. Il fallait retenir comme otages les Bourbons de Coblentz, déposer le titre impérial et royal, établir un gouvernement provisoire et appeler aux armes la nation entière; malheureusement pour la France et pour lui-même, Napoléon n'était rien moins que citoyen; il avait l'âme et l'esprit dun despote. Il pouvait se donner des otages qui auraient répondu de ses intérêts les plus chers, de sa propre famille ; il aurait dû sentir qu'en pareille circonstance, sa fausse magnanimité, sa modération calculée en faveur des Bourbons n'arrêteraient pas un moment les entreprises des puissances réunies au congrès de Vienne, ne changeraient rien aux mesures violentes adoptées contre lui, et seraient sans influence dans les calculs de la diplomatie. Toutes les raisons de conservation comme de politique auraient dû lui faire une loi de retenir les princes français, et de s'en servir d'une manière profitable à sa cause.
Cependant Louis XVIII s'est évadé des Tuileries dans la nuit du 19 au 20 mars. Dans la journée du 19 il a annoncé aux ambassadeurs des puissances étrangères « qu'il défendra Paris, qu'il les attend le 21 à la réception au château », mais après réflexion, il croit plus prudent de se munir dune somme de seize
millions, tant en or qu'en billets de banque et d'emporter les diamants de la couronne. Ces préparatifs terminés, il fuit en toute hâte et se dirige, par la route de Beauvais, vers la frontière de Flandre. Monsieur, comte dWrtois, et le duc de Berry partent en même temps.
Louis XVIII passe la nuit du 20 au 21 à Abbeville, chez le souspréfet ; il y fait, comme à son ordinaire, un copieux repas, se gorge de truffes, et dort du plus profond sommeil; le lendemain il poursuit après son déjeuner sa course vers Lille et se flatte d'y trouver un refuge assuré.
Le prince prononce dans cette ville des paroles que l'histoire est fière de recueillir : descendu chez le maire, le comte de Brigode, il reste d'abord obstinément silencieux, et toutes les personnes admises près de lui respectent l'abattement qui parait l'accabler. Mais voici qu'on sert au dîner un vin fort rare, et la parole revient tout à coup au roi fugitif qui s'écrie avec une académique abondance : « Vin exquis!... Cru admirable!... je le « reconnais parfaitement. Je me souviens d'en avoir bu de sem- « blable en..., et, cette époque est mémorable pour moi, mais <( celui-ci, M. de Brigode, est encore meilleur. » Et là-dessus, des vers d'Horace et une loquacité intarissable. Les langues de tous les convives se délient aussitôt, comme au coup de sifflet de rOpéra, et le dîner n'est plus qu'une savante et longue dissertation sur la nature et le mérite des différents vins français et étrangers, etc. Pas un mot, un seul, qui fasse allusion aux circonstances si éminemment critiques dans lesquelles se débattent la France et la royauté.
Louis XVIII est bientôt obligé de sortir de la ville dont il a porté le nom pendant le cours de son émigration. Il avait le dessein de s'embarquer à Ostende et de s'établir en Angleterre ; on l'en empêcha, en lui faisant sentir qu'on l'y retiendrait, peutêtre, plus longtemps qu'il ne le voudrait. Il se rend alors avec son frère et son neveu, dans les Pays-Bas et fixe son séjour à Gand, le roi de Hollande et de Belgifiue n'ayant pas voulu lui permettre de résider à Bruxelles. Le duc d'Orléans ne suit pas les Bourbons de Coblentz en Belgiiiuc ; il passe en Angleterre et ne prend
part à aucune mesure hostile contre son pays. Seule la duchesse d'Angoulême cherche a soutenir en France, la cause royale et excite par son énergie Tadmiration de Napoléon : — « C'est le seul homme, dit-il, qu'il y ait dans cette famille. »
Trois ministres ont suivi Louis XVIII dans son nouvel exil : le comte de Jaucourt, Clarke, duc de Feltre et le comte de Blacasd'Aulps. Le roi a appelé dans son conseil, le comte de Lally- Tollendal et le vicomte de Chateaubriand. M. Pasquier se rendit aussi à Gand, « mais, dirent plusieurs journaux, ce ne fût quà la dernière extrémité. Il avait écrit deux lettres, dans lesquelles il offrait ses services à Napoléon : l'une était adressée à M. Boulay (de la Meurthe), ministre de la Justice, après le 20 mars, l'autre au duc de Bassano, dont il invoquait la protection. Fouché eût l'adresse de retirer la première des mains de M. Boulay et la rendit à M. Pasquier; le duc de Bassano lui rendit l'autre. »
De telles inculpations sont calomnieuses. Quelque facile que M. Pasquier se soit montré de tout temps envers le pouvoir, il était incapable détenir une conduite semblable. Bonaparte s'était, il est vrai, exprimé d'une façon hostile à son sujet, et l'avait même proscrit à son arrivée aux Tuileries; mais les amis de M. Pasquier l'informèrent que l'empereur avait pardonné son erreur. M. Pasquier n'en demeura pas moins fidèle à Louis XVlll, se réfugia d'abord dans sa terre où il séjourna quelque temps, et partit ensuite pour Gand. Parmi les maréchaux : Marmont, duc de Raguse, Victor, duc de Bellune, furent les seuls qui se rendirent à Gand; ils furent suivis par quelques officiers généraux.
Dès le 14 avril le gouvernement exilé institua une feuille officielle intitulée, le Moniteur universel (cette feuille publia vingt numéros, le dernier parut le 21 juin) (1).
On trouve dans le Moniteur de Gand de nombreuses ordonnances
(1) Le Moniteur, connu sous le nom de Journal on Moniteur de Gand, a été réimprimé à Paris, en novembre 1834 par M. Dumoulin, ami et compagnon d'exil du général Lamarquc après les proscriptions de juillet 1815 et la loi d'amnistie de janvier 181(i. M. Dumoulin avait été officier d'ordonnance de Napoléon pendant la campagne de Waterloo ; en juillet 1880, il fut nommé commandant de l'Hôtel de Ville, déploya le plus noble civisme, et seconda de tous ses efforts la cause de la liberté, de l'ordre et des lois.
du roi dans lesquelles il fait défense à ses sujets de payer les impôts au gouvernement de Bonaparte, d'obéir aux lois de conscription, de reconnaître le régime impérial. On y lit un manifeste adressé à la Nation ; c'est un pompeux éloge de la Restauration, un exposé mensonger des intentions de Louis XVIII et des sentiments attribués à la France. La dissimulation et la perfidie caractérisent ce document. On trouve encore dans le Moniteur de Gand les allégations, les récriminations les plus fausses, les plus absurdes, contre Napoléon et les actes de son administration, entre autres une réponse du duc de Raguse, Marmont, à la proclamation datée du golfe Juan le 1" mars 1815 et une chevaleresque protestation de M. Lainé, se disant président de la Chambre des députés.
Ce M. Laîné, a tenté le 28 mars 1815, une inconcevable démarche, il a usurpé à la fois tous les pouvoirs politiques et fait fonctions de souverain. En sa qualité de président, il a protesté huit jours après la dissolution de la Chambre et l'arrivée de Napoléon au château des Tuileries, « contre la dissolution de « cette assemblée, contre les décrets que Napoléon pourrait « rendre, et, au nom de la Chambre, il a délié les citoyens de « l'obligation de payer les impôts, et d'obéir aux lois du recrute- « ment ». M. Laîné tremble au seul nom de l'empereur, quoique celui-ci l'ait laissé se retirer tranquillement ; l'ex-président n'a garde de résister à l'usurpateur, il s'évade furtivement et n'ose pas même se hasarder à la suite de Louis XVIII; il s'embarque et gagne la Hollande. Tel est le Curtiusde la Chambre dissoute. Y a-t-il dans les Cent-Jours, une conduite aussi magnanime? Oui, le Moniteur de Gand contient un récit non moins chevaleresque, fait par M. Desè/.e, des événements qui se sont passés à Bordeaux, un rapport adressé au roi dans son conseil, par le vicomte de Chateaubriand, etc.
M. de Chateaubriand donne, dans ce rapport, pleine carrière à son imagination : les éloges y sont prodigués outre mesure à. Louis XVIII, et les outrages, comme de raison, à Bonaparte. Le littérateur avait fait ses preuves à cet égard dans son libelle intitulé : Bonaparte et les Bourbons. Dans sa nouvelle élucubration
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politique, M. de Chateaubriaud trempe sa plume dans le fiel de la contre-révolution. Il dénature les faits, ment à l'histoire et se ment à lui-même. Principal rédacteur du Moniteur de Gand^ il y déverse à la fois l'injure et les calomnies : colère, passion, tels sont les caractères propres de son éloquence dans cette feuille, où il dirige les écrivains obscurs qui travaillent sous son inspiration, sans avoir le courage de signer leurs articles.
On sait d'ailleurs ce qu'on doit penser de ce politicien et de ses antécédents. Au commencement de la Révolution, ayant séduit la fille d'un négociant de Saint-Malo, dont les parents lui refusaient la main, il la détermina à quitter la maison paternelle et lui fit donner la bénédiction nuptiale par un domestique habillé en prêtre; arrêté peu de jours après et conduit dans la prison, dite la Tour de Bat, à Rennes, M. de Chateaubriand était poursuivi, au grand criminel, par la famille, lorsque M. de la Bédoyère, agent national près le tribunal, fit évader le coupable. M. Artaud, attaché d'ambassade, et plus tard premier secrétaire de légation à Vienne, a, aussi, raconté les particularités suivantes : M. de Chateaubriand, secrétaire de l'ambassade française à Rome, sous le cardinal Fesch, voulut faire dans cette ville une répétition du rapt et de la bénédiction nuptiale effectués en Bretagne : une jeune fille de seize ans fut séduite, mais la crainte du stylet força le ravisseur à abandonner sa proie. Choisi pour parrain de la fille d'un Français établi en Italie, M. de Chateaubriand eût l'idée de lui donner le nom d'^/a/a, et, malgré les vives représentations du prêtre chargé du baptême, l'enfanl fut inscrit sous ce nom sur les registres. « Mais quelle est cette sainte « appelée Atalal on ne la trouve dans aucun de nos calendriers? « — Et qu'importe, répondit le secrétaire d'ambassade, elle est « d'aussi bon aloi que tous les saints de la légende. — Allons, va « pour sainte Atala. » Cette petite impiété fit grand bruit à Rome. M. de Chateaubriand craignait la réaction consulaire, et la feuille du registre où il avait canonisé son Atala fut déchirée. Le père de l'enfant eut besoin de l'extrait baptistaire, le réclama vainement à l'ambassade, où l'acte civil et religieux avait été dressé, mais ne put parvenir à se le procurer, en sorte que la
filleule de Chateaubriand demeura sans état civil, la preuve légale de sa naissance n'existant plus.
Le Moniteur de Gand sera, dans l'histoire, un monument de honte pour ses auteurs, depuis Louis XVIII jusqu'au plus médiocre des littérateurs qui y ont collaboré ! Après la trahison et le désastre de Waterloo, cette feuille entonnera son chant de victoire; elle ne rougira pas de dire : « L'audace de l'usur- « pateur, son plan d'agression... la rage féroce de ses complices, « le fanatisme de ses soldats... tout a cédé au génie du duc de « Wellington, à cet ascendant de la véritable gloire sur une dé- « testable renommée. L'armée de Bonaparte, cette armée qui « n'est plus française que de nom, depuis qu'elle est la terreur « et le fléau de la patrie, a été vaincue et presque entièrement « détruite. »
Le nom de Grouchy reste attaché au souvenir de Waterloo. Ce général aurait, ainsi que le maréchal Marmont et le général Dupont, le droit de dire : « J'ai puissamment contribué à la « restauration des princes de Coblentz ». Non que Grouchy aittrahi Napoléon à Waterloo, et qu'il ait manqué àl'honneur ; il est irréprochable sur ces deux points, mais on ne parviendra pas à justifier ce général d'avoir méconnu ses instructions, d'être demeuré dans l'immobilité la plusjobstinée, lorsque tout lui faisait un devoir d'accourir en toute hâte, avec son corps d'armée, sur le champ de bataille. La seconde Restauration ayant été la conséquence immédiate de la catastrophe de Waterloo, plusieurs années s'écouleront avant que l'on puisse s'expliquer sur les causes militaires de ce désastre : des officiers ([ui ont assisté à la bataille se hasarderont enfin à relever, avec certains ménagements encore, les fautes commises, stratégiquement parlant, par Grouchy, qui aura la maladresse de ne pas garder le silence. L'immobile général de Waterloo publiera une justification de sa conduite, il prétendra qu'il a été jugé sévèrement et injustement par ses anciens compagnons d'armes. Il soutiendra que les généraux sous ses ordres, notamment le général Gérard, de qui dépendait Bourmont, ne lui ont pas conseillé, ne l'ont pas pressé de courir au secours de Napoléon et de l'armée française,
que le temps eût, d'ailleurs, manqué à l'exécution de ce mouvement, qu'une telle marche était contraire à ses instructions, etc.
Le général Gérard publiera (1829-1830) des observations sur la bataille de Waterloo, en réponse à M. de Grouchy. Elles ne laisseront aucun doute sur la véritable cause de la perte de cette bataille. Le général Gérard prétendra, pièces en main, que tous les faits avancés par Grouchy sont controuvés ; il lui opposera , sur tous les points , des témoignages irrécusables . D'après ces observations, la France et l'Europe seront convaincues, au dire du général Gérard, que Grouchy a été prié et supplié avec les plus vives instances, de marcher rapidement au secours de l'armée, qu'il s'est refusé à ces conseils, qu'il a méconnu l'esprit de ses instructions, qu'il a manœuvré, sans le vouloir, pour le compte des ennemis, plutôt que pour celui des Français; et enfin, qu'en s'obstinant dans sa funeste immobilité, ou dans des marches non moins funestes, il a été la principale cause de la perte de la bataille de Waterloo et de la seconde invasion des étrangers en France.
Les assertions, les preuves, les raisonnements du général Gérard paraissent si clairs, si précis, si positifs, que toute réplique du général Grouchy ne saurait les infirmer et à plus forte raison les détruire. Dès lors il sera démontré pour tous les hommes étrangers à l'art de la guerre, comme pour tous les militaires, que Grouchy est, et demeurera responsable aux yeux de l'histoire, du désastre de Waterloo; mais que faudra-t-il en conclure? Rien, sans doute, contre l'honneur et le caractère du général Grouchy, beaucoup contre sa capacité militaire.
DEUXIEME RESTAUHATION.
Waterloo est le point de départ d'une nouvelle réaction. Désormais, c'est à qui flétrira avec plus d'énergie l'usurpateur.
Le roi donne l'exemple que suivent ministres et fonctionnaires. Le drapeau national est brûlé en grande pompe sur la place publique d'Orléans. Cette cérémonie est signalée par l'excès de zèle contre-révolutionnaire du préfet du Loiret, commissaire extraordinaire de Louis XVIII. M. le baron de Talleyrand, investi de ces doubles fonctions, émit, dans le sein de la cour royale, la proposition de brûler en place publique le portrait de Napoléon, chef-d'œuvre de Gérard, et tous les insignes du gouvernement impérial. Cette proposition équivalait à un ordre. En conséquence le baron de Talleyrand fait allumer un bûcher sur la place du Martois, s'y rend en uniforme, suivi de la cour royale en robes rouges, et livre aux flammes le drapeau tricolore, les aigles impériales et le portrait de l'homme dont la gloire militaire est devenue celle de la nation. C'est la tète en bas que la grande image est jetée dans le bûcher contre-révolutionnaire autour duquel dansent le préfet, les membres de la cour, les émigrés et les prêtres; des couplets sont chantés en l'honneur des alliés, leurs victoires sont célébrées avec enthousiasme et les plus violents outrages sont prodigués aux brigands de la Loire, nobles dél)ris de l'armée française, dont le quartier général avait été établi à Orléans. Ainsi est solcnnisé huit mois après Waterloo, le l'etour de Louis XVIII!
Plusieurs autres préfets ont fait brûler après les Cent Jours le drapeau tricolore, notamment M. le comte d'Argout, préfet des Hautes-Pyrénées, mais il était réservé à M. de Talleyrand de surpasser leurs démonstrations antinationales. Ce fonctionnaire oublie que le plus illustre membre de sa famille a été comblé d'honneurs et de bienfaits par Napoléon et qu'il est redevable de sa fortune au gouvernement impérial, ou plutôt le baron de Talleyrand ne se le rappelle que trop et se flatte de purilicr par cet autodafé politique, les actes révolutionnaires de l'cx-évéque d'Autun, prince de Bénévent, nommé prince de Talleyrand par Louis XVIII.
Le roi on rentrant à Paris s'est apitoyé sur les maux dont l'usurpation éphémère des Cent Jours a accablé la France. Il a déclaré ([u'il donnerait une portion des revenus de sa liste
civile pour contribuer à acquitter les contributions imposées par les alliés, et il a de nouveau fait serment de maintenir la Charte; que pourrait-on raisonnablement désirer de plus?
Les sacrifices personnels offerts par le roi à la Nation, rappellent une époque difficile du règne de Louis XV. Ce monarque invita les particuliers riches et les corporations religieuses à venir au secours du trésor royal, épuisé par les dépenses de la guerre, et pour donner l'exemple du patriotisme, il fit porter à la Monnaie une partie de sa vaisselle. Les grands seigneurs furent obligés de s'y conformer, et ils s'exécutèrent avec plus ou moins de parcimonie, selon leur degré de crédit en cour. Le duc d'Ayen garda seul toute son argenterie. Louis XV, informé de la résistance opposée à ses ordres, le fit appeler : « Vous avez gardé, « m'a-t-on dit, toute votre vaisselle? — Oui, sire. — Comment « donc? j"ai bien envoyé la mienne à la Monnaie I — Sire, ré- « pondit le duc, quand Jésus-Christ mourut le vendredi, il savait « bien qu'il ressusciterait le dimanche. »
Au milieu de circonstances aussi pénibles il est curieux de savoir ce que l'on pensait alors de la situation politique de la France dans les cabinets étrangers. Un rapport du 31 décembre 1815, adressé à l'empereur Alexandre par le comte Pozzo di Borgo, ministre de la cour de Saint-Pétersbourg, le fait sincèrement savoir.
Ce document est un résumé fidèle de l'état du royaume ; il met à nu les fautes, la mauvaise foi, l'incapacité du gouvernement royal, il offre de grands renseignements pour l'histoire. Les prodigieux événements qui ont eu lieu pendant cette année y sont parfaitement appréciés; leurs causes et leurs effets sont expliqués avec une justesse remarquable; le diplomate y lit dans l'avenir et prédit avec beaucoup de sagacité le sort d'une dynastie restaurée deux lois à l'aide des baïonnettes étrangères. Ce mémoire dépose à la fois du mépris de l'auteur pour les princes de Coblentz, de son penchant pour les institutions et les garanties constitutionnelles, quelque dévouement dont il ait fait preuve dans sa longue carrière diplomatique en faveur de la monarchie. La copie de ce rapport confidentiel et de haute politique a été
prise sur l'original écrit de la main de M. Bonne-Carrère, ami, conseil intime et en quelque sorte secrétaire du comte Pozzo di Borsfo flj :
La comparaison à tirer entre l'état de Te^^prit public qui prévalait en France lors du débarquement de l'usurpateur, et celui qui l'emporte aujourd'hui, fait qu'il est presque impossible que cette seconde restauration mette lin aux révolutions du pays.
Lorsque Napoléon débarqua, les fonctionnaires qui avaient été dépouillés de leurs emplois par les Courbons, la plupart des militaires irrités de la réduction de leurs émoluments, les hommes qui s'étaient illustrés pendant la Révolution, et que les journaux désignaient à la vengeance du gouvernement, les acquéreurs de biens nationaux que les prêtres et les nobles menaçaient de dépouiller, enfin, les paysans qui se voyaient eux-mêmes menacés par leurs anciens maîtres du retour des dîmes et de la féodalité, toute cette masse regrettait Bonaparte, malgré le souvenir de sa tyrannie, et moins par attachement à sa personne, que par une aversion croissante pour le gouvernement des Bourbons contre lesquels la Nation entretenait des sentiments d'autant plus opposés que ces princes semblaient tous lesjours manquer de plus en plus à leurs promesses. Les émigrés, les nobles et les prêtres qui avaient perdu leurs domaines par la Bévolution, et espéraient rentrer dans ces biens sous le règne des Bourbons, enlin cette classe d'individus qui reste indifférente à tout gouvernement et ne désire que le repos, ne vit, au contraire, le retour de Napoléon qu'avec horreur. Mais la pusillanimité notoire des premiers, l'apathie et l'égoïsme des autres firent échouer tous les efforts tentés pour le repousser. L'ex-einj)ereur arriva par consécpienl sans obstacle, et trouva toute la population disposée à le recevoir, bien moins, on le répète, par affection pour lui, ({ue par haine pour le gouvernement qu'il venait dissoudre. Ceux qui comptaient exclusivement sur les Bourbons pour leur existence, leurs biens et leurs honneurs, les défendirent comme à l'ordinaire, c'est-à-dire en se cachant et en fuyant de toutes parts.
Tel était l'état de resi)ril |iublic l()rs(pie Napoléon débarqua à Cannes et poursuivit sa maiche trioiui)hah! au milieu des souliaits et des acclamations unanimes de la population <iu'il avait à traverser.
11 semblerait que la situation des choses et de l'opinion ne promet rien de plus dans le moment actuel et que la crainte et les iiKjuiétucJes universelles que l'administration des Bourbons avait excitées avant Ifur départ se sont renouvelées deiuiis leur retour et (}u'elles
vl/ 11 y a tout lieu de croire que ce document est apocryphe.
302 SOUVENIRS DU GOMTt: DE MONTGAlLLAKD.
croissent au contraire de plus en plus. La manière violente de leur établissement, les désastres subséquents, les calamités de toute sorte qu'ont éprouvés les habitants de la France par l'invasion des armées étrangères, sont loin de réconcilier à ces princes rattachement du public. L'état auquel le pays a été réduit par le traité de paix, l'occupation militaire de son territoire, la perte de ses colonies, la ruine de ses éfablissements commerciaux et de ses manufactures, par conséquent l'anéantissement de son commerce et de son industrie, n'ont pas contribué davantage à rattacher le peuple à leur cause.
Les actes de l'administration des Bourbons depuis leur rétablissement ne paraissent pas mieux calculés pour réunir en un lien commun les divers éléments du corps social séparés par la Révolution, et font par conséquent concevoir bien peu d'espérance de voir leur gouvernement prendre quelque consistance et stabilité. Une recherche attentive et impartiale de ces actes démontre qu'ils manquent d'unité et de combinaison : leur penchant à temporiser change selon les circonstances; quelquefois ils veulent une amnistie générale, ensuite ils s'arrêtent à une suspension d'habeas corpus et finissent par adopter des cours prévôtales. L'esprit de vacillation de ce gouvernement a été dépeint dans une caricature, où l'on voit le Roi se promener avec un parapluie sur lequel figure la Charte. A l'apparence d'un orage Sa Majesté déploie son parapluie et s'en couvre. En effet cette Charte infortunée est déployée toutes les fois qu' on est menacé de quelque ouragan, mais reployée aussitôt que l'orage est passé.
il semble nécessaire, ou de rejeter totalement la Charte, ou de l'adopter et de l'appliquer de bonne foi. La conduite intermédiaire est la plus difficile et la moins sûre à tenir. Il est vrai que Napoléon, en suivant le même plan, avait réussi à rallier les factions, à concilier les partis en les soumettant et en obtenant ainsi un pouvoir absolu ; mais Napoléon, en mettant de côté l'ascendant qu'il avait acquis sur [a nation par ses services et par sa prodigieuse réputation militaire, savait poursuivre avec habileté et avec une persévérance et une fermeté sans exemple, l'objet qu'il avait en vue ; tandis que les Bourbons ne savent employer dans leurs actes, ni la force, ni la constance, ou les combinaisons nécessaires pour atteindre le même but.
Un coup d'oeil jeté sur les différents pouvoirs qui constituent le gouvernement français suffira pour rendre cette vérité palpable.
Le roi. — Un prince de cette famille gouverne actuellement avec une autorité presque absolue la plus grande partie du royaume, et ne déguise pas l'impatience dont il est dévoré de régner sur le tout.
Le ministère. — Divisé en deux camps, se querellant l'un l'autre, li n'a jamais joui du crédit public, et même, s'il l'eût obtenu, il n'aurait pas manqué de le perdre en consentant à signer le dernier traité de
DliUXlÈME HESTAUHATION. 303
paix si onéreux pour la France. Son président, à qui personne ne peut refuser le titre d'un homme loyal, litre bien précieux dans ces tempsci, a tout à la fois à combattre la Nation qu'il ne connaît pas et (pii le considère comme un étranger, et les intrigues de cour, aussi bien que celles du dernier ministère, jaloux de reprendre son pouvoir passé. Le cabinet britannique, dans la vue d'affaiblir l'influence de la Russie, est continuellement en opposition avec lui. Outre tous ces embarras, il est probable qu'il aura bientôt à résister à un homme, on ne peut plus fier de sou ascendant sur l'esprit de Sa ^lajesté ; M. de Blacas, à ce qu'on assure, va incessamment reprendre son premier poste, le seul qui soit resté vacant dans le ministère actuel. Frappé d'une situation aussi critique, le ministre observait, récemment, que placé entre l'extravagance d'un parti, et sa culpabilité de l'autre, il serait bientôt obligé de se retirer. Un n'a aucun doute sur le choix de son successeur, mais M. de Talleyrand a déclaré qu'il ne voulait avoir aucune comnmnication avec les ministres de la guerre et de l'intérieur que Sa Majesté désire conserver.
La Chambre des pairs. — Le droit héréditaire attribué à ses membres, l'importance et la splendeur de leurs fonctions, l'intérêt qu'ils ont de maintenir l'ordre de choses qui les fait jouir d'aussi grands privilèges, avaient traufiuillisé beaucoup de monde sur la disposition de la cour, comme sur celle de la Chambre des députés, et avaient fait concevoir l'espérance de les voir résister à l'esprit de parti et à forcer enlin le gouvernement à l'observation fidèle de la Charte; mais tout ce bel espoir s'est évanoui. La Chambre des pairs, consistant pour la plus grande partie en chefs de chouans, de Vendéens, et de fanati(iues « royalisés», a fait voir que l'esprit de parti était la passion à laquelle elle était résolue de tout sacrifier. Les mêmes observations sont applicables à la Chambre des députés; composée des mêmes éléments elle doit déployer la même tendance. Le mode de l'élection de ses membres, n'a pas été calculé de manière à lui concilier l'estime publique. Fn premier lieu, le roi nommait les présidents de tous les collèges électoraux; mais outre cette prévoyance, il avait pris sur lui celle de conlier aux préfets le pouvoir d'ajouter vingt électeurs de leur propre choix aux collèges des départements et dix à ceux des arrondissements : enfin, comme on trouva (jue ces moyens étaient encore insuffisants |)our obtenir l'élection qu'on désirait, il y cul à peine un collège où la fraude et la violence ne furent pas employées pour connuander h; vote, suivant le désir du gouvernement. Ainsi, par exemple, à Toulouse, le président du bureau, quoique nommé par le Hoi, ne paraissant pas un royaliste assez pur, fût chassé avec violence, et les élections eurent lieu au iiiilifu des assassins du général llamel. A Mines aussi, le collège électoiul avait été placé sous l'inlluence d'une bande de voleurs et d'assas-
sins, et ceux des membres qui se trouvaient être des protestants furent obligés de fuir pour n'être pas massacrés. A Mende, un comité d'insurrection fit entourer le collège d'une troupe armée prête à faire feu ; une douzaine des principaux émeutiers s'introduisit dans la salle, et obligea les électeurs à montrer leurs votes avant de les jeter dans l'urne; ils en maltraitèrent plusieurs, et déclarèrent que si le président, nommé par le roi, venait à être élu, il ne sortirait pas vivant. Ce petit nombre de faits peut donner une idée des procédés avec lesquels on a composé la Chambre des députés. Cette Chambre a manifesté un esprit si révolutionnaire, si anti-constitutionnel et même si anti royal, que le ministère alarmé jugea prudent d'organiser une opposition, en invitant les membres les plus modérés et les plus raisonnables à se constituer en club particulier ; mais cette opposition ne forme encore qu'une faible minorité.
V organisation de Varmée. — Nonobstant l'assurance réitérée des journaux, cette réorganisation ne s'exécute qu'avec lenteur et difficulté. Le plus grand nombre des vieux soldats refuse de servir et préfère cultiver la terre; le gouvernement est, par conséquent, obligé d'avoir recours à des enrôlements volontaires et à des dons d'argent pour les obtenir. Les individus qui s'offrent pour officiers sont assez nombreux, mais ils n'ont ni services, ni aptitudes militaires. Cependant quelques-uns, par les moyens de l'intrigue, sont parvenus tout à coup jusqu'aux rangs d'officiers supérieurs; un officier banqueroutier vient tout récemment d'être nommé colonel et officier de la Légion d'honneur ; le gouvernement a, toutefois, si peu de confiance dans sa nouvelle armée qu'il a déjà plusieurs fois retardé sous divers prétextes le départ de Lord ^Yellinglon et celui de ses troupes.
L'administration intérieure marche mieux dans le Nord que dans le Sud ; cependant on adopte partout des mesures si arbitraires que la même résistance dans les esprits ne peut manquer de devenir générale. Les préfets, les sous-préfets, les autorités subalternes, et jusqu'aux maires prennent sur eux-mêmes d'imposer des taxes arbitraires, non seulement sur leurs districts, mais encore sur les individus qu'ils soupçonnent d'opinions contraires aux leurs. Un grand nombre de purs royalistes refusent de payer la contribution extraordinaire, sous prétexte qu'elle doit être supportée par ceux-là seuls qui se sont montrés partisans de la Révolution; il en est résulté que plusieurs collecteurs ont abandonné leurs fondions par la menace qu'on leur faisait, lorsqu'ils allaient demander le paiement des contributions, d'être poursuivis bientôt devant la cour prévôtale comme bonapartistes, quoiqu'il soit notoire qu'à l'exception d'un petit nombre de militaires dont l'existence était attachée à celle de Napoléon, il n'existe pas un Français qui ne voie dans cet homme l'auteur de ses misères. Malgré cette circonstance, on établit partout
et avec violence une sorte d'inquisition qui ne peut avoir (jue de fâcheux résultats. De nombreuses autorités constituées invitent [tardes lettres confidentielles des personnes placées sous leurs ordres, à leur adresser des rapports et des dénonciations; on cite et on examine les témoins etc., etc. Aussi, en conséquence de ces divers excès, les sociétés privées jadis si agréables en France, par la franchise et la candeur qu'on y déployait, sont aujourd'hui dépouillées de tous ces agréments; tout y est divisé : la crainte fait qu'on cherche à s'éviter. Les soupçons et la défiance régnent dans les assemblées les plus innocentes; enfin l'esprit de parti porte ses ravages jusque dans l'esprit des familles, et en bannit la paix et l'harmonie.
Les transactions publiques et privées de quoique importance ont presque entièrement cessé ; elles ne reprendront leur coursordinaire que lorsque le gouvernement aura fait connaître les moyens qu'il se propose d'employer pour assurer l'exécution des engagements pris dans le traité de paix. Le transfert des propriétés de quelque valeur est devenu impraticable, et le plus souvent dangereux. Les capitalistes, dans la crainte de la création d'un j>apier-monnaie, commencent à cacher leur argent. Sur une propriété d'un million, il est aujourd'hui très difficile de trouver un millier de louis, même à un haut intérêt.
D'après ces considérations générales sur l'état de ce pays et la perspective encore plus fâcheuse dont il est menacé, il est impossible d'entrevoir l'espérance d'améliorer sa situation autrement que par l'union des alliés, l'occupatittn de la France entière par leurs troupes et par leur protection, non seulement contre les bonnets rouges ou jacobins, mais aussi contre les machinations des jacobins blancs qui, sous le masque du fanatisme religieux, ressuscité en Europe depuis la restauration des différentes branches de la maison de Bourbon, ont commis pendant les derniers six mois, dans le Sud de la France, des horreurs et des cruautés telles que le cours de laUévoIulion en offre à peine de semblables. Si malheureusement les grandes puissances alliées ne restaient pas longtemps unies, si la collision de leurs intérêts venait encore à les séparer, nous verrions infailliblement cette malheureuse France en proie aux mêmes convulsions révolutionnaires qui l'ont déchirée depuis vingt-cinq ans : et, dans cette supposition, les Bourbons redescendraient une troisième fois du trône. Telle est encore l'opinion d'un grand homme d'Etat, de lord Castlereagh, (|ui mandait à Votre Majesté, le 8 du mois d'août dernier, que le rétablissement des Bourbons ne pouvait être considéré comme le terme de la Révolution, qu'autant (pie les armées alliées occuperaient le creur de la France, ou seraient toujours prêtes à y arriver. L'expérience a aussi démontré plus d'une fois, que la cause des Bourbons ne pouvait se soutenir que par des baïonnettes étrangères, que ces princes ont toujours été repoussés
toutes les fois qu'ils se sont présentés seuls dans la lice, et cela sans nécessité de leur opposer grande résistance, et sans qu'aucun individu ait péri dans le conflit en défendant leur cause.
Enfin cette cour que l'on ne peut toujours soutenir et défendre et qui, pour cette raison, doit nécessairement tomber, renversée et relevée tour à tour par des Français et des étrangers, parait menacer la France d'une succession de catastrophes sanglantes qui se renouvelleront jusqu'à ce que la fin de ce beau pays soit entièrement consommée : spectacle tragique réservé peut-être à la postérité.
La justesse du coup d'œil de l'ambassadeur ou de son collaborateur devient de jour en jour plus frappante; les événements ultérieurs justifieront pleinement ses prévisions. Loin d'aviser aux moyens de prévenir les catastrophes que l'incapacité et la perfidie des Bourbons de Coblentz doivent répandre sur la France et sur l'Europe, les puissances alliées, manquant à toutes leurs promesses, à toutes les protestations solennelles qu'elles ont faites en faveur des libertés nationales, s'efforceront de rétablir partout le despotisme et la superstition des anciens régimes. Les congrès de Carlsbad, de Troppau, de Laybach, de Vérone, n'auront pour but que l'asservissement des peuples, la violation des plus saintes promesses, l'abrogation des pactes jurés et garantis par les puissances alliées elles-mêmes, et la Sainte-Alliance finira nécessairement, après quelques années, par provoquer une révolution qui entraînera la ruine des trônes et la perte des rois.
MORT DU PRINCE DE COiNDB ET DU DUC DE BERRY.
Le 24 mai 1818, Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé, meurt à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
Né à Paris en 1736, fils unique du duc de Bourbon et de la princesse Caroline de Hesse-Rhinfelds, ce prince avait perdu de bonne heure ses parents, et avait été élevé par son oncle et tuteur, le comte de Charolais.
Le 2G mai, son corps est transporté en grande pompe à Saint- Denis et déposé dans le tombeau de la famille royale. Ses obsèques présentent un spectacle théâtral dont la magnificence n'a pu couvrir l'affectation. Louis XYIII avait voulu effacer le souvenir des obsèques et des honneurs décernés au maréchal Lannes, duc de Montebello, ill'a au contraire rappelé. On entendait de toutes parts ces paroles : « Celte cérémonie ne vaut pas celle du maré- « chai Lannes ; c'est une parade de boulevard. »
En général les Français estimaient peu le caractère et la conduite du prince de Coudé, ils avaient constamment vu dans cet émigré un des plus grands ennemis de la Révolution. A sa rentrée en France, le prince ne fit rien qui pût affaiblir ces préventions ; mais il est juste de le dire, depuis les événements de 1816, il était tombé en enfance, et ne fut plus que l'ombre de luimême, pendant les deux dernières années de sa vie... Il laissa en mourant une fortune immense, que la loi de l'indemnité élèvera dans les mains de son fils, le duc de Bourbon, à plus de soixante-dix millions.
Naturellement avide de richesses, faux et défiant, il n'avait pas le sentiment de la grandeur de sa maison, et il en possédait néanmoins toute l'ambition ; le sang du grand rebelle de la Fronde coulait dans ses veines. Il fut dissipateur et intrigant pendant une moitié de sa vie, besogneux et avare pendant l'autre moitié.
Sous le règne de Louis XV, il s'était mis aux genoux des courtisanes qui dévoraient le royaume et n'avait reculé devant aucune bassesse pour obtenir, par leur entremise, de fortes sommes sur le trésor public, appelé trésor royal; il s'était avili au point d'être le sigisbé de la Dubarry. Sous Louis XVI, il fit une cour assidue à M. de Calonne,à M. de Brienne, qui tenaient les clefs de la trésorerie; il aimait la grande représentation et contractait des dettes énormes; à sa sortie de France, son luxe, ses constructions à Chantilly et à Paris l'avaient endetté de plus de quinze millions.
Louis-Joseph de liuurbon-Condé n'était jias dépourvu de connaissances et d'inslnictiuu, il avait un jugement sain ; mais peu
d'hommes étaient aussi susceptibles de subir toutes les impressions que les courtisans peuvent avoir intérêt à donner. Son âme était timide et son esprit faible, il se complaisait dans les petits détails ; les accessoires devenaient pour lui le principal : c'est-àdire qu'il n'avait pas une haute intelligence. Esclave des plus petites considérations politiques et pécuniaires, il ne sut, pendant les vingt-cinq années de son expatriation, ni désobéir à des rois qui étaient ses ennemis et les ennemis de sa famille, ni commander en prince a des soldats qu'il savait bien être ses amis et les amis de sa gloire. Il acquit dans son exil cette réputation de circonspection qu'il est si aisé de conserver, car elle n'exige qu'un esprit médiocre et une certaine défiance.
Pour lui, larenommée étaitlagloire. Il ne se montra cependant ni courageux, ni prudent à propos; en vain les circonstances lui furent terribles ou favorables, il les laissa fuir ou se soumit à leur rigueur : on eût dit que le destin lui avait dévolu cette tâche d'inspirer une grande crainte et de céder à une extrême faiblesse, de tenter tout par son cœur et de manquer à tout par son esprit, d'être un héros, plus qu'un héros sur le champ de bataille, et un homme sans vigueur dans le cabinet, de concevoir de grands projets et de reculer devant leur exécution, de ne manquer jamais de prévoyance, et de manquer toujours de caractère. Comme général il eut quelques instants d'éclat, il n'eut pas un seul moment de grandeur. On l'a vu céder à la fortune de la République, de la même manière qu'il avait lutté contre elle, sans magnanimité, ni prudence et reculer devant la renommée lorsqu'elle lui apportait les vœux que la Vendée formait pour se soulever et marcher sous ses ordres.
Ce prince savait braver la mort en combattant, mais redoutait l'échafaud. Il s'effraya lorsqu'il fallait prendre une grande détermination sur le Rhin, quand fallait jeter, comme le grand Condé, son bâton de commandement sur la vive gauche du fleuve ; il craignait de devenir pauvre et de se trouver sans asile. Et on a vu cependant le prince de Condé se précipiter à Bernsteim et à Biberach au milieu des bataillons républicains, toujours sûr de son courage, mais toujours incapable d'une grande résolution
quelques facilités que lui laissassent les généraux de la République. Pendant six années sa conduite fut un modèle de patience et de résignation politiques. Les Autrichiens et les Anglais triomphèrent de son caractère, et le descendant du grand Condé se contenta pleinement de cet éclat extérieur et de ce luxe militaire dont ils lui permettaient l'exercice; il tenait avant toutà ne pas perdre la solde et les subsides qu'on lui accordait. Pour ajouter un trait à ce tableau, on peut dire que le prince de Condé méprisait et détestait Louis XVIII, et que le roi de Blankembourg redoutait et abhorrait Condé.
La Restauration ne porte pas bonheur à la maison de Bourbon. Deux années après la mort de Condé, le duc de Berry, l'espoir de la couronne, est assassiné par Louvel à la sortie de rOpéra(13 février 1820).
Voici ce qu'a raconté à ce sujet M. d'Olbeck, capitaine de gendarmerie, qui assista aux derniers moments de S. A. R. : « Le « corps du duc de Berry était exposé au rez-de-chausée, dans la << salle dite d'Henri IV. Je revenais de faire Tinspeclion des pi- « quels de gendarmerie du boulevard du Temple et de Saint- « Martin et j'arrivais sur la place de l'Opéra au moment où le " prince venait d'être frappé; je donnai les ordres nécessaires " et passai le reste de la nuit auprès de lui; le sang l'étouffait, il « ne pouvait parler, il avait encore sa connaissance et paraissait « éprouver d'épouvantables souffrances... Le roi arriva, trem- « blant, effaré, éperdu; le duc fixa sur lui des yeux presque « éteints et fit de vains efforts pour s'exprimer; il lui fut impos- « sible de prononcer un mot.... Son agonie était affreuse, déchi- « rante; il se sentait mourir... La duchesse, en proie aux plus « convulsives angoisses, se précipitait sur le corps de son époux, « se jetait aux pieds du roi, répétait sans cesse : « Je veux quitter « la France, rien ne m'y retient plus. » Le roi essayait de calmer « le délire de sa douleur, et lui prodiguait tous les témoignages <( d'une vive affection... L'inconsolable duchesse n'écoutait <( rien, n'entendait rien... Il fallut Tarracher de ce lit de mort. »
Ce fatal événementscrt de prétexte aux adversaires du cabinet
qui cherchent à compromettre le duc Decazes, ministre de l'intérieur. M. Clauzel de Coussergues se fait leur interprète et propose à la Chambre, le 14 février, de porter un acte d'accusation contre M. Decazes, comme complice de l'assassinat du duc de Berry.
Chercher à justifier le ministre de cette complicité serait outrager à la fois le caractère et le cœur du président du conseil; sa loyauté ne saurait faire doute; il jouit, à cet égard d'une réputation méritée. M. Decazes est naturellement bon, obligeant, rempli d'honneur, mais il est devenu courtisan des plus accomplis. ^M. Decazes pourrait mériter, comme ministre, et ministre tout-puissant, le reproche d'avoir négligé ou laissé négliger les mesures de prudence nécessaires à la sûreté publique et particulièrement à la sûreté du duc de Berry, si la conduite de ce prince ne se dérobait pour ainsi dire à toute surveillance active. On sait à quel point le duc allait partout, et à l'improviste, lorsqu'il s'agissait de galanterie ou ]de dissipations ; ses familiers les plus intimes ignoraient ses courses aventureuses : il fréquentait jusques aux plus mauvais lieux, lorsqu'il croyait y trouver satisfaction à ses goûts; les allées les plus obscures ne le rebutaient pas. Certes, il eût été bien difficile à la police de prévenir les dangers que le prince pouvait courir dans ses excursions : d'ailleurs, eût-il souffert qu'on le suivit à vue, qu'on attachât des espions sur ses pas, lorsqu'il cherchait avec tant de soin à dérober sa conduite à tous les yeux? « Tout homme qui a « fait le sacrifice de sa vie est maître de la mienne », disait avec raison le grand roi du Nord, Frédéric II. Le duc de Berry était aisé à trouver le jour, la nuit, et la police ne pouvait "rien pour sa sûreté. D'ailleurs, quoique très grossier dans ses manières et son langage ; il était naturellement bon et n'avait pas d'ennemis personnels : le fanatisme politique seul pouvait donc armer la main d'un assassin. L'attentat du 13 février s'explique de luimême.
La mort du duc de Berry, héritier du trône, jette les Tuileries dans la consternation, car le prince ne laisse point de fils Mais presque aussitôt, on propage la nouvelle de la grossesse
MORT DU PRINCE DE CONDÉ ET DU DUC DE BERRY. 31 i
de la duchesse de Berry, et le 29 septembre de la même année, le canon annonce la naissance de S. A. R. le duc de Bordeaux. Cet événement, auquel le public a été soigneusement préparé, n'étonne personne et confond tout le monde. M. Augustin Lefèbre, l'un des habitués du salon de M. le comte de Ségur, pair de France, répétait à ce sujet le récit suivant qu'il avait entendu de la bouche du maréchal Suchel.
<< Quelques jours avant l'assassinat, la duchesse de Berry avait dit à une dame d'honneur : « Que je suis heureuse, je ne suis « pas enceinte, et mon mari me permet de danser au bal de Madame X... » La duchesse fut efifectivement à ce bal et y dansa éperdument ; ce sont les expressions dont se servait Madame X..., en racontant dans le salon de M. le comte de Ségur, les particularités du bal. « La princesse, ajoutait-elle, eut par suite de la « danse immodérée, une indisposition qui prouvait matérielle- « ment qu'elle n'était pas enceinte, et qu'il n'y avait pas même « possibilité qu'elle le fût. «
Relativement au fait de cette grossesse, il est généralement connu que la duchesse de Berry avait obtenu du duc, peu de joursavant l'assassinat, toute libeité de prendre des leçons d'équitation, exercice pour lequel elle avait le goût le plus prononcé. Mais, comme elle avait fait plusieurs fausses couches, les médecins craignaient que ces accidents n'apportassent de grands obstacles à sa fécondité. Dans sa grossesse de Mademoiselle, la duchesse de Berry fut, en conséquence, astreinte aux plus sévères ménagements, jusqu'au moment de sa délivrance; à peine lui fut-il permis de marcher, et seulement quelques instants. La chaise longue lui était impérieusement ordonnée : on la transportait le plus doucement possible de l'Klysée- Bourbon aux Tuileries, dans une chaise à porteurs qu'on montait jusqu'aux appartements du roi; on prenait des précautions, des soins extrêmes, pour éviter un nouvel accident... Le duc est assassiné dans ses bras, elle est couverte de son sang, elle assiste à son agonie et à sa mort, éprouve les plus déchirantes douleurs, se livre à des transports convulsifs, déclare à Louis XVIII qu'elle veut retourner dans sa faniillc, qu'elle veut quitter la
3i2 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAILLARD.
France, où rie)i ne la retient plus ! et deux jours après, le Isruit se répand du château des Tuileries dans Paris que la princessse est enceinte! Bientôt les journaux l'affirment; elle accouchera le 29 septembre, et son fils sera appelé : Venfant du Miracle ! C'est, en effet, un miracle physique, un prodige inexplicable pour la médecine que la conservation de ce fruit, que l'issue de cette grossesse arrivant si heureusement à terme, après Tépouvantable événement de l'assassinat, après tous les soins et les précautions dont il avait fallu entourer précédemment la naissance de Mademoiselle, quoiqu'elle se soit présentée dans un état de paix et de tranquillité parfaites.
L'enfant du Miracle reçoit le prénom de Dieudonné et son baptême offre une circonstance assez ridicule. Une vive altercation a lieu entre M. Desèze, premier président de la cour de cassation, et M. de Chateaubriand, au sujet de la présentation au roi d'une dame Âniche, chargée de représenter au baptême les dames de la halle de Bordeaux, ville dont le prince doit prendre le nom. Le premier de ces deux personnages a pour lui sa qualité de représentant de la ville de Bordeaux ; le second possède une bouteille d'eau puisée dans le lac du Jourdain, en Terre Sainte, qu'il offre pour l'ondoiement du prince. M. Desèze a l'honneur du choix royal.
Au sujet de la naissance du duc de Bordeaux, un diplomate connu (1) faisait encore part à cette époque de la conversation qu'il avait eue avec un familier des princes :
« Le dimanche, 13 février, très belle journée d'hiver, je me « promenais aux Tuileries. Le comte du Cayla m'aperçut et vint « à moi. Après plusieurs détails sur la conduite suivie par « M. Decazes, il se mit à parler des projets du pavillon Marsan « et de l'Elysée Bourbon, sur la résolution prise de jeter bas, de « couler à fond, le ministre révolutionnaire.
« Vous pouvez être sûr, m'avoua-t-il, qu'il ne tiendra paslong- « temps, quoique le roi en soit encore engoué; la duchesse de
(1) Le diplomate dont il s'agit n'est autre que Montgaillard, qui produit ici sans scrupule des documents ou conversations ne présentant aucun ■caractère d"autlienticité. iJÉdit.).
Berry en fait son « affaire ». — « A propo?, lui di?-jr, la princesse est-elle enceinte et les vœux des bons Fran<;aiï- sont-ils exaucés?» — « Hélas! non, me répondit-il, personne ne peut à cet égard, être mieux informé que moi : Je viens de déjeuner à l'Élysée-Bourbon ; en vérité, il n'y a rien d'aimable, de charmant comme nos princes : vous savez avec quelle bienveillance m'a toujours traité, à l'armée de Condé, le duc de Berry; je suis au mieux avec lui. » — « Eh bien, papa du Cayla, que diras-tu de bon aujourd'hui ? ïu vas déjeuner avec nous, et nous conteras ce que tu sais. » — • Mais, Monseigneur, comme je suis ? en redingote 1 Votre Altesse n'y pense pas ! je ne puis décemment me présenter ainsi devant la duchesse. — « Bah 1 bah! elle n'y fait pas plus d'attention que moi, et puis ne saitelle pas comme tu nous es dévoué? — Toujours à la vie et à la
mort! mais, Monseigneur » La princesse est entrée dans
ce moment, et le duc de Berry lui a dit : « Tu ne sais pas, ji' viens d'engager papa du Cayla à déjeuner avec nous; t'imagines-tu ce qu'il m'a répondu ? qu'il n'oserait se présenter devant toi dans son costume du matin. Je lui ai dit ([u'il n'avait pas le sens commun, et que tu le voyais toujours avec le même plaisir. » — «Cela est vrai, » a répondu la princesse, et elle a ajouté une foule de choses bienveillantes, affectueuses. Je l'en ai remerciée, en lui faisant le plus chaleureux hommage de dévouement et de respect: et j'ai ajouté : « Votre Altesse Royale me permettra-t-elle de lui demander si les vœux de la France entière sont enfin exaucés, si elle peut espérer un héritier du trône de saint Louis? » — « Pas encore, malhoureusement, a répliqué le duc de Berry, mais cela viendra, je l'espère bien ; je m'en fais fort et garant ». — Après un moment de silence, la princesse a dit : « Oh ! mon Dieu, oui ; mais ce qui est différé n'est pas perdu. » Et après ces mots, lancés avec une grâce charmante, la duchesse a sauté au cou du prince et l'a embrassé avec la plus vive tendresse : les larmes m'en sont venues aux yeux. »
« M. du Cayla devait dîner chez le duc de Bélhisy, rue du « Monlhabor. D'après la manière dont il se glorifiait d'avoir été
« reçu à déjeuner par le prince et la princesse, nul doute qu'il « ne se soit empressé de faire aux convives du duc de Bélhisy,ce « même récit. Assurément il était loin de soupçonner que dix « heures plus tard, le duc de Berry serait assassiné. »
Immédiatement après la naissance du duc de Bordeaux, parut à Londres une protestation du duc d'Orléans contre la légitimité de cette naissance, protestation qui fut saisie à Calais par la police et dont voici la teneur :
Son Altesse Royale déclare par les présentes qu'elle proteste formellement contre le procès-verbal daté du 29 septembre, lequel acte prétend établir que l'enfant nommé Henri-Charles-Ferdinand-Dieudonné est le fds légitime de Son Altesse Royale Madame, duchesse de Berry. — Le duc d'Orléans produira en temps et lieu les témoins qui peuvent faire connaiti^e l'origine de l'enfant et sa mère. Il produira toutes les preuves nécessaires pour rendre manifeste que la duchesse de Berry n'a jamais été enceinte depuis la mort infortunée de son époux, et il signalera les auteurs delà machination dont cette très faible princesse a été l'instrument. — En attendant qu'il arrive un moment favorable pour dévoiler cette intrigue, le duc d'Orléans ne peut s'empêcher d'appeler l'attention sur la scène fantastique qui, d'après le susdit procèsverbal, a été jouée au pavillon de Marsan.
Le Journal de Paris, que tout le monde sait être un journal confidentiel, annonça, le 20 août dernier, le prochain accouchement dans « les termes suivants : « Des personnes qui ont l'honneur d'approcher « la princesse nous assurent que la délivrance de Son Altesse Royale « n'aura lieu que du 20 au 28 septembre ». — Lorsque le 28 septembre arriva, que se passa-t-il dans les appartements de la duchesse ?
Dans la nuit du 28 au 29, à deux heures du matin, toute la maison était couchée et les lumières éteintes; à deux heures et demie, la princesse appela; mais la dame de Vatliaire, sa première femme de chambre, était endormie; la dame Lemoine, sa garde, était absente, et le sieur Deneux, l'accoucheur, était déshabillé. — Alors la scène changea. La dame Bourgeois alluma une bougie, et toutes les personnes qui arrivèrent dans la chambre de la duchesse virent un enfant qui n'était pas encore détaché du sein de la mère. — Mais comment cet enfant était-il placé? — Le médecin Baron déclare qu'il vit l'enfant placé sur sa mère et non encore détaché d'elle. — Le chirurgien Bougon déclare que l'enfant était placé sur sa mère et encore attaché par le cordon ombilical. — Ces deux praticiens savent combien il est important de ne pas expliquer plus particulièrement com-
ment lenfant était placé sur sa mère. — Mme la duchesse de Reggio afait la déclaration suivante : « Je fus informée sur-le-champ que Son " Altesse Royale ressentait les douleurs de l'enfantement. Jaccourus <' auprès délie, à l'instant même, et en entrant dans la chambre, je « vis l'enfant sur le lit, et non encore détaché de la mère. » — Ainsi l'enfant était sur le lit, la duchesse dans le lit, et le cordon ombilical introduit sous la couverture.
Remarquez ce qu'observa le sieur Deneux, accoucheur, qui, à deux heures et demie, fut averti que la duchesse ressentait les douleurs de l'enfantement, qui accourut, sur-le-champ, auprès d'elle sans prendre le temps de s'habiller entièrement, qui la trouva dans son lit et entendit l'enfant crier. — Remarquez ce que dit Mme de Goulard qui, à deux heures et demie, fût informée que la duchesse ressentait les douleurs de l'enfantement, qui vint sur-le-champ et entendit les premiers cris de l'enfant. — Heniarquez ce que vit le sieur Franque, garde du corps de Monsieur, qui était en faction à la porte de Son Altesse Royale, et qui fut la première personne informée de l'événement par une dame qui le pria d'entrer. — Remarquez ce que vit le sieur Laine, garde national, qui était en faction à la porte du pavillon Marsan, (jui fut invité par une dame à monter, monta, fut introduit dans la chambre de la princesse, où il n'y avait que le sieur Deneux et une autre personne de la maison, et qui, au moment où il entra, observa que la pendule marquait deux heures trente-cinq minutes. — Remarquez ce que vit le médecin Baron qui arriva à deux heures trente-cinq minutes, et le chirurgien lîougon ([ui survint (jnelipies instants après le sieur Daron. — Remarquez ce que vit le maréchal Suchet, qui était logé [)ar ordre du roi au pavillon de Flore et qui, au premier avis que Son Altesse Royale ressentait les douleurs de l'enfantement, se rendit en toute hâte à son appartement, mais n'arriva qu'à deux heures quarante-cinq minutes, et qui fut appelé pour assister à la section du cordon ombilical ([uolques minutes après. — Remarquez ce qui doit avoir été vu par le maréchal de Coigny,qui était logé aux Tuileries par ordre du roi, qui fut a|>pelé lorsque Son Altesse Royale était délivrée, qui se rendit en toute liàle à son appartement, mais n'arriva qu'après la section du cordon ombilical. — Remarquez enfin ce qui fut vu par toutes les |)ersonnes ([ui furent introduites après deux heuresel demie justpi'au moment de la section du cordon ombilical, qui eut lieu à deux heures Injis (piaris.
Mais, où étaient donc les parents de la princesse pendant cette scène qui dura au moins vingt minutes? Pourquoi, durant un si long espace de temps, affectèrent-ils de l'abandonner aux mains de personnes étrangères, de sentinelles et de militaires de tous les rangs? (lel abandon affecté n'est-il pas précisément la preuve la plus complète
d'une fraude grossière et manifeste? N'est-il pas évident qu'après avoir arrangé la pièce, ils se retirèrent à deux heures et demie, et que, placés dans un appartement voisin, ils attendirent le moment d'entrer en scène et de jouer les rôles qu'ils s'étaient assignés ? — En effet, vit-on jamais, lorsqu'une femme était sur le point d'accoucher, que, pendant la nuit, les lumières fussent éteintes; que les femmes placées auprès d'elle fussent endormies ; que celle qui était plus spécialement chargée de la soigner s'éloignât ; que son accoucheur fût déshabillé, et que sa famille, habitant sous le même toit, demeurât sans donner signe de vie? Son Altesse Royale le duc d'Orléans est convaincu que la Nation française et les souverains de l'Europe sentiront toutes les conséquences d'une fraude si audacieuse et si contraire aux principes de la monarchie héréditaire et légitime. — Déjà la France et l'Europe ont été victimes de l'usurpation de Bonaparte. Certainement, une nouvelle usurpation de la part d'un prétendu Henri V ramènerait les mêmes malheurs. — Fait à Paris, le 30 septembre 1820.
Sans se permettre d'examiner si cette protestation émane du prince auquel on l'attribue, ou si on a abusé de son nom dans la publication faite à Londres ; sans rien préjuger sur l'authenticité ou la fausseté de ce document, on peut observer que tous les faits dont il est fait mention sont de la plus parfaite exactitude ; pas une particularité de personnes ou de temps qui n'y soit fidèlement rapportée; et certes, l'auteur de la protestation, quel qu'il soit ou qu'on le suppose, est on ne peut mieux instruit de tout ce qui s'est passé dans cette nuit, où une profonde obscurité règne dans la chambre de la princesse, au moment où elle éprouve les douleurs de l'enfantement, sans cju'il se trouve auprès d'elle d'accoucheur, de médecin, de femmes de service, et où, dix minutes plus tard, «.l'accoucheur, les témoins et la lumière pé- « nètrent à la fois dans l'appartement de la princesse, déjà mère », selon l'expression d'un écrivain, M. Cauchois-Lemaire (i).
Mais, dira-t-on sans doute, est-il permis de croire, de penser que Louis XVIII, que Charles X, que la duchesse de Berry surtout, aient pu consentir, aient pu se prêter, chacun en ce qui le concerne, à une fraude, à une supposition aussi hardie, aussi opposée à
(1) Montgaillard fait lui-même des réserves sur la protestation du duc d'Orléans et n'appuie son opinion et son pamphlet sur aucun document qui puisse être historiquement discuté. {Édit.).
MOUT DL' PHINCE Dli CO.NDË ET DU DUC DE BEliUY. 317
tous les principes de morale, à tout sentiment de paternitù ? Un bourgeois, un ouvrier rejetteraient avec indignation des expédients aussi criminellement attentatoires aux premiers instincts du cœur ? — Assurément. Mais en général les rois, les princes et même les grands seigneurs, attachent, politiquement parlant, une faible importance à l'idée de la paternité. Leur moralité est, à cet égard, d'une facilité, d'une complaisance remarquables; les tribunaux et l'histoire déposent d'une manière certaine, de ces sortes de suppositions ; il faut parfois aux grands, aux puissants de la terre, un héritier indispensable, de quelque part qu'il vienne, il le leur faut absolument, ainsi l'exige l'intérêt politique, l'orgueil ou la vanité de famille. Louis XVIII et Charles X, dans la situation où la branche régnante se trouvait placée depuis l'assassinat du duc de Berry, ont fait taire, devant la raison d'État, tous les scrupules de conscience; à leurs yeux, assurer par tous les moyens l'hérédité du trône était une chose parfaitement légitime, l»arce qu'elle devenait nécessaire, parce que la supposition d'un infant, quel que fût son père, correspondait aux intérêts les plus directs de la royauté.
C'est encore ainsi que s'exprimait un pair de France, attaché à la personne de Louis XVIII et de Charles X et renommé pour son dévouement aux principes de l'ancien régime et de la légitimité. Ce haut personnage, réiiondant aux observations (jui lui étaient présentées au sujet de l'invraisemblance de la coopération de Louis XVIII et de Charles X à l'événement du 29 septembre, ajoutait que Louis XVIII avait, d'ailleurs, une profonde aversion pour la maison d'Orléans. Le roi, disait-il, e.ùi tout tenté pour l'éloigner du trône, tant son inimitié était profonde; quant à Charles X, dunt les sentiments de bienveillance et même d'afî'ection pour le duc d'Orléans étaient connus, il aura naturellement fait céder ses sentiments à la raison d'État, et à sa satisfaction personnelle de voir la couronne assurée à l'enfant supposé de son propre fils.
Au reste, la grossesse de M""" la duchesse de Berry fut des plus heureuses ; aucun accident, aucun symptôme, ne lirenl craindre pour elle. La princesse jouit, depuis l'assassinat du duc, d'une
santé parfaite; elle se promenait fréquemment aux Tuileries, sur la terrasse du bord de l'eau, sans prendre les précautions ou les ménagements dont elle avait usé précédemment; sa toilette était conforme à son état; seulement l'enfant dont elle est accouchée le 29 septembre, paraissait se déplacer quelquefois et allait d'un cùté à l'autre : c'est une remarque qui n'a pas échappé au public dans certaines circonstances.
Le baptême du duc de Bordeaux se fera avec un grand appareil ; les courtisans et familiers des Tuileries seront accablés de dons, de grâces, de marques d'honneur (le maréchal Suchet recevra le cordon bleu); une amnistie sera accordée aux déserteurs ; la clémence royale n'ira pas, cependant, aussi loin que sa générosité; les bannis de janvier 1816 ne seront pas rappelés, leur proscription sera même aggravée.
Après avoir frappé sur les marches du trône, la mort atteint le souverain lui-même. Le 16 septembre 1824, Louis XYIII meurt au château des Tuileries à quatre heures du matin.
Ce prince était né le 16 novembre 17o3. En vertu du droit divin, il a été roi pendant vingt-neuf ans, mais il n'a administré son royaume que durant dix années. Par suite cependant de la légitimité héréditaire et de son droit à la couronne, il a daté, quoique exilé et banni, les années de son règne et les actes de son administration du jour de son avènement, c'est-à-dire du jour de la mort du fds de Louis XVI (juin 1795).
La physionomie de Louis XVIll n'était point dépourvue de majesté ; ses traits étaient réguliers, nobles, fortement prononcés. La sévérité, la douceur, la bonté, la cruauté se peignaient tour à tour dans ses yeux et sur les traits de son visage, naturellement, et sans contrainte, lorsque le frère de Louis XVI jugeait
à propos d'exprimer ces sentiments divers. 11 avait une physionomie à ressort. 11 était doué de plus d'esprit et de pénétration que n'en onl ordinairement les souverains, mais cet esprit était plus brillant que solide, plus fin qu'étendu, plus subtil que profond. Littérateur assez érudit et jaloux par-dessus tout de faire reconnaître cette érudition à tiroir dont il s'était fait un dictionnaire, le prince se montrait excessivement flatté de passer pour savant, bon latiniste, excellent académicien ; il affectait surtout un grand purisme en parlant le français et le latin. Horace était son auteur favori ; le roi citait ou plutôt récitait avec complaisance, à tout propos, des vers de cet auteur. Plusieurs ministres, notamment M. Beugnot, qui connaissaient à peine leur propre langue, les courtisans et même les courtisanes qui ignoraient les noms d'Horace et de Virgile, étudiaient en conséquence les œuvres des deux grands flatteurs d'Octave, pour répondre aux fréquentes expectorations latines de Louis XVIII. Le jugement de ce monarque était droit, l'on pourrait même dire parfait, lorsqu'il s'exerçait sur des objets susceptibles d'affecter sa personne ou son autorité : il possédait peu de connaissances, en matière d'économie politique; le droit public lui était étranger. Doué d'une mémoire vraiment prodigieuse, Louis XVIII n'oublia jamais une injure, une faute, une contradiction, la plus légère piqûre faite, même involontairement, à son amour-propre littéraire ; il n'oublia pas non plus un seul des services rendus à sa royauté ; seulement il mettait ces services en oubli lorsqu'il n'en avait plus besoin, lorsque les hommes qui les avaient rendus ou lorsque les principes de ces hommes ne lui convenaient plus. Louis XVIII ne disait pas comme Louis XIV, car il avait plus d'esprit que le fils d'Anne d'.Vutriche : « L'Etal, (•'est moi », mais il rapportait tout à sa personne, à son individualité, car il n'avait pas moins d'égoïsme, de sensualité despotique que le grand roi. Louis XVIII avait un peu du génie de Charles V, toute la dissimulation de Louis XI, sans aucune de ses qualités, tout le génie de Tibère et beaucoup de celui de Ferdinand le Catholique ou le Parjure: on pourrait presque dire de lui : C'était Tibère eunuque, et Ferdinand le Catholique liltéra-
leur. Louis XVIII est le roi le plus fallacieux et le plus absolument personnel qui ait jamais régné en France.
Sa constitution physique le rendait tout à fait inhabile à la guerre : la plum^ à la main,„4vétait Achille, l'épée au poing, c'était Thersite. JI ne lit rittï pour reconquérir son trône; il chargea de ce soin le nom de Henri IV. On vit le petit-fils du Béarnais supporter avec une fierté, une humilité et une soumission également imperturbables les misères, les calamités et les hontes d'un exil qui semblait ne devoir finir qu'avec sa vie; il ne pouvait se résoudre à désespérer de son sort comme roi, et tremblait de tenter la moindre entreprise qui pût le compromettre comme homme.
Enfin, l'exilé, le banni, entrevit dans la guerre de Russie (1812) la possibilité de rentrer en France. En apprenant les désastres de la retraite de Moscou, le roi d'Hartwelle s'écria magnanimement : « Voilà le jour le plus beau, le plus riche en espérances « de mes dix-neuf années de royauté sans trône ! » Le jour le plus beau, comme le plus heureux de la vie de Louis XVIII, aurait dû être celui où il rentra dans sa capitale, où il promit à ses sujets cette liberté constitutionnelle si désirée et qui leur était devenue si nécessaire après vingt-cinq années d'agitations sanglantes, de despotismes politiques, de triomphes militaires et de folie impériale. Quoique le monarque revint dans sa patrie à la suite de sept cent mille étrangers qui la ravageaient le fer et la flamme à la main, au nom du bonheur public et de la paix, les Français s'empressèrent d'accorder leur confiance au frère de Louis XVI ; ils crurent à la bonne foi constitutionnelle d'un prince qui, dès les premiers symptômes de la Révolution avait manifesté ses vœux pour les améliorations que réclamaient alors tous les Français, qui avait donné son assentiment aux principes proclamés par l'Assemblée constituante, qui avait publié avec éclat cette adhésion dans plusieurs circonstances majeures et avait exprimé dans les dernières années de son exil sa persistance dans les idées de la Révolution.
Louis XVIII octroya aux Français une Charte constitutionnelle, et ce grand acte de la pleine puissance et autorité royales, lui
concilia, sinon l'amour et la reconnaissance, du moins la soumission et les vœux du peuple. Malheureusement, les courtisans de l'Œil-de-Bœuf, les vétérans du livre rouge, les incurables valets du pouvoir absolu, des ministres ineptes ou perfides, avaient lu dans la pensée de l'auteur de la Charte ; ils égarèrent la prudence de Louis XVIII et un désastre inopiné (20 mars 1815) devint bientôt l'inévitable résultat du système de conduite adopté par le gouvernement royal dès les premier^mois de son installation.
La légitimité triompha une seconcF^Rig'de l'usurpation, et la coalition armée contre la nation, revint avec ses huit cent mille baïonnettes replacer et étançonner le roi des étrangers sur le trône de France. Louis XIII avait mis sa couronne sous la protection de la Vierge, Louis XVIII plaça la sienne sous la protection des ministres de Saint-Pétersbourg et de Londres. Pendant son règne, la Tamise et la Neva traversèrent les Tuileries. Avec la seconde Restauration, l'esprit de la Chambre de 1814 se réveilla et se déchaîna avec plus de violence encore dans la Chambre de 1815. Les proscriptions, l'assassinat et la servitude furent mis à l'ordre du jour.
Louis XVIII sentit enfin la nécessité de dissoudre sa Chambre ardente. L'ordonnance du 5 septembre 1816 parut. Le roi vit de nouveau la France se prendre au piège de ses promesses et le bénir d'un bienfait qui sauvait le trône bien plus que la Nation. Une loi électorale, en harmonie avec l'ordonnance du 5 septembre {5 février 1817), en parut la plus noble, la plus solide garantie ; mais une seconde loi (2'J juin 1820) affaiblit considérablement la confiance nationale, et la loi de la septennalité fit croire avec raison, à tous les esprits judicieux, que le gouvernement avait résolu de détruire la Charte constitutionnelle, tant les hommes de l'ancien régime et les ministres de 1822 montrèrent contre elle d'hostilité. — Louis XVIII achève enfin de tromper la Nation, il meurt.
Pendant ses dix années de règne, ce monarque a été préfet des puissances étrangères, et roi des émigrés; il leur prodiguait les faveurs ot les grâces, donnait sans mesure aux gens de la cour, ou de l'ancien régime, et refusait tout sans pitié aux
défenseurs de la patrie, aux amis de la liberté {\). Sa munificence e-t ses libéralités étaient souvent scandaleuses et hors de toute pudeur. Naturellement cupide et avare, il était prodigue et même dissipateur, lorsqu'il s'agissait de satisfaire ses caprices ou ses goûts (2) : les premiers furent souvent bizarres, les seconds toujours vils.
(1) M. Decazes soutint la dignité du nom français en Angleterre aux dépens de sa fortune privée; il revint pauvre, presque ruiné, de son ambassade à Londres, et se trouva réduit à exposer sa détresse à Louis XVIIL « Je me vois dans la nécessité de vendre les bois de Picardie que m'a « donnés M"« de Saint-Aulaire, ou d'aller vivre dans mes terres. » — « Mais, « répondit le roi, des bois, c'est une ressource, mais une terre, c'est une « retraite. »
Après la part faite à l'esprit et à la puissance roj'ale, Louis XVIII se montra juste, reconnaissant : peu de mois avant sa mort, en 1823, il accorda à l'exministre une gratification de huit cent mille francs sur sa liste civile : elle était méritée. Dans l'abandon, la pureté, l'ardeur de son dévouement, M. Decazes n'avait pas, perdu une seule occasion de veiller à la sûreté et à la dignité du roi. 11 était parvenu à mettre entre ses mains, les papiers que Courtois, membre de la Convention, avait trouvés dans les cartons de Robespierre et gardés secrètement; M. Decazes a%'ait également réussi à restituer au roi les lettres de ce prince à M™'' de Balby, que la femme de chambre de cette ex-favorite menaçait de rendre publiques : la négociation coûta soixante mille francs. En recevant ces billets galants, Louis XVI II dit : « L'imbécile ! Si elle avait attendu encore quelque temps, elle en aurait re- « tiré dix fois plus après ma mort. »
(2) Avec quelle royale prodigalité, Louis XVIII n'a-t-il pas versé ses augustes bontés sur M^e la comtesse du Cayla, née Talon, dont le père lui avait rendu de si éminents services en octobre 1789 et février 1790.
jlme du Cayla s'était fait remarquer sous l'Empire parmi les dames du faubourg Saint-Germain qui pratiquaient de petites intrigues en faveur des Bourbons et lançaient de plats sarcasmes contre Napoléon et sa cour; ce despote avait la faiblesse de se montrer sensible aux ridicules dont on affublait sa personne et ambitionnait prodigieusement les éloges et les suffrages de qualité dont le faubourg Saint-Germain exerçait le monopole; il chargea son grand-vizir, Savary, de mander ^\^^ de Cayla, de lui témoigner son mécontentement et de la menacer de l'exil dans le cas où elle ne changerait pas d'attitude : la dame était jeune, jolie et ne manquait pas d'esprit, elle monta sur ses grands chevaux, se plaignit violemment de l'inquisition que l'empereur prétendait exercer dans la société privée et fit pour ainsi dire subir un interrogatoire à Savary. qui finit par lui promettre de parler en sa faveur à Napoléon. Celui-ci exigea que M™« de Cayla donnât ■ caution de sa future conduite, et Savary proposa de l'attacher au service impérial; elle fut admise au nombi'e des dames d'honneur. Le centurion ou gendarme Savary s'était amouraché de .M™» du Cayla et Napoléon eut même, dit-on, des attentions pour elle. En 1814, elle vira de bord, vent arrière, comme fille de M. Talon et comme femme de M. du Cayla; celui-ci sortait du corps de Condé, où son père avait été assez avant dans la confiance du prince ; celui-là avait rendu, en sa qualité d'avocat général au Chàtelet de
Louis XYIII avait le despotisme dans la tête ; son âme était pusillanime : il n'osait exercer la tyrannie qu'après avoir reçu
Paris, des services essentiels à Louis XVIII, dans l'affaire de Favras en faisant disparaître des pièces qui établissaient la culpalulitc du comte de Provence. M"'= du Gayla se trouva de plein droit admise à la cour de la Restauration; elle connaissait les détours du sérail et finit par devenir sultane favorite.
Après les Cent Jours elle était dans le plus grand dénùment ;elle s'adressa au duc de Grammont, capitaine des gardes de Louis XVIII, dont la fille était mariée en Russie à M. Davidow, pour le prier, d'après ses relations, de lui procurer une éducation à faire en Russie. Le duc l'en dissuada et lui offrit, quoique n'étant pas alors de service, de lui faire accorder une audience du roi pour lui exposer sa déplorable situation; et en raison des services de son père, le duc de Grammont lui donna l'assurance qu'elle pourrait obtenir quelques secours sur la liste civile. Au jour fixé, la comtesse entra aux Tuileries en petite protégée d'un grand seigneur, et en sortit en grande et haute protectrice. Sun esprit et ses grâces avaient plu au roi qui lui conserva jusqu'à sa dernière heure une faveur particulière et lui en fournit des témoignages éclatants.
.M™*^ la comtesse du Cayla ayant eu l'honneur d'être invitée au cercle de Son Alfesse royale, la duchesse de Berry, le roi veut la voir avant la réunion, pour juger par lui-même le bon goût de sa toilette, et sous le galant prétexte d'apporter plus d'élégance dans l'arrangement des boucles de cheveux de la favorite. Sa .Majesté y place une anémone du prix de deux cent mille flancs; la main du roi est si légère que la comtesse ne s'aperçoit pas de ce surcroit d'ornement; elle est tout étonnée lorsqu'on l'en félicite au cercle de la princesse.
Louis XVIII demande à .M"c du Cayla si elle lit l'Ancien et le Nouveau Testament; sur sa réponse assez embarrassée qu'elle n'a pas cet ouvrage dans sa bibliothèque, le roi veut bien lui en promettre un exemplaire. Quelques jours après, il lui donne une Bible magnifiquement reliè'C et ornée de cent cinquante gravures. Chacune de ces gravures, ordinairement recouvertes d'un papier de soie, était garnie d'un billet neuf de la Banque de France, de la somme de mille francs.
C'était peu de chose pour un roi de France et de Navarre, dont la générosité éclatera bientôt d'une manière digne de Louis .XIV. H ordonnera la construction d'une maison de campagne sur l'emplacement du château de Saint-Ouen: ce sera consacrer le lieu où l'auguste législateur a promis la Charte à ses sujets après dix-neuf ans de règne dans l'exil, ce lieu où le roi, rappelé par l'amour de ses peuples, a séjourné trois fois vingt-quai re heures avant de faire son entrée à Paris. En consè(|uence, les terrains sont achetés, le pavillon est bâti, les jardins sont plantés, le tout avec un goût exquis; les ameublements sont d'une telle souq)tuosilé qu'une reine pourrait habiter ce pavillon, ou plutôt ce temple de fées «juc le monarque vient inaugurer et dont il fait don à M-o du Cayla. En femme prévoyante qui ne veut avoir aucun dènièlé avec le successeur du donateur, la comtesse représentera plus tard que sa fortune ne lui permet point de garder un si riche domaine, et le roi, toujours désireux de lui ôtcr toute inquiétude pour l'avenir, rachètera à grand prix la propriété qu'il a daigné oll'rir à la favorite, lui en laissera la jouissance viagère et la gratifiera du mobilier qu'elle renferme. On évalue à sept ou huit millions la valeur des diuis faits ainsi par Louis XVIII. — M"" la comtesse du Cayla est devenue la Dubainj de la Cliaile.
■de l'hypocrisie l'assurance qu'il pourrait tout tenter sans péril pour sa personne : l'homme était cruel par excès d'égoïsme, le prince était bienveillant par excès de dissimulation. L'égoïsme
• de Louis XVIII était si profond qu'il n'y avait pour lui ni famille, ni dynastie, ni patrie. Le roi n'accordait jamais sa confiance, il la laissait prendre ; il livrait son attachement à ses favoris bien plus qu'il ne le leur accordait; son cœur était à lui seul;
■ ses amis les plus intimes ne furent, dans tous les temps, que ^ des instruments agréables ou nécessaires à l'accomplissement de
ses desseins. Il aimait passionnément la représentation, les honf neurs, les pompes et jusques aux vanités de la royauté. Il tenait ; peu à l'amour de ses peuples ; à Blanckembourg il vantait cette
maxime : Metuant dum oderint; mais il était jaloux de montrer : à l'Europe qu'il possédait l'affection de ses sujets, et il sollicitait '■ un titre, un surnom qui prouvât au monde entier à quel point V il était aimé (1). On peut dire de ce Bourbon de Coblentz :
Maximus in mhnmis, et minimus in maximis. « 11 y avait en lui
■ de la vieille femme et du chapon, du fils de France et de l'homme
■ de collège », disait le duc d'Ayen : ce bon mot est d'une grande justesse.
Il faut reparler de son amour-propre littéraire : très recherché dans ses paroles, Louis XVIII s'exprimait avec une élégante faci-
' lité, quoiqu'il n'évitât pas toujours l'affectation et même la pédanterie. Avec des connaissances superficielles, il jouissait de
ila réputation de savant. Il abondait en phrases pompeuses, mais
• écrivait difficilement. Ses productions étaient chargées de
(1) Louis XVIII écrivit (1814) à Tabbé de Montesquiou, président de la Chambre des députés pour exprimer le désir d'être surnommé, par accla- ■mation de la Chambre : « Louis le Désiré ». Le roi disait : u La France a dé- <( cerné à Louis XIII, le nom de Juste, à Louis XIV, celui de Grand, à « Louis XV, celui de Bien-Aimé, d'après les qualités éminentes et diverses « qui avaient signalé ces souverains. Bonaparte a reçu le nom de Grand ■" à cause de sa gloire militaire!... Je tiens à être surnommé par les >< Chambres le Désiré, afin de consacrer l'amour et la fidélité avec lesquels <i les Français invoquaient depuis vingt ans mon rétablissement sur le << trône. »
On ignore les motifs qui portèrent l'abbé de Montesquiou à ne point donner communication publique de la lettre du roi qui exprimait ce vœu; elle fut déposée dans les archives de la Chambre.
ratures, son st^ie était celui de Dorât. Les succès littéraires avaient pour lui le plus grand prix : sous le nom de chevalier de C. .,1e comte de Provence avait inséré (1780-1788), des articles dans le Mercure de France et dans VEsprit des Journaux. Il avait travaillé avec M. Maréchal, du village de Bièvre, se disant marquis de Bièvre, à la comédie du Séducteur; il avait cru faire le Barbier de Séville avec Beaumarchais qui, dans sa respectueuse naïveté épigrammatique, disait à l'auguste écrivain « Notre « comédie. Monseigneur, est bonne, elle fera fureur. » Il avait mis sa quote part dans l'opéra de la Caravane, et s'en glorifiait hautement.
Dans ces années qui annonçaient clairement, qui précédaient à flux de marée, à vue d'oeil, la Révolution, les représentations théâtrales étaient en vogue dans les châteaux; le comte de Provence les provoquait et les honorait de son suffrage ; ces nobles délassements de l'esprit étaient cultivés avec soin à la cour, ainsi que l'atteste la correspondance de Grimm (1). Au reste, rien de plus innocent que ce goût des jeux scéniques. Louis XVIII fournit son contingent d'esprit à ces représentations théâtrales et composa plusieurs pièces dans le genre burlesque; elles étaient médiocres de conception et de style. Ses couplets de vers, très bons à Versailles étaient siffles à Paris... Le Voyage à Bruxelles, publié peu de mois avant la mort de Louis XVIII, a montré combien ce roi était mauvais écrivain. Cependant Rivarol avait dit de lui pendant l'émigration : « Il serait aussi injuste de lui refu- « ser un fauteuil académitpie que dangereux de lui donner un
(1) On lit dans la Correspondance de Grimra : « Peu de jours après la « glorieuse reprise du Mariage de Fir/aro (1785) le barbier de Séville a ùté '< représenté sur le petit théâtre de Trianon, dans la société intime de la « reine, et l'on a daigné accorder à l'auteur la faveur très distinguée d'assis- " ter à cette représentation. C'était la reine elle-même qui jouait le rôle de « Hosine, -M. le comte d'Artois celui de Figaro, M. de Vaudreuil celui du « comte Almaviva. Les rôles de Ilartliolo et de Basile ont été rendus, le pre- « mier par .M. de Guiche, et le second par .M. de Crussol. Le petit nombre de « spectateurs admis à cette représentation, y a trouvé un accord, un ensemble « qu'il est bien rare de voir dans les pièces jouées par des acteurs de société. >>
Grimm n'a pas dit que Louise Contât, artrice du Théàtre-Frani;ais, avait été appelée plusieurs fois auprès de la reine pour lui donner des leçons et lui apprendre le rôle de Rosine.
« trône ». Le roi de Blankembourg écrivit à Rivarol deux lettres charmantes, le pressant de se rendre auprès de lui et de ne pas lui refuser les lumières de son esprit, les consolations de son génie. Rivarol avait trop de l'un et de l'autre pour répondre aux caresses de l'exilé royal, il prétexta sa santé et dit à ses intimes : « Si j'avais avec lui une conversation d'une demi-heure, il ne me « la pardonnerait de sa vie. » Louis XVIII n'avait besoin, en effet, que de courtisans et de laquais.
Louis XVIII a joui jusqu'à ses derniers instants, des flatteries de l'Académie, des éloges des journalistes et des hommages des courtisans. Les grands fonctionnaires de l'État et les membres des principales autorités constituées défilèrent devant son fauteuil, le jour de la Saint-Louis ; il relevait sa tête affaissée sous le poids des douleurs, pour les honorer d'un dernier regard : « Je veux, disait-il, voir encore une fois tout mon monde. » Il mourut dans d'affreuses souffrances, mais sans la moindre faiblesse.
On aime généralement à connaître le caractère, les habitudes, les goûts des rois, dans leur vie privée; on veut voir ce qu'ils ont été comme hommes, et s'ils sont d'une autre espèce que leurs sujets, ainsi qu'ils se le persuadent et que leurs courtisans l'affirment. Il est facile de donner quelques détails sur le prince qui fut l'un des plus spirituels et peut-être le plus faux de sa race.
Louis XVIII était lâche physiquement parlant ; moralement il possédait cette fermeté d'esprit ou de caractère qui tient de l'opiniâtreté, mais qui cède à la crainte : il tremblait à la seule idée d'un combat. On l'a vu fuir de l'armée de Condé avec une vélocité telle, qu'obligé de se faire monter à cheval par quatre laquais, il fournit une route de quinze lieues sans s'arrêter dans les gorges de la Forêt-Noire; il dit, et écrivit, peu de jours auparavant : w On apprendra plutôt ma mort que mon éloignement de l'armée de Condé. » Et il abandonna en toute hâte à Mulheim ses compagnons d'armes, au premier avis qu'on y reçut des mouvements de l'armée française pour le passage du Rhin... En mars 1814, il quitte furtivement le château des Tuileries, sort de Paris la nuit, et n'ose pas même s'enfermer dans la première
place forte de France (Lille). Lors de l'assassinat du duc de Berry (13 février 1820), il se rend à la salle de TOpéra, sans pouvoir surmonter la frayeur dont il est saisi; pendant le trajet, il ne cesse de dire aux gardes du corps qui escortent son carrosse : « Mes amis, sauvez-moi, on en veut à ma vie ; sauvez-moi ».
Un an avant sa mort, Louis XVllI interroge son premier médecin, M. Portai : « Parlez-moi avec une entière franchise; ne me déguisez rien, je vous en prie, je vous l'ordonne même : <■ croyez-vous que j'aie encore quelques années à vivre? — " Votre Majesté est d'une très forte constitution ; elle a ce que nous appelons Optima vitx principia; je suis intimement persuadé que Votre Majesté vivra longtemps, aussi longtemps et 'I plus que Louis XIV. — « Bien, bien, d'après la nature de mes « infirmités qui datent de loin, d'après vos connaissances en « médecine, pensez-vous que mon agonie soit longue et dou- « loureuse? Parlez sans ménagement, aucune crainte n'approche « de mon âme, je puis tout entendre sans être ému ; et si fractus « illabalur oi'bù, impavidum ferlent ruinae Ludovicum octo déci- «■ mum. — « Quelque peine que j'éprouve à parler d'un tel sujet, " j'ose assurer Votre Majesté qu'elle finira doucement, sans « s'en apercevoir, comme un flambeau qui s'éteint. — « Très « bien ; une dernière question : je veux que vous me disiez, en votre àme et conscience, si les infirmités dont je suis atteint peuvent atïecter mes facultés intellectuelles, si ce sera toujours moi qui vivrai malgré mes soufTrances, si... vous m'entendez. ' — Je n'en fais pas doute, j'ai la conviction intime, d'a[»rès la force de constitution de Votre Majesté, qu'Elle jouira de toute sa connaissance, de tout son moi jusqu'au dernier souffle. » — « Ali 1 me voilà satisfait, tranquille; car je ne voudrais pas voirdans ma chambre une procession des surplis de mon frère. » L'académicien ou philosophe des Tuileries, ne croyait pas aux dogmes de la religion catholique romaine; il s'est plus dune fois permis défaire à leur sujl'I de piquantes plaisanteries, et sui- celle matière il tenait du grand Frédéric : << Quoique roi Très Chrétien, « je ne suis chrétien qu'au plus près ». Ce mot a été dit à Blankembourg. Louis XVIII n'était pas précisément athée, et il
était néanmoins superstitieux : il professait les opinions d'un déiste ; en diverses conjonctures, il s'est expliqué sur le déisme qu'il appelait : religion naturelle, raisonnable, bonne. Il n'estimait pas les prêtres, les avait généralement en aversion et les craignait; il redoutait infiniment les jésuites, et les ménageait pour assurer sa conservation, ce soin ne le quittait pas un instant. . Lorsque le roi Très-Chrétien était obligé de remplir son devoir de communion, on présentait, selon l'usage royal, trois hosties consacrées ; Louis XVIII, tout absorbé dans son pieux recueillement, jetait un œil scrutateur sur la patène d'or où étaient placées les hosties, et indiquait du doigt celle dont il faisait choix; les deux prêtres qui se tenaient à sa droite et à sa gauche, étaient obligés de communier avec les deux autres.
Dans l'intimité, Louis XVIIl allait jusqu'à exiger la flatterie; il s'admirait dans ses courtisans, qu'il méprisait en paraissant les aimer, et les honorer. Quand il le voulait, il était très aimable avec eux et leur adressait des compliments délicats, très spirituels, quoiqu'il les accablât souvent d'ironies sanglantes, « à pointes acérées », disait-il. Le roi traitait ses gens avec une brutalité quelquefois extrême ; les bourrades, même les coups de pied ne leur avaient pas été épargnés, aussi longtemps qu'il avait pu agir de ses membres : la plus petite contrariété, le moindre retard dans le service le mettaient hors de lui ; il commandait le juron à la bouche. Ce prince était d'une gourmandise, d'une gloutonnerie surprenantes. Ses frais de table s'élevaient mensuellement à plus de 400000 francs; Napoléon, empereur et roi, n'avait pas dépensé plus de 1 200000 francs par an pour le même objet. Et, que de souverains, l'usurpateur n'avait-il pas fêtés de 1804 à 1814?
Tout le monde a connu les orgies gastronomiques de la Restauration: le père Elysée, célèbre chirurgien de l'hospice de la Charité, attaché à la personne, c'est-à-dire aux infirmités du roi restauré, avait mis la gastronomie en grand honneur dans le palais. Louis XVIII avait porté au plus haut degré « l'art de la gueule », comme dit Montaigne. Il s'exerçait sur ce chapitre avec M. le duc d'Escars, son premier maître d'hôtel. Le roi et le duc
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troquaient l'hermine et le brocard contre la veste blanche et le bonnet de coton ; les deux illustres cuisiniers déployaient alors dans le silence du cabinet toutes les richesses de leur imagination pour rechercher de nouvelles créations ou pour porter au dernier point « de perfectionnement n les mets de leur invention : et la France lisait ensuite dans le Moniteur « M. le duc d'Escars a travaillé hier avec le roi ». — Le duc et le roi étaient parvenus à préparer « au suprême » les truffes à la purée d'ortolans.
Après s'être servi de son duc d'Escars en qualité d'aide de cuisine ou de marmiton à cordon-bleu, Louis XVIII en faisait son convive; mais cet honneur coûta cher au courtisan. Un plat de truffes ortolànisées, qui eût suffi pour rassasier vingt personnes, est entièrement dévoré en tête à tête, avec plusieurs autres mets d'un raffinement exquis. Le duc se retire et se met au lit. Il est bientôt réveillé par de violentes douleurs. Tous les secours de la médecine lui sont inutilement prodigués, l'indi- , gestion l'emporte et il expire, après avoir avoué la cause de [son agonie et exprimé la crainte que le roi n'éprouve un semblable accident.
On se rend en toute hâte à l'appartement de Louis XVIII, pour lui apprendre la catastrophe; il en paraît ému, affligé, mais reprenant aussitôt son cœur et ses sens, il dit avec une sorte 'd'orgueil : <' Ce pauvre d'Escars, je le lui avais bien dit ! mon « estomac vaut mieux que le sien, il est plus solide,» et le roi se rendort.
Atteint depuis plus de vingt ans d'infirmités graves, Louis XVIII entra néanmoins dans sa soixante-neuvième année. Il ne faut pas s'en étonner, un roi ne meurt que lorsque toutes les ressources de la science et de l'opulence ne peuvent plus rien contre la nature. Le prince aurait trouvé sou tombeau en Angleterre si son exil dans cette île s'était prolongé de quelques mois ; il serait mort après sa rentrée en France, si la médecine, la chirurgie, la pharmacie, la chimie, la mécanique, n'eussent rivalisé d'inventions, de talents, d'efforts pour protéger les jours de l'auguste malade. Fendant plusieurs années, Louis XVIII ne vécut que d'une vie artificielle ; une hygiène rigoureuse conserva à ses
organes un reste d'énergie, de vitalité; mais, dès la fin de l'année 1821, la sensibilité générale et organique s'affaiblit progressivement, et bientôt ses facultés morales et intellectuelles déclinèrent à vue d'œil. Ce n'était plus qu'un roi moitié homme, moitié fauteuil.
Depuis longtemps, Louis XVIII ne pouvait se soutenir sur ses jambes et se trouvait à la merci de ses domestiques de tout rang; pour le transporter d'une place à l'autre, il fallait employer roulettes, poulies, cordages; on le descendait, on le montait comme un ballot, de ses appartements à son carrosse, au palais du Louvre et on le rapportait de même aux Tuileries. Un exercice violent soutenait encore l'espèce d'existence qui lui restait ;. aussi, faisait-il presque journellement de longues promenades à cinq et six lieues de Paris, à toute course de chevaux, ayant dans sa voiture trois des premiers gentilshommes de la chambre, tête nue quelque temps qu'il fît. Sa Majesté expectorait fréquemment et en abondance; des serviettes étaient étendues sur les genoux des ducs et courtisans placés près du roi qui lançait au hasard ses crachats d'honneur.
L'autopsie du cadavre mit à découvert l'organisation physique du prince : le buste et toute la partie supérieure du corps jusqu'à la ceinture, étaient d'une conformation parfaite ; mais, à partir de la taille, il n'y avait presque rien de l'homme. Le roi n'avait aucune virilité, c'est pourquoi il ne pouvait briller, agir, combattre que dans son cabinet, par sa plume ou sa langue, sorte d'héroïsme dont il s'est, au surplus, fort habilement servi pour mourir roi ; il dut cet honneur à la Charte.
Louis XVIII regardait la Charte comme son plus beau titre de gloire; il ne l'en aimait pas davantage. 11 avait été forcé, il est vrai, de l'octroyer; Charte ou renonciation au trône il fallait choisir. Alexandre ordonna, Louis XVIII proclama la nouvelle loi; en réalité elle fut imposée par les conjonctures militaires et politiques du moment. En 1820, Louis XVIII dit à M. le duc de*** qui se répandait devant lui, en récriminations contre la Charte, « fatale consécration de la Révolution et de la peste démocratique » : — « Doucement, mon cher duc, je ne l'aime
« pas plus que vous; mais la poire n'est pas mûre; chaque chose « en son temps : si je vis encore quelques années, j'effacerai « la Charte en la montrant toujours aux Chambres : il faut l'user « avant de la tuer, multaque renascentur quse jam cecidere, ca- « dentque qux nunc sunt in honore. >>
Peu de semaines avant d'aller rejoindre les débris de ses ancêtres, à Saint-Denis, Louis XVllI dit: « On murmure contre moi, « on se plaint de mon règne ; ce sera bien autre chose sous « mon successeur; on ne connaît pas mon frère... on verra!... « Nos nequiores mox daturos progeniem vitiosiorem. »
On fit à Louis XVIII des funérailles splendides auxquelles le clergé s'abstint en partie d'assister; mais la mort de ce prince sonne déjà le glas de la monarchie; un monde nouveau s'est affirmé depuis la Révolution, il revendique ses droits et la liberté opprimée, bientôt dégagée de ses liens, va hautement proclamer ses conquêtes.
I. Vie de famille. — Naissance de Montgaillard ; ses origines, sa famille, son éducation à Sorèze. — Voyage du comte de Provence en Languedoc. — Départ pour l'Amérique. — Campagnes sous les ordres du marquis de Bouille. — Retour en France. — Chauipion de Cicé. — Montgaillard épouse mademoiselle Duquesnoy. — Relations et alliances.
II. "Vie politique. — Montgaillard se fixe à Paris. — Premières missions. — Présentation au prince de Condé. — Conspiration de Pichegru. — Négociations à la cour de Vienne et auprès de l'archiduc Charles. — CoiTespondance avec Mallet du Pan. — Montgaillard à Venise. — Il cherche à corrompre Bonaparte. — Fauche Borel enlève ses papiers. — Arrestation du comte d'Antraigues. — Le 18 fructidor. — La conversation de Montgaillard et de d'Antraigues est-elle authentique? — Principaux passages dévoilant la trahison de Pichegru. — .Montgaillard livre ses secrets à Roberjot ; il correspond avec ce ministre ; il est arrêté après le 18 brumaire. — Ses mémoires et rapports diplomatiques sous l'Elmpire ; son influence; ses ouvrages. — 11 continue sous la Restauration ses travaux politiques ; ses aptitudes ; sa mort 1