ANCIEN RÉGIME
I. Mœurs de la cour. — Vices et corrui)tion. — Société de Versailles.
— Les Escampativos ; anecdote sur Louis XVI. — Galanteries : le duc de Richelieu, le chevalier de Roul'llers. — Affaire du Collier. — La duchesse d'Orléans. — Le duc dOrléans à Berne. — Les orgies de Brunoy : infidélité de Louis \\l. — Le comte d'Artois à Bagatelle. — Débauches du prince. — Anecdotes. — L'esprit de réforme gagne la société. — Mœurs chainpélies.
II. Les Ministres : Vergennes, Galonné, Brienne. — Entrée de Galonné au ministère ; ses dila|)idations, ses galanteries, ses connivences avec la reine. — Loménie de Brienne à Toulouse; son ministère.
III. Necker. Prise de la Bastille. — Altitude hostile de la cour. — Le maréchal de Broglie est appelé au commandement des troupes étrangères. — Le comte d'Artois insulte Necker. — Lettres confidentielles de la reine. — Renvoi de Necker. — Effervescence dans Paris. — Le tiers étal parisien. — Prise de la Bastille. — 3Iort de M. de Flesselles. — Papiers secrets de la Bastille. — Meurtre de Foulon. — Retour «le Necker; son entrée à Versailles et à Paris. — Les nouveaux ministres : Ghampion de Gicé ; La Tour Du Pin, Le Franc de Pompignan ; Saint-Priest ; le prince de Beauvau.
l'V. Louis X"VI et Marie- Antoinette. — Entourage du roi. — Son caractère n'inspire aucune aulmité ; sa bonté est appréciée par le peuple. — Son gouverneur, .M. de la \'auguyon. — Anecdote sur la brusquerie du roi. — Louis X\ 1 appiouve le traité de Pilnitz. — Il correspond avec le roi de Prusse. — Sa pusillanimité au 10 août.
— Talleyrand propose secrètement d'enfermer le roi au Temple. — Caractère de Marie-Antoinette; son influence sur Louis XVl ; son ingérence dans les affaires p(tliti«iucs. — Animosité publi(iue. — Marie-.\nloiM<'lle déjoue les intrigues du comte de Provence. — L'infortiiiie de la reint; rachète ses t<jrts.
■y. Les Princes. Le comte de Provence, le comte d'Artois, le duc d'Orléans. — Intrigues du comte de Provence ; il conteste la légitimité des enfants de Louis .\VI. — Révélations de Courtois, ancien
conveiilionnt'l. — Opinion de Louis XVI sur son frère. — Impopularité du comte d'Artois; ses liaisons : mademoiselle Contât ; anecdotes.— Bergasse accuse le prince d'avoir voulu tuer Louis XVI. — Dettes et dilapidations. — Causes de Ihostilité du duc d'Orléans. — Aversion de la reine. — Outrages prodigués au duc d'Orléans par les courtisans. — Mission diplomatique à Londres. — Le trône de Belgique est offert au duc d'Orléans. — Son attitude lors du procès de Louis XVI. — Sa condamnation.
La fin du xviii'^ siècle est marquée jjar une étrange folie de perversité. Le duc d'Orléans avait donné sous la Régence l'exemple des dépravations; Louis XV le continue et cette contagion gagne aussitôt courtisans, noblesse, haute bourgeoisie. Aux approches de la Révolution le relâchement des mœurs est extrême dans les hautes classes de la société ; la corruption y a naturalisé tous les vices ; la cupidité des grands seigneurs ne connaît plus de bornes, la licence de certains membres du clergé est parvenue à son comble, et au milieu de cette dissolution générale, la cour entière, entraînée dans un écroulement de ruine, s'abandonne, aveugle, inconsciente, à la vie de plaisirs faciles qu'elle n'a pas la pudeur de dissimuler. La reine assiste à Paris aux bals masqués, donne des concerts nocturnes et chante des duos avec Garât que le comte d'Artois nomme chanteur de son cabinet : toute la France apprend que cette souveraine organise la nuit, dans les bosquets de Versailles, des fêtes scandaleuses. Monsieur, comte de Provence, s'affiche avec madame de Balby, née de Caumont La Force, favorite qui le couvrira plus tard dun ridicule ineffaçable. Le comte d'Artois se montre publiquement avec des courtisanes célèbres. Les princesses, épouses des deux frères de Louis XVI, se moquent, à leur exemple, de la
foi conjugale. On voit un duc de Névers vivre avec une comédienne (Quinaull), et l'épouser ; un comte d'Hérouville prendre pour femme une fille (Lolotte) qui a été la concubine de l'ambassadeur d'Angleterre; un marquis de Langeac donner son nom à une maîtresse du duc de La Vrillière (Sabatin), sous condition de reconnaître les enfants qu'elle aurait de ce ministre ; une duchesse de Chaulnes abaisser son nom et son rang pour un maître des requêtes appelé Giac, et vivre en même temps avec un abbé Boismont. Le comte de Solages épouvante le Languedoc par l'atrocité et le nombre de ses crimes; sa famille l'enlève aux tribunaux, mais ne peut le soustraire à la Bastille. Le comte de Sades ne recule devant aucun des forfaits dont son imagination lui fait un besoin ; cet homme de qualité a commencé sa réputation en empoisonnant, avec des canlharides, les pâtisseries et les bonbons servis dans le bal qu'il donnait aux dames de Marseille; il marchera de folie en folie et se fera un jeu de mutiler, de crucifier les victimes de sa lubricité : il échappe néanmoins à la Bastille, comme à la justice. Il a de puissants protecteurs en cour : cela doit être puisque la cour donne l'exemple des vices et de la corruption-.
Un prince du sang avait contracté l'habitude de faire la chasse aux hommes : « Je fais la chasse aux vilains », disait-il ; il tirait aux couvreurs, et lorsqu'un malheureux, atteint par le plomb mortel, dégringolait des combles du bâtiment, le comte de La Marche jouissaitavec délices si le mourant « se pelotonnait bien, s'il faisait bien la boule ». Un père eut le courage de tirer sur le prince au moment où ce dernier visait son fils, et le meurtrier eut l'audace de s'en plaindre. Louis XV fut roi dans cette circonstance : « J'accorde d'avance sa grâce à la personne qui vous tuera! » dit-il au comte de La Marche : les lois gardaient le silence ! Ce Louis-Henri de Bourbon avait tué sa sœur naturelle avec un couteau de chasse. Un prince ([ui se jouait de la vie des hommes ne devait attacher aucune importance à riionneur des femmes : on voit ce comte de La Marche employer le lieutenant-général de police, M. de Sartine, à séduire madame Tliiroux de Monregard, et ce magistrat ne se
refuse pas à conduire, lui-même, la victime dans la chambre du comte et à lancer une lettre de cachet contre le mari dont on n'avait pu acheter la complaisance. En 1787, le prince de Condé enlève la fille d'un de ses gardes forestiers, Mathieu ; le père et la mère n'en entendirent plus parler ; ils sont morts sans avoir pu la retrouver; elle avait été cachée au château de Beauchamp. On pourrait citer encore l'enlèvement d'une demoiselle de Dijon, opéré par ordre du prince de Condé : le père jeta feu et flamme et vint à Paris pour réclamer son enfant. Toutes ses démarches échouèrent contre le crédit du gouverneur général de Bourgogne. — Un Rohan vendait sa femme, la livrait et assistait à la consommation de son déshonneur, afin de prouver, disait-il, « qu'il n'avarit pas vendu chat en poche » ! M. de Barbançon corrompait son propre fils. — Le prince de Conti, l'un des hommes les plus dissolus du siècle, était mort dans les bras de madame de Boufflers. — Le prince de Rohan- Soubise se montrait partout avec une fille appelée « La Prairie ». — Le duc de Bouillon faisait trophée de ses déportements avec l'actrice Laguerre. — Le duc de Durfort se pavanait aux pieds de la fameuse du Thé, qui passa ensuite au comte d'Artois. — Le prince de Lambesc, avant d'assassiner en gros, assassinait en détail ; répandant d'une main l'or sur les malheureuses qui tombaient en son pouvoir, il le retirait de l'autre, au moyen de la police ou par autorité de justice, lorsque les agents de M. de Sartine ne pensaient pas qu'il y eût lieu à restitution. Ce prince de Lambesc s'est rendu célèbre par la charge de cavalerie qu'il dirigea contre les Parisiens le 13 juillet 1789.
Les exemples viennent en foule, tous pris dans la haute noblesse, parmi les gens de qualité, mais cet aperçu ne suffit que trop pour montrer la profonde corruption qui tombe de si haut, et prouve l'état d'avilissement et de dégradation de la société.
A cette époque, la cour de Versailles était arrivée à une dépravation morale, et l'opinion publique à une licence, à un dévergondage dont il n'y avait pas eu d'exemple, même sous la Régence du duc d'Orléans.
Beaumarchais immolait dans ses J/e??ion-esrautorité judiciaire.
et cet écrivain, doué de tout l'esprit de son siècle, flétrissait aux acclamations publiques la cour, la noblesse et les ministres dans son Barbier de Séville, dans son Mariage de Figaro. Chose inconcevable, les princes, les grands seigneurs, les bourgeois, les laquais, tout le monde applaudissait avec transport aux plus sanglantes épigrammes ; les courtisans s'honoraient de fêter l'auteur de leur difTamation. La reine. Monsieur, comte de Provence, le comte d'Artois, le comte de Vaudreuil, etc., comblaient Beaumarchais d'éloges ; le prince de Conti se faisait un point d honneur d'accueillir, de protéger dans son propre palais l'auteur dramatique qui versait à pleines mains l'opprobre sur la magistrature et la royauté. Le jour où Beaumarchais fut blâmé par le parlement, le prince de Conti vint, le soir, à sa porte, l'inviter pour le lendemain à passer la journée chez lui, et y laissa un billet finissant par ces mots : '< Je veux que vous « veniez demain ; nous sommes d'assez bonne maison pour donner « l'exemple à la France de la manière dont on doit traiter un « grand citoyen tel que vous. » Trois jours après, toute la cour s'était fait inscrire chez lui. — La reine quittait le manteau royal pour prendre le tablier de Rosine et de Suzanne, et le comte d'Artois se glorifiait d'endosser le justaucorps de Figaro ; les tréteaux des boulevards étaient transportés dans les palais royaux, et la cour de Versailles étonnait de ses scandales une capitale étonnée de sa propre corruption. A peine restait-il encore quelque décence dans les discours ; elle ne tarda point à disparaître, et lorsque la reine eut admis dans sa société intime des chanteurs, des danseurs, des histrions, des comédiennes difl'amées par leurs galanteries, il n'y eut plus de pudeur à la cour, même dans le langage.
La vérité histori([ue fait un devoir de rapporter les particularités suivantes, car il importe au bonheur dos peui)lt'S que les rois soient bien pénétrés de cette vérité, que désormais toutes les actions de leur vie seront connues et jugées au tribunal de l'histoire.
Voici une anecdote de la société intime de la reine ([ui peint la rusticité de Louis XVI. — Il était de mode, à cette
époque, de jouer à VEscampativos, espèce de divertissement qui autorise beaucoup de liberté et même de familiarité. Le roi entendant vanter sans cesse les Escampativos qui se donnaient chez la reine, annonça qu'il s'y rendrait le lendemain: VEscampativos n'eut pas lieu, comme on le pense bien ; on lui substitua le Secrétaire, jeu où chacun des assistants met sur une carte son nom et une phrase de son choix: une personne désignée fait connaître les diverses pensées émises sur les cartes qui se suivent régulièrement, et leurs rapprochements donnent toujours lieu à de piquantes allusions, à de plaisants quiproquos. La carte arrive à madame de Polignac, elle écrit: « Il est minuit. » Le tour du roi vient immédiatement ; il écrit au-dessous : «Allez « vous faire f. .. » — Les inscriptions terminées, un des assistants fait lecture des notes : arrivé après la carte de madame de Polignac, il s'arrête court, la reine lui dit de continuer la liste ; même silence, mais il le rompt d'après l'ordre formel de Marie- Antoinette dont la colère éclate au moment même : « Qu'on ferme « les portes, que personne ne sorte : il faut savoir quia été assez « hardi pour outrager à ce point mon amie, et en présence même « du roi : il faut qu'un outrage aussi sanglant soit puni avec la « dernière sévérité. » Qu'on se figure le trouble et l'embarras des courtisans ; Louis XYI vint enfin à leur secours : « Oh ! oh ! oh ! « Eh bien, c'est moi ; il n'y a que moi qui puisse dire cela : vous le « voyez bien, oh ! oh ! » et de rire aux éclats, et de passer dans son cabinet...
Le comte de Lauraguais (depuis duc de Brancas) avait vendu à un libraire de Bruxelles un manuscrit de faits, de notes, anecdotes, etc., sur la cour de Louis XVI, formant environ deux volumes ; ils allaient être livrés à l'impression, après les événements de 1815; mais la police parvint à prix d'argent à obtenir du libraire la cession et vente du manuscrit : que de révélations curieuses et importantes dont l'histoire eût profité !
La reine ne rougit pas, un jour de grande cour, d'interpeller publiquement l'homme le plus corrompu et le plus avili de son siècle, un vieillard de quatre-vingt-huit ans qui venait d'épouser une femme de quarante-trois: « Monsieur le maréchal, l'on
« assure que madame la maréchale est enceinte ; j e suis charmée de « vous voir, vous me direz si la chose est vraie. — Je l'ignore, « madame, répond M. de Richelieu, à moins que ce ne soit de « hier au soir, ou de ce matin. — Toujours de l'esprit, mon- « sieur le maréchal, toujours galant ; en vérité, vous ne vieillissez « pas, » répliqua Marie-Antoinette.
Un grand seigneur licencieux autant que spirituel, le chevalier de Boufflers (1), avait rapporté à son retour du gouvernement du Sénégal, une perruche de rare beauté ; il avait pris la peine de la dresser lui-même. « Mon oiseau, disait-il en racontant '< l'anecdote en 1788, bavardait on ne peut plus joliment; la reine « en entendit parler, et voulut la voir : c'était précisément pour « elle que j'avais dressé ma mignonne ; j'en fis cadeau, et l'on « fut aux anges : voulez-vous connaître l'esprit et les talents de -< la petite perruche, les voici : « As-tu vu la reine ? — Oui, oui, « oui. — Est-elle jolie? — F... f...» — Marie-Antoinette riait aux « éclats, le caquetage de l'oiseau l'enchantait. » — Voilà ce que répétait encore M. de Boufflers, sous le règne de Napoléon et même depuis la Restauration ; qu'on s'étonne, après cela, des inculpations dont la reine fut l'objet en 1789?
La reine était déjà compromise dans l'opinion lorsqu'un procès encore moins infamant par sa nature que par le rang des personnages impliqués dans cette escroquerie, vint mettre le comble à l'indignation populaire et détrôna, en quelque sorte, la souveraine dont les faiblesses paraissaient au grand jour. Depuis l'avènement de M. de Calonne aux finances, on avait vu la reine de France recourir, pour se procurer de l'argent, aux derniers expédients ; on vit, en 1786, le grand aumônier de France, le cardinal de Rohan, se transformer en messager de galanterie et en courtier de vol, dans l'espérance d'arriver ainsi
(11 Ce iiH'ine chevalier de Houfllers osa présenter à «ne dame de la cour un coquetier de porcelaine de Sivrcs, avec ce quatrain :
De ce cliaruiant petit coquetier, L'Amour pour vous a f.tit eniiilette; Si vous voulez les œufs et la mouillette. Je vous les oll're, Iris, bien volontiers.
78 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAlLLARD.
à l'intime protection de la reine. A la suite du cardinal de Rohan, des filous se placèrent impudemment entre le trône et des joaillers auxquels on dérobait un collier de pierreries de la valeur de près d'un million et demi; et une femme, dernière descendante des Valois, à qui les Bourbons n'avaient accordé qu'une espèce d'aumône, remplit le double rôle d'entremetteuse et de receleuse. — Dans cette affaire, les ministres ne montrèrent ni dignité, ni sagesse, ni esprit; ils ne surent pas même être despotes, pour sauver l'honneur du trône ; le roi fît arrêter le grand aumônier, au moment oii le prélat allait célébrer la messe à la chapelle royale ; il autorisa la manière dont le baron de Breteuil se conduisit envers un ecclésiastique revêtu des plus hautes dignités de l'Église, de la cour et de l'État. Le cardinal, livré au parlement de Paris et absous par cette cour souveraine, fut exilé par lettre de cachet; on viola les lois, après les avoir invoquées; on flétrit les agents subalternes; et au lieu de donner à la nation un grand exemple de justice, on procéda avec une partialité qui acheva d'ôter à la couronne toute espèce de considération. Cette déplorable circonstance mit aussi, dans le plus grand jour, la persistance du clergé à se regarder comme exempt de toute juridiction civile.
L'assemblée du clergé, par l'organe de son président Dillon, archevêque de Narbonne, fit des représentations. Il est dit dans la lettre que les évêques écrivirent au roi :
« M. le cardinal de Rohan réunit à la qualité de cardinal, celle de grand-auinùnier, et d'évèque du royaume. Ce titre qui nous est commun avec lui nous impose le devoir de réclamer les maximes et les lois qui prescrivent qu'un évêque doit être jugé par les évêques. C'est un droit qui nous appartient par essence, dérivant dun droit divin dont aucune puissance ne peut nous dépouiller. Nous réclamons avec confiance les privilèges que les lois, les rois et la Nation nous ont transmis comme venant d'en haut ; nous les trouverions d'aillears dans les mêmes sources d'où dérivent ceux des Pairs, des gentilshommes et des officiers des cours. C'est le respect pour la religion qui a donné naissance aux privilèges accordés à ses ministres. Celui de l'immunité personnelle dans les jugements s'est trouvé conforme aux mœurs des Français qui voulaient que tout accusé fût jugé par ses pairs... »
Les évêques de France, dans l'affaire du Collier, demandaient que le cardinal de Rohan fiU renvoyé devant ses juges naturels, les ecclésiastiques; bien plus, le pape lança un bref qui suspendait pendant six mois le cardinal de toutes fonctions ecclésiastiques « pour avoir essentiellement péché contre sa dignité de membre du Sacré Collège, en reconnaissant un tribunal étranger et séculier ».
Cette affaire du Collier porta un coup mortel à la dignité royale. Que les ultra-royalistes disent après cela que les philosophes ont fait la Révolution 1 Âccusera-t-on la philosophie des débordements de la duchesse d'Orléans, mère du duc d'Orléans (Égalité)? Peu avant sa mort, cette princesse composa une chanson intitulée Mes adienx, où l'athéisme était érigé en maxime.
En voici quelques strophes :
Cet écrit est mon testament Que j'ai composé fort gannent, Avant que d'aller faire,
Eh bien !
Ma cour à Dieu le Père, Vous m'entendez bien.
Je crains peu le dernier moment, .le finirai tranquillement.
Le Diable, l'Enfer et l'âme,
Eh bien!
Sont des récits de bonne femme, Vous m'entendez bien.
Le fds de la duchesse étonnait par ses débauches la France, l'Angleterre et la Suisse; ses orgies avec le prince de Galles (depuis George IV), excitaient à la fois l'indignation et le mépris des Trois-Royaumes. — Ses turpitudes à Berne révoltaient jusqu'aux prostituées qui s'y abandonnaient : il restait parfois cinq jours entiers ehfermé dans l'établissement de bains appelé La Malte (situé au-dessous de la terrasse qui borde l'ancienne cathédrale de cette ville) et se livrait à tous les excès que peuvent enfanter le cœur le plus corrompu et l'imagination la plus
dépravée. Paris retentissait journellement de ses débauches ; il initia le comte d'Artois, qui devint, sous un aussi grand maître, un élève accompli. Tout Paris a connu les dîners de Bagatelle, où les deux princes étaient servis par six femmes nues. Le comte d'Artois rivalisa dans son boudoir de Bagatelle avec le Palais-Royal, et l'on sait que l'un des appartements secrets du Palais-Royal était couvert des tableaux les plus licencieux, des représentations les plus infâmes. Les commissaires de la Convention nationale, chargés d'apposer les scellés dans ce temple de débauche, reculèrent en voyant de telles horreurs.
De la cour, la dissolution gagne la société; une licence ouverte, un luxe asiatique s'étendent des prélats vivant à Paris et des grands bénéficiers aux lévites; les archevêques de Cambrai, de Toulouse, de Bordeaux, deNarbonne, etc.; les évéques d'Orléans, de Digne, d'Angers, de Strasbourg, de Chàlons-sur- Marne, etc., et une grande partie de leurs collègues se signalent par leur inconduite, par la dissipation des biens de l'Église; l'archevêque de Narbonne (Dillon), l'évêque d'Angers (de Grosse) et plusieurs autres prélats poussent le libertinage au point de dire : « Nous avons un travail réglé avec la Gourdan (fameuse appareilleuse), pour la fourniture et l'entretien de nos séminaires galants. »
Louis XVI fait exception au milieu de cette décadence morale. Il n'a pas de favoris ; on essaye vainement de lui donner une maîtresse : les orgies de Brunoy le révoltent.
Monsieur avait acheté, ou plutôt s'était fait adjuger à vil prix la magnifique terre de Brunoy ; il y donna deux fêtes splendides à Louis XYI : ce furent de véritables saturnales. Toutes les « louves » de la Comédie Italienne et les plus célèbres courtisanes de Paris s'y rendirent; le prince leur donna carte blanche. Dans la seconde de ces orgies, Louis XVI, sortant de table, vers onze heures du soir, la tête échauffée de Champagne, trouve sous la main dans un corridor assez obscur, une jeune femme, la saisit au corps et jouit de ses faveurs ; c'était la femme de chambre de Carline ; aussitôt après Louis XVI se retire précipitamment, mais la fille court après lui et le retient par le bas de
l'habit; feignant d'ignorer que ce fût le roi, elle demande le remerciement d'usage : « Vous mettrez cela sur le mémoire, «dit Louis XVI en se dégageant. — M. Pigeon de Saint-Paterne racontait ce fait et le garantissait; la véracité de ce gentilhomme était généralement connue. En 1791, mademoiselle Adeline, du Théâtre-Italien, rapportait la même anecdote chez madame de Sainte-Âmaranlhe qui tenait au Palais-Royal, au numéro oO, une maison de jeu (i) ; seulement elle se prétendait l'héroïne de cette aventure, qui avait été arrangée, disait-elle, de manière que le roi ne pût l'esquiver.
C'est la seule infidélité connue que Louis XVI ait faite à la reine. Elle rompit dans cette circonstance avec Monsieur, lui reprocha assez publiquement le scandale de ses fêtes et ne permit plus au roi de revenir à Caprée : elle appelait ainsi le château de Brunoy. Marie-Antoinette eût pu donner plus justement ce nom au château de Bagatelle, situé dans le bois de Boulogne. Cette petite maison l'emportait sur les lieux de prostitution les plus renommés, sur les repaires les plus célèbres. On montrait encore en 1801, dans les entresols somptueux, occupés alors par un restaurateur, les représentations, àla fresque et en relief, les plus obscènes que l'opulence et la débauche royales aient jamais commandées à la peinture et àla sculpture. La Rome des successeurs d'Auguste, la Rome des Borgia n'offrait pas de plus monstrueuses images : les conceptions de l'Arétin et de Piron avaient été surpassées au bois de Boulogne, dans ce château de Bagatelle sur la porte duquel on avait gravé en lettres d'or cette inscription, donnée par l'abbé Delille : Pai^va sed apta. La reine visitait, dit-on, le galant réceptacle ; mais le comte d'Artois fit de vains efforts pour y attirer la duchesse de Bourbon: il ne put tri(jmpher de la vertu de cette princesse.
Le comte d'Artois effrayait Paris par ses dérèglements ; les plus galantes prostituées se montraient publiquement à ses côtés; il faisait trophée de son libertinage. Louis XVI, instruit enfin de ce ([ui se passait, chargea M. de Maurepas do témoigner
(1) Adeline avait fini par devenir la maîtresse en titre de M. de Sartines qui vivait en 17'J1 avec madame de Sainte-Âmaranlhe, née Saint-Simon.
au prince son mécontentement et de lui prescrire une conduite plus régulière : mais celui-ci recevait en riant les observations du vieux courtisan et allait toujours son train : « Et que peut « me faire le roi, dit le comte d'Artois au ministre, si je ne « renonce pas à des amusements qui lui déplaisent, mais qui « me charment? Y aura-t-il des lettres de cachet pour moi; « irai-je à la Bastille? que peut me faire mon frère? — Monsei- « gneur, le roi peut vous pardonner, répond M. de Maurepas « avec un air solennel. — Je n'en demande pas davantage! • riposte l'autre en chantonnant. Il fait une pirouette, tourne le dos à M. de Maurepas, et court à de nouvelle folies.
Informé que le comte d'Artois devait se rendre à Paris, la nuit du jeudi au vendredi saint, pour y souper en galante compagnie, Louis XVI ordonne de ne pas s'apercevoir de ce départ ; le comte se met en route : arrivé à la barrière des Bonshommes, il entend le canon des Invalides : « Qu'est-ce donc, demande-t-il, pourquoi « ce bruit, et à cette heure? — Monsieur, répond un employé, «c'est le canon qui annonce, par ordre du roi, l'entrée de « S. A. R. Monseigneur le comte d'Artois à Paris. — F... 1 je suis « découvert, le tour est sanglant, mais il est joli : il n'y a pas « moyen d'aller plus loin. » Le prince fait aussitôt tourner bride et revient à toute course à Versailles. M. de Breteuil ne se sentait pas d'aise, il se pâmait de rire en racontant cette rouerie. Ce ministre assurait avoir fait, pour son compte, plusieurs remontrances au comte d'Artois, par ordre du roi, et tout aussi inutilement que M. de Maurepas.
Les débauches du comte d'Artois donnaient un grand lustre à la sagesse de conduite, à la chasteté des mœurs de Louis XVI. Cette pureté de mœurs est sans doute une vertu, mais il faut l'estimer ce qu'elle vaut lorsque le tempérament physique en fait les frais : on essaya vainement de corrompre Louis XVI ; il n'y avait point chez lui d'étoffe pour ce genre de vie ; on mit sous ses yeux les exemples de Henri IV et de Louis XIV ; on s'efforra de lui persuader qu'un roi sans maîtresse n'était pas du goût de la nation française; mais la reine ne voulait pas qu'une rivale vînt partager le gouvernement de l'État. Elle vit, dès le premier '
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jour, le piège dans lequel on cherchait à entraîner le roi, et fit "échouer les projets du comte de Provence. Ce prince en conçut une haine profonde contre la reine : il l'a conservée toute sa vie.
Tandis que les mœurs de la cour étaient un objet de scandale, l'esprit de gouvernement, l'esprit politique suivaient le même courant.
Monsieur, le comte d'Artois, le prince de Condé, le duc de Chartres (depuis duc d'Orléans et citoyen Égalité), la reine ellemême applaudissaient aux A'oëls, à cette foule de chansons cyniques où la religion, la royauté, la justice, la morale étaient également tournées en dérision ; Monsieur composait des Noëls et des chansons contre le roi son frère, dont il était le premier sujet; le duc de Lauzun, le comte de Lauragais, le chevalier de Boufflers, le chevalier de Coigny, le soi-disant marquis de Champcenetz, fils du gouverneur des Tuileries, se répandaient en quolibets, en bons mots, en chansons contre le trône, la magistrature et les lois. Il était devenu de bon ton, à la cour, de se moquer de Louis XYI. L'esprit de sarcasme, de désaffection et de mécontentement remplissait les salons de Paris, et à Versailles, on chansonnait, on critiquait, on outrageait sans ménagement le roi, on l'appelait « un abus » 1 En face de Louis XVI, on proclamait l'excellence du gouvernement républicain ; on enviait le bonheur d'un peuple sans roi et sans reine ; pas un salon où l'on ne citât journellement : VEpitre aux Bostoniens du chevalier de Parny,
Et vous
Peuple heureux sans rois et sans reines, Vous dansez donc au bruit des chaînes Qui pèsent sur le genre liuniain !
Le chevalier de Parny professait ouvertement le républicanisme. Plus tard, dans son poème la Guerre des Dieux, il versera les plus sanglantes ironies contre la cour. Le chevalier de Parny était frère d'un des écuyers de la reine, et Marie- Antoinette trouvait cela fort amusant; elle admirait VÉpilrr
aux Bostoniens, le Lit cassé ; elle disait du chantre d'Éléonore : « Charmant, délicieux poète ».
La corruption des mœurs publiques et le relâchement dans tous les liens de l'État allaient toujours croissant depuis la régence du duc d'Orléans, et ce changement dans les esprits en préparait un dans les choses.
Par un singulier contraste, les romans de l'époque n'offraient que vertueux villageois; on parlait sans cesse moutons, tourterelles, prairies, laiteries; les belles dames étaient pour la plupart des Estelle, des Galathée. Le petit poète Florian était devenu la coqueluche du jour, dans le beau monde et dans les livres. On fondait des prix de vertu, on dotait des rosières, et des femmes renommées par leurs galanteries, même des comédiennes, distribuaient les couronnes virginales. Bienfaisance, vertu, philantrophie, philosophie, disait-on en pleine Académie comme dans les sociétés dramatiques. On ne voyait alors dans les salons que des tableaux ou des estampes représentant les délices du bonheur conjugal et les douces émotions de la vie champêtre ; c'était la mode, la philosophie du jour! quelle noble et profonde philosophie !
Une société aussi égarée aurait eu besoin d'un Richelieu ; elle ne trouva pour ministres que des Vergennes, des Galonné et des Brienne.
Envisagé comme homme d'État, M. de Vergennes ne peut être placé que dans un rang secondaire ; s'il montra des talents comme négociateur, il ne fit que des fautes pendant le cours de son administration : c'était, au surplus, un homme très habile en intrigues. La manière dont il parvint à élever M. de Galonné au ministère des finances, d'après les désirs de la reine et du
-comte d'Artois, est trop curieuse, trop instructive pour ne pas être indiquée avec quelques détails :
M. d'Harvelay (et ce nom joue un grand rôle à côté de celui de M. de Galonné), banquier de la cour, qui, en qualité de dépositaire des fonds des affaires étrangères avait des relations avec M. de Vergennes, entreprit de profiter des fautes de M. d'Ormesson pour le faire renvoyer, ce qu'il savait être agréable à M. de Vergennes et à la cour ; et en même temps, il voulait faire remplacer M. d'Ormesson par M. de Galonné qu'il aimait, moins cependant que ne l'aimait madame d'Harvelay. Il alla à Fontainebleau où était le roi, et eut une conférence avec M. de Vergennes, qui refusa d'abord de proposer M. de Galonné pour le ministère des finances, parce que dix ou quinze jours auparavant, le roi en avait parlé d'une manière plus que défavorable; mais cet obstacle fut levé avec une grande adresse. Ge fut le comte D"*, ami de M. de Vergennes, qui traça le mécanisme de cette intrigue. Il fut convenu que M. d'Harvelay retournerait sur-le-champ à Paris, et on lui dicta la lettre qu'il devait écrire à M. de Vergennes. Il manda qu'il était effrayé de l'indisposition générale qu'avaient produites les fausses opérations de M. d'Ormesson; que s'il restait en place, le crédit et les finances étaient perdus; qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour le renvoyer ; qu'il ne connaissait personne qui pût le remplacer que M. de Galonné ; qu'il ne donnait cet avis que par zèle pour le service du roi et le bien de l'État. En même temps, il fut convenu que le courrier de M. de \'crgennes, qui devait apporter cette lettre s'arrangerait pour n'arriver à Kontainebleau qu'à neuf heures du soir. \ cette heure le roi était retiré et soupait avec la famille royale. M. de Vergennes, profilant de cette circonstance, fît passer cette lettre au roi, en marquant qu'elle lui paraissait trop instante pour différer d'en donner communication à Sa Majesté. Le lendemain matin, le roi manda M. de Vei'gcnnes, et lui demanda ce qu'il estimait qu'il y avait à faire. M. de Vergennes répondit <[ue, pour M. d'Ormesson il était impossible ([u'il restât en place ; que quant à. M. de Galonné, il ne le connaissait pas particulièrement, mais qu'il avait toujours entendu
86 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAILL.VRD.
parler fort avantageusement de ses talents. En conséquence, M. d'Ormesson fut renvoyé et M. de Galonné le remplaça sans qu'on pût dire que M. de Vergennes l'eût proposé. Ces détails ont été donnés par M. de Monthion.
Aussitôt que le comte d'Artois apprit la nomination de M. de Galonné, il courut chez la reine et s'écria avec enthousiasme : « Triomphe complet ; maintenant, nous avons les deux mains « au trésor. — G'est bien ainsi que je l'ai entendu, » répondit-elle. Monsieur en était si persuadé qu'il lui échappa de dire : <( Nous ne serons pas maltraités, mais la plus grosse part ira à « TAutrichienne. » Le baron de Breteuil se complaisait à rapporter cette petite anecdote (1).
On doit à la reine, au comte d'Artois et à M. de Vergennes un des ministres les plus funestes qu'ait jamais eus la France. M. de Galonné entra au ministère des finances comme dans une salle de bal, brillant, étourdi, plein d'esprit et de vices, portant dans les affaires de l'État une légèreté, une inconséquence et une fatuité de tous les instants. Ge Laubardemont de cour étonnait par sa prodigalité les grands seigneurs eux-mêmes ; il s'abandonnait à toutes les demandes, à toutes les intrigues qui lui promettaient quelque appât pour son portefeuille, et ce portefeuille était le tonneau des Danaïdes.
Galonné proposa au roi de payer sur les fonds publics les dettes du comte d'Artois, et celui-ci dit, à cette occasion, un mot bien digne de lui : « Quand je vis tout le monde tendre la main, je tendis mon chapeau ». Il serait difficile de mieux caractériser le ministère de M. de Galonné.
Les finances de l'État furent réellement livrées au pillage ; on ne vit dans aucun temps des prodigalités aussi excessives et plus injustifiables. Princes, grands seigneurs, favoris, intrigants, agioteurs, tout le monde puisait dans le trésor royal : M. de Galonné attachait une sorte d'amour-propre à ses dissipations péril) Marie-Antoinette avait voulu faire prêter quinze millions à son frère l'empereur Joseph : M. de Vergennes s'y refusa ; il mourut peu de jours après avoir été invité à une collation chez les enfants de France. M. de Breteuil, qui rapportait ce détail, ajoutait malicieusement : « Dans toutes les cours il y a des personnages que l'existence d'un ministre contrarie » !
VERGE?ifNES, GALONNE, BRIENNE. 87
sonnelles. Le 1" janvier 178.J, il donna un cornet de dragées à M"^ Lebrun, sa maîtresse; il contenait trois cent soixante-cinq bonbons (l'année n'était pas bissextile), et chacun d'eux était enveloppé dans un billet de la Caisse d'escompte, de mille livres. L'année suivante, Galonné offrit pour ses étrennes à ^jme d'Harvelay (qu'il épousa depuis) un cornet de diamants ; il y en avait pour plus de trois cent mille francs. Les rimes suivantes (de la composition de M. Poitevin, conseiller au parlement de Toulouse) firent le tour de la France :
M. (I) ce malin,
Était encore demoiselle ;
L'on dit même qu'elle le sera demain,
Non qu'elle soit cruelle,
Mais son mari, dit-on,
Veut la conserver p
Pour la vendre aux Treize cantons.
Voici tout le mystère ;
C'est qu'en la conservant,
Le Roué (2) espère
Kn tirer plus dargent.
Le Roué avait très bien spéculé; cette dame, l'une des plus belles femmes de France, fut vendue à M. de Calonne, qui paya en surintendant la première nuit de cette noce : quatre cent mille francs. On se figurerait difficilement à quel point M. de Calonne prodiguait l'argent à ses passions. Pressé un jour d'allumer une bougie pour cacheter une lettre, il roule un billet de mille livres, le présente à la fiamme et s'en sert en guise d'allumette. On lui a entendu dire à son retour de l'émigration : « Le comte d'Artois m'a plus coûté en fait de menus plaisirs que la reine ; ils n'ont pas été à moins de 17 à 18 millions ; et du diable si je pourrais dire aujourd'hui comment je bouchais ces trous-là, car je ne portais pas ces dépenses dans les comptes des ilettes du prince, remis au roi. Louis XVI m'eût renvoyé le jour même si je lui avais fait connaître de si gentilles drôleries ». Le
(I) Montouvraint.
(•.') Dubarry, le Hou6.
plaisant de l'indiscrétion, c'est que M. de Galonné débitait ces choses tout bonnement en prenant des glaces dans le salon de Frascati, où il était de bon ton, à cette époque, de se rendre vers neuf heures du soir.
Galonné eut toujours le facile talent de céder aux désirs de la cour et des princes. On le savait faible, il fut circonvenu. Son amour-propre était tel qu'il tirait vanité des plus secrètes intrigues. AGoblentz en 1794, il confiait atout venant les sollicitations, les lettres de la reine et ses demandes d'argent.
<( Faites tout votre possible, écrivait-elle, et mettez tout en œuvre « pourquel'empruntaitlieu.Ayezletalentd'unbon peintre, variez « vos couleurs et embellissez même la laideur du tableau. La « France a de grandes ressources, et la gêner un moment n'est pas « la perdre pour toujours. L'État est trop craintif, quand il s'agit « d'augmenter les impôts ; commandons avec fermeté, et l'on « obéira sans murmure. J'attends tout de vos soins; espérez tout « de mes bontés. »
On sait que M. de Galonné répondit àlareine'qui lui demandait quinze cent mille francs sous quarante-huit heures : « Madame, si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera ».
Dans son émigration, M. de Galonné se livrait à toutes sortes de débauches ; les servantes de la Westphalie n'étaient pus même à l'abri de ses provocations ; son langage était court et expressif, il abordait la soubrette en mettant un double louis sur un de ses yeux ; si elle ne se rendait pas, il en plaçait un autre sur l'œil resté découvert. La conquête échappait rarement à pareil aveugle. Son compagnon de voyage, son secrétaire intime, M. Ghristin, de Genève, homme infiniment aimable et spirituel, a donné sur le caractère et la conduite de M. de Galonné de nombreux renseignements certifiés.
Loménie de Brienne, nommé chef du conseil des finances, remplaça sous ce titre M. de Galonné au contrôle général ; il n'obtint pas plus que son prédécesseur la confiance des notables pour les emprunts à l'aide desquels l'archevêque se flattait de combler le déficit; il ne s'agissait cependant, disait-on plaisamment, que d'une somme de oG millions.
Le crédit de l'accoucheur de la reine, Vermond, avait porté M. de Brienne à la tête des affaires; cet archevêque mérite quelques détails :
M. de Loménie de Brienne, destiné à l'état ecclésiastique, obtint l'évêché de Condom, d'où il passa à l'archevêché de Toulouse; sa réputation politique commença dans cette dernière ville. C'était un homme de beaucoup d'esprit, de peu d'instruction et d'un orgueil excessif; il avait une conception prompte, vive, impétueuse; pétri de despotisme et de légèreté, il se croyait et se faisait passer, sans façon, pour homme de génie; il possédait au plus haut point la manie et le talent des intrigues, était galant, philosophe, ecclésiastique et athée, tout cela sans s'inquiéter un instant de l'opinion publique.
A peine arrivé dans son archevêché, M. de Brienne se fit remarquer par une prodigieuse activité dans l'administration du Languedoc; il acquit bientôt une grande influence; le crédit dont il jouissait à Versailles et la protection, hautement déclarée, dont la reine l'honorait, finirent par le rendre h peu près omnipotent. On l'avait cru sur parole un grand homme d'État et dès qu'il eut mis la main aux affaires de la province, on le dit un génie supérieur. M. de Brienne ne laissait pas reposer l'admiration des Languedociens, s'occupait sans relâche de l'administration des finances, de l'assiette des impôts, des grandes routes, des ponts et chaussées, de l'embellissement des villes à évêché, du cadastre, des états provinciaux. Les Toulousains étaient ravis, enchantés de la haute capacité de l'archevêque ; ils lui devaient, à la vérité, de belles promenades, des quais magnifiques et plusieurs établissements d'utilité publique. Ce prélat avait des connaissances politiques fort médiocres mais rehaussées par l'éclat d'une représentation inconnue jusqu'alors à Toulouse : M. de Brienne y tranchait du souverain dans toute l'acception du mot.
S'il administrait avec une activité et un arbitraire sans bornes les afTairos temporelles, M. de Brienne gouvernait dans les mômes principes les affaires spirituelles de son diocèse, le fournissait de rituels, de catéchismes et d'instructions pastorales.
visitait les grandes paroisses, lisait les mandements revêtus de sa signature et passait en conséquence, dans l'esprit de ses cinq ou six cents curés, pour un prélat dévoué aux intérêts de la religion, quoiqu'elle l'intéressât fort peu.
M. de Brienne tenait cour à Toulouse ; il y régnait. Son séjour dans la capitale du Languedoc fut marqué par des fêtes somptueuses, et le palais archiépiscopal devint le temple de la dissipation et des plaisirs mondains ; ses nièces en étaient les grandes prêtresses; les plus jolies femmes de la province s'y donnaient rendez-vous, et on pouvait se croire à Paris en fait de galanterie. Jamais cependant la- pompe des offices ne fut mieux ordonnée ; Cardaillac retentissait sans cesse (1).
Lors de l'élévation de M. de Brienne au principal ministère, on crut que Richelieu allait reparaître, mais les vices et les intrigues ne suffisaient plus dans un tel poste; il fallait du génie pour empêcher l'État de s'écrouler, et l'archevêque n'avait que de l'esprit de cour et des idées vagues et superficielles ; il fallait encore une grande force dans les principaux ressorts du gouvernement, et on en était aux faiblesses de la Fronde et aux dissolutions de la Régence: la cour ne vivait plus que d'abus et de désordres; les ministres ne savaient ni résister avec énergie, ni céder avec noblesse. L'archevêque se flatta de régir l'État comme il gouvernait son diocèse, et on se persuada à Versailles que le prélat débauché et bel esprit rétablirait le crédit et l'autorité que l'assemblée des notables n'avait pu lui rendre.
On se ferait difficilement une idée juste de la violence et de la faiblesse, de l'inconséquence et de la précipitation, de la légèreté,
(1) On désignait ainsi la cloche de Saint-Étienne. Cette cloche, donnée par iMi archevêque de Toulouse du nom de Cardaillac, était en haute estime et dévotion ; on avait gravé sur sa rotondité ces vers toulousains :
Cardaillac je m'appelle, Cinquante mille je pèse, Et qui ne le croira, S'il veut me pèsera.
On ne frappait Cardaillac que dans les grandes solennités et dans les circonstances extraordinaires.
de l'opiniâtreté, de l'ineptie et même de la folie des mesures adoptées successivement par M. deBrienne; il ne fit que des fautes et des fautes inexcusables; son ministère fut celui d'un despote sans foi, sans honneur, sans raison; on peut, à bon droit, appeler M. de Brienne le premier Jacobin de la Révolution. Ce principal ministre réunissait tous les défauts qu'on peut avoir dans le caractère et dans l'esprit, son âme était pleine d'ambition et de vices, son cœur ignorait l'amitié, et les sentiments généreux étaient pour lui ceux des dupes. L'firchevêque énonçait cette maxime qui valait mieux, disait-il, que toutes celles de la Rochefoucauld : « Mazarin fuyait devant les parlements, Richelieu les méprisait, je vais plus loin, je les détruis ». Telle est la phrase que M. de Brienne prononçait, d'un air de triomphe, devant l'archevêque de Bordeaux, et, en la répétant, ce dernier ajoutait : « Je n'en puis mais ! »
Le rétablissement de la cour plénière tournait la tête du nouveau ministre, il s'appuyait sur saint Louis qui avait une cour plénière ou tribunal composé des hauts barons du royaume ; il prétendait ressusciter ainsi l'ancienne constitution de la monarchie. Mais plus les circonstances devenaient périlleu&es, plus l'archevêque se livrait à de nouveaux écarts; il désorganisa tout, et l'impossibilité de subvenir aux dépenses les plus pressantes de la chose publique le força de promulguer l'arrêt du Conseil qui fixait au 1" mai 1789 la tenue des États généraux et suspendait jusqu'à cette époque l'établissement de la cour plénière. Tout le système de gouvernement conçu par M. de Brienne ayant croulé sur sa base, il fut obligé d'abandonner le pouvoir. — Après avoir avili au dehors la couronne de France et détruit au dedans sa principale force, le respect des peuples, il obtint en se retirant, des récompenses si éclatantes, si scandaleuses, qu'elles laissèrent le gouvernement sans excuses aux yeux de la nation.
A la mort du cardinal de Luynes, le ministre s'était adjugé sans pudeur une partie de ses b(''n(''fices ; car, en dilapidant toutes les ressources de l'État, M. de Brienne avait un soin particulier de ses alîaircs personnelles : un de ces littérateurs qu'il
salariait pour rédiger ses édils et mettre en phrases l'arbitraire nécessaire à un premier ministre, M. de Rivarol, lui dit, au sujet de la succession ecclésiastique du cardinal de Luynes : « Monseigneur ne s'oublie pas dans cette occasion. — Que « voulez-vous, répondit M. de Brienne, je prends mes précau- « tions, car je crains bien qu'avant peu le clergé ne paye la folle « enchère de tout ce qui se passe, et je m'estimerais heureux « si je conservais la moitié de ce que je prends. >>
Ce prélat accaparait pour lui et pour son frère, le ministre de la guerre, tout ce qui était de convenance pour la famille, et le roi fermait les yeux.
Une des plus grandes fautes du règne de Louis XVI, de ce règne si plein d'erreurs et de calamités, fut d'accabler de faveurs un homme justement flétri dans l'opinion. Revêtu de la dignité de cardinal, nommé archevêque de Sens et doté de près d'un million de revenus en pensions sur l'État ou en bénéfices de l'Église, M. de Brienne quitta Versailles, emportant les témoignages publics de la satisfaction du roi et les regrets hautement manifestés de la reine ; c'était insulter à la misère du peuple et à la dignité de la nation. Tel était alors le cri général que, dans les salons et dans les halles, on ne désignait plus le cardinal de Loménie que sous le nom de « cardinal de l'ignominie ! » Paris fit justice de cet homme pervers, de ce ministre insensé ; le mannequin du cardinal fut brûlé sur la place Dauphine.
Peu de mois avant sa chute, M. de Brienne avait fait proposer à M. Necker, par l'intermédiaire de M. de Cicé, ami intime du Genevois, de reprendre l'administration des finances pour la régir en sous-ordre, mais l'orgueilleux banquier rejeta cette proposition avec hauteur, et se servit même, dans cette conjoncture, d'expressions très insultantes pour le principal ministre. Acculé dans ses derniers retranchements et forcé défaire retraite, M. de Brienne, soit pour donner au roi une preuve de la sincérité qu'il mettait à le servir, soit pour se venger de Necker, qu'il regardait au-dessous des circonstances où se trouvait la monarchie, indiqua le Genevois à la reine comme le seul homme capable de rétablir le crédit public. C'était le coup de pied d'un àne vicieux.
Les abus qui succèdent aux injustices ont excité contre la royauté quiconque ne vit pas de privilèges. L'opposition d'abord respectueuse devient violente. La guerre est bientôt déclarée entre la cour et les représentants de la nation. Le 9 juillet 1789 des troupes étrangères sont appelées à Versailles sous le commandement du maréchal de Broglie. Ce général est médiocre soldat mais adroit courtisan ; il jouit d'une haute réputation à la cour, surtout dans le cercle de la reine, en raison de ses principes de haut despotisme, de la rudesse de son caractère, de la décision qu'on lui attribue en fait de régime militaire, et surtout à cause de l'aversion qu'il manifeste contre les libertés nationales ; son incapacité politique est d'ailleurs au niveau de sa morgue de grand seigneur. On assura publiquement, on fut môme jusqu'à insérer dans les journaux, à la fin du mois de juillet, qu'avant de venir prendre à Versailles le commandement de l'armée destinée à dissoudre l'assemblée des États généraux, il avait eu l'insolente naïveté de dire hautement : « Je me fais fort de « mettre à la raison ce ramas de factieux qui osent résister à la « volonté et aux ordres du roi : quelques charges de cavalerie et « quelques volées de canon, et tous ces fanfarons révoltés contre le « iTi'me et la noblesse rentreront bientôt dans leurs trous et deman- ■ deront grâce à genoux. Quelques potences pour les chefs, et tout « sera dit. » M. rarchevéque de Bordeaux s'est expriim- de la sorte sur les intentions et les projets du maréchal de Broglie. Le baron de Breteuil avait grande confiance dans sa fermeté : « M. le ma- « réchal ne mollira pas et voilà l'homme dexécution qu'il faut. » Le ministre favori de la reine répétait ces paroles attribuées publiquement au maréchal et faisait un pompeux éloge du « grand capitaine >> ([ui fuira de France quelques jours après et ira mourir dans l'exil, oublié même de ses ennemis.
Le maréchal établit son quartier général au château de Versailles. La cour, pleine de confiance dans les forces dont elle croyait s'être assurée, résolut de commencer ses opérations. Necker s'étant présenté à la porte de la chambre où se tenait le conseil, le comté d'Artois alla au-devant de lui, lui ferma le passage et lui montrant le poing d'un air de fureur : « Où vas-tu, « traître d'étranger?Est-ce ta place ici, fichu bourgeois? Retourne « dans ta petite ville, ou tu ne périras que de ma main. » A cette apostrophe, Necker recule d'un pas, se tient droit, ne répond pas un mot, et entre dans la salle du conseil. Il reçut le lendemain (11 juillet 1789) l'ordre de quitter le royaume.
M. de Ferrières a fait ce récit en adoucissant les choses, ainsi qu'on en jugera par la lettre suivante publiée en 1789 :
Le comte d'Artois à Mme de Polignac. — « Madame, il faut que nous l'emportions sur cet original (M. Necker) et qu'il nous soit encore sacrifié. C'est un être que je ne puis sentir et dont la présence me met dans une humeur assommante. II faut que la reine s'efforce d'éloigner à jamais de la faveur un homme qui n'est pas fait pour la connaître, et dont le plan d'administration est de faire d'un roi de France tout au plus un bon bourgeois. Si on me promet de lui faire faire le saut, il n'y aura l'ien dont je ne sois capable pour reconnaître le plaisir qu'on m'aura causé. »
Il est heureux pour la France qu'un prince comme le comte d'Artois, né vif, bouillant et impétueux, soit sans principes et sans acquit. On aurait eu tout à craindre d'un homme instruit et ferme, et dont le caractère était enclin à des atrocités. Avec des talents, le comte d'Artois eût été le prédicant de la tyrannie et le despotisme lui aurait dû son triomphe. On a vu avec quelle impudence il aborda M. Necker qui allait au conseil. Pour expliquer une aussi incroyable incartade, il faut reproduire ici deux lettres antérieures à celle qu'on vient de lire ; elles paraissent avoir été écrites du 20 au 2o juin; elles ne portaient point de date : on y lisait seulement le jour de la semaine suivi du mot : matin ou soir. «
La reine au comte d'Artois. — « Je ferai sur ce que vous m'avez dit, tout ce que vous voudrez; mon plaisir est le vôtre et votre façon de
penser influe trop sur la mienne pour que vous trouviez chez moi de la contradiction à vos desseins. Quant au chef île roi), soyez tranquille : nous eïi ferons ce que nous voudrons, et nous le mènerons comme à l'ordinaire. Je n'aime pas assez les Parisiens pour m'opposer aux coups qu'on leur prépare et l'on peut, sans être une Médicis, se complaire un instant à les voir s'entre-délruire. Vous me direz ce qu'il faudra faire ; vous m'indiquerez les moyens, vous me marquerez les instants; reposez-vous sur moi du succès. — Si vous aviez de l'important à me communiquer, et que l'occasion ne se présentât pas assez vitement pour me ledire, écrivez; mais ne remettez qu'aux mains seules de la favorite (Madame Jules de Polignac). » (1).
Madame de Polignac à la reine. — « J'ai beaucoup réfléchi sur notre dernière conversation, et le but de mes réflexions est de penser comme Votre Majesté, que M. Necker n'est pas du tout l'homme qui convient. Il dérange dans le Conseil ce que nous avons fait dans le boudoir, et comme le disait joliment l'abbé de Vermont, c'est la Prudence aux prises avec la Volupté. Toute la France s'applaudit de le voira la tète des finances, et il serait peut-être dangereux par là de travailler à sa disgrâce, iMais M. de Breteuil ne nous a-t-ilpas dit que M. Necker,
(1) Ces sentiments ne doivent pas étonner; la reine s'est expliquée làdessus plus d'une fois. Cette façon de voir, cette manière d'agir doivent justifier ces stropties d'une ode qui a paru sous le manteau et qu'on attribue généralement, et non sans raison, à M. de la Harpe, qu'on dit avoir été comblé de bienfaits par la reine même. Mais, ce n'est pas la première fois que cet académicien a exercé sa verve contre ses amis et ses bienfaiteurs.
Monstre échappé de Germanie, Le désastre de nos climats, Jusqu'à quand contre ma patrie Commettras-tu tes attentats?
Approche, femme détestable, Regarde l'abîme effroyable Où tes crimes nous ont plongés !
Veux-tu donc, extrême en ta rage, Pour consommer ton digne ouvrage, Nous voir l'un par l'autre égorgés?
En vain je cherche en ma mémoire. Le nom des êtres abhorrés, Je n'en trouve pas dans l'histoire Qui puissent t'être comparés, Oui, je te crois, indigne reine.
Plus prodigua que l'Kgyptienne Dont .Marc-Antoine fut épris, IMus orgueilleuse qu'Agrippine IMus lubrique que .Messaline, Plus cruelle que Médicis.
quelque indifférence qu'il montrât toujours pour la faveur, n'y était cependant pas tout à fait insensible ? En lui faisant entrevoir une chute, nous pourrions le faire condescendre à nos vues, et obtenir en détail ce qu'il n'oserait peut-être accorder en gros.
« La jeune comtesse était hier de l'humeur dont vous la connaissez, et le plaisir n'a jamais mieux paré sa divinité. Le bailli de Crussol, confident patelin, souriait en hypocrite aux élans de la princesse. Vous savez que ce n'est pas l'homme que j'aime; c'est ma bête d'aversion, ce qu'un Tartuffe serait chez des moines. Mais que voulez-vous, je n'étais pas auprès de Votre Majesté, et il était naturel et tout simple que je m'ennuyasse. »
Devant l'altitude hostile de la cour, la présence de Necker au ministère devient désormais impossible. Il est arrêté défmivement dans un conseil tenu dans le cabinet du roi que Necker et les autres ministres seraient immédiatement renvoyés ; que les régiments étrangers entreraient à Paris le 14 ; que les députés factieux ou récalcitrants seraient arrêtés de vive force et que les États généraux seraient suspendus, pour être convoqués à Tours, lorsque l'effervescence populaire aurait été fortement comprimée. Étaient présents au conseil : la reine, le comte d'Artois, le prince de Condé, le maréchal de Broglie, le baron de Breteuil, M. de Fourqueux. — Monsieur, comte de Provence, se garda d'y paraître ; il se dit indisposé. M. le baron de Breteuil entrait, relativement aux discussions qui eurent lieu, dans des particularités qui témoignaient de l'extrême animosité personnelle de la reine et du comte d'Artois contre iS'ecker, le le duc d'Orléans et cinq à six membres de l'Assemblée.
On renvoie Necker du ministère et on le bannit de France avec une imprévoyance et un despotisme insultants. Quel avenir de fautes dans cette seule faute !
Cette mesure impolitique met Paris en émoi. On se ferait difficilement une idée de la consternation des Parisiens dans la nuit du 13 juillet 1789; il faut en avoir été témoin. On peut affirmer que la moitié des habitants ne se coucha pas, on se barricadait dans les maisons, on attendait le jour avec anxiété, A peine a-t-il paru, que les rues se remplissent de monde, le peuple fuit irruption de toutes parts, la population entière se
iNECKER. — PRISE DE LA BASTILLE. 97
met en mouvement, on n'entend plus que les cris : « Le roi veut nous faire égorger tous ; aux barricades ! défendons-nous ! aux armes 1 » Paris offre l'aspect d'une ville qui se trouverait au moment d'être envahie et saccagée par l'ennemi.
Les troupes du despotisme, ainsi les appelle le peuple, sont toujours dans leur camp, rien n'annonce que la cour ait l'intention de les retirer. Une population immense dont le mouvement seul devient un grand danger ; ces attroupements qui obstruent toutes les rues et peuvent, d'un instant à l'autre, se changer en bandes d'assassins ; ces hommes hideux et à moitié nus que vomissent les greniers et les caves ; la cessation absolue de tout trafic ; tant de craintes, tant de périls ont provoqué subitement une grande, une salutaire résolution. Les capitalistes, les banquiers, les hommes de luxe et de l'aristocratie se sont, pour la plupart, empressés de fuir dans leurs maisons de campagne ; mais les bourgeois sortent enfin de leur apathie naturelle ; ils s'assemblent dans leurs districts ; le tocsin sonne dans tous les quartiers ; de nombreuses patrouilles se forment d'elles-mêmes et se chargent de la sûreté publique. Heureusement l'arrêté pris par les membres de l'Hôtel de Ville vient de sauver le peuple et de mettre une sorte d'ordre dans le désordre. En se constituant « autorité publique », cette assemblée prouve au roi qu'il serait plus que temps d'écouter les conseils de la prudence et de renoncer à l'emploi des baïonnettes ; mais l'attitude déjà si prononcée de la majorité des habitants ne changera pas encore les projets de la cour, et il faudra une grande catastrophe pour qu'elle renonce, sinon à ses intentions, du moins à ses manœuvres hostiles. Le péril est si imminent, si général que la bourgeoisie s'est réunie au peuple, et va faire cause commune avec lui ; cette réunion doit décider le triomphe du parti national, ou du tiers état.
11 n'est pas hors de propos d'émettre quelques réflexions sur ce tiers état parisien en 1780 ; il se composait de la bourgeoisie et du peuple proprement dit. La bourgeoisie se divisait, comme le clergé et la noblesse, en haute et basse; la première classe inclinait au privilège avant 1789; elle prétendait exclusivement
aux emplois municipaux, judiciaires, administratifs, voulait aller de pair avec ce qu'on appelait « noblesse », et se traînait servilement à sa suite. Un bon bourgeois de Paris, petit magistrat, petit échevin, négociant, banquier, marchand en gros ou demi-gros, rentier, avocat, imprimeur, libraire, procureur^ médecin, homme de lettres, se mettait fort au-dessus de la petite bourgeoisie, et rangeait dans cette dernière classe l'ouvrier, l'artisan, le marchand en détail et même le petit fabricant. Si le bourgeois était propriétaire, s'il avait « pignon sur rue », alors, il se croyait l'égal du noble qui le dédaignait et riait de ses travers, de ses prétentions; il n'en affectait pas moins un superbe et ridicule mépris pour ce qu'il nommait le peuple, la populace ; il achetait une charge de conseiller du roi, prenait un nom de village ou de ferme, et tranchait du gentilhomme comme s'il avait totalement oublié sa naissance et l'origine de sa fortune. Telle était la bourgeoisie de Paris en 1789. La vanité de cette classe tendait continuellement à se séparer du vrai peuple dont elle était à peine sortie et à se confondre avec la classe privilégiée, quoiqu'elle conservât ses habitudes et que tout indiquât dans ses manières et son genre de vie l'obscurité de son origine. Qui n'a été rebattu, avant 1789, des ridicules de ce marchand bonnetier de la rue Saint-Denis, dont on faisait gorges chaudes dans les salons du faubourg Saint-Germain ? Ce brave homme disait à tout propos : « Si ce que j'avance n'est pas vrai, je veux être pendu. » Retiré des affaires au bout de quarante ans, avec une certaine aisance, il acheta un brevet de conseiller du roi et conserva son dicton favori, mais avec cette correction : «Si ce que j'avance n'est pas vrai, je veux être décollé. » La vanité de ce bourgeois était cell« de tous les particuliers aisés de la capitale.
Ce n'est pas dans la bourgeoisie qu'il fallait chercher, au commencement de la Révolution, les sentiments généreux, un beau caractère, une énergie soutenue. En général, le bourgeois, ainsi que le banquier et le marchand, élevait ses enfants dans l'esprit de sa profession ; ils en prenaient le ton, lee ridicules et tous les travers mercantiles. C'était une espèce d'hommes à part, égoïs-
tes, casaniers, à peu près indifférents aux affaires de l'État lorsque leur tranquillité ou leurs intérêts individuels n'étaient pas directement compromis; ils ne voulaient pas être deshewés, ainsi que le remarque si judicieusement le cardinal de Retz.
Mais, les troubles qui éclatent dans la ville et la dévastation dont elle est menacée réveillent tous ces bons citadins; il n'y a plus qu'une âme, qu'un cri dans Paris, où les rois ont si impolitiquement entassé le royaume avec tous les rouages du gouvernement, dans cette capitale où, depuis cent cinquante ans, les monarques ont dédaigné d'habiter et presque de se montrer.
L'esprit de la Révolution, cet esprit qui établissait l'égalité de droits politiques et civils pour tous les citoyens, sans distinction quelconque, devait rallier la bourgeoisie de Paris à l'Assemblée nationale : mais, par cela même ce noble sentiment devait s'affaiblir et le dévouement à la cause publique diminuer à mesure que la classe bourgeoise se séparerait de la masse du peuple ; c'est ce qui arrivera en 181i. A cette époque, Napoléon aura terrassé, mais sans la vaincre, la Révolution en faisant des gens titrés de tous les bourgeois assez sots ou assez vains pour se prendre au trébuchetdes anoblissements et des décorations de TEmpire. La Restauration n'aura garde de répudier ce système de corruption morale; elle l'agrandira au contraire, parce qu'il tend évidemment à créer des classes de privilégiés, de serviteurs de cour, ayant des intérêts différents de ceux de la nation ; mais aussi les funestes conséquences de ce contresens social ne se feront pas longtemps attendre, car l'égalité politique entrera plus avant de jour en jour dans nos mœurs encore plus que dans nos lois, ce qui voudra dire très formellement qu'on ne ressuscitera jamais en France les deux ordres de la noblesse et du clergé ou de l'ancien régime. Napoléon l'aura vainement tenté, il périra précisément parce qu'il aura voulu constituer une noblesse, une cour à lui, une aristocratie militaire ou territoriale dont l'esprit sera en manifeste opposition avec les principes de la Révolution : ses courtisans le trahiront ou l'abandonneront aux jours de l'infortune, comme les grands-
seigneurs d'autrefois trahiront ou abandonneront Louis XVI et ses deux frères, Louis XYIII et Charles X.
Émettre ces considérations n'est point accuser une généralité de citoyens estimables, parmi lesquels on trouve encore plus de mœurs et de vertus domestiques que dans la noblesse et les parvenus de la Révolution ou de la Restauration ; c'est dire seulement ce qu'était en 1789 la bourgeoisie de Paris, et c'est rendre hommage au patriotisme dont elle donnera d'éclatants exemples dans les conjonctures terribles qui vont survenir.
Hommes, femmes, enfants, vieillards, tout le monde met lamain à l'ouvrage. On ouvre de larges tranchées ; on prépare les matériaux nécessaires pour former des barricades; on enlève les pavés, on les transporte sur les toits des maisons, tandis qu'on se rit toujours à Versailles du « train » que font les bourgeois de Paris, « canaille habillée », dit-on dans le cercle de la reine.
Cependant le peuple s'est armé et se porte en foule vers la Bastille, qui renferme des dépôts considérables de munitions. — Une première députation se présente ; elle est conduite par Belon, chef de l'Arquebuse, et deux sergents des gardes françaises; l'entrée du château lui est interdite. Une seconde députation, présidée par M. de la Rosière, avocat au parlement, pénètre jusqu'à la première cour; elle demande que les canons braqués sur les tours de la Bastille soient descendus. M. de Launay s'y refuse: « Il me faudrait, dit-il, pour cela un ordre du roi. — Eh « bien, répond M. de la Rosière, consentez du moins à recevoir « dans la place une garde de la milice parisienne pour partager le « service avec les soldats de la garnison, et le peuple se retirera, « je vous en donne l'assurance. — Non, cela ne saurait être, » réplique froidement et sans nulle explication, M. de Launay. — Une troisième députation est envoyée par l'assemblée des électeurs, avec le drapeau de la ville porté par M. Johannon; elle est composée de MM. Corny, procureur du roi, Laffleurie et Milly, électeurs du district des Filles-Saint-Thomas, Boucheron, de celui de Saint-Louis, Couraus, commissaire de police, six architectes de la ville, etc. — La députation se dirige vers le pont-levis; le château avait arboré le drapeau blanc sur la plate-forme, les
soldats avaient leurs armes renversées et tenaient leurs chapeaux en l'air. La députation venait d'entier dans la cour de l'Orme lorsqu'on mit le feu à une pièce de canon pointée sur cette cour, et au même instant une décharge de mousqueterie éclata : trois assaillants furent tués aux pieds des commissaires. Une quatrième députation se présenta au nom du comité permanent, afin de remettre au gouverneur l'arrêté de ce comité : elle était composée de MM. Delavigne, l'abbé Fauchet, Chinard, électeur, Boltidout, député suppléant de Bretagne. L'arrêté dont il s'agit était conçu dans ces termes :
« Le comité permanent de la milice parisienne, considérant qu'il ne doit y avoir aucune force militaire qui ne soit sous la main de la ville, charge les députés qu'il adresse au marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, de lui demander s'il est disposé à recevoir dans cette place les troupes de la milice parisienne qui la garderont de concert avec les troupes qui s'y trouvent actuellement, et qui seront aux ordres de la ville.
Fait à l'Hôtel de Ville, le 14 juillet 1789.
Signé : de Flesselles, prévôt des marchands et président du comité; Delavigne, président des Électeurs. »
Les députés ne purent parvenir jusqu'au gouverneur et virent tomber autour d'eux plusieurs citoyens sous les balles. Une cin([uième députation, envoyée par le district de Saint-Paul, fut contrainte de se retirer par le feu de la place. La fusillade commença un peu après onze heures; ii quatre heures, tout était fini, la Bastille appartenait au peuple!
On peut citer parmi les victimes du combat, le gouverneur, marquis de Launay, décapité à la Grève ; le major de Losme-Yolbray, égorgé à la Grève, vis-à-vis l'arcade Saint-Jean; l'aidemajorde Miray, tué rue dcsTournelles; Person, lieutenant de la compagnie, tué sur le port aux blés ; Caron, lieutenant de la compagnie, haché de coups dans le château, mort la nuit suivante à l'Hûtel-Dieu; Asselin et Béguard, pendus à la Grève; trois invalides, massacrés dans le château : total, dix individus.
Les deux personnes qui abattirent le pont-levis de la Bastille sont : Tournay, soldat au régiment dauphin, charron de profes-
sion (il monta sur le toit du logement occupé par le sieur Riquet, parfumeur, pour briser les ferrures du pont), et Gourny, soldat de marine, ancien cordonnier. Les personnes qui se sont emparées du gouverneur de Launay sont : Arné, HuUin (1), Louis Morin, garçon boulanger, Élie, Delozier, garde française ; ce dernier se saisit du drapeau. Deux individus nommés Laiser et Cholat montèrent sur le toit du corps de garde situé à côté du petit pont-levis, coupèrent et cassèrent à coups de hache la chaîne du grand pont : ils firent, ainsi que Tournay et 'Gourny, preuve d'une grande témérité et eurent le bonheur d'échapper au feu du château. Humbert, Templement, Poissard, Canivet, Laurière, Marqué, Guinaud, Turpin, Rosière, etc., etc., se firent remarquer par leur patriotisme et leur bravoure.
Le marquis de Launay, réduit à la dernière extrémité, veut faire sauter le château ; il prend la mèche d'une des pièces de canon de la cour intérieure, pour mettre le feu aux poudres <léposées dans la tour de la Bastille : les deux sous-officiers Ferrand et Béguard lui présentent la baïonnette et le forcent à reculer ; de Launay court à la sainte-barbe, Ferrand le repousse vivement et lui en ferme l'entrée ; de Launay descend alors à la tour de la Liberté, Béguard le rejette en arrière avec menace de le tuer s'il ne se retire à l'instant. Le gouverneur, convaincu que les assaillants ne lui pardonneraient pas et qu'il va périr victime de leur fureur, aurait préféré s'ensevelir avec eux sous les ruines du château ; il a perdu la tète et n'est plus •dans les derniers moments qu'un fou furieux. Ârné est décoré, à l'Hôtel de Ville, de la croix de Saint-Louis arrachée au marquis de Launay.
Dans la soirée, le prévôt des marchands , Flesselles, généralement soupçonné de connivence avec la cour, d'après les dé-
(1) Ce Hullin. préposé à la buanderie de la reine (à La Briche près Saint- Denis), conduisait avec le nommé Arné, grenadier aux gardes françaises, le premier détachement armé qui entra à la Bastille ; c'est le même individu, connu plus tard sous le nom de général comte Hullin, qui présidera le conseil de guerre formé pour juger le duc d'Enghien, sera nommé commandant de Paris et pris dans son lit par les conspirateurs Mallet, Lahorie et Guidai ; il disparaîtra de la scène politique à la Restauration.
pêches interceptées le 12, est convaincu de trahison ; il paraît concourir avec empressement aux vues du comité de l'Hôtel de Ville dont il est président; il affecte en public un grand zèle pour seconder les Parisiens dans leurs projets de défense et travaille en secret et de tout son pouvoir à les faire échouer : il a écrit au baron de Breteuil : « Je réponds de l'Hôtel de Ville, « comptez sur moi ; qu'on ne perde pas de temps pour étouffer la « révolte : des baïonnettes et des canons. »
Dès le 13, il avait été résolu par les membres du comité d'arrêter Flesselles, mais le défaut de preuves matérielles ou positives engagea à temporiser; il fut décidé qu'on se bornerait pour le moment à surveiller le prévôt des marchands. Malheureusement pour lui, on trouva dans les poches de M. de Launay une lettre écrite de sa main et adressée au gouverneur de la Bastille ; elle contenait ces mots : « J'amuse les Parisiens avec des cocardes et « des promesses; je gagne du temps, tenez bon jusqu'au soir ; « vous aurez du renfort, j'en ai reçu l'assurance positive. » Cette lettre est représentée à M. de Flesselles ; en vain cherche-t-il à l'excuser, la trahison est flagrante : « Vous êtes un infâme traître, un scélérat », lui disent cinq à six membres du comité, en le prenant au collet. « Sortez ! » Il est chassé du comité; il descend l'escalier, est atteint d'un coup de pistolet et sa tête est portée au Palais-Royal.
La nuit suivante est tranquille, mais l'anxiété générale est encore plus vive, s'il se peut, que dans la nuit du 13 au 14. Toutes les grandes rues sont barricadées; de profondes excavations sont pratiquées en deçà et au delà des barrières ; on garnit les fenêtres de pierres, de vases d'eau bouilhmte, de cendres, de bouteilles, de pavés, de pièces de bois, de grosses bûches : on était persuadé que le maréchal de Broglie ferait dans la nuit une attaque qui lui avait été ordonnée, dit-on, par « la cabale », résolue de se venger à tout prix de la prise de la Bastille. Mais cette affreuse nuit se passa sans alerte ; les soldats du régiment de « Besançon artillerie » avaient déclaré dans la journée du \i qu'ils ne marcheraient pas, qu'ils ne tireraient pas. Avant le point du jour, les troupes bivouaquécs au Champ de Mars firent
retraite, laissant tentes, manteaux, harnais, sabres, pistolets : la garde nationale prit aussitôt possession de l'École militaire. Louis XVI avait formellement refusé de se mettre à la tête de l'armée de siège; il avait enfin consenti à se rendre à Compiègne, et l'armée du maréchal devait marcher de Compiègne sur Paris : mais M. de la Rochefoucault-Liancourt fit changer la résolution du roi ; et, grâce à la milice bourgeoise, la tranquillité ne fut pas troublée.
La Bastille renfermait des pièces de procédure de la plus haute importance, les registres d'écrou offraient d'affreux renseignements. On peut se borner aux deux suivants : Un comte de
Monte avait tué son valet en 1735; une lettre de cachet
ordonna de l'enfermer à la Bastille, elle fut levée au bout de quinze jours et le prisonnier fut mis en liberté. Il tua un second domestique en 1750 : seconde lettre de cachet, et seconde sortie de la Bastille. Un meurtrier obscur eût été pendu, le meurtrier gentilhomme expiait le crime par deux semaines de prison. Un sieur Fini, comte de Cham...., espion de haute police, fut envoyé à Londres à l'effet de retirer des pamphlets qui allaient être publiés contre la reine ; il y commit plusieurs vols, se rendit coupable d'un assassinat et parvint à s'évader ; arrêté avec sa complice à son retour en France, d'après la demande formelle de l'ambassadeur d'Angleterre, le meurtrier fut mis à la Bastille.
Voici ce que M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères, écrivait à son sujet (1787), à M. de Crosne, lieutenant-général de police : « Les parents de Fini demandent « que ce scélérat soit enfermé à perpétuité dans une maison de « force. Je ne puis que m'en rapporter à vous, sur ce que les cir- « constances peuvent permettre pour éviter à une famille nom- « breuse et que l'on dit honnête, le déshonneur qu'elle n'a que trop « lieu de redouter, » Ce criminel fut transféré de la Bastille à Bicêtre, et mis en liberté cinq mois après. C'est ce même individu Jean-Claude Fini, ex-comte de Cham...., qui figura, comme un des plus féroces assassins des prisons, aux massacres des 2-6 septembre 1792.
NECKER. — PRISE DE LA BASTILLE. lOo
On engloutissait à la Bastille les procédures relatives aux affaires dites d'État.
C'est ainsi que toutes les pièces relatives au procès du Collier furent enlevées des greffes du parlement et transportées à la Bastille, d'où elles furent retirées par ordre du roi, en date du 5 septembre 1786. Tout le monde sait que le cardinal de Rohan, arrêté le 15 août 1785, après avoir subi une instruction et une captivité de près d'une année, fut acquitté par le parlement le 30 août 1786 et exilé dans une abbaye avec défense d'en sortir, M. de Breteuil a dit que le cardinal n'avait pas agi tout à fait à l'insu de la reine dans ses négociations avec les joailliers possesseurs du fameux collier.
Toute la procédure relative au général Lally fut également transportée à la Bastille. Or personne n'ignore que Lally fut sacrifié pour sauver des administrateurs qui avaient commis de grandes exactions et d'infâmes lâchetés dans l'Inde; le général en était personnellement innocent ; aussi Voltaire a-t-il eu raison de dire : « Tout le monde avait le droit de tuer Lally, excepté le bourreau.» L'insensé général était venu se constituer volontairement prisonnier ; il subit une captivité et une instruction de quatre années, fut condamné à avoir la tête tranchée et exécuté un bâillon à la bouche ; on voulait étouffer ses derniers accents et empêcher à tout prix qu'il ne compromît de grands personnages de la cour et peut-être même Louis XV. Le conseiller au parlement Pasquier, rapporteur du procès, reçut en récom> pense de son « bâillon » une somme de soixante mille francs et fut gratifié en outre d'une pension de six mille livres.
Il n'y a pas d'homme connaissant l'histoire de son pays qui ne sache aujourd'hui que toutes les pièces relatives à l'empoisonnement du prince de Bourbon-Condé et à la bâtardise de cette maison, furent retirées des greffes du parlement de Paris et mises sous scellés â la Bastille, d'où Henri IV les fit enlever pour les livrer au feu.
On sera peut-être curieux de savoir avec quelle générosité le gouvernement répartissait les sommes accordées pour la nourriture et l'entretien des prisonniers :
d06 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAILLÂRD.
Pour les princes, cardinaux, prélat? 50 livres par jour
Pour un maréchal de France 36 —
Pour un lieutenant-général 16 —
Pour un conseiller au parlement 15 —
Pour un juge ordinaire, un financier, un prêtre. 10
Pour l'avocat ou le procureur 5 —
Pour le bourgeois 4 — ■
Pour les valets, colporteurs et gens de bas étage. 3 —
II est juste d'observer que le gouvernement alloua, pour le général Lally, oO livres par jour, pour le cardinal de Rohan, 120.
Parmi les meurtres qui ensanglantèrent Paris à cette époque, il faut encore citer celui de Foulon, ancien ministre, vieillard de soixante-quinze ans. Cet homme, qui n'ignorait pas la haine que le peuple lui portait, avait fait répandre le bruit de sa mort, espérant, à l'aide de cet innocent stratagème, sortir plus facilement du royaume. Ses propres domestiques le trahirent et révélèrent le lieu de sa retraite. Une fortune immense, acquise dans le monopole des blés, dans l'entreprise des fourrages et des vivres, avait rendu Foulon odieux. Il avait tenu devant ses domestiques le propos suivant : « Si le peuple n'a pas de pain, « qu'il mange de l'herbe ; le peuple peut très bien en manger, mes « chevaux en vivent. »
Foulon est conduit de force à Paris : on attache une botte de paille sur son dos et un collier de chardons autour de son cou; arrivé à la barrière d'Italie, on lui met une poignée de foin dans la bouche, et on le traîne à l'Hôtel de Ville, d'où il est arraché et entraîné vers une lanterne dont la corde sert à l'étrangler. Quatre jours après, on vit chez les marchands de nouveautés au Palais-Royal des modes « couleur sang de Foulon ».
Un forfait encore plus exécrable, s'il est possible, fut conmis dans ces mêmes jours. Une femme de la halle, connue sous le nom de « la Belle Bouquetière », assassine dans les blés, hors de la barrière de Grenelle, un grenadier, son amant; elle le châtre. Cette furie est arrêtée et condamnée à mort; le peuple lui ouvre le ventre et le remplit des génitoires arrachés aux victimes du 14 juillet.
iNECKER. — PRISE DE L\ BASTILLE. 107
La Bastille prise, les choses changent de face. Dès le 16 juillet, Necker est rappelé sous la pression d'une clameur générale. Le baron de Breteuil, le maréchal de Broglie, le duc de la Yauguyon et le garde des sceaux Barentin (1) se retirent. MM. de Montmorin, de Saint-Priest, de la Luzerne, La Tour du Pin, Le Franc de Pompignan font partie du nouveau ministère ; LouisXVI leur adjoint l'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé.
Le 28 juillet, Necker se rend à Versailles. Tout Paris et ses faubourgs s'émeuvent à son approche. Les quatre compagnies des gardes françaises qui formaient la garde du château abandonnent leurs postes et vont au-devant de lui. Les corps civils et militaires se rendent au contrôle général, et le félicitent de son heureux retour. Le roi et la reine lui font l'accueil le plus gracieux et lui témoignent une confiance entière. Monsieur le prend par la main et lui dit : « Monsieur Necker, je suis ravi de « vous revoir, personne ne le dcsiraitplus vivement que moi ; c'est « la providence qui vous ramène, elle sait ce qu'elle fait. Vous con- « naissez mes sentiments pour vous, ils n'ont pas changé, ils ne « changeront jamais. Je vous estime et je vous aime, le 28 juil- « let 1789, encore plus que le 24 août 1788. Vous pouvez dire au- « jourd'hui, avec vérité : Sublimi feriam sidéra vertke, car vous « êtes à la fois la gloire et le salut de la France. »
Le compliment était trop aimable pour ne pas en prendre note ; Necker le transcrivit en sortant de chez Monsieur, il en donna copie à son admirateur et ami l'archevêque de Bordeaux, Champion de Cicé, qui le répéta. Comment la modestie elle-même aurait-elle résisti- à de si hautes flatteries? Et Necker était le plus orgueilleux, le plus vain des hommes. Il fut enivré de la toute-puissance de son génie, et se crut de bonne foi l'arbitre suprême des hommes et des choses.
Necker voulut aussi faire son entrée à Paris. Il partit au bruit de la musique des gardes françaises ; les milices de Versailles et de Sèvres composaient un brillant cortège ; on avait disposé sur
(1) Barentin ('tnit célèbre par sa fatuiti' ; il prtnnit. dit-on, son bain, rev<"tu du cordon bleu. C'est de lui rjuc Hivarol a dit : « La vanité lui fait une conscience. »
la route des piquets de dragons ; une multitude immense l'attendait à la barrière de la Conférence. A son arrivée dans la ville, Necker perd toute retenue et s'offre avec empressement aux adorations du peuple, ayant à ses côtés sa femme et sa fille. Il traverse Paris aux cris mille et mille fois répétés de : « Vive la nation ! Vive Necker, le père du peuple, le sauveur de la France ! » Le ministre, resplendissant d'orgueil, salue la populace, étend vers elle une main protectrice, et s'écrie de distance en distance : « Vive la nation! )> Sa femme et sa fille se prosternent devant lui, baisent avec respect ses genoux, ses mains, ses vêtements et lui rendent un véritable culte; on eût dit deux prêtresses devant leur dieu !
Comment le ministre de Louis XVI, de ce roi qui venait de subir tant d'infortunes et d'humiliations, tant d'outrages et de mépris, dans les mêmes lieux, aux mêmes cris de : « Vive la nation ! » comment M. Necker avait-il le lâche courage de se laisser tranquillement adorer par son orgueilleuse famille? Il savourait à longs traits les acclamations du peuple et s'avançait en souverain de la Révolution vers cet Hôtel de Ville dont les marches étaient encore teintes du sang de Foulon et de Berthier.
Reçu sur l'escalier par M. de La Fayette et les membres du comité, il monte en triomphateur dans la salle de la municipalité. Après s'être manqué à lui-même en se décernant les honneurs de l'ovation, il prostitue son caractère politique en demandant humblement grâce pour les vaincus, pour les victimes de la fureur du peuple; il implore la clémence nationale. Il donne de grands éloges à la conduite de M. de Bezenval qui, dit-il, a toujours été dans un accord parfait avec lui pour l'administration des subsistances ; il supplie Messieurs de la Commune de remettre cet officier général en liberté : « Si l'on exerçait envers M. de Bezenval, « ou toute autre personne, des rigueurs semblables à celles qu'on « lui avaitracontées, il en mourrait de douleur, ou toutes ses forces « au moins en seraient épuisées. »
II demande une amnistie générale. Necker oubliait qu'il y avait un roi, il prenait la place de Louis XVI : « Mon zèle, « dit-il, n'a pas été inutile à la France ; je me permets de le dire
« pour la première et la seule fois; j'en attends, j'en demande « unhautprix: des égards pour M. deBezenval, s'il n'abesoin que « de cela; de l'indulgence et de la bonté, si M. de Bezenval a « besoin de plus ; il est mon compatriote, homme d'honneur « et malheureux. »
Necker se rend dans la salle des Électeurs, où il est placé sur l'estrade du président ; il demande la grâce de M. de Bezenval, l'acte de pardon est rédigé et deux députés sont chargés de mettre cet officier général en liberté. Les électeurs proclament l'amnistie. Necker sort de l'Hôtel de Ville au bruit des acclamations d'une foule innombrable; il est reconduit avec la même pompe jusqu'à la barrière de la Conférence. Dans cette journée, Necker usurpa les fonctions de la royauté. Mais à peine était-il de retour à Versailles que toutes les décisions prises à l'Hôtel de Ville furent cassées. Il se plaignit àMoreaude Saint-Méri, président des électeurs ; il dit qu'il en rendrait compte au roi, qu'il s'en entretiendrait avec le président de l'Assemblée nationale : « Mon bonheur, ajouta-t-il, n'a guère duré. » Le 28 juillet, Necker était roi de Paris, et dans l'espace de huit jours, ce ministre-dieu aura perdu sa popularité, son crédit et toute influence sur l'Assemblée.
Cependant les nouveaux ministres sont du choix et à la dévotion de Necker, principalement le garde des sceaux dont l'influence doit être prépondérante dans les afi"aires de l'intérieur.
L'archevêque de Bordeaux, M^' de Cicé, homme d'intrigues et de plaisir, avait beaucoup d'aménité dans les formes pour se prêter aux circonstances ; faux comme toute une cour, égoïste, ambitieux au delà de toute idée et visant au cardinalat, il avait les plus hautes prétentions au titre d'homme d'État, et se croyait profondément versé dans l'économie politique, mais c'était un homme sans talents, comme sans principes moraux, très religieux à l'église, philosophe dans le salon, athée dans sa chambre à coucher; avec beaucoup d'esprit, il était dépourvu de connaissances positives en administration, n'avait rien approfondi et ne possédait d'autre science que celle des mémoires qu'il sollicitait de tous venants. Il professait un dévouement et
une admiration sans bornes pour M. Necker, dont il se sépara pour plaire au roi et à la reine qui avaient contre ce ministre une haine secrète, changée en aversion insurmontable depuis le moment de son retour. Pendant toute la durée de son ministère, larchevéque de Bordeaux trompera l'Assemblée nationale, et n'aura d'autre objet en vue que d'opérer la contre-révolution en ménageant les apparences; lorsque l'Assemblée décrétera la mise en vente des propriétés du clergé, l'archevêque deviendra son ennemi mortel (il en a fait l'aveu dans son émigration) et s'attachera par-dessus tout à alarmer la conscience du roi pour le porter à refuser sa saiaction aux décrets qui intéresseront le clergé dont ce prélat s'est séparé avec empressement dès l'ouverture des États généraux. Alors, il voulait arriver au ministère ; maintenant, il veut s'y maintenir; il reniera ses principes de tolérance et ses opinions constitutionnelles, et deviendra homme de l'ancien régime et ultramontain zélé. C'est l'un des ministres qui auront été le plus funestes à Louis XYI, parce que le caractère religieux dont il se trouvait investi lui donnait une grande prise sur un prince faible et dévotieux.
M. de La Tour-du-Pin, ministre de la guerre, était homme de probité, mais sans talents, sans énergie, sans considération ; grand partisan de l'aristocratie de cour et de naissance, par conséquent, ennemi secret du nouvel ordre de choses qui tendait à établir l'égalité politique et civile. Au lieu d'employer tous ses efiForts pour maintenir la subordination parmi les troupes, ce ministre favorisera sous main leur révolte, il facilitera autant qu'il dépendra de lui l'émigration des officiers, espérant par ses fausses et coupables mesures affaiblir la cause nationale et servir le roi qui déjà jette les yeux sur les puissances étrangères pour faire rentrer ses sujets dans leur devoir. M. de La Tour-du- Pin était en correspondance suivie avec M. de Breteuil; il contribuapuissammentà déconsidérer le roi dans l'esprit de l'armée» par sa faiblesse à faire exécuter les lois de l'Assemblée nationale relativement à la discipline militaire.
Le ministre de la feuille des bénéfices, très borné comme homme d'État, s'est séparé de son ordre et a fait cause commune
avec le tiers état, d'après les conseils de l'archevêque de Bordeaux qui gouverne absolument ses opinions; ce ministre était très dévoué à ^'ecker; aussi, dès les premières discussions pour la vériGcation des pouvoirs, se prononça-t-il en faveur de la vérification en commun et de la délibération par tête. M^ Le Franc de Pompignan avait passé sa vie à combattre les philosophes, toujours avec une aigreur, souvent avec une violence bien contraires à l'esprit de l'Évangile ; on le voit aujourd'hui défendre les opinions de ces écrivains qu'on accuse d'être les auteurs de la Révolution : aussi, l'abbé de Bonneval lui dit-il en pleine séance : « Monseigneur, après avoir employé votre vie à « tonner dans vos mandements contre les philosophes et les « impies; vous vous êtes fait leur exécuteur testamentaire. » Mais, que de métamorphoses la Révolution ne doit-elle pas opérer dans les hommes, comme dans les choses, et qu'il y aura peu d'individus fidèles à leur caractère, ou à leur réputation 1
M. de Saint-Priest, despote par inclination et par principes, ne connaît de loi que la volonté royale ; elle est pour lui article de foi. Un long séjour à Constantinople, en qualité d'ambassadeur de France, le fait toujours incliner en faveur de l'absolu pouvoir ; partisan avoué des actes arbitraires et des coups d'État, doué d'une grande activité et possédant des connaissances politiques, mais naturellement vain et indiscret, il déguise mal sa pensée et laisse pénétrer ses desseins au moment même où il les forme. Ce ministre a deux projets en vue : celui de renverser Necker et de devenir premier ministre, celui de dissoudre l'Assemblée nationale et de réintégrer dans toute sa plénitude l'autorité royale. Mais une telle entreprise est au-dessus de son génie; il fera fautes sur fautes, compromettra gravement la personne du roi, et finira en pays étranger, après avoir perdu la réputation d'homme d'État qu'on lui avait accordé en cour.
Le prince de Beauvau, appelé au conseil du roi, représente fidèlement l'ancien régime et les privilèges; il est à lui seul, la contre-révolution tout entière. Son incapacité, sa morgue et son antipathie pour le nouvel ordre de choses sont au même degré; un trait suffit pour caractériser ce grand seigneur.
Il avait, comme tant d'autres, contracté beaucoup de dettes pendant l'émigration; mais il ne les oublia point, comme la plupart, à sa rentrée en France (1814). M. le prince de Beauvau se montra même reconnaissant des services pécuniaires qu'on lui avait rendus, ce que ne firent pas, les Périgord, les Richelieu, les Guiche, les d'Aumont, les Vaudreuil, etc., etc. Le prince trouva infiniment juste de solder ses créanciers, mais il y mit une condition qu'on ne devinerait pas : il souscrivit des billets à long terme, sur papier libre, refusant obstinément d'user de papier timbré : « On n'emploie pas cette sorte de papier dans ma « maison, il est d'institution révolutionnaire; mais je donne à « mes eflfets un caractère légal en y imprimant mon chifTre. » Il les estampillait de son monogramme, frappé à sec et découpé en forme de broderie. M. le prince de Beauvau avait soldé, en cette forme, le comte Charles de Maccarthy, l'un de ses créanciers, qui donna, en paiement, un de ces effets. Le prince tranchait presque du souverain, mais payait fort bien à l'échéance.
Un pareil mépris des lois de l'État, relatives au timbre, avait lieu après vingt-cinq années d'émigration. Ce fait est trop curieux pour être passé sous silence : il donne une idée de l'incurabilité de certains esprits.
Les particularités ci-dessus dévoilent les intentions de la cour dans la formation du premier ministère créé depuis la Révolution. Ce ministère fomentera les divisions, trompera l'Assemblée, fera douter de la sincérité du roi, et provoquera par ses déceptions l'animosité nationale et les catastrophes des 5 et 6 octobre.
LOUIS XVI ET iMARIE-ANTOIiNETTE. 113
Le malheureux Louis XVI avait autour de son trône une bande de grands seigneurs et de courtisans de toute étoffe ; leurs débordements, leur rapacité et leurs profusions absorbaient toutes les grâces, accaparaient tous les emplois et dévoraient tous les impôts. Le roi refusait, se fâchait, mais en définitive, adoptait les actes arbitraires que lui proposaient les ministres, et sanctionnait tous les caprices, toutes les prodigalités de la reine, des princes et des favoris. Les malheurs de Louis XVI dérivent en grande partie de ces causes premières, elles engendraient les abus et empêchaient qu'il y fût porté remède ; le caractère personnel du monarque devait en outre et de toute nécessité, combler la mesure de ses infortunes et de ses fautes. Louis XVI était d'une irrésolution et d'une faiblesse excessives; son aveuglement, sa condescendance pour la reine, pour les gens de sa cour, allaient jusqu'à la soumission, on pourrait [)resque dire jusqu'à l'abnégation de toutes ses volontés, (le tous ses sentiments. Il ordonnait des économies dans son palais, des réformes dans la haute administration ; et, ces déterminations, ces projets d'amélioration disparaissaient presque aussitôt devant de nouveaux abus et de nouvelles exigences : les noms et les formes étaient changés, les vices et les déprédations restaient les mêmes.
Marie-Antoinette exerçait un empire absolu sur l'esprit du roi; on le savait, on le voyait et en conséquence on trafiquait de cette influence dans les cabinets étrangers, comme à Versailles : on voulait disposer de la monarchie, peu importait le sort du monarque. Depuis la prise de la Bastille jusqu'au 10 aoôl 1792, pendant ces trois années où la royauté fut exposée à tant d'outrages, à tant de dangers, la conservation de la personne du roi
ne dirigea nullement les démarches de ses frères et des courtisans, soit à Coblentz, soit à Bruxelles; ce n'était pas non plus de ses jours que l'on se mettait en peine à Berlin, à Londres, à Vienne. Les princes français voulaient se saisir, au nom de Louis XYI, de l'autorité royale ; les cabinets étrangers voulaient proflter de la situation pour démembrer le royaume : « Qu'est « donc devenu votre pouvoir sur votre époux? Manqueriez-vous « enfin d'énergie, ou l'auriez-vous perdue ? Qu'importe qu'il
• « périsse, si nous triomphons. » L'archiduchesse Christine, gouvernante des Pays-Bas, s'exprimait de la sorte en 1791 dans une de ses lettres à Marie-Antoinette sa sœur, lettre rendue publique à Versailles, l'année suivante. « Qu'importe que le roi périsse,
. s'écriait Cazalès, sauvons le royaume. »
Les mêmes propos étaient tenus dans les salons de Paris, à : Bruxelles, à Coblentz. Les royalistes purs, les vrais soutiens de n'autel et du trône disaient en présence de M. le prince de Condé : - « Qu'importent les ordres de Louis XVI, il ne s'agit pas ici du
• « roi, mais du royaume; le royaume et la monarchie sont dans <; le camp de la noblesse; la France est dans l'armée de Condé; « si le roi l'abandonne, l'armée aura le droit d'élire celui qui « régnera. Périsse le roi plutôt que la monarchie ! »
Monsieur et le comte d'Artois conspiraient ouvertement à Coblentz contre leur frère ; ils en voulaient à sa couronne et à sa vie. D'un côté ces princes et de l'autre la reine et sa cabale, paralysaient les dispositions constitutionnelles du monarque et s'efforçaient de le faire rentrer dans les voies de l'ancien régime ; ils le tenaient, si l'on peut parler ainsi, suspendu sur l'abîme •ouvert par la Révolution.
Certainement Louis XVI n'avait pas le despotisme dans le ■coeur, encore moins l'avait-il dans l'esprit, mais l'éducation en avait fait pour lui un article de foi et un axiome politique, et comme il n'avait ni la volonté, ni la force nécessaires pour user avec succès de l'autorité, ses courtisans le forcèrent à tromper la nation et à se tromper lui-même : de là tant de tergiversations et de contradictions dans sa conduite politique, tant d'adhésions solennellement données à la Constitution, et de
protestations faites en secret contre elle, tant de serments et de parjures, soit avant, soit après le voyage de Varennes.
Un prince, placé dans une si déplorable situation privée et publique, un monarque, écroué, en quelque sorte, par lescourtisans et les événements devait fatalement périr. Et cependant Louis XVI n'était pas fourbe par caractère ; ce n'était pas un mauvais roi ; il voulait le bien, mais laissa toujours faire le mal.
Charitable sans ostentation, il ne se bornait pas dans les hivers rigoureux à distribuer d'a])ondantes aumônes, à faire allumer des feux sur les places publiques, il entrait dans les souffrances du pauvre. Pendant les froids excessifs de 1784, le peuple de Paris, ému des témoignages de la bienfaisance royale, forma près du Louvre une pyramide sur laquelle on lisait :
Louis, les indigents que ta bonté protège, Ne peuvent t'élever qu'un monument de neige; Mais il sera plus cher à ton cœur généreux Que le marbre payé du sang des malheureux.
Louis XVI avait de l'instruction et des connaissances qu'il s'était données lui-même, carson gouverneur, le duc de La Vauguyon, ne lui avait rien appris. La Vauguyon était l'ignorance et la vanité personnifiées.
Il n'est peut-être pas inutile de rapporter un trait de cette vanité qui ne l'abandonna pas dans ses derniers moments, malgré l'extrême dévotion dont il faisait parade: il recommanda expressément, la veille de sa mort, à son fds, marquis de Saint- Mégrin, depuis duc de La Vauguyon, d'apporter dans ses obsèques toute la solennité due à un homme de sa qualité, et de n'oublier aucun de ses titres honorifiques, aucune de ses qualifications seigneuriales. Les billets de cet enterrement ducal furent tirés cl trois mille, ils étaient ainsi conçus :
« Vous èlcsprié d'assister au convoi, service et enlerremcnt de très haut et très puissant seigneur, monseigneur Anloine-Paul-Jacques de Quélen, chef des noms et armes des anciens seigneurs de la rhàlelienie dcQuélcn, (;n haute Hretagne, juvcigneur des comtes de Porhoet, substitué aux noms et armes de Sluer de Caussade, duc de La \ au-
guyon, [pair de Frauce, prince de Carency, comte de Quélen et du Boulay, marquis de Saint-Mégrin, de Collonges et d'Archiac, vicomte de Calvignac, comte et vicomte de Cassade. baron des anciennes et hautes baronnies de Tonneins, Gratteloup, Villeton, Lagruère et Picornet, seigneur de Larnagol, Talcoimur, seigneur de Saint-Paul et Bruguières, vidame, chevalier et avoué de Sarlat, haut baron de Guyenne, second baron du Quercy, lieutenant-général des armées du roi, chevalier de ses ordres, menin de feu Monseigneur le Dauphin, premier gentilhomme de la chambre de Monseigneur le dauphin, grand-maitre de sa garde-robe, ci-devant gouverneur de sa personne et de celle de Monseigneur le comte de Provence, gouverneur de la personne de Monseigneur le comte d'Artois, premier gentilhomme de sa chambre, grand-maitre de sa garde-robe et surintendant de sa maison, etc., etc., etc., qui se feront jeudi 6 février 1772 à 10 heures du matin, en l'église royale et paroissiale de Notre-Dame de Versailles, où son corps sera inhumé. » De profundis.
Jamais billet d'enterrement ne fut rédigé avec une si haute rectitude de vanité ; certainement une académie héraldique présidée par un Clermont- Tonnerre ne produirait pas une plus exacte et plus utile compilation de titres féodaux et autres : ce billet a été copié sur un exemplaire envoyé par le prince de Carency, petit-fils du défunt et chef de la famille de La Vauguyon.
Tel était le gouverneur chargé de l'éducation de l'infortuné Louis XYIl 11 n'inspira à son élève m la modestie, ni l'esprit politique et le tact que doit avoir un prince destiné à régner. Il fit de Louis XVI un enfant gâté, sans énergie ni volonté, mais parfois maussade et bourru. L'anecdote suivante en donne une preuve.
Les membres des députations des assemblées provinciales arrivés à Paris, recevaient l'ordre de suivre la cour et attendaient des mois entiers qu'il leur fût accordé audience. D'après ce qu'a rapporté M. André Thomassin, membre du conseil supérieur de Nancy, dont une députation avait été mandée à Versailles, ce conseiller, ainsi que ses collègues, étaient obligés de suivre le roi dans ses chasses, pour guetter l'instant propice à leur présentation. Louis XVI chassant un jour à Saint-Germainen-Laye, s'amusait à tirer des canards sur la grande pièce
d'eau ; soixante à quatre-vingts personnes assistaient près du bassin, mais à une certaine distance, au tir royal ; Louis XVI n'était pas précisément bon tireur : « Je me trouvais avec «quatre de mes collègues dans ce rassemblement; il faisait « grand froid; nous étions en costume de magistrats; les assiste tants, généralement bien vêtus, annonçaient une certaine édu- « cation et l'usage du monde. Impatienté sans doute de manquer « souvent le gibier, Louis XVI s'écrie d'une voix de stentor : « Faites-donc retirer cette canaille! » — M. le prince de Poix « vint droit à moi et à mes collègues : « Vous venez, nous dit-il, « d'entendre les désirs du roi; j'en suis peiné, mais veuillez, « je vous prie, vous retirer et croire à tous les regrets que « j'éprouve en exécutant de pareils ordres. » Ces magistrats traînés à la suite du monarque, parce qu'il pouvait lui prendre fantaisie de leur témoigner son mécontentement en plein air, comme dans l'une des salles du château de Versailles, ne devaient pas être très disposés, après un tel dédain, à enregistrer les édits fiscaux.
On a reproché à Louis XVI de n'avoir jamais accepté sincèrement les réformes de 1789 et d'avoir médité des projets contrerévolutionnaires. Il semble en effet qu'il s'est toujours tenu en défiance contre le peuple, dont l'attitude était d'ailleurs hostile et faite pour inquiéter et troubler un souverain sans énergie, incapable de réprimer avec vigueur ou de diriger à son gré un mouvement politique. Dès la prise de la Bastille, ses intentions et son efïroi se révèlent. On sait qu'il fut reçu le 17 juillet à l'Hôtel de Ville et harangué par Bailly. A son retour à Versailles il dità la reine en l'embrassant : « Dieu merci, je suis sain et « sauf; soyez sans inquiétude; j'ai gagné du temps, c'est beau- « coup : mais qu'il est horrible ce peuple en révolte ! quel amas « de brigands, de scélérats déchaînés! et l'on appelle cela de la « liberté, du patriotisme. Je me suis cru avec les sauvages de la « mer du Siul. Tout danger est heureusement passé, du moins « pour quelque temps, et j'aviserai aux moyens ([ue pareils excès « ne se reproduisent pas. »
Madame Campan a répété i)lusieurs fois à Saint-Germain -en-
Laye, en 1802, ces paroles du roi ; elle les avait recueillies, disait-elle, de la bouche de la reine, « qui avait daigné le soir même, à son coucher, lui donner cette marque de bonté et de haute confiance dans son attachement pour elle ». Il est généralement connu que Mme Campan, oubliant tous les devoirs que lui imposaient la fidélité et le respect envers la mémoire de la reine, révélait une foule d'anecdotes dont Thistoire est obligée de se saisir, tant elles importent à la connaissance ou à l'éclaircissement de faits importants.
Il paraît également assuré que Louis XVI souscrivit au traité de Pilnitz, qu'il invita les privilégiés à quitter la France et les engagea, en leur donnant son plein assentiment, à se ranger sous les drapeaux de l'étranger. Il était d'accord avec les deux princes ses frères relativement à l'invasion du territoire ; il approuvait les desseins formés par les émigrés, espérant que la guerre le délivrerait de la captivité où il se trouvait retenu ; il protestait sans cesse contre la constitution de 1791, qu'il avait juré de maintenir, d'exécuter et de faire exécuter; il regrettait le pouvoir absolu, le droit divin, et cette souveraineté pleine et entière dont il avait été dépouillé en 1789 ; on en a acquis la preuve par les confidences et les indiscrétions de ses anciens ministres, de son frère le comte de Lille et de plusieurs souverains étrangers.
Oui, Louis XYI était coupable, mais il ne méritait pas la mort; en le condamnant à la peine capitale, la Convention commit, politiquement, une grande erreur. Il eût été plus convenable aux intérêts de la France, de conserver le roi prisonnier ou plutôt de le bannir; Monsieur et le comte d'Artois eussent été aussi fâchés qu'embarrassés de voir leur frère conduit sur le territoire étranger. Sa présence y eût fait échouer nécessairement toutes leurs intrigues ainsi que les machinations des puissances coalisées contre la France.
Louis XYI méritait de perdre la couronne ; on serait cependant injuste si on n'avouait pas que la plupart des fautes de ce monarque ne vinrent pas précisément de lui, qu'elles étaient dans son caractère et encore plus dans la nature des circons-
tances dont il fut enveloppé, étreint, garrotté dès les premières explosions de la Révolution; et certes, il serait embarrassant de trouver un prince qui n'eût pas commis les mêmes erreurs et qui. eût pu en même temps présenter cette bonté d'intentions qui lui est généralement reconnue.
Pour établir la connivence du roi, on peut citer les documentsconfidentiels suivants :
Lettre de Louis XVI à Frédéric Guillaume, roi de Prusse, — « Monsieur mon frère, j'ai appris par ÎM. de Moustier rintérèt que Votre Majesté avait témoigné, non seulement pour ma personne, mais encore pour le bien de mon royaume. Les dispositions de A'otre Majesté à m'en donner des témoignages, dans tous les cas où cet intérêt peut être utile pour le bien de mon peuple, ont excité vivement ma sensibilité ; je le réclame avec contiance dans ce moment-ci, où malgré l'acceptation que j'ai faite de la nouvelle constitution, les factieux montrent ouvertement le projet de détruire le reste de la monarchie. Je viens de m'adresser à l'Empereur, à l'impératrice de llussie, aux rois d'Espagne et de Suède, et je leur présente l'idée d'un congrès des principales puissances de l'Europe, appuyées d'une force armée, comme le meilleur moyen pour arrêter ici les factieux, donner la facilité d'établir un ordre de choses plus désirable, et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres États. J'espère que Votre Majesté approuvera mes idées, et qu'elle me gardera le secret le p/».s absolu sur la démarche que je fais auprès d'elle ; elle sentira aisément que les circonstances où je me trouve m'obligent à la plus grande circonspection ; c'est ce qui fait qu'il n'y a que le baron de Breteuil qui soit instruit de mon secret, et Votre Majesté peut lui faire passer tout ce qu'elle voudra. Je saisis cette occasion de remercier Votre Majesté des bontés qu'elle a pour le sieur lieymann, et je goûte une véritable satisfaction de lui donner les assurances d'estime et d'affection avec lesquelles je suis, de Votre Majesté le bon frère, signé : Loris ». Novembre 1700.
Cette lettre prouve d'une manière irrécusable (jue Louis XVI provoquait par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, une coalition des puissances étrangères contre l'ordre constitutionnel ([u'il promettait de soutenir et de défendre. Les déclarati(jiis (le l'Empereur à Mantoue et ii Pavie, et le traité signé à IMlnit'/, par l'Empereur et le roi de Prusse ne seront évidemment (jue les conséquences de la i)roposition faite par Louis XVI au
roi de Prusse et aux autres puissances qui recevront une semblable communication confidentielle. Louis XYI ne fait pas mention dans sa lettre du roi d'Angleterre, circonstance d'autant plus remarquable qu'il était intimement persuadé que le ministère anglais était le principal instigateur des troubles qui agitaient la France, et que Pitt ferait particulièrement les plus grands efiforts pour bouleverser le royaume. Il est permis d'énoncer cette assertion, daprès les révélations du baron de Breteuil faites en 1794. Cet ex-minislre avait l'entière confiance de Louis XVI, il était le pivot de la contre-révolution méditée par le roi, et Fintermédiaire par lequel Louis XVI et la reine transmettaient à l'Empereur leurs plus secrètes dispositions; il avait reçu les pleins pouvoirs les plus étendus ; ils l'autorisaient à consentir à la cession de l'Alsace et de la Lorraine, c'est-à-dire au démembrement du royaume.
Lettre confidentielle du comte de Provence à Louis XVI, trouvée dans Tarmoire de fer. — « A Schœnbornsluts, près Coblentz, 1 0 septembre 179J . Je vous ai écrit, mais c'était par la poste, et je n'ai rien pu dire. Nous sommes ici deux qui n'en faisons qu'un, Mêmes sentiments, mêmes principes, même ardeur pour vous servir. Nous gardons le silence, mais c'est qu'en le rompant, trop tôt, nous vous compromettrions; nous parlerons dès que nous serons sûrs de Fappui général et ce moment est proche. Si l'on nous parle de la part de ces gens-là, nous n'écouterons rien ; si c'est de la vôtre, nous écouterons, mais nous irons droit notre chemin : ainsi, si l'on veut que vous nous fassiez dire quelque chose, ne vous gênez pas. Soyez tranquille sur vôtre sûreté ; nous n'existons que pour vous servir; nous y travaillons avec ardeur et tout va bien. Nos ennemis même ont trop d'intérêt à votre conservation pour commettre un crime inutile et qui achèverait de les perdre. Adieu. Signé : Louis- Stamslas Xavier (1) ».
De plus, tandis que le roi adresse à ses ambassadeurs et aux cours étrangères des déclarations solennelles en faveur de la Constitution, ses agents secrets ont ordre de les désavouer et de provoquer l'intervention et l'assistance armée des puissances. Tandis que le comte de Montgaillard était dépêché à cet effet, près la gouvernante des Pays-Bas, sœur de l'empereur Léopold
(1) Cette lettre fut remise entre les mains de Louis XVI par le comte de Vergennes.
et de la reine Marie-Antoinette, le comte Alphonse de Durfort, était envoyé auprès de l'empereur Léopold qui se trouvait alors à Florence avec la reine de Naples; cet agent secret fut spécialement chargé de stimuler le zèle et de presser les démarches du comte d'Artois, d'engager vivement ce prince à faire tous ses efforts pour déterminer l'empereur à retirer le roi de la captivité dans laquelle il gémissait, d'annoncer l'intention positive de Louis XVI d'effectuer son évasion de Paris sur Valenciennes ou Metz et enfin de désavouer de la manière la plus formelle la circulaire adressée en dernier lieu à tous les ambassadeurs et envoyés de France près des puissances.
Telle est la position dans laquelle se plaçait Louis XVI ; ce monarque, naturellement dissimulé, embrassait un système de fausseté dont les conjonctures devaient, presque nécessairement le rendre victime, car, indépendamment de l'extrême faiblesse de son caractère, Louis XVI avait à courir tous les dangers de l'intervention étrangère et ceux qu'il se créait lui-même dans l'intérieur de son royaume, par sa conduite plus qu'équivoque envers l'Assemblée nationale.
L'attitude du roi au 10 août fut la conséquence de la débilité de son âme. Entouré de troupes dévouées, il lui suffisait de vouloir pour réprimer l'insurrection, mais ce prince n'était point taillé pour la lutte. Il se borne à parcourir les rangs en habit violet, le chapeau sous le bras, l'épée au fourreau, les yeux humides, la physionomie pâle, et tombe bientôt dans son indifîérence et sa résignation habituelles. Ce que voyant, Rœderer, procureur-syndic, le persuade de quitter les Tuileries, gardées par les Suisses, et l'invite à se réfugier dans la salle de l'Assemblée nationale. Louis XVI accueille ce conseil et se remet en otage, livrant par sa faiblesse ses défenseurs à la mort et s'abandonnant lui-même à sa destinée.
Ici vient se rattacher un fait ignoré, révélé en ISIS par M. Pellonc, ami intime de Mirabeau, qui assurait le tenir de Rœderer lui-même.
Talleyrand, évêque d'Aulun, était membre très inQuent du département de la Seine : il accompagna le procureur-syndic
122 SOUVENIRS DU COMTE DE MUNTGAILLAhD.
aux Tuileries le matin du 10 août et entra dans la pièce où délibéraient les ministres ; il se tint dans un coin sans mot dire et fut plusieurs fois fixé par Louis XVI, dont les regards semblaient exprimer l'étonnement d'apercevoir ce renégat de la royauté à la suite de Rœderer. Lorsque ce dernier eut, pour ainsi dire contraint Louis XYI à évacuer les Tuileries, Talleyrand, toujours à la suite du procureur-syndic, entra avec lui dans la salle de l'Assemblée législative. La confusion et l'espèce de stupeur que la présence du roi et de la famille royale, ainsi décrétés de prise de corps, produisit parmi les membres de l'Assemblée et les nombreux étrangers qui y faisaient de toutes j^arts irruption, le trouble occasionné par un événement si imprévu et d"une importance aussi grave, séparèrent Rœderer et Talleyrand qui se trouva perdu dans un groupe. L'ex-évêque, pressé de tous côtés par la foule, ne put rejoindre son procureur-syndic; il prit dans ses poches un carré de papier sur lequel il traça ces mots au crayon : « // faut le suspendre de toutes fonctions et l'envoyer à la tour du Temple. » Talleyrand remit ce bout de papier, roulé en billet serré, à un des huissiers de la Chambre pour le donner à Rœderer, qui le fit passer au président après en avoir pris lecture. Vergniaud le communiqua aux membres qui assiégeaient la tribune, écrivit au bas : « c'est chose convenue » et le renvoya à Rœderer. Talleyrand sortit de la salle un quart d'heure après, lorsqu'il fut sûr de la remise de son billet et sur un signe que lui fit Rœderer; il rentra chez lui, en sortit peu de temps après, n'y reparut pas de la journée et fut coucher chez M. de Sémonville, l'un de ses disciples politiques.
Voilà ce que racontait M. Pellenc. Ce grand avocat d'Aix, publiciste profond, homme d'esprit, de probité et doué d'un excellent jugement avait été mêlé à de nombreuses intrigues et savait beaucoup ./ie choses. M. Pellenc avait eu des rapports intimes avec plusieurs des membres les plus influents de l'Assemblée constituante, et depuis son émigration, avec des personnages très importants en Angleterre et surtout en Autriche, où le principal ministre, le baron de Thugut, le retint près de lui, et d'où Napoléon le fit rentrer en France après la ba-
taille d'Âusterlitz pour l'attacher secrètement à son cabinet.
« Rœderer m'a dit vrai, j'en suis persuadé et je rends ses « propres paroles, aftirmait M. Pellenc; Rœderer massurait avoir « soigneusement conservé l'écriture de l'évêque d'Autun, comme « petit parasol ou petit parapluie politique selon les circons- « tances : Rœderer est un vrai garde-notes, un vrai paperassier. «
L'ex-évêque d'Autun a toujours été un des partisans lesplus dévoués de la branche cadette de la maison de France, et il a puissamment contribué à la perte de Louis XVI et de sa famille. Il est permis de dire qu'il a le premier proposé la tour du Temple pour prison de la famille royale : ce conseil, et des rap]5orts très confidentiels avec Manuel, procureur-syndic de la commune dulOaoût et premier agent des journées de septembre, ne suffiraient-ils pas pour prouver le cupide machiavélisme de cet homme et sa haine secrète contre Louis XVI, qui dans plusieurs circonstances n'avait pas su déguiser son mépris pour l'apostasie, les intrigues et les trahisons de ce prêtre à double et triple face qui recevait à la fois l'or du roi, celui du duc d'Orléans et... celui de Pitt...
A côté de la figure de Louis XVI, se présente celle de la reine. L'archiduchesse d'Autriche, Marie-Antoinette, était arrivée à Versailles, dans les dernières années du règne de Louis XV ; tous les vices étaient sur le trône de France. Cette princesse ne se défia point de sa jeunesse, de son inexpérience, et surtout de l'espèce d'idolâtrie publique dont elle devint bientôt l'ubjet : les louanges empoisonnées des courtisans lui décernèrent le sceptre de la beauté, c'était alors celui de la galanterie ; la reine s'en saisi t avec empressement, et se montra plus jalouse de régner par son sexe que par son rang. File ne savait pas c^u'en fait de coquetterie et de grâces, les danseuses de l'Opéra l'emporteront toujours sur les princesses ; il ne lui suffit pas d'être reine, elle voulut être aussi la femme la plus adulée du royaume.
La figure de Marie-Antoinette était remarquable par la régularité des traits et la blancheur du teint; mais sa physionomie était insignifiante ; elle avait, la lippe autrichienne, c'est-à-dire
la lèvre inférieure très prononcée. Ses cheveux étaient d'un blond ardent, sa taille était bien prise, et d'une certaine élégance : l'ensemble de sa personne n'était point dépourvu de grâces, mais ces grâces avaient toujours l'air d'être fières, et affichaient souvent la hauteur. Marie- Antoinette était coquette par caractère, vaine, légère, naturellement dissipatrice, capricieuse au delà de toute expression. Son esprit était borné, son instruction pz^esque nulle. Elle n'avait pas un mauvais cœur, elle était même bonne dans l'acception du mot, familière et libérale avec les personnes de son service ou de sa société privée, d'une prodigalité inouïe envers ses favoris, et surtout pour elle-même, esclave de ses goûts, ne refusant rien à ses passions ou à ses caprices, pas même une vengeance, après avoir accordé ses faveurs. Telle était la femme d'un roi monté à vingt ans sur le trône.
Mal élevée par sa mère, impératrice galante, dévote et hypocrite, Marie-Antoinette avait été dressée à l'intrigue, comme toutes les archiduchesses que la cour de Vienne destine à régner sur les princes auxquels elle en fait le présent. Reine de France, elle suivit aveuglément les instructions de l'impératrice sa mère, de l'empereur Joseph II son frère. On est forcé de croire à l'influence de l'intervention, et presque à la domination exclusive de l'Autriche dans le cabinet de Louis XVI, lorsque le baroij de Thugut et le comte de Mercy-d'Argenteau en ont fait en quelque sorte l'aveu; lorsque le baron de Breteuil, initié dans toutes les intrigues de la cour devienne, a dit que cette intervention avait été l'une des grandes causes de la catastrophe du roi.
Marie-Antoinette avait acquis, à Versailles, toute la plénitude de cet incommensurable orgueil, de cette souplesse d'intrigues, de cette ténacité d'ambition de famille dont on dote les archiduchesses : elle domina constamment l'esprit de Louis XVI; l'État tomba tout entier dans ses mains; elle fit et défit les ministres, ou pour mieux dire, la cour de Vienne nomma et destitua les hauts conseillers du roi de France. Depuis la paix de 1783, les plus importantes résolutions politiques et administratives du gouvernement français furent dirigées d'après le système et la volonté du cabinet autrichien.
La conduite de Marie-Antoinette dans sa vie privée excita d'abord le blâme, ensuite une violente critique ; plus elle avait été aimée comme dauphine, plus elle fut haïe comme reine. Ses inconséquences furent portées à un tel excès et elles acquirent une si grande publicité, que la majesté royale en fut souillée et perdue. Dans les années qui précédèrent la convocation des États généraux, et surtout après l'affaire du Collier, à peine Marie-Antoinette osait-elle paraître en public; il n'y avait plus pour elle que des insultes, on la chansonnait à outrance, elle était diffamée dans l'opinion, la presse vomissait contre elle en Angleterre et en Hollande les plus odieux outrages, et, même en France, des pamphlets sanglants se répandaient jusque dans les provinces les plus reculées.
Ce qui rendit particulièrement difficile la situation de la reine, c'est qu'elle eut à lutter dans sa propre famille autant que contre ses ennemis. Environnée d'intrigues et d'embûches ourdies par les princes, frères du roi, elle sut montrer cependant dans les circonstances les plus graves de rares qualités d'énergie et défendit mieux que le roi lui-même les intérêts menacés de la monarchie.
Le 2-4 décembre 1789, Monsieur, comte de Provence, se rend auprès de Louis XVI; il demande un entretien particulier pour affaire de très haute importance et dit au roi : « la monarchie « est au moment de périr. Votre Majesté est perdue et l'anarchie « va tout dévorer si l'on ne prend de suite et sans hésitation les « mesures les plus rigoureuses ; encore quelques jours de per- « sévérance dans le système de concessions suivi depuis l'ou- « verture des États généraux, et il ne sera plus temps. Mal- « heureusement, sire, vous ne pouvez agir comme il convien- « drait de le faire pour sauver l'autel, le trône, la France ; vous (( êtes lié par les événements antérieurs, par des concessions « que Votie Majesté ne pourrait révoquer sans danger pour sa « personne même, parla sanction donnée aux plus funestes prin- « cipcs, sanction contre laquelle le clergé, la noblesse et tous « les fidèles sujets de Votre Majesté ne cesseront de s'élever « hautement, et s'il m'est permis de le dire, avec justice, car ces
« principes sont une atteinte directe aux lois fondamentales de « la monarchie; il s'agit aujourd'hui de la préserver de l'abîme -« qui va l'engloutir. Je connais les moyens et je me sens la force <( d'arrêter la révolution et de rendre à Votre Majesté toute .(( l'autorité dont l'Assemblée la dépouille pièce à pièce : inves- « tissez-moi des pouvoirs nécessaires, et Votre Majesté est sauvée, « et nous le sommes tous ; nommez-moi lieutenant-général du « royaume ; je réponds de tout. » — « Lieutenant-général ! Mais, « vous serez roi. » — « Non, sire, je serai votre lieutenant- « général ! »
Louis XVI est effrayé, il cède, prend une plume et nomme Monsieur, lieutenant-général du royaume, en lui disant: « après- « demain nous causerons des mesures à prendre : la solennité « de demain ne permet point de s'occuper d'affaires ».
M. Augeard, ancien fermier général, secrétaire des commandements de la reine, avait des espions affidés dans la domesticité du Luxembourg; il est bientôt informé de la joie où l'on est le soir au palais de Monsieur et il ne tarde pas à en pénétrer la cause ; il en instruit la reine, le 25 au soir. — Marie-Antoinette entre chez le roi sur les huit heures du matin, le 26, et lui dit, sans préambule : « Comment, vous avez nommé Monsieur « lieutenant-général du royaume ; vous avez donc abdiqué en sa « faveur, vous vous dépouillez du pouvoir ! Monsieur est votre « ennemi, il est le mien, il est celui de vos enfants : vous les « deshéritez, et vous me déshonorez ».
Louis XVI est ébranlé, la reine persiste et éclate en récriminations sur la conduite suivie jusqu'à ce jour par Monsieur :
« Mais que voulez-vous que je fasse, dit le roi, dans la posi- « tion où je me vois réduit? Mon frère m'a représenté la né- « cessité de cette mesure pour assurer notre commun salut, que « voulez-vous donc que je fasse, encore une fois? — Ce que je « veux? faites appeler sur-le-champ Monsieur et annulez cet « écrit, ou nous sommes perdus ».
Monsieur est mandé aussitôt, il arrive à midi et demi : la reine ferme la porte à double tour, prend la clef et s'écrie : « Vous ne sortirez d'ici que vous n'ayez remis au roi la nomi-
LOUIS XVI ET MARIE-ANTOINETTE. ii'
« nation que vous lui avez surprise, et que vous n'ayez donné « votre parole de renoncer à toute démarche ou proposition de <( ce genre. » Monsieur veut se justifier, il se rejette sur l'extrême difficulté des circonstances, il proteste que son dévouement au roi l'a seul déterminé à se sacrifier lui-même pour le salul du Trône et de la famille royale. La reine ne se paie point de semblables raisons, elle insiste avec force; Monsieur rend l'écrit, la reine le déchire et en jette les débris au feu (1).
La conduite politique de la reine dans ses relations avec sa famille excita, depuis le voyage de Joseph II en France jusqu'en 1789 une indignation qu'on pourrait appeler nationale ; et malheureusement tous les événements ultérieurs vinrent légitimer cette indignation, de telle sorte que dès les premiers jours de la révolution, Marie-Antoinette, exposée, livrée au courroux du peuple, devait nécessairement entraîner dans sa perte le vertueux, mais trop faible époux qui s'abandonnait à ses conseils, car elle possédait l'absolue confiance de Louis XVI dans un ordre de choses hors de sa sphère, et laissait beaucoup trop connaître l'irrésistible ascendant qu'elle exerçait sur lui. Marie-Antoinette s'avançait de plus en plus vers l'abîme qui devait l'engloutir et ne l'apercevait pas encore.
Mais si cette reine, plus infortunée cent fois qu'aucune princesse, commit de grandes fautes, à quels tourments ne fut-elle pas livrée avant de subir le dernier supplice ; qu'ils furent infâmes les traitements, qu'elles furent horribles les tortures que les bourreaux accumulèrent sur sa tête ! Combien elle devint amôre cette captivité, combien elle fut poignante cette agonie de tant de mois qui précédèrent la mort! Tous les jours, toutes les heures, tous les instants de cette captivité, de cette agonie eurent leurs déchirements et leurs barbaries ! Non, rien
(1; M. Augerird racontait à Hambourg, cette anecdote écrite de sa main. -M. Augeard avait tracé des mémoires curieux; les intrigues de 1788 et 1*8!) y étaient dévoilt'es et prouvées par des lettres originales de [tlusieurs hauts personnages de la cour de Versailles : 1 histoire doit vivement regretter que ces documents soient perdus : le gendre de M. Augeard, .M... conseiller au parlement d'Aix les a brûlés. — (Cette assertion est inexacte, i)uisqu'une partie du moins de ces mémoires a été publiée.)
ne justifiera les comités de la Convention aux yeux de la postérité. Marie-Antoinette fut grande dans les cachots et devint héroïque aux derniers jours de l'infortune la plus écrasante qui puisse tomber sur une tête royale. Reine brillante, comblée des dons de la nature et des faveurs de la fortune, elle n'avait vécu, pendant vingt ans que pour les boudoirs, les salons et les gazettes; précipitée du premier trône de Tunivers dans un gouffre de douleurs et de misères, elle réhabilite son nom et son rang. Courtisane sur le trône, elle devient reine dans les fers et sur l'échafaud.
LE COMTE DE PROVENCE, LE COMTE D ARTOIS, LE DUC D'oRLÉANS.
Les projets d'usurpation du comte de Provence ne faisaient doute pour personne. Dès les premiers jours de la Révolution, ce prince entrevit la possibilité de monter sur le trône. Après les journées des 5 et 6 octobre, il espéra que le roi, la reine et le dauphin seraient massacrés dans une de ces explosions révolutionnaires qu'il était alors si facile de provoquer.
Monsieur ne désignait la reine et le dauphin que sous des noms honteux... Il appelait Louis XYI, le Soliveau. En 1788, il avait fait, disait-on, déposer dans les archives secrètes du Parlement, par le duc de Fitz-James, une protestation en forme contre la légitimité des trois enfants de la reine, établissant que Louis XVI était impuissant. On allait jusqu'à dire dans certains cercles que Madame était fille du comte d'Artois, et que les deux dauphins étaient fils, le premier du duc de Coigny, le second du comte de Fersen. En 1794, le baron de Breteuil parlait de la bâtardise des enfants du roi, comme d'une chose avérée. En 1821, Louis XVIII, irrité de l'obstination, de la hauteur que la duchesse d'Angouléme mettait à exiger plusieurs nomina-
tions d'emplois, lui dit avec cette grossièreté dont il faisait usage dans ses accès de colère royale : « Sortez, iMadame, de « ma présence ; je vous exilerais, à cent lieues de Paris, si je « n'avais égard pour la mémoire du roi Louis XVI, votre oncle. » Monsieur se flattait que la conspiration Favras, bien qu'elle n'eût ostensiblement pour but que l'évasion de la famille royale, le débarrasserait des obstacles qui lui fermaient le chemin du Trône; car dans les affaires de cette nature, il y a toujours de nombreux incidents dont une main habile et un cœur pervers trouvent moyen de tirer parti. La conspiration Favras servait Monsieur et aussi la reine qui désirait par-dessus tout sortir de Paris, parce qu'elle espérait se rendre à Metz et se ressaisir sur la frontière allemande, de l'influence et du pouvoir dont l'Assemblée nationale avait dépouillé le roi et sa cour.
Monsieur avait conçu et organisé le complot ; Favras était son instrument: la tentative avortée, tout est mis en œuvre pour le briser. M. Champion de Cicé, ex-garde des sceaux, disait en 1794 : « M. Talon, père de M""' la comtesse de Cayla, avocat général « dans l'affaire Favras, enleva, lors du procès, les pièces qui « pouvaient compromettre Monsieur ». Le prince de Condé a répété en 1790 : « M. Talon a remis entre les mains du roi plu- « sieurs pièces majeures relatives au procès de Favras. Le « comte du Cayla m'en a donné l'assurance ainsi qu'à M. le duc « de Berry. » Il faut croire d'autant plus à la vérité de ces deux assertions qu'un grand prince d'Allemagne a dit à peu près dans le même temps : « On parle toujours des vertus, de la loyauté, « de la magnanimité des sentiments du comte de Lille; nous " avons la preuve matérielle qu'il a fait monter sur l'échafaud le « roi et la reine, le duc d'Orléans, etc. »
Quant à la protestation du comte de Provence contre la légitimité des enfants de la reine; elle est contenue dans la lettre suivante que ce prince écrivit au duc de Fitz-.Iames (1) :
(Ij l/assertion parait si calomnieuse que Montgaillard liii-uiêuie croit devfiir présenter des n'scrves an sujet de cette lettre et du dépôt ([ui en aurait été fait dans les arciiives secrètes du i'arlement, quoicju'il ait insinué d'autre part que Madame Uoyale était flile du ciuute d'Artois ut (juc M. de Coigny était [xive du premier dauphin.
Lettre de S. A. R. Monsieur, comte de Provence, au duc de Fitz-James. — « Voici, mon cher duc, l'Assemblée des notables qui tire vers sa fin; et cependant vous n'avez pas abordé la grande question. Vous n'en pouvez douter, les notables n'hésiteront pas à croire, d'après les pièces que vous leur avez remises, il y a plus de six semaines, que les enfants du roi ne sont pas les siens. Ces pièces prouvent jusqu'à l'évidence la conduite coupable de la reine. Vous êtes sujet trop attaché au sang de vos maîtres, pour ne pas rougir de ployer devant ces fruits adultérins. Dès demain donc, et pas plus tard, proposez un rapport à mon bureau sur ce sujet. Je serai absent; mais, mon frère d'Artois, dont le bureau ne tient pas de séance, présidera à ma place. Le fait dont il s'agit une fois avéré, les conséquences sont faciles à tirer. Le Parlement, qui n'aime pas la reine, ne fera pas de grandes difficultés ; mais s'il avait la fantaisie d'en élever, nous avons le moyen de le rendre raisonnable. Quant aux États généraux, j'espère bien qu'on en parlera longtemps avant d'y penser sérieusement. Enfin, il faut réussir : ce n'est qu'ainsi qu'il me sera facile d'oublier les sacrifices énormes qu'il m'a fallu faire pour acquérir cette conviction. Je sais qu'elle ne sera pas très agréable; mais entre nous, jouet comme m'est de sa femme, mérite-t-il de régner?... Oui, mon cher Fitz-James, c'est un pauvre sire, un solkeau ! Et la France est digne d'avoir un véritable roi.. »
« Signé : Louis-Stanislas-Xavier. »
A Roqaencourt, 15 mai 1787.
Ce prince était dans l'habitude d'oublier partie de ses papiers; il en laissa d'importants au petit Luxembourg, lors de sa fuite (juin 1791). Il y a plus de trente ans que la lettre qui précède a été transcrite sur une copie originale avec l'autorisation de M. Courtois, ancien membre de la Convention nationale, membre du Conseil des Anciens et du Tribunat. Ce député fut chargé, par la Convention, de l'examen et du triage des papiers secrets de Robespierre, mit de côté les plus importants, les garda et déposa les autres au Comité de sûreté générale, d'où ils furent transportés plus tard au ministère de la police : on ne livra à l'impression et au public qu'une portion des papiers saisis, ceux qui tendaient plus particulièrement à incriminer Robespierre ; les plus essentiels avaient disparu...
Un collègue et ami de Courtois, François Laprimaudière,
ancien homme d'affaires du marquis de Juigné et de l'Irlandais Canning, pour sa terre de la Roche Talbot dans le Maine, avait souvent parlé de cette lettre de Louis XVIII, et grâce à lui, M. Courtois se décida à en donner communication. Il existe beaucoup de ressemblance entre l'écriture de ce document et celle de Louis XVIII, mais on ne peut néanmoins la regarder comme authentique.
L'ex-conventionnel Courtois possédait encore, en 1805, plusieurs autres pièces, écrites de la main de Monsieur, qu'il assurait avoir été envoyées d'Outre-Rhin à Robespierre : divers membres influents de la Convention y étaient nommés ainsi que plusieurs hauts personnages de l'ancien régime : M. Courtois ne voulut jamais consentir à en laisser prendre copie, ni même simple note, sous prétexte que des personnes vivantes et en faveur à cette époque s'y trouvaient gravement compromises.
On ignore généralement qu'une partie des papiers trouvés aux Tuileries, après le 10 août 1792, dans l'armoire de fer, furent soustraits par Robespierre qui les garda en sa possession jusqu'au jour de son arrestation. M""^ Campan a dit vrai dans ses Mémoires ; on trouva dans l'armoire de fer vingt-trois lettres de Monsieur, vingt et une du comte d'Artois, environ quarante de mesdames Adélaïde et Victoire, onze de M. de Malesherbes, plus de cinquante d'Alexandre Lameth, de Mallet du Pan, de Rivarol, et toute la correspondance de Mirabeau et de Louis XVI, avec des notes de ce prince en marge.
Tels sont les renseignements donnés par l'ex-conventionnel Courtois. Les papiers qu'il s'était appropriés après la mort de Robespierre, lui furent enlevés par violence sous la Restauration (1), envoyés par le préfet de la Meuse, qui avait donné les
(1) M. Benoist, lieutenant de gendarmerie, gendre de M. D'Ivry, maréchal de camp, député des Ardennes, fut chargé par M. Decazes, ministre de la police pendant la Restauration, de l'enlrvement des papiers de .M. Courtois. Ce dernier, réfugié dans le département de la .Meuse, malade et tremblant de la lièvre, gisait dans son lit. Après les plus sévères et les plus inutiles perquisitions, M. Henoist s'approilie du malade, insiste, menace, annonce qu'il a la certitude que les papiers sont en sa possession; d'après les dénégations réitérées de Courtois, il (luit par lui déclarer (pi'il va lui brûler la cervelle s'il ne lui remet à l'instant les documents soustraits et dont il est déposi*
ordres, à M. le duc Decazes, et remis par ce ministre à Louis XVIII. Quant aux papiers transportés du Comité de sûreté générale au ministère de la police, les plus importants furent mis en cartons, et M. Decazes vint les prendre dans sa voiture, à la porte cochère de l'hôtel où étaient les archives secrètes de la police, rue des Saints-Pères, n° 13 ; ce ministre les porta aux Tuileries. Il est certain que Monsieur était en 1793 et en 1794 en relations avec Robespierre ; la preuve irrécusable en a été acquise pendant l'émigration, et corroborée depuis 1799.
Le comte de Provence cherchait par tous les moyens à faire de la popularité au détriment du roi. Celui-ci est un jour informé, peu après le 5 octobre 1789, que son frère devait se rendre à l'Hùtel de Tille, pour faire hommage à la commune d'un drapeau tricolore brodé par Madame. En apprenant cette nouvelle Louis XYI s'écrie devant Mgr de Cicé : « Il sera donc toujours le « même ! il en veut à ma couronne et à ma vie ! Trouver son plus « cruel ennemi dans sa propre famille! M'est-il donc réservé, « monsieur le garde des sceaux, d"être encore plus à plaindre « que Charles d'Angleterre et de périr parla main des miens!... » M. de Champion de Cicé a rapporté plusieurs fois ce fait qui a aussi été répété par M. Joly, médecin de M. de Cicé. M. Joly avait accompagné le prélat et se trouvait placé près de la porte que Louis XYI avait laissée entr'ouverte pendant son explication avec le garde des sceaux.
Jamais, dans tout le cours de son émigration et depuis sa rentrée enFrance, M. Joly ne prononçait le nom de Louis XVIII, sans dire aussitôt : « le scélérat, le monstre ! » Il a confirmé la plupart des faits attribués dans l'opinion publique à Monsieur, et cela d'après la connaissance particulière qu'il en avait acquise de l'archevêque de Bordeaux.
taire. Courtois etfrayé, et tremblant plus que jamais, avoue, enfin, que ces pièces originales sont cachées sous lui, dans ses matelas; elles sont enlevées de suite et remises à M. de Maussion, préfet de la Meuse, qui les envoie à M. Decazes. M. Benoist fut présenté à la duchesse d'Angoulème, elle exigea qu'il fût placé, d'une manière avantageuse dans l'administration forestière... 11 y avait, dit-on, dans les papiers de Courtois, 8 à 9 lettres de Louis XVllI à Robespierre, et une correspondance (plus de 25 lettres) de plusieurs hauts personnages étrangers.
A l'inverse du comte de Provence qui affiche, avant 1789, des idées libérales, le comte d'Artois se montre adversaire de toute réforme, partisan de la cour et du favoritisme qui y règne. Louis XY avait témoigné à ce prince à peine adolescent, le peu de cas qu'il faisait de sa personne. Dès 1773, le comte d'Artois avait embrassé avec une sorte de fureur, les modes et les usages anglais ; le roi, allant à Marly, le rencontre près de Beauregard, le fait venir à sa portière, et lui dit avec le ton de l'indignation : « Ce n'est donc pas assez pour vous d'être Français ? » et faisant de la main un signe très expressif, il ajoute : « allez-vous en ! ». — Le comte d'Artois était en frac, spencer par dessus, chapeau rond...
L'anecdote suivante montre de quel œil le comte d'Artois était vu du public, avant la Révolution. En 1787, ce prince difTamé dans l'opinion, va de compagnie avec le duc d'Orléans, faire des gausses, comme il disait, dans un cabaret de la Courtille, chez le père Duchesne ; il y reçoit des marques frappantes de l'impatience et du dédain de ce cabaretier qui, las de ses goguenarderies, affecte de ne pas le connaître et le force brutalement à la retraite...
Quantité de vers furent jetés dans ses voitures; ceux-ci circulèrent dans tout Paris :
Votre énorme cocher, mon illustre seigneur, A h; Irou de son c, plus haut que votre cœur.
Le comte d'Artois se faisait gloire d'avoir des cochers à stature colossale, et les sièges des carrosses étaient alors plus élevés que l'impériale.
Au reste, il semblait, par sa folle conduite tenir à honneur de braver le mépris public. Remontant un jour la Seine en bateau, avec ses intimes de débauche (dont Archambaud de Périgord, frère de Talleyrand, évêque d'Autun, était l'un des principaux), il est reconnu au Pont-Royal ; une foule considérable se rassemble en un instant sur le quai ; le prince n'hésite pas, se déboutonne et tourne le derrière au peuple... Ainsi s'annonçait, dans les jeunes années, le petil-fils de Henri IV.
Ce prince que les Français chasseront du trône dans sa vieillesse, a fait plus tard cet aveu : « j'étais un bon faraud dans mon jeune temps »; il a dit vrai. Le comte d'Artois fut en effet un fanfaron de galanterie et de libertinage.
On connaît son aventure du bal de l'Opéra avec la duchesse de Bourbon. Cette princesse repoussait les avances du comte; celui-ci piqué au vif porta lïmpudence au point de lui briser son masque sur le visage ; il fit plus, il osa se vanter de cette royale insolence dans la société de M""* de Polignac. Le duc de Bourbon fit éclat, il s'en suivit un duel obligé dans lequel les témoins du combat intervinrent, par ordre du roi, aussitôt que les lames d'épée se furent croisées. Le fils du prince de Condé, grièvement offensé et très brave de sa personne, obtint dans cette circonstance l'intérêt et l'estime du public, tandis que le comte d'Artois, d'une lâcheté reconnue, fut généralement blâmé et bafoué.
La France entière a blâmé ses orgies avec M"^ Duthé, et avec Louise Contât, actrice du théâtre français. Le comte d'Artois arrive un soir chez M"" Contât, haletant de désirs, et veut jouir à l'instant de ses droits : « C'est impossible, lui dit la double « sirène, il y a des obstacles dirimants, et votre Altesse ne me tou « chera point aujourd'hui ». Aussitôt les larmes de couler, et le désespoir de M"'' Contât d'éclater en sanglots. « Qu'est-ce donc, « cher ange, qu'avez-vous, et quel malheur est arrivé ? Calmez- « vous, je vous en conjure ; vos peines sont les miennes, il « n'est rien au monde que je ne fasse pour votre bonheur... mais « aussi, pourquoi vous opposer, à mes empressements, lorsque « votre tendresse pour moi les cause et les excuse » ; et en disant ces mots, le petit-fils de Henri IV redoublait d'efforts pour vaincre la résistance qu'on lui opposait. Enfin, après quelques minutes d'une attaque et d'une défense également vives, M"'' Contât relève ses cotillons et dit au prince, avec l'accent le plus théâtral: «Voilà, monseigneur, l'état où me réduisent mes créanciers; « délivrez les prisonniers, qu'ils soient satisfaits, et la place est « toute aux amours ». S.A.R. s'arme de ciseaux et fait tomber la fine enveloppe qui ferme le tendre asile des plaisirs ; des bor-
dereaux s'en échappent et tombent sur le tapis, le comte y jette les yeux, et s'écrie : « Quoi, ce n'est que cela? Soyez tranquille, « demain toutes vos inquiétudes auront cessé. »
Il y avait 80 000 francs de dettes sur les bordereaux enfermés dans ce secrétaire d'une nouvelle espèce, et pour les faire payer, la Contât s'était avisée d'un expédient qu'elle jugeait infaillible. Il ne fut plus question que des amours, tant le prince avait promis de les mettre à l'abri des créanciers ; effectivement, il envoya dans les vingt-quatre heures, à l'inimitable, à la fine courtisane... un arrêt de surséance dans la meilleure forme possible. Le fait est à citer car le comte d'Artois n'était pas généreux, il donnait par accès et par petites sommes, quoique d'une prodigalité inouïe à certains égards.
M"^ Contât se dégoûtait visiblement de son royal amant, lorsqu'il la surprit, au milieu d'une nuit qu'elle lui avait refusée, entre les bras d'un de ses valets de pied : « Vous n'êtes « qu'une c... dit le comte d'Artois à la « mère des amours » (sur- « nom dont il l'avait gratifiée) : on doit rougir de vous avoir « connue » ; toute liaison fut rompue et quant au valet de pied, on n'entendit plus parler de lui dans le monde. Dix ans après l'invention de ses bordereaux d'en bas, M"" Contât ne se pardonnait point encore d'avoir été jouée de la sorte, mais cette aventure lui avait donné une prudence dont rien au monde n'était capable de la faire dévier.
Pendant la Terreur, cette actrice se rend au Comité de salut public pour déclarer qu'elle avait un fils dont le comte d'Artois était père et pour savoir en conséquence si le décret rendu contre tous les membres de la famille des Bourbons lui serait applicable, se trouvant alliée quoique très indirectement à cette famille. Il lui fut répondu fort plaisamment « qu'elle pouvait, ainsi que le petit prince son fils, résider en toute sûreté et liberté sur le territoire de la République, soit à Paris, soit à Quimper- Corentin, partout enfin où cela lui conviendrait ».
M"" Contât était mère de quatre enfants, ayant tous un père diflerenl; elle tenait à la haute aristocratie, en fait d'alliances semi-conjugales, et prétendait bien ne pas déroger, disait-elle.
136 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGA.ILLARD.
Le duc deL...,le vicomte Louis de Narb...., le chevalier de Bar..., avaient successivement obtenu ses faveurs. Sa sœur M"'= Emilie Contât était dans les mêmes principes et possédait quatre enfants dont aucun n'était frère du côté paternel, mais elle n'avait pas eu d'alliance indirecte avec les Bourbons et se trouvait par conséquent en dehors de toute application si malveillante ou dérisoire qu'elle pût être du décret rendu contre la famille royale.
Le comte d'Artois tenait à grand honneur de passer pour un roué, et toutes les afTaires de galanterie étaient pour lui affaires d'état, il les débitait avec une merveilleuse grâce.
L'évêque de Chartres, M . de Thémines, avait profité d'un voyage du prince, pour marivauder avec la femme de son intendant ; ce dernier, prévenu du rendez-vous, revintà toute bride pour interrompre la conversation. M. de Thémines racheta sa vie en souscrivant un billet de soixante mille francs avec la ferme résolution de ne pas le payer, et de faire claquemurer à la Bastille l'intendant comme escroc assassin. Instruit de cette rouerie le comte d'Artois envoie chercher l'évêque et lui dit : « Mon cher « abbé, il faut payer, vous avez forniqué. Dieu vous punit : déliez « les cordons de votre bourse, et liez ceux de vos chausses; « gare à un séminaire en Auvergne si le roi est informé de cela ! « exécutez-vous de bonne grâce, etje vous réponds, qu'il n'en sera « pas autre chose pour vous. » L'évêque paya, les aimables de la cour rirent de l'aventure, et monseigneur fit de très beaux mandements dans son diocèse. M. de Breteuil racontait à La Haye cette anecdote avec samalice et son esprit ordinaires.
Quelques années avant la Révolution, le comte d'Artois venait tous les soirs dans le jardin du Palais-Royal, où l'on donnait alors des concerts d'amateurs ; c'étaient de véritables saturnales où se rendaient vers minuit les plus célèbres courtisanes de Paris ; le prince s'y promenait avec la Duthé, et lorsqu'il manquait on était assuré de le trouver au Colysée, où les filles publiques avaient établi leur rendez-vous de choix.
Dans ce temps-là, on jouait au cercle de la reine, on y donnait le « Pharaon » ; le comte d'Artois se livrait avec fureur à ce jeu. Sa passion pour les courses de chevaux n'était pas moins
extrême ; il hasardait les plus énormes paris. A l'une de ces courses, on vit la reine qui pariait pour S. A. R., caresser son cheval avec une complaisance remarquable. Le jockey du comte d'Artois fut battu, et le prince se livra contre lui à de tels emportements de colère que l'on crut un moment qu'il allait le tuer.
Le comte d'Artois fut le favori de Marie-Antoinette jusqu'à l'époque de la convocation des États généraux ; la reine crut alors qu'il cherchait à se faire un parti dans la noblesse et se brouilla avec lui, en adoptant néanmoins les mesures violentes qu'il proposait contre l'Assemblée et le peuple, ce qui lui permettait d'assister aux conciliabules tenus chez M""" de Polignac.
Le caractère distinctif du comte d'Artois est la vanité d'ostentation, de représentation; il fait le mal, le bien, avec une légèreté inconcevable ; il est faux avec toutes les apparences de la franchise et poltron sous le costume de chevalier français: c'est dans toute la vérité du mot un invalide du despotisme et du libertinage.
Dès que la Révolution s'affirme, les tendances réactionnairosdu comte d'Artois deviennent telles qu'on a pu accuser ce prince, dans un écrit public, d'avoir menacé les jours de Louis XVI pour l'obliger à prendre des mesures contre l'Assemblée nationale. Cette brochure, signée Rergasse, fut mise en vente dans les derniers jours de juillet 1789 chez le libraire Marec, tenant boutique sous les arcades du Palais-Royal, qui aboutissent à la cour des Fontaines; à peine exposée, on la fit disparaître. Le fait dont elle dévoile les particularités a été certifié en 179i par le baron de Breteuil à liruxelles; M. Champion de Cicé, ancien garde des sceaux, admis dans la confiance de Louis XVI, l'a également attesté à Soignies (Belgique). Cette brochure est devenue infiniment rare; elle raconte que dans la nuit du 15 au 10 juillet, le comte d'Artois se présenta à la porte de la chambre à coucher de Louis XVI et que l'huissier de service refusa de le laisser entrer malgré ses vives instances pour parler au roi ; le prince v(julant forcer la porte, Louis X\'I l'ouvrit lui-même et dit à son frère : « Je connais les dcssuiiis ([ui vous
« amènent ici ; je vous ordonne de quitter Versailles dans vingt- <i quatre heures et le royaume sous huit jours ».
Louis XVI avait été prévenu de cette tentative par le comte d'Estaing qui avait été lui-même informé à dix heures du soir par un de ses serviteurs, d'après la révélation du premier valet de chambrçdu comte d'Artois, avec lequel celui du général était en liaison intime. Le comte d'Estaing avait pris de suite les précautionsnécessaires, s'était renduchez le roi qui était déjà couché, l'avait invité à se lever et à attendre sans mot dire l'arrivée de son frère en l'assurant que sous aucun rapport il n'y avait de danger à courir. Tel est le sens de la brochure de M. Bergasse. Cet avocat a souvent parlé de ces faits auxquels il faut opposer le caractère pusillanime et les sentiments chevaleresques du prince.
Le comte d'Artois ne pouvait avoir pour but, dans cette visite nocturne, d'attenter aux jours du roi, comme osait le dire la brochure de M. Bergasse, mais de l'intimider, de le menacer même d'être déposé s'il ne se déterminait à dissoudre de suite, à force armée, l'Assemblée nationale et à faire occuper militairement Versailles et Paris par les troupes mises sous le commandement général du duc de Broglie. On voulait vraisemblablement surprendre à Louis XVI un ordre d'agir ou des pleins pouvoirs pour exécuter pendant la nuit les mesures de violence projetées contre les représentants du tiers état ; c'est ce que l'on peut dire de plus vraisemblable sur la conduite du comte d'Artois, qui, malgré toutes les imputations de M. Bergasse, était assurément incapable de commettre les attentats dont l'accusait, dans son libelle, l'avocat député aux États généraux.
On a vu précédemment la vie de débauche et de folles dépenses menée par ce prince ; jusqu'à la mort de M"'' de Polastron, son intime amie, ce fut en quelque sorte l'existence normale du royal exilé.
Le comte d'Artois était endetté, en 1789, d'environ 30 millions. Il avait acheté du prince de Nassau le magnifique château de Maisons pour le prix de 3 millions 600 mille livres, s'était bien gardé de payer le capital et devait trois ou quatre années d'inté-
rets au moment de sa fuite de France. Il ne serait pas surprenantque,dansrindemnité accordée auxémigrés, le comte d'Artois eût réclamé sa part pour la terre de Maisons, mais on sait qu'il a touché en 1814 vingt-cinq années d'arrérages pour les émoluments de sa charge de colonel-général des Suisses !
Les énormes dilapidations du comte en pays étranger surpassent toute croyance; il empruntait de toutes mains et au taux le plus excessif. Les dettes se multipliaient à tel point que S. A. R., oubliait les noms de plusieurs de ses créanciers. « Est-ce que je dois à cet homme, je ne le connais pas,» disait-il un jour à M. de Galonné. Le gouvernement anglais n'ayant pas jugé à propos de répondre des créances de « ces gens-là », le comte d'Artois se vit menacé de perdre sa liberté ; il eût fait vraisemblablement long séjour en prison tant les intrigues politiques et sa conduite privée l'avaient déconsidéré, si le ministère anglais ne l'eût préservé de la rigueur des lois en lui accordant le château d'Edimbourg pour lieu d'asile. Le prince émigré y fut ce qu'il avait été à Versailles, il s'occupa d'intrigues galantes et de complots politiques : plus d'une fois des échelles de cordes furent appliquées aux royales croisées d'Holyrood, pour faciliter à des courtisanes, ïemmes ou filles d'émigrés, et même à des filles publiques, l'accès des petits appartements. Le samedi, après le coucher du soleil, don Juan sortait de sa captivité et allait chasser, faire la débauche avec les gentlemen les plus renommés des comtés; le lundi, avant le lever du soleil, il rentrait furtivement à Holyrood.
On évaluait les dettes contractées, en émigration, parle comte d'Artois, à 51 millions de francs. La somme ne parait pas exagérée. Le prince avait reçu en outre des fonds considérables de l'électeur de Trêves ; il avait épuisé l'électeur de Saxe, et l'impératrice de Russie Catherine II, lui avait donné près de 7 millions, tant en or qu'en pierreries ; le prince de Nassau, le comte de Lautrec et le comte de "Vauban certitiaient ces détails.
Le ministère anglais donnait vingt mille livres sterling, cinq cent mille francs, par an au comte d'Artois. Ce ministère
avait alloué de très fortes sommes pour entretenir la guerre de Vendée, et le comte en avait eu très bonne part : tout ce qu'il avait pu prendre. Les émigrés français divisés en deux factions, celle du prince et celle de Louis XVllT, se faisaient un devoir de chevalerie d'éclairer et de publier la conduite respective des deux cours, en sorte que tous les actes des augustes exilés étaient au grand jour. Une violente rupture éclata en 1794 et se prolongea jusqu'en 1808 : la réconciliation définitive eut lieu au commencement de la guerre d'Espagne; elle parut sincère, mais les deux frères ne s'en aimèrent et ne s'en estimèrent pas davantage.
Il est juste d'accuser M. de Galonné d'une partie des dilapidations commises à l'étranger, par le comte d'Artois. L"exministre parcourait en tout sens le continent pour trouver des conspirateurs et de l'argent; le prince laissait les conspirateurs s'exposer à tous les dangers et se tenait à l'écart, mais prenait l'argent et le dépensait avec une merveilleuse facilité : l'ancien contrôleur-général lui avait persuadé que, de manière ou d'autre, il en trouverait toujours, et le comte lui disait : « Mon cher ministre, vous êtes un homme divin » ; mais ce qui n'est pas moins plaisant, c'est que celui-ci, à sa rentrée en France (1803), racontait toutes ces « bagatelles » avec une grâce, une légèreté admirables, comme s'il eût parlé des Mille et une nuits.
M. de Galonné n'était pas, il est vrai, aussi aimable pourleprince deCondé, donl il disait : « G'est un prince faux, égoïste, dissipa- « teur, avare et ambitieux par-dessus le marché : arrangez cela si « vous pouvez ». Quoiqu'il en soit, le prince de Gondé en était à son dix-septième million lorsqu'il sortit de France (juillet 1789). Quelles sommes n'avait pas dévorées le petit-fils du grand Condé dans sa résidence de Ghantilly? La Dubarry lui avait obtenu, dans l'espace de cinq années, près de cinq millions de livres en gratifications ; il est vrai que le prince poussait la courtoisie jusqu'à chausser la royale courtisane et, ce qui paraît à peine croyable, jusqu'à lui présenter son vase de nuit. Sous le règne de Louis XVI, le prince de Condé commit l'une des plus grandes exactions attribuées au ministère de M. de Galonné ; il en parlait
comme d'une des meilleures affaires qu'il eût « menées à bien » dans sa vie. Voici le fait :
Le prince de Condé voulait se débarrasser avantageusement pour lui et pour le roi, disait-il, de sa petite principauté du Clermontois, située en Champagne et Lorraine. Il négocia avec M. de Galonné l'échange des droits régaliens qu'il y possédait et en fit cession au roi moyennant sept millions, cinq cent mille livres comptant, et six cent mille livres de rente annuelle. Condé fit réserve expresse en sa faveur de tous les droits féodaux utiles et fonciers, du droit de nomination des officiers civils et militaires, des capitations et taxes personnelles et enfin des terres et seigneureries de Stenay, Jametz, Dien, Clermont, Varennes et Montignons. Au moyen de cet acte de cession, il garda la presque totalité des revenus du Clermonlois et, en échange des droits régaliens qu'il abandonnait à la couronne, droits évalués à quatre-vingts et quelques mille livres de revenus, il reçut un capital de près de vingt millions. L'Assemblée nationale cassa l'échange, mais le prince n'en avait pas moins touché sept millions et demi comptant et plusieurs années de sa rente de six cent mille livres. Le duc de Bourbon son fils, a-t-il réclamé et reçu la juste indemnité (i825) des pertes que le décret de l'Assemblée nationale avait fait éprouver à sa maison ? on l'ignore. M. le prince de Condé réclamera et obtiendra, 181 i, 18! 5, le payement des arrérages à lui dus, de 1789 à 1814, pour les appointements de ses gouvernements et places, et pour sa charge de colonelgénéral de l'infanterie. L'ex-centurion de Bonaparte, Clarke, titré de duc de Feltre, excellent royaliste et traître parfaitement loyal des deux Restaurations, occasionnera un déficit de plus de 50 millions dans son ministère de la guerre, tant il apportera de fidélité et de zèle à payer aux princes français de Coblent/. et aux émigrés de marque les arrérages qu'ils revendiqueront.
Pour en revenir au prince de Condé, l'illustre émigré avait près de neuf millions en or lors du licenciement de sa petite année. C'est avec cette somme qu'il partit [)our la Russie, oii il reçut de la couronne de très fortes gratifications et des dotations en terres d'environ trois cent mille livres de revenus. Il avait merveil-
leusement tiré parti pour ses intérêtspersonnels de sa négociation avec Pichegru; elle coûta 1200 mille livres sterling (environ 30 millions de francs) à l'Angleterre.
Leduc d'Orléans, alors duc de Chartres, avait servi avec distinction dans la marine et fait preuve d'une grande bravoure, d'un imperturbable sang-froid dans le combat d'Ouessant (27 juillet 1778). Il désirait naturellement obtenir le prix de sa conduite ; la charge de grand-amiral dont était investi le duc de Penthièvre lui avait été montrée en perspective par Louis XYI. Le duc de Chartres en sollicita la survivance : mais la reine, fortement prévenue contre ce prince qu'elle accusait de s'être permis quelques plaisanteries sur ses charmes et même quelques dédains que les femmes et surtout les reines ne pardonnent jamais, s'attachait avec une infatigable persévérance à aigrir l'esprit du roi. Habile dans l'art de l'intrigue, et forte de la toute-puissance qu'elle exerçait, Marie-Antoinette fit circonvenir le duc de Penthièvre. Ses agents allèrent jusqu'à représenter à ce prince, homme vertueux mais d'un caractère excessivement faible et d'un esprit borné, que son gendre avait formé le projet, en demandant la survivance de la charge de grand amiral, de le dépouiller de ses fonctions, de s'en attribuer les émoluments et les honneurs en ne lui laissant que le vain titre de grandamiral.
Le duc de Chartres, alarmé des machinations qui se tramaient contre lui, s'empressa de rassurer son beau-père, et pour lui donner sécurité complète, sollicita du roi la création d'un emploi supérieur dans l'armée de terre et sa nomination à cette place qui l'éloignerait à jamais de celle de grandamiral dont la reine voulait se réserver la nomination pour satisfaire un de ses favoris. Le duc de Chartres fut pris au piège qui avait pour but de le perdre dans l'esprit du duc de Penthièvre à qui on avait persuadé que la demande faite par son gendre était une ruse tendant à masquer ses intrigues pour obtenir le titre de grand-maître de la marine. En même temps, la reine faisait calomnier et chansonner le duc de
Chartres, qu'une charge de colonel général de hussards, pour récompense de services dans l'armée navale, devait ridiculiser dans l'opinion publique. Le baron de Breteuil (nul des ministres de Louis XVI ne connaissait mieux les secrets de la cour) a positivement affirmé ce fait. Ce ministre assurait que le duc de Chartres avait une afifection sincère pour le roi et qu'on devait attribuer aux intrigues de la reine et à sa haine personnelle contre le prince les écarts et les vengeances auxquels il se livra depuis, et en quelque façon bien malgré lui, ajoutait le baron de Breteuil. Au surplus, voici les témoignages qui donnent un grand poids aux assertions du ministre, tant sur la conduite du duc de Chartres au combat d'Ouessant que sur la satisfaction du roi à cet égard et sur les faits relatifs à la survivance de la charge de grand-amiral de France.
Versailles, 28 juin 1778.
« J'ai reçu, mon cousin la lettre que vous m'avez écrite. M. de Sartines m'a mis sous les yeux les détails de votre inspection; j'ai été touché de la manière dont vous vous êtes conduit et du bon exemple que vous avez donné. Je ne doute pas de la bonne volonté que vous avez pour mon service, et que je sois toujours satisfait de votre conduite. Vous allez avoir l'occasion de vous exercer : je suis assuré que tout se passera bien avec la volonté que montre la marine et les exemples que vous donnerez. Comptez toujours, mon cousin, sur mon amitié.
Signé. Lotis ».
Cette lettre était écrite de la main du roi, qui avait mis la suscription : « A mon cousin, M. le duc de Chartres.
La lettre suivante du duc de Chartres au roi et la réponse de Louis XVI expliqueront ce qui a été dit plus haut.
Versailles, 27 août 1778.
i< Sire, les bontés de Votre Majesté autorisent la confiance qui m'y fait recourir, et la situation oij je me trouve les rend bien nécessaires. Jt; ne chercherai i)oint à faire valoir au[>rt';s de Votre Majesté mon zèle et ma conduite ; en sacrifiant ma vie entière à son service, je ne croirai jamaisque remplir mon devoir. J'ai fait plusieurs campagnes;
je n'ai rien négligé pour m'instruire de tout ce qui était relatif à la marine. Dans l'inspection que Votre Majesté a daigné me confier, j'ose dire que je suis parvenu à établir la subordination qui était absolument détruite, Enfin par les lettres de M. de Sartines, par le témoignage des amiraux, j'ose croire que j'ai été assez heureux pour pouvoir me flatter de n'avoir pas été inutile au bien du service de Votre Majesté. Après ce court exposé de ma conduite, je supplie Votre Majesté de permettre que je lui confie les inquiétudes et les chagrins dont mon cœur est vivement affecté. Elle n'ignore pas que je suis le premier prince de son sang qui ait servi dans la marine. Cette circonstance contribua à m'y déterminer; c'était un moyen distingué de lui prouver mon zèle. Je ne vous dissimulerai pas, sire, que j'avais aussi en vue la charge de mon beau-père. Je la désirais, il est vrai, mais je m'étais surtout attaché à la mériter, et il m'avait été permis de l'espérer. Je m'aperçus aussitôt qu'il n'approuvait pas le parti que je prenais, et qu'il avait même quelque inquiétude que je n'obtinsse celte survivance sans sa participation. Je l'assurai que je n'avais jamais eu une pareille pensée, et pour ne lui laisser aucun doute, je lui promis de la refuser si Votre Majesté avait la bonté de me la donner Daignez, sire, réfléchir un moment sur la bizarrerie de ma situation. Je sers dans la marine depuis quatre ans et sans aucun motif d'intérêt. Mon ambition se bornait à prouver à Votre Majesté mon zèle et à mériter son estime et à me flatter enfin que le public me saurait gré des sacrifices que je faisais. On me suppose des vues basses, intéressées : on a la méchanceté de suggérer à mon beaupère que je remplis les fonctions de sa charge, que je ne lui en laisse que le titre et même que je fais des démarches et des intrigues pour le lui enlever. J'ai servi dans l'escadre sous les ordres d'un officier, mon cadet; on m'impute toutes les fautes comme général ; on me rend responsable des événements, et pour accréditer ces noirceurs, on répand que Votre Majesté en a témoigné son mécontentement. D'après ce fidèle tableau, Votre Majesté peut juger si mon cœur est navré et s'il a sujet de l'être. L'estime de mon beau-père, le sort de mes enfants, le bonheur de ma femme, ma gloire, ma réputation, tout est compromis. Ces puissants motifs m'autorisent à avoir recours à Votre Majesté et à lui demander de créer pour moi la charge de colonel général des troupes légères. Cette grâce en imposerait à mes ennemis. Elle prouverait au public que Votre Majesté est satisfaite de ma conduite; elle dissuaderait entièrement mon beau-père et ferait enfin le bonheur de ma vie en me procurant les moyens d'être utile à Votre Majesté et de mériter les bontés dont elle aurait bien voulu m'honorer. Je suis, sire, de Votre Majesté, etc.
Signé : « L. Pu. J. de Chartres ».
LES PRINCES. 145f
Voici la réponse du roi :
« Le roi voulant donner à M. le duc de Chartres un témoignage distingué d'estime, et prouver qu'il est également satisfait de son zèle et de la capacité qu'il a montrée pour son service dans toutes les occasions et particulièrement au combat d'Ouessant, du 27 juillet dernier, vient de créer pour lui la charge de colonel général des hussards et troupes légères, avec un régiment colonel général pour lequel M. le duc de Chartres travaillera avec Sa Majesté. »
Louis XVI écrivit de sa main ces lignes sur la lettre même du duc de Chartres.
La reine, mécontente d'une grâce qui justifiait la conduite courageuse du prince au combat d'Ouessant, le poursuivit dans l'esprit de Louis XVI ; elle persuada au roi que le duc de Chartres annonçait l'intention d'aller faire de suite l'inspection générale de toutes les troupes légères, afin de se populariser dans l'armée, qu'il ne cherchait qu'à se former un parti et qu'il devait en résulter de graves dangers pour l'État. Elle envenima si bien les démarches et jusqu'aux plus simples paroles du duc de Chartres au sujet de la grâce que le roi venait de lui accorder à si juste titre, qu'elle fut autorisée par Louis XVI à écrire en son nom la lettre suivante :
<> Le roi est informé et mécontent, Monsieur, de la disposition où vous êtes de vous joindre à son armée. Le refus constant qu'il a cru devoir faire aux instances les plus vives de ce qui le touche le plus près, les suites qu'aura votre exemple, ne me laissent que trop voir qu'il n'admettra ni excuse ni indulgence. La peine que j'en ai m'a déterminée à accepter la commission de vous faire connaître ses intentions qui sont très positives, il a pensé qu'en vous épargnant la forme sévère d'un ordre, il diminuerait le chagrin de la contradiction sans relarder votre soumission. Le temps vous prouvera que je n'ai consulté (jue votre véritable intérêt, et ([u'en cette occasion comme en toute autre, je chercherai toujours. Monsieur, à vous prouver mon sincère attachement.
Signé : » Marie-Antoinette ».
11 paraîtrait, d'après les explications ci-dessus, appuyées sur des pièces originales et authentiques, que les intrigues et les machi-
nations de la reine contre le duc d'Orléans auraient, en quelque sorte, forcé ce prince à entrer dans l'opposition qui se prononça dès l'ouverture des États généraux contre les vues et les desseins de la cour de Versailles. Les membres les plus influents de l'Assemblée nationale se seraient appuyés et servis du nom du duc d'Orléans et de la popularité dont il jouissait à cette époque pour susciter de grands embarras à la faction de la « Cabale », c'est-à-dire au parti de la reine, du comte d'Artois et de la famille Polignac : et en dernière analyse, il faudrait pour être juste, attribuer à cette cabale et principalement à la reine la première cause des écarts et des excès dans lesquels se plongea le duc d'Orléans dont l'attitude ne saurait d'ailleurs être justifiée par celle que l'on tint à son égard.
Le duc d'Orléans, gravement offensé par la reine, se lia secrètement avec les ennemis de la cour et devint par contre l'objet des injures, des outrages des courtisans. Plus tard, dans l'émigration, des gardes du corps, des gentilshommes, et bien mieux des ducs et pairs raconteront les insultes prodiguées à ce prince. Ils se glorifieront de ces prouesses comme de services rendus à la monarchie et les citeront comme des preuves de leur fidélité et de leur dévouement.
M. Augeard, ex-secrétaire des commandements de la reine, s'extasiait sur la présence d'esprit de Marie-Antoinette, lorsqu'elle apercevait, aux j ours de grande réception, des personnes attachées à la maison d'Orléans : elle disait aussitôt : « prenez garde, il y a ici des gens qui appartiennent au duc Bourgeonné ». Le fait suivant donnera la mesure des outrages prodigués au prince, d'après l'instigation de la reine. Le duc d'Orléans arrive le second jour de Pâques au château, au moment où l'on sert le dîner de la famille royale : « Veillez sur les plats, voici le duc d'Orléans » crient hautement plusieurs personnes de la maison de la reine. Ces insolences furent continuées au retour à Paris du duc d'Orléans (1790), quoique ce prince, après huit mois d'exil diplomatique à Londres, se fût réconcilié avec le roi, quoique Louis XVI lui eût dit, en pressant ses mains : « tout ce qui est arrivé « jusqu'ici est totalement oublié, mon cousin ; soyez sûr que je re-
« çois avec autant de plaisir que de confiance rattachement et le « dévouement que vous me témoignez si bien aujourd'hui ». Monsieur faisait ce récit en 1793.
Sans doute, le duc d'Orléans fut coupable, mais il le fut malgré lui, à forces d'injustices, d'intrigues et de diffamations; la reine et sa cabale le forcèrent à se jeter dans le parti révolutionnaire. Versailles fut implacable envers lui; Versailles transplanté à Coblentz et à Ham le fit monter sur l'échafaud.
Le départ pour Londres du duc d'Orléans eut lieu après les journées des 5 et G octobre. Il partit chargé des plus graves inculpations au sujet des troubles de Versailles et paraissant revêtu d'une mission de confiance, sous le nom de comte de Joinville, ainsi que l'explique la lettre suivante au roi :
« Sire, daignez agréer mes sincères et très respectueux remerciments pour la mission particulière dont Votre Majesté vient de me cliarger près du roi d'Angleterre. Cette marque de confiance est, dans les circonstances présentes, le témoignage le ])lus flatteur de ses bontés pour moi, en même temps qu'elle fait connaître à toute la France, la justice que Votre Majesté rend aux sentiments de zèle et de dévouement que je n'ai cessé un instant d'avoir pou»- la personne de \'otre Majesté, sa gloire, ses véritables intérêts et ceux de la nation qui (!n sont inséparables. En exécutant ses ordres, je vais m'efTorcer d'obtenir la continuation de la confiance dont Votre Majesté m'honore et de conserver l'estime de mes compatriotes. Je suis etc.
Signé : « L. Pu. ,1. h'Orlévns ».
Toutes les feuilles publiques qui se sont prononcées contre la Révolution et en faveur de l'ancien régime ou du pouvoir absolu, retentissent d'insultes et d'imprécations contre le duc d'Orléans. Elles le signalent comme le principal moteur ou l'instrument le plus dégradé des forfaits des 5 et G octobre. S'il fallait croire les bruits généralement répandus dans le public, le duc aurait été forcé de quitter la France et son exil serait seulement déguisé sous les apparences d'une mission diplomatique tout à fait illusoire. Il serait inutile de discuter si dans cette conjoncture le prince cédait à la pusillanimité de son caractère, ou bien à des insinuations faites au nom du r(ji, dunl il n'aurait encore
osé méconnaître l'autointé et qui lui auraient été intimées d'une manière très impérative par La Fayette. Nul doute que le roi et surtout la reine ne fussent désireux d'éloigner atout prix le duc d'Orléans de Paris ; mais nul doute aussi qu'il n'ait reçu en s'éloignant des preuves de bienveillance de la part de Louis XVI, à moins de supposer dans le monarque une perfidie dont il serait difficile d'absoudre sa mémoire.
En effet, le 13 octobre, le ministre des affaires étrangères, M. de Montmorin, remet au duc d'Orléans un mémoire pour lui servir d'instruction, mémoire rédigé avec soin par Louis XVI et signé de sa main. On remarque dans la partie de ces instructions relatives aux troubles et à l'insurrection qui avaient lieu dans la Belgique les passages suivants qui méritent la plus sérieuse attention :
<( Le but de la cour de Londres doit être ou de réunir les Pays-Bas à la confédération des Provinces-Unies, ou d'en former une république indépendante ou enfin de les soumettre à un prince de la maison d'Autriche. Si les provinces belges doivent changer de domination, le roi aimera de préférence qu'elles aient un souverain particulier; mais la difficulté sera dans le choix. M. le duc d'Orléans concevra de lui-même que le roi doit désirer d'y influer et qu'il importe à Sa Majesté que le prince sur qui ce choix tombera lui soit agréable. M. le duc d'Orléans sentira sûrement qu'il est possible que le résultat tourne à son avantage personnel. »
C'était insinuer clairement au duc d'Orléans le désir d'être souverain de la Belgique. On ne peut qu'être frappé d'une pareille condescendance de la part de Louis XVI, au moment où le prince est représenté par la cour de Versailles et les journalistes de cette cour comme ayant voulu ravir au roi sa couronne et sa vie. Celte perspective du trône de la Belgique était-elle un leurre offert au duc d'Orléans, dans l'espérance qu'il consentirait à ce prix à se détacher de la faction qui se servait de son nom pour renverser l'ancienne monarchie, ou bien le cabinet de Versailles, c'est-à dire la reine, ne cherchaitil, par cette insidieuse bienveillance, qu'à compromettre la popularité du duc d'Orléans, pour le perdre avec plus de facilité dans
l'opinion. Sans émettre d'avis à cet égard, on peut observer seulement que la correspondance suivie entre le duc d'Orléans et M. de Montmorin, depuis le mois d'octobre jusqu'au mois de juillet suivant, établit que les conseils de Louis XYI s'attachèrent pendant tout cet espace de temps à rendre la position du duc de plus en plus ambiguë et par conséquent embarrassante ; en un mot, que la mission donnée au prince avait pour unique motif de le tenir éloigné de Paris et d'user ainsi son influence personnelle et celle de ses partisans sur les délibérations de l'Assemblée nationale. Le duc d'Orléans en sera lui-même si persuadé qu'après avoir sollicité plusieurs fois son rappel et toujours inutilement, il refusera d'obéir plus longtemps aux désirs et même aux injonctions du roi et qu'il s'adressera à l'Assemblée nationale pour qu'elle autorise son retour à Paris.
Au sujet de la mission du duc on écrivait à cette époque de Londres :
« Le voyage extraordinaire de M. le comte de .loinville en Angleterre, son départ précipité de Paris dans une circonstance où tous les devoirs semblaient l'y retenir, le peu de vraisemblance d'une négociation politique qui pût lui être confiée d'après son peu de crédit et de considération en cette cour, tels ont été les olijels de nos conversations depuis son arrivée. Peisonne ne croit à la réalité d'une mission, moins M. Pilt que tout autre, puisqu'il est à la campagne depuis trois semaines dans le voisinage de Londres et qu'il n'a pas cru devoir y venir faire une course. Anglais et Franrais ont été offensés qu'on ait pu les soupçonner d'avoir secondé les mauvais desseins de M. le comte (le Joinville. Les Franrais refuserd de le voir, en sorte, qu'il ne lui reste pour société (pie (luehpies intrigants de sa nation et M. le prince (le Galles ou les aflidées créatures de M. Fox.
« L'audience sollicitée depuis plusieurs jours a enfin été accordée hier par le roi ; le prétendu négociateur a été conduit par le ministre (les all'aires étrangères chez Sa ]\Iajeslé (jui l'a fait attendre plus de deux heures et demie; enfin il a été introduit. Le roi lui a à peine donné trois minutes pour exposer l'objet de son voyage et sans y répondre il lui a parlé de la santé de Louis XVI, du courage qu'il a marqué en se dévouant lui-même pour prévenir toute effusion de sang; il a célébré l'héroïsme de la reine qui faisait ladiniralion de l'Europe, mais surtout des Anglais, peu|)h! lier et généreux, passionné pour les grands caractères. Entrant dans les détails de la Kévolution, il a dit que la
150 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAlLLARD.
cause du roi de France était celle de tous les souverains ; il a qualifié d'attentat inouï le transport des Parisiens à Versailles, il a ajouté qu'au crime de lèse-majesté se trouvait uni celui contre le droit des gens puisque l'Assemblée de la nation avait été envahie. 11 a parlé de l'horreur qu'avait l'Angleterre contre les auteurs de cette révolution qui compromettait la France et tous ceux qui y avaient coopéré, et a terminé en disant : « c'est avec une grande sensibilité, monsieur, que je vous rends le dépositaire de celle dont je suis pénétré. Premier prince du sang de ce monarque malheureux, votre cœur est sans doute aussi douloureusement affecté que le mien, ainsi je vous prie de lui faire parvenir l'assurance de mon très vif intérêt. »
« Cette audience a duré vingt minutes pendant lesquelles le roi a presque toujours parlé, et en considérant entre deux yeux M. de Joinville, sur le visage duquel à sa sortie on a observé une grande pâleur. »
Cette lettre fut vraisemblablement écrite par un de ces grands seigneurs de Versailles qui fuirent en pays étranger après la prise de la Bastille, On en rapporte l'extrait parce que le départ du duc d'Orb'ans pour l'Angleterre fit une grande sensation en France ; l'opinion publique était persuadée que le prince avait été exilé par La Fayette et que la mission donnée par Louis XVI n'était qu'un prétexte dont le parti opposé au duc se servait pour l'éloigner du théâtre de la Révolution.
On a reproché au duc d'Orléans d'avoir méconnu les liens de famille, d'avoir voté et approuvé la mort de Louis XVI. On ne peut cependant admettre que le prince ait ainsi cherché la satisfaction de ses rancunes. Il poursuivait plutôt un but politique qui lui a échappé.
Dans cette séance mémorable de la condamnation du roi, le duc d'Orléans était placé à la droite de Maillyde Château-Renaud, député de Saône-et-Loire, parfait honnête homme et d'un républicanisme éprouvé. Mailly dit au prince : « Je félicite le citoyen « Égalité du vote qu'il vient de prononcer, c'est celui d'un vrai « patriote. — J'ai voté selon ma conscience et en ami de la « liberté, réponditd'Orléans; elle ne doit connaître ni exception, « ni ménagement. Mon tils aîné n'eût pas voté comme moi, il eût « suivi les Girondins, et cependant il partage toutes mes opi- « nions, et il désirait beaucoup être nommé député à la Conven-
« tion. Chartres est Girondin, quant à Montpensier, c'est une autre « affaire, il eût voté tout comme moi ». xM. do Mailly Château- Renaud a rapporté cette conversation.
Mais quels que soient les gages donnés par le prince à la Révolution, il reste néanmoins suspect aux Jacobins. A la première nouvelle de la trahison de Dumouriez, il sera mis en état de sur-' veillance sur la motion de Robespierre qui s'est montré depuis le 21 janvier son plus acharné persécuteur. Que le chef des Jacobins agît ainsi de son propre mouvement et pour son compte personnel, ou bien qu'il se déterminât d'aprôs des instructions venues d'Outre-Rhin, peu importe au sort du duc d'Orléans. Le décret de la mise en surveillance de ce prince était en mars 1793 le précurseur du dernier terme de persécution ; l'accusation et la condamnation d'Égalité en devenaient les conséquences nécessaires. Mais, ce qui est d'une certaine importance politique, c'est que le duc eût dès les premiers instants des moyens sûrs de s'éloigner et de gagner la Suisse. Ces moyens lui furent offerts et avec désintéressement par un citoyen dévoué à sa personne que le commandant général Santerre avait choisi à dessein pour surveillant. Ce citoyen, M. Beaufort, appartenant en 1793 à la haute classe du commerce, s'offrit à tout abandonner pour partager le sort du prisonnier, mais le duc d'Orléans rejeta constamment les instances et même les prières du généreux citoyen ; rien ne put le déterminer à se mettre en si'ireté : « En fuyant, je me déclarerais coupable ». Telles furent les raisons qu'il donna de son inûexible refus à toutes les propositions d'évasion : elles tendraient à faire croire qu'il n'avait pas les desseins ambitieux dont on l'accusait.
Pendant la séance de la Convention où se décida son sort, il se passait au Palais-Royal une scène qui peint les mœurs de cette époque. M. de Monville, homme d'esprit et de plaisir, vivait dans l'intimité du duc d'(JrI('uns; cet épicurien de bon ton, renommé pour son amabilité, non moins que par les délices de son intérieur, aimait le jeu avec passion. Le duc d'Orb'-ans le visitait souvent au Désert, maison de campagne dont M. de Mouville avait fait une merveille de l'art et du goût. Ils jouaient
depuis longtemps en tête à tête, au Palais-Royal, lorsque M. de Monville observa que l'heure du dîner avait sonné. On le servit sur la table même du jeu; pendant ce repas, on discutait à la Convention sur le sort du prince. Merlin de Douai, allait et venait de la salle du Manège au Palais-Royal, pour rendre compte de la tournure que prenait la délibération. Merlin vient enfin apprendre au duc que son arrestation est décrétée et sa perte résolue : « Grand Dieu ! s'écrie Égalité en se frappant le front, « est-il possible ? Après toutes les preuves de patriotisme que j'ai <( données, après tous les sacrifices que j'ai faits, me frapper « d'un pareil décret! Quelle ingratitude, quelle horreur! Qu'en w dites-vous, Monville ? » Celui-ci dépouillait et assaisonnait une sole; il exprimait le jus d'un citron; il répondit au prince sans se déranger : « C'est épouvantable, monseigneur, mais que « voulez-vous? Ils ont eu de Votre Altesse tout ce qu'ils pouvaient « en avoir, elle ne peut plus leur servir à rien et ils en font ce que « je fais de ce citron dont tout le jus est exprimé «.M. de Monville jette dans la cheminée les deux moitiés du citron et observe au prince que la sole doit être mangée chaude. M. de Monville a conté le lendemain même, cette anecdote chez madame de Sainte-Amaranthe, née Saint-Simon (1).
(1) Montgaillard reproduit ici une anecdote qu'il a déjà publiée.