‹ Souvenirs du comte de Montgaillard, agent de la diplomatie secrète pendant la révolution, l'empire et la restaurationChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME

REVOLUTIOiN

I. Fête de la Fédération. — Mirabeau. — Talloyiand célèbre au (Ihamp de Mars la messe de la Fédéralion; parodie de la cérémonio.

— Éplgrammessur Talleyrand. — Fêtes dans Paris. — Offres de la cour à Cazalès et à Mirabeau. — Mort de Mirabeau ; il est empoisonné dans un diner offert sur rinslii^ation de Talleyrand ; son opinion sur Darnave ; ses derniei-s moments; ses funérailles.

II. Fuite de Varennes. — Préparatifs. — Ruse de^I. deLaporte. — Rôle de La Fayette. — Maladresses de l'entourage du roi. — Arrestation de la famille royale. — Pourparlers avec Sause, procureur de la commune. — Retour à Paris. — La Tour 3Iaubourg, Barnave et Péthion. — (laplivité.

III. Coblentz. L'émigration. — Agissements des princes ; leur dédain pour certains émigrés. — L'hospitalité suisse; mot du duc de Choiseul, — Mme de Staël à Morat. — Société orléaniste. — Composition de l'armée de Condé.

IV. L'Autriche et la Prusse. — DéclarationdePilnitz. — Protestation de lempeieur dAutriche contre les décrets de l'Assemblée nationale.

— Connivence de Louis XV^I. — Mort de Léopold 11. — Caractère de François IL — Déclaration de guerre. — Conférence de Francfort. — Mission secrète de Mallet du Pan.

V. Le duc de Brunswick et Dumouriez. — Défaite des Prussiens à \ almy. — Négociations de paix. — .Motifs de la retraite de l'armée prussienne. — Intluence secrète de l'Angleterre sur le duc de Brunswick. — La lieutenance générale du royaume est offerte au duc de Brunswick. — Trahison de Dumouriez. — Robespierre et Dumouriez. — Dumouriez es|»ion poIiti(|ue ; son caractère.

VI. La Terreur. — Thermidor. — Massacres de septembre. — Exécutions. — Courage des condanniés. — La princesse de Monaco, Sillery-Cenlis, Champcenetz. — Robespierre; — Les cabinets de V^ienne et de Londres sont secrètement disposés à reconnaître sa dictature. — La peur paralyse les Franc.ais. — Tallien.

Ib4 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAILLARD.

Depuis un an la Bastille est prise. L'esprit révolutionnaire s'est installé en maître dans Paris et proclame l'anniversaire de sa conquête. La fête de la Fédération a lieu au Champ de Mars le li juillet 1790, au milieu de dix-huit mille gardes nationaux, de deux cents prêtres qui entourent l'autel de la Patrie. La messe est célébrée par l'évêque d'Autun, Charles-Maurice de Talleyrand, qui, dix ans plus tard, répudiera son caractère de prêtre et épousera la fille d'un matelot de Batavia, ancienne danseuse au théâtre de Calcutta, femme divorcée d'un Américain des États- Unis (1). En attendant qu'il abandonne l'état ecclésiastique, le prélat bénit l'oriflamme de la Révolution, et quatre-vingt-trois bannières départementales ; il entonne le Te Deum^ et douze cents musiciens exécutent le cantique sacré...

La répétition de cette fameuse messe avait eu lieu l'avantveille chez le docteur en médecine Cabanis, rue du Bac ; Mirabeau et Lafayette y avaient représenté le diacre et le sous-diacre dont les fonctions furent remplies, à la fête de la Fédération, par l'abbé Louis, conseiller-clerc, au parlement de Paris, et l'abbé Desrenaudes, qui deviendra plus tard le faiseur d'écritures politiques du citoyen Talleyrand dont il est le sacristain. Une autre particularité relative à l'évêque célébrant du 14 juillet montre le profond sentiment de piété dont l'illustre prélat était imbu. Au moment où La Fayette s'approcha de l'autel, Talley-

1) Lorsque M. de Talleyrand épousera cette femme, l'épigramme suivante courra tout Paris :

Blanchette a quarante ans, le teint pâle et plombé, Blanchette cependant épouse un noble abbé. Pourquoi s'en étonner? quand chacun la délaisse, Toute catin se rangeât devient mère abbessc.

LA FÊTE DE LA FÉDÉRATION. — MIRABEAU. lob

rand, les yeux levés vers le ciel, les mains jointes, entièrement concentré en apparence dans un pieux recueillement, dit à voix basse au général : « Pour Dieu, ne me faites pas rire; nous gâterions tout 1 » Ces paroles évangéliques furent répétées dans la journée par ce bon M. de La Fayette ; Mirabeau s'en amusa et elles devinrent publiques (1).

La Fayette, à la tète de l'état-major de la garde nationale et des députés de l'armée de terre et de mer, monte à l'autel et jure, au nom des troupes et des fédérés, d'être fidèle à la Nation, à la loi, au roi. Ce serment, l'illustre citoyen le tiendra; pendant quarante-cinq années, La Fayette ne déviera pas un seul instant de la ligne constitutionnelle qu'il a juré de suivre; et son dernier soupir s'exhalera en prononçant ce mot sacré : « Liberté! « Le président de l'Assemblée nationale jure ainsi que La Fayette d'être fidèle à la nation, à la loi, au roi. LouisXVI prête serment et la reine prend le Dauphin dans ses bras, le présente au peuple et dit : « Voilà ! mon fils, il se réunit ainsi que moi dans ce même sentiment. «

Toutes ces journées furent remarquables par les fêtes que Paris donna aux fédérés. Les Champs-Elysées illuminés dans toute leur étendue et avec une magnificence vraiment féerique; des feux d'artifice, des joutes sur la Seine, des bals au Champ de Mars, sur l'emplacement de la Bastille, à la halle au blé ; des comestibles et des rafraîchissements distribués au peuple, en un mot, tout ce qui peut signaler la joie publique fut mis en œuvce et l'on peut dire que le peuple vécut de fêtes pendant la semaine

(I) On prétend que Talieyrand poussa plus loin la profanation, en assaisonnant une salade dans un dîner avec les huiles saintes.

L'épigraniuie suivante allribuée à Cliainfort, mais que l'on croit lancée par Le Brun, suffirait pour i)rouver comment M. de Talieyrand était déjà connu et apprécié :

Hochottc dans son temps, Talieyrand dans le notre Furent tous deux prélats d'Autun.

Tartullc est l'image de l'un, Ah! si Molière avait vu l'autre!

Vers cette époque, l'abhé Delille voyant passer M. de Talieyrand sur la terrasse des Feuillants dit à lUvarol : <■ Il a l'air d'un vice ! — Vous faites lorl à tous les autres, mon cher abbé », répondit le littérateur.

Ib6 SOUVENIRS DU COMTE DE MONTGAILLARD.

de la Fédération. La plus remarquable fût celle que la municipalité donna aux fédérés le dimanche 28 juillet. Rien n'y fût épargné ; le plus grand ordre régna parmi cette multitude immense qui inondait tous les lieux publics ; point de trouble, point d'embarras et partout l'image d'une véritable fraternité. Aucun accident fâcheux n'eût lieu, tant les dispositions de la municipalité avaient été bien ordonnées. Cette fête fût digne de la capitale et du peuple... Encore quelques mois et Paris ne sera plus qu'une vaste prison au milieu de laquelle s'élèveront les échafauds des vingt-deux mois de la terreur !

Pour arrêter le flot montant de la Révolution, la cour essaye de corrompre les hommes qui dirigent l'opinion publique ; elle s'adresse à Mirabeau. Une tentative infructueuse est faite aussi auprès de Cazalès. M. de Laporte, intendant de la liste civile, proposa à ce député une somme de cent mille écus pour arranger ses affaires; Cazalès était peu fortuné et l'économie n'était pas une de ses vertus ; il rejeta avec une sorte d'indignation l'offre royale comme un outrage à son caractère : « Sa Majesté me « prendrait-elle par hasard pour un Mirabeau? Je ne vends pas « ma conscience, mes opinions, mes paroles. Je défends la royauté « par sentiment et par conviction, je la défendrai contre elle- « même si elle s'abandonne et se trahit par faiblesse ou perfidie ; « je défends la nation contre ses propres erreurs ; ses droits sont u aussi sacrés que ceux du roi. Je méprise en général les ministres ; « les bons, je les soutiendrai de toutes mes forces, les mauvais, « je les combattrai, je les accuserai s'il le faut. Gardez votre « or; je suis royaliste fidèle et bon Français : je ne suis pas à « acheter. »

Les projets de la cour trouvèrent dans Mirabeau une conscience moins incorruptible et il est certain que le célèbre orateur vendit de son influence tout ce qu'il en put donner. Ses prétentions et ses exigences occasionnèrent d'assez longues négociations et firent hésiter leroi. Les papiers découverts dans l'armoire de fer, déposés au comité de sûreté générale de la Convention, furent remis, après l'établissement du Directoire exécutif, au ministère de la police (vingt ans plus tard, on les livra à Louis XVIII). Les

renseignements fournis par les premiers détenteurs de ces papiers prouvent d'une manière positive que Louis XVI avait fini par trouver Mirabeau trop cher ; « il se meta un prix beaucoup trop « élevé : et puis, peut-être voudrait-il me traiter comme un « Louis XIII. Attendre et le voir venir est plus sage et convenable. » Ces craintes de Louis XVI n'étaient pas sans fondement, car il est à peu près certain que Mirabeau avait demandé le titre et les pouvoirs de premier ministre avec la faculté de choisir les ministres chargés de travailler avec lui ; c'était exiger la dictature . Louis XVI ne s'y méprit pas, les lignes écrites de sa main sur un petit registre qui lui servait de mémorandum en font foi.

Le malheureux monarque avait une sorte de manie épislolaire et un goût prononcé pour les petites choses : il entrait, à cet égard, dans des détails indignes d'un roi. L'armoire de fer contenait plusieurs petits cahiers de papier dans lesquels Louis XVI avait inscrit les noms de chaque individu employé à son service personnel, le montant de ses gages, l'époque où il était entré ; à la fin de chaque trimestre, on lisait : « Payé aujourd'hui. Une lui est rien dû ». Louis XVI avait des fonds placés chez deux banquiers, le banquier de la cour, Laborde, et Durney qui les faisaient valoir. Au jour fixé, le revenant lui était remis, ou bien il ordonnait de le placer le plus tôt possible, « afin de ne pas le laisser chômer et pour qu'il portât intérêt ». Un bon bourgeois, père d'une nombreuse famille, n'aurait pas eu plus de soin de sa fortune.

Un sent combien Louis XVI devait être peu disposé, malgré les nécessités politi(^ues à s'acquérir un homme qui demandait des millions et un pouvoir dictatorial; d'ailleurs, le roi ne pardonnait pas à Mirabeau sa violente sortie contre le grand-maître des cérémonies (juin 17S9) et l'apostrophe non moins violente adressée au trône (juillet même année) dans le sein de l'Assemblée nationale, au sujet du renvoi des troupes qui cernaient la capitale.

Il n'est pas douteux que Mirabeau eut de fréquentes entrevues avec le roi et la reine. La preuve en a été donnée lors de la prise de Bamberg par Jourdan. On y saisit chez M. de liombollcs plusieurs lettres de Louis XVI et de Marie-Antoinette. M. de Bombelles avait été chargé de toutes les intrigues contre-révo-

lutionnaires des Tuileries auprès de diverses cours d'Allemagne. Le comte de Montgaillard a vu entre les mains du général Colaud la lettre écrite en 1790 par la reine à M. de Bombelles, après sa première entrevue secrète avec Mirabeau. La souveraine explique que ce gentilhomme qui la fit « frémir d'horreur » et qu'elle crut un « démon déchaîné par les enfers » lorsqu'elle le vit à Versailles en juillet 1789, lui parut dans l'entrevue nocturne des Tuileries, « un ange descendu du ciel » pour sauver la maison royale. La reine ajoutait que l'ange lui ayant demandé sa main à baiser, elle n'avait pas cru devoir refuser cette faveur et que M. de Mirabeau avait baisé la main royale avec des transports de joie et de fidélité.

Les intentions contre-révolutionnaires de Mirabeau n'auraient point tardé à se manifester ; mais le poison ne lui en laissa pas le temps. Sa mort tragique ne saurait faire doute. Les trois médecins Dessault, Pelletan, Lacoste, opérateurs de la dissection, déclarèrent formellement en 1793 au Comité de salut public de la Convention, le premier, « que la trace du poi- « son était visible de l'œsophage à l'orifice de l'estomac; que « l'estomac et les intestins étaient corrodés par le poison » ; le second, dans une leçon à l'amphithéâtre, fit les mêmes déclarations que Dessault et confirma celles faites devant le Comité de salut public ; il dit devant les quatre à cinq cents élèves de l'amphithéâtre : « Il est certain pour moi et mes confrères que « Mirabeau a été empoisonné ». Le troisième, appelé de nouveau au Comité de salut public dit : « Je ne puis que confirmer ce que « j'ai déclaré en premier lieu; rien n'est plus avéré pour moi que « l'empoisonnement de Mirabeau ». Ces dernières particularités ont été certifiées par un des membres les plus influents du Comité de salut public.

Mirabeau fut empoisonné dans un dîner d'apparat que lui offrirent (au restaurant occupé depuis par le citoyen Rose, boulevard des Italiens, au rez-de-chaussée du théâtre de l'Opéracomique), des députés influents du cùté droit et du côté gauche de l'Assemblée, au nombre de trente-huit. Les portes avaient été fermées et la consigne portait de ne laisser entrer aucun étranger,

SOUS quelque prétexte que ce pût être, dans la salle du festin ; il eut lieu immédiatement après la séance de l'Assemblée nationale. L'évêque d'Autun donna la première idée de ce dîner; il proposa de rendre cet hommage patriotique à Mirabeau pour relever disait-il, son influence et le dédommager du procès du Châtelet. Talleyrand était encore, dans le mois de mars 1791, un des personnages les plus importants de la faction dite d'Orléans, il entretenait avec ce prince des relations secrètes et en avait reçu depuis peu une somme considérable. — M. Pellenc a affirmé ce fait.

Soit pressentiments des dangers que pouvait courir Mirabeau, soit par suite d'indiscrétions particulières, le prince Charles de Hesse, qui lui était personnellement dévoué, accourut pour prévenir son ami de se tenir sur ses gardes ; mais malgré ses plus vives instances, le prince ne put franchir la porte de la salle, ni même faire remettre un billet à Mirabeau. Il l'attendit à sa sortie et lui fit part de ses craintes : « Mon ami, il est trop tard ! les scélérats; ils en sont bien capables ». En quittant le prince de liesse, après un quart d'heure d'entretien sur les boulevards, Mirabeau entra quelques instants chez lui, d'où il se rendit chez mademoiselle Coulon, actrice de l'Opéra. Le lendemain 27 mars, il tomba malade et son état prit aussitôt un caractère de gravité qui ne permit aucun espoir.

C'était par députations que les clubs de tous les partis, que les sociétés de toutes les opinions envoyaient savoir des nouvelles de sa santé.

Ferrières exprime en toute vérité la sensation produite par la maladie du grand orateur :

« Les groupes nombreux qui s'assemblaient dans tous les « lieux publics ne s'entretenaient que de Mirabeau, que des ' espérances ou des craintes que donnaient les bulletins ([u'on « envoyait d'heure en heure. La société des Jacobins, cédant au « torrent de l'opinion publique, députa plusieurs de ses membres. « Barnave se mit à leur tête. Mirabeau se montra sensible à cette « démarche réconciliatrice d'une société qui avait des reproches à « lui faire et donirinfluonce était si [)uissante ; mais ayant ajipris

« que Charles Lameth avait refusé d"ètre de ladéputation : « Je le « croyais, dit-il, bien méchant, bien jaloux, bien ennemi de tout (( mérite, mais je ne le croyais pas bête. Jugez-en, dit-il, en se « tournant vers son médecin, Cabanis : lors de son duel avec M. de « Castries et de la fameuse égratignure que vous savez, je n'ai pas « passé un seul jour sans envoyer savoir de ses nouvelles, ou sans « y aller moi-même ». Mirabeau n'appelait Charles Lameth que « le petit factieux » ; et en effet, ce n'était pas autre chose. Mirabeau avait un tact particulier pour connaître ou deviner les hommes. Dans les premiers mois de l'Assemblée nationale, Barnave lui avait témoigné beaucoup d'attachement et d'admiration; le député de Provence dit un jour au député du Dauphiné dans une conversation qu'ils eurent, rue du Mont-Blanc sur la question du droit de guerre et de paix : u Votre regard est toujours « pâle, vos yeux sont toujours fixes, il n'y a pas là de la divinité ; « vous n'irez pas loin ! Croyez-moi, si vous déviez de la ligne que « vous vous traçâtes à Vizille, vous saurez comment est dressé en « révolution un échafaud, et au lieu d'une grande renommée, vous « ne laisserez à vos amis que de stériles regrets ».

Comme sa fin approchait, Mirabeau s'adressa d'une voix forte aux personnes qui entouraient son lit de mort : « J'emporte la « monarchie avec moi : des factieux s'en partageront les débris... « Les insolents ! Les misérables ! Ils appellent les vautours qui « mettront la liberté en lambeaux ». Le tribun ne se faisait pas illusion sur son état; il voyait la mort face à face. « Tu es un « grand médecin, disait-il à Cabanis, mais il est un plus grand mé- « decin que toi, celui qui fît le vent qui renverse tout, l'eau qui <( pénètre et féconde tout, le feu qui vivifie tout ». Il n'avait guère plus de confiance que Napoléon dans lamédecine et lesmédecins, et Ion sait que Napoléon a dit, en forme de dogme : « l'art de « guérir n'est que celui d'endormir... les médecins amusent la « douleur, la mort la termine ».

Mirabeau éprouvait d'atroces souffrances et réclamait à grands cris de l'opium pour mettre fin à leur violence et achever promptement sa vie. Il demanda une plume et du papier et écrivit ces mots : « Il n'est pas si difficile de mourir ». Peu d'heures

avant d'expirer, il fit rouler son lit près des croisées, elles étaient ouvertes, le soleil, paré de tous ses rayons, redonnait ce jour-là le printemps et la vie à la nature; après avoir fixé, dans une sorte d'extase, l'astre adoré par les Perses, il s'écria : H Soleil, si tu n'es pas Dieu lui-même, tu es au moins son plus proche parent ». A l'instant où ses yeux se fermaient, sa main eut encore la force de tracer le mot dormir. Mirabeau se croyait le dieu de la Révolution.

Tous ses papiers furent enlevés, le cadavre encore chaud, par le comte de La Marche, plus tard prince Auguste d'Aremberg. Mirabeau, dans son testament, les donnait au comte qui les lui avait demandés avec une instance extrême.

Les obsèques de Mirabeau montrèrent la puissance et l'étendue des doctrines de liberté et d'égalité proclamées tant de fois et avec un si énorme talent par le député du Tiers-État de la ville d'Aix. Cinq cent mille personnes passèrent une partie de la journée sur les boulevards et dans les rues pour voir le convoi triomphal de l'homme dont le nom était dans toutes les bouches ; les fenêtres, les arbres, les toits étaient garnis de monde. Douze mille gardes nationaux escortaient le char; il était suivi d'un aussi grand nombre de citoyens vêtus de deuil; le cortège tenait près d'une lieue. En arrivant au Panthéon, plus de trente mille individus suivaient encore le convoi, malgré l'heure avancée de la nuit, et cinq cents formaient comme la garde spéciale du corbillard. On remarquait parmi eux le duc de Chartres dont la douleur exprimait le noble i)atriotismc. Lorsque le corps fut entré dans l'église, ce prince réclama l'honneur d'être un des huit privilégiés auxquels était accordée la faveur d'aider à descendre le cercueil dans le caveau funéraire ; il l'obtint, et cette démarche fit présager qu'on trouverait peut-être en lui un ami sincèredela liberté constitutionnelle.

On ne saurait affirmer que l'évêquc d'Autun ail participé ;\ l'empoisonnement de Mirabeau, mais on peut dire qu'il le conseilla. Le prélat ne pardonna jamais au comte sa lettre du ti8 avril 1787 à d'Antraigues ; une diffamation aussi publique ne s'oublie pas. M. de Talleyrand supf)ortait avec une parfaite résignation et une

patience exemplaire, surtout avec la plus grande indifférence en apparence, les injures et les humiliations qu'il se trouvait forcé de subir, mais nul homme ne savait mieux dissimuler et n'était plus que lui orgueilleux et vindicatif.

Le fossé est creusé entre la Révolution et la royauté. Les frères de Louis XVI agitent l'Europe ; l'émigration concentrée à Coblentz brave la France et la menace. Le roi accepte le projet de quitter Paris pour se réfugier à l'étranger. Le 20 juin 1791 il annonce qu'il ira à la procession de la Fête-Dieu, et veut faire les frais du reposoir. Il fait mettre une pierre de la Bastille sur la table du conseil, dit que l'on a très justement démoli cette prison d'État, et répète qu'il est sincèrement attaché à la constitution dont les principales bases sont posées.

De son côté Marie-Antoinette assiste à la messe, se promène comme d'habitude, et à minuit elle s'évade des Tuileries. Son dernier mot, avant de sortir du château, est celui-ci : « Les scélé- « rats de constitutionnels ! Mais ils me paieront cher cette nou- (>. velle nuit blanche ! » (M""' Campan l'a répété). Le roi et la reine protestent jusqu'au dernier instant, de leur amour pour le peuple, de leur attachement à la constitution; et les femmes de la reine appellent le peuple « canaille », et les députés patriotes « infâmes brigands ». Dès le 1'^ juin, Louis XVI a envoyé M. Duverrier auprès du prince de Condé pour l'inviter (a dit le roi à l'Assemblée nationale) à rentrer en France, et il charge M. Duverrier d'assurer le prince « qu'il ira le rejoindre sous peu de jours ». Louis XVI va entendre la messe à Saint-Germainl'Auxerrois, et ne touche pas au pain bénit, de crainte, d'être empoisonné par les niveleurs de l'Assemblée ; la marquise d'Ossun jette et foule aux pieds le pain bénit de madame Royale.

« On m'aurait plutôt tuée sur place, a-l-elle dit, que de m'en empêcher. »

La Fayette, qui était chargé de surveiller le château, connaissait les projets de la cour et les favorisa. Il savait d'ailleurs si bien l'immense responsabilité qui lui incombait, que le 21, de très bonne heure, et aussitôt que l'évasion du roi fut connue, il n'hésita pas à envoyer sur toutes les routes des courriers pour s'assurer de la direction prise et suivie par le roi, et pour arrêter sa marche : « Mais j'espérais bien, a dit, en 1830, M. de La Fayette à un confident intime, que le roi aurait dépassé Montmédy ». Si Louis XVI fut arrêté, ce fut donc en grande partie sa faute : on lui avait donné pour gagner son chemin, le plus de temps possible.

Le comte de Montgaillard était le 21 juin, à neuf heures du matin au Louvre, chez M. de Laporte, qui n'avait pas voulu s'éloigner : « Je retarde le plus que je peux, dit ce dernier, la « communication que je suis chargé de faire à l'Assemblée; j'ai « trouvé un bon expédient pour allonger le temps ; des deux frères « Beauharnais, l'un est logé à l'extrémité du Marais, l'autre dans « le haut du faubourg Saint-Honoré; je vais faire prévenir de <( l'événement celui des deux qui n'est pas le président de l'Assem- (i blée : on se sera trompé et cette erreur donnera deux bonnes « lieures de répit. » Quelle mesquine combinaison! MaisenfinM. de Laporte prenait la seule mesure dilatoire qu'il pût choisir dans sa position. Montgaillard lui conseilla de garder très secrètement la proclamation ou la déclaration laissée par Louis XVI et d'attendre l'issue du voyage : mais M. de Laporte avait reçu l'ordre précis de la remettre au président de l'Assemblée, et cet ordre était sacré pour lui. La i)ublicité de la proclamation fit dans Paris le plus grand tort au roi ; plus tard, ce document lui sera imputé à crime.

M, de La Fayette, dans les événements du 20 Juin, ne mérite aucun reproche ; mallieureusement, il n'eut jamais les hautes (pialités qui font l'iiumme d'État; il se méprit sur les consé- ([uences de toutes les mesures importantes auxquelles il participa plus ou moins directement, et croyant gouverner la Révolu-

tion, il se laissa constamment gouverner par elle. Les erreurs dans lesquelles il tombe ou se laisse entraîner dans les gi'andes crises qui agitent si vivement la France depuis l'ouverture des États généraux jusqu'à la chute de la royauté, ces erreurs déposent de la sincérité de son patriotisme et de son amour pour la liberté, mais elles constatent aussi, et avec non moins de force, la médiocrité de son génie et la faiblesse de son caractère politique. M. de La Fayette fut toujours dupe et victime des événements et des hommes ; on fit alliance avec son nom et l'on pressura toujours sa popularité pour satisfaire des vues et des ambitions personnelles, et jamais en faveur de la liberté et des intérêts du peuple français. Après avoir été lïdole et le jouet du parti constitutionnel, ce grand citoyen, loué à l'excès et blâmé à outrance, se vit successivement délaissé par tous les partis : il n'est aucune participation au gouvernement de son pays, mais conserva toujours l'estime nationale.

Après la guerre de l'Indépendance de l'Amérique, le nom de La Fayette était dans toutes les bouches. L'n ancien ministre de Louis XV fut jaloux de connaître le jeune général devenu si célèbre à un âge oîi l'on ne donne guère que des espérances. Le duc de Choiseul s'entretint dans son cabinet pendant près de trois heures avec l'ami de Washington et le reconduisit jusqu'à son carrosse. En rentrant dans son salon, le duc, pressé de questions sur ce qu'il pensait de M. de La Fayette, répondit : « Je viens de voir et d'entretenir Gilles le Grand ».

L'évasion de la famille royale échoue par une série de maladresses et d'imprudences imputables tant à Louis XVI et à son entourage qu'à ses serviteurs. A Sainte-Menehould, le roi se laisse voir, demande la route, et met plusieurs fois la tête à la portière : les gardes du corps, déguisés en courriers, pressent du ton le plus impératif l'attelage, ils ordonnent haut la main et toutes leurs manières font apercevoir qu'ils appartiennent à un très grand personnage. Le maître de poste, Drouet, a cru reconnaître le roi; les postillons qui viennent de conduire la berline à Sainte-Menehould disent à Drouet, en prenant congé de lui pour retourner à leurs relais, qu'on leur a

donné cinq louis d'or pour boire ; toutes ces circonstances ne laissent plus de doute au maître de poste; son fils, occupé à jouer une partie de piquet, étonné du bruit que font si imprudemment les courriers dans la cour et aux écuries, non moins que de leur excessif empressement à hâter le départ, fait seller son meilleur bidet, et, après s'être concerté avec son père, part au galop et jjrcnd des chemins de traverse, afin de prévenir les autorités des lieux sur lesquels se dirige l'énorme voiture... Drouet père a rapporté ces particularités.

Sans nul doute, les imprudences et les fautes commises dans les préparatifs et la conduite du voyage de Varennes contribuèrent puissamment à sa malheureuse issue ; sans nul doute aussi, le maître de poste Drouet fut la première cause de l'arrestation de la famille royale à Varennes ; mais Louis XVI avait encore la possibilité de gagner la frontière, si le procureur de la commune eût consenti à lui prêter assistance; il s'y refusa, au contraire, et amusa longtemps le roi pour organiser des moyens de résistance qui, bientôt, devinrent assez formidables pour surmonter tous les efforts qu'on aurait pu tenter afin de délivrer la famille royale.

M. Sause, chandelier-épicier, était procureur de la commune de Varennes; sa probité et son civisme lui avaient mérité et acquis une grande influence. Prévenu, i)ar Drouet, de la prochaine arrivée du roi et de sa famille, il se présente aux voitures et demande, conformément à la loi, l'exhibition des passeports, refuse de les viser sans examen préalable des personnes y désignées et engage les voyageurs à descendre. Le roi et surtout la reine répondent qu'ils sont très pressés et n'ont pas un moment à perdre... Sause, raconte M. de Ferrièros, insiste ; il otlVe sa maison. Les courriers ordonnent aux postillons (le marcher, et IVappent les chevaux pour faire partir. Les frères Le Blanc (tenant l'auberge du liras d'Or, où étaient descendus Drouet et le commis du district, Guillaume, qui s'était mis avec le maître de poste à la poursuite des voitures aumoment de leur départ de Sainte-Menehould), assurent (^ue si l'on tente de forcer le passage, ils feront feu. A cette menace, le roi ordonne

d'arrêter, descend le premier; la reine et M™" Elisabeth acceptent le bras de Sause . Le roi prend ses enfants par la main ; ils s'acheminent vers la maison du procureur de la commune, traversent la boutique, et montent par un mauvais escalier dans une petite chambre. Le roi, d'un air satisfait, etaffectant une tranquillité qu'il était loin de ressentir, demande à boire. Sause apporte une bouteille de vin de Bourgogne et un morceau de fromage : le roi assure qu'il n'a jamais bu d'aussi bon vin, et engage Sause à lui faire raison : il l'interroge sur son étal, sur ses fonctions, sur les prêtres ; il s'informe où est le maire de la ville. Sause répond qu'il est à l'Assemblée nationale. A ce nom le roi laisse apercevoir un mouvement d'embarras: « Avez-vous un club? — Non, monsieur. — Tant mieux, ils ont perdu la France ! »

Pendant cette conversation, le roi semblait prêter beaucoup d'attention au bruit qu'il entendait dans la rue. La reine, assise au fond de la chambre, une coifTe sur le visage, qui empêchait qu'on reconnût ses traits, ne prononçait que quelques mots insignifiants. Sause allait et venait, sous prétexte d'apaiser le tumulte et d'annoncer au peuple, à la prière du roi, que ce n'était qu'un voyageur ordinaire. Chaque fois que Sause sortait, le roi lui disait: « Hâtez-vous de revenir, j'ai besoin de vous, votre conversation « me plaît... Ah çà! vous avez un pont ici? — Oui, monsieur, « mais il est embarrassé de charrettes, de meubles. — Je passerai « le gué. — Ah! le gué est bien pire; nous craignons les Autri- « chiens; je me suis avisé d'y faire mettre des grippe-loups, des « piquets; il n'est pas possible de le traverser. — Eh bien, faites « donc débarrasser le pont. — Je vais, monsieur, en donner l'or- « dre... » — Sause sort et écrit à la municipalité de Clermont : « Vite, partez avec armes et canons ; envoyez la garde na- « tionale : vite, le roi est ici avec la famille royale, vite, vite! »

Pendant que le roi converse avec le procureur de la commune, on prend en toute hâte dans la petite ville tous les moyens dont on peut disposer pour en fortifier et défendre les approches. Un détachement de hussards de Lauzun parait et s'avance le sabre à la main. L'officier qui le commande dit qu'il veut parler au roi, qu'il veut garder le roi. On lui répond qu'il ne parlera point

au roi, quïl ne gardera point le roi, que la garde nationale est là, que le roi n'a pas besoin de son service. L'officier ordonne à ses hussards de forcer le passage. Drouet jure que si l'on tente d'enlever le roi par la force, on ne l'aura que mort. Les hussards s'arrêtent et se forment en bataille devant la maison du procureur de la commune. La garde nationale de Varennes arrive : le commandant fait avancer deux pièces de canon. Sause dit aux hussards que c'est le roi qui est arrêté ; qu'il les croit trop bons citoyens pour favoriser son évasion. M. de Goguelat, aide de camp du général de Bouilli", demande à parler au roi; le major de la garde nationale l'introduit. Louis XVI, apercevant Goguelat, croit que le détachement qu'il commande est maître de Varennes, et dans cette persuasion, il lui dit : « Quand part-on? — J'attends « vos ordres, répond Goguelat. — Je ne veux, continue-t-il, que « cinquante ou cent gardes nationaux pour m'accompagner. »

Mais Louis XVI est bientôt désabusé ; on lui fait comprendre qu'il est réellement prisonnier. Il se jette dans les bras de Sause : « Oui, je suis votre roi; placé dans la capitale au milieu des « poignards et des baïonnettes, je viens chercher en province, « parmi mes fidèles sujets, la liberté, la paix dont vous jouissez « tous; je ne peux plus rester à Paris sans y mourir, ma famille « et moi. » Il embrasse ceux qui l'environnent, et revenant à Sause : « Oui, mon ami, c'est ton roi qui est en ton pouvoir, c'est '( ton roi qui l'implore : veux-tu le trahir, le livrer à ses plus cruels « ennemis? Sauve ma femme, sauve mes enfants; accompagne-moi, « garde-moi; je te promets une fortune immense à toi et aux « tiens; j'élèverai ta ville au-dessus de toutes les villes du « royaume. » La reine prend le dauphin dans ses bras, se met presque à genoux, et conjure Sause, par ce qu'il a de plus cher, de la sauver, de sauver le dauphin. « Non, répond Sause; ce que « vous me demandez est impossible. J'ai deux choses particulières « à conserver: ma vie et mon honneur. Disposez de ma vie; elle '< est à vous; n'espérez rien obtenir de moi, contraire aux lois de « l'honneur. J'ai juré d'être fidèle à la nation, à la loi et à vous. « Je vous trahirais également tous les trois en cédant à vos de- « mandes; je trahirais la constitution que vous avez juré de dé-

« fendre; je manquerais aux décrets que vous avez vous-même « sanctionnés. »

Sause représente alors avec chaleur au roi l'état dans lequel il va plonger le royaume ; lui parle de la liberté qu'il a accordée à son peuple. Louis XVI ému, s'écrie : « Mes amis, conseillez- « moi, que faut-il que je fasse? — Prendre un parti violent! » répond M. de Damas. Le roi rappelle qu'il existe un décret qui lui permet de voyager dans tout le royaume ; qu'il veut aller à Montmédy. On lui représente le décret qui l'oblige à ne pas s'éloigner de plus de vingt lieues du Corps législatif. Le roi le lit attentivement, et le rejetant avec indignation : « Je n'ai jamais sanctionné cela. » On le presse de retourner dans la capitale... Il persiste à se rendre à Montmédy... Le roi espérait toujours que les hussards de Lauzun réussiraient à favoriser son évasion de Varennes, que le général de Bouille arriverait à son secours avec des forces suffisantes pour le protéger.

Tandis que l'on délibère, Romeuf, aide de camp de Lafayette, entre dans la chambre ; IjOuisXVI le reconnaît: il s'écrie : « Voilà « donc M. de La Fayette qui me fait arrêter une seconde fois pour « établir sa république! » Romeuf était porteur d'ordres de l'Assemblée nationale ; il les présente au roi, lui exprime la douleur que son évasion va causer à la France, le danger de prolonger son séjour dans une ville si peu éloignée des frontières ; qu'il expose sa personne, celle de tous les citoyens qui l'environnent. Le roi insiste pour continuer son voyage ; son intention n'a jamais été de quitter le royaume ; il veut aller à Montmédy...

La municipalité et la garde nationale de Varennes, que viennent renforcer d'heure en heure les secours qui arrivent de toutes parts, la masse si nombreuse et si imposante des citoyens qui exigeaient que le roi partît sur-le-champ pour retourner dans la capitale, décident enfin Louis XVI à rentrer à Paris.

Que d'indécisions, de faiblesses dans ce séjour du roi à Varennes !

Il ne convient pas d'examiner ici si le procureur de la commune de Varennes eût bien fait, soit dans l'intérêt public, soit dans son intérêt personnel de condescendre aux désirs, aux prières

du roi, il faut considérer M. Sause, comme fonctionnaire public, et sous ce rapport M. Sause a rempli son devoir. Sa conduite est donc digne d'éloges, à moins qu'on ne prétende qu'un fonctionnaire est libre d'enfreindre la loi et de lui désobéir, s'il en juge l'exécution contraire à l'intérêt public, maxime qui serait le bouleversement de l'ordre social. Le fonctionnaire n'a pas le droit de juger les lois, son devoir est de les exécuter. M. Sause était chargé de faire respecter la loi ; il a pensé qu'aucune considération ne lui permettait de l'enfreindre : il a résisté aux grandes séductions, comme aux imminents dangers ; la probité politique de ce fonctionnaire, quelque fatales qu'aient été les suites de l'arrestation de Louis XVI àVarennes, cette probité reçoit un nouveau lustre du désintéressement personnel de M. Sause... Aune telle époque, il pouvait prétendre à de hauts ou lucratifs emplois ; il ne demande rien et disparait delà scène publique.

Louis XVI remonte paisiblement dans sa voiture et retourne à Paris où l'attendent les dernières humiliations, la captivité et la mort... Dans sa marche rétrograde, pendant ces quatre jours, qu'il lui faut subir avant de rentrer dans sa prison, le monarque s'occupe uniquement des localités, consulte la carte, indique les divers lieux des départements qu'il traverse, et ne paraît pas faire attention à son sort. Il a témoigné de vives craintes, en arrivant à Chàlons, mais le maire les dissipe en répondant sur sa tête de la sOreté de la famille royale, en offrant de l'accompagner jusqu'à Paris. L'arrivée des trois commissaires envoyés par l'Assemblée nationale, qui joignent Louis XVI en deçà de Chàlons, ne lui laisse plus d'inquiétudes. Il couche le dernier jourà Meaux, mange très copieusement comme à son ordinaire, et ne témoigne d'autre regret que d'avoir été logé chez un évéque constitutionnel.

L'Assemblée avait envoyé au-devant du roi, Latour-Maubourg, Barnave et Pétion. Le roi invita Latour-Maubourg à entrer dans son carrosse. Celui-ci s'y refusa, soit par crainte de faire naître des soupçons, soit par embarras, honte du rôle qu'il jouait en ce moment auprès d'un roi et d'une reine au.xqucis il devait son état et sa fortune. Le roi démêla facilement

ce dernier motif, et dit avec bonté : « M. de Latour-Maubourg, nos « opinions ne sont pas les mêmes, mais j'ai toujours eu pour vous « la plus grande estime ». La reine, peut-être plus offensée, ne partagea point cette indulgence : elle reprocha durement à Latour-Maubourg ce qu'elle avait fait pour lui. «Vousn'ètes qu'un factieux! » ajouta-t-elle d'un ton de colère.

Cette princesse altière avait peine à plier, sous la loi de la nécessité. Elle mit dans sa conduite avec les commissaires une hauteur déplacée. Barnave ayant laissé sur le lit du Dauphin le décret de l'Assemblée, la reine le prit, et le jetant d'un air de dédain, assura qu'elle ne voulait pas que le lit de son fils en fût souillé ; elle sentit enfin le besoin de se soumettre aux circonstances, et fut plus polie avec les commissaires ; elle chercha surtout à gagner Barnave, dont la jeunesse lui laissait espérer plus de sensibilité que de l'austère et rude Pétion. Le roi voulut faire manger les trois commissaires à sa table : déjà Pétion s'était placé entre Barnave et le roi, Barnave s'en défendit d'un air modeste, protestant qu'il se tiendrait derrière la chaise du roi.

Entré dans son appartement, Louis XVI ne laisse apercevoir aucun mécontentement, mais la faim l'aiguillonne : « Qu'on m'envoie chercher une volaille, j'ai besoin de manger ! »

Le peuple a forcé la petite grille de fer qui ferme l'entrée de la galerie du rez-de-chaussée, du côté de la terrasse du jardin, une foule considérable a pénétré jusqu'à l'appartement du roi ; un homme de haute stature lui lance d'une voix forte ces paroles : « Eh bien, Louis Capet, tu as voulu f.... le camp, te voilà bien attrapé ! » Louis XVI, prenant l'accent et imitant le jargon populaire, répond en ricanant sur le même ton. On ne peut douter de la vérité de ces faits : ils ont été attestés par plusieurs témoins auriculaires dignes de foi, et notamment par un des membres de l'Assemblée constituante, M. Augier de la Saussaye, qui se trouvait très près de la personne du roi... La foule évacue enfin les appartements, et on ferme les portes ; un petit couvert est dressé, le roi se met à table, et mange avec grand appétit; de ce moment date sa captivité.

GOBLENTZ. — L'ÉMIGRATION. 1"!

Plus heureux et surtout plus rusé que Louis XVI, son frère le comte de Provence, a pu gagner la frontière en compagnie du comte d'Avaray. Il va grouper les émigrés à Coblentz et aggraver par ses excitations la situation des prisonniers des Tuileries.

La conquête de la France était aux yeux des émigrés une bagatelle, la chose du monde la plus aisée ; l'homme raisonnable qui n'abondait pas dans ce sens était un révolutionnaire, un jacobin, un espion. On ne vit jamais un si grand nombre de fugitifs, d'une classe riche et généralement instruite, se livrer en masse à une fatuité aussi insolente, à un esprit de vengeance si prononcé, à des prétentions si folles. Les princes français. Monsieur, le comte d'Artois, le prince de Condé, fomentaient par leurs discours ce délire de l'aristocratie fugitive.

Pour bien connaître l'égarement des émigrés, il faut avoir assisté aux conciliabules de Coblentz, entendu les opinions qu'on y professait, et vu les grands seigneurs de Versailles dans les paroxysmes de leur fièvre contre-révolutionnaire. Là, toutes les vanités, tous les vices, toutes les ambitions, tous les crimes avaient pris place aux conseils des princes ; Louis XVI y était traité de lâche, d'imbécile, d'homme à déposer; la nation d'un ramas de scélérats, d'une horde d'assassins ; l'Assemblée nationale d'une caverne de gens à pendre, à rouer : « Il faut fusiller « tous les monarchiens qui nous tomberont sous la main, « pendre aux arbres des boulevards quelques centaines de révo- « lutionnaires, fouetter en place publique leurs femmes et leurs « filles, et tout rentrera bientôt dans l'ordre ». Ainsi parlait à ses intimes le comte d'Artois. De pareilles extravagances sont à peine croyables ; mais ce qu'il y a de plus surprenant encore, c'est de voir des personnages investis de la confiance des sou-

verains et réputés hommes prudents, sages, expérimentés, se livrer aux mêmes égarements : « N'achetez pas trop de chevaux, « disait M. de Bischoffsverder à quelques officiers de marque ; « la comédie ne durera pas longtemps. Les fumées de la liberté « se dissipent déjà à Paris; l'armée des avocats sera bientôt « anéantie en Belgique, et nous serons de retour dans nos foyers « vers l'automne. » Le maréchal de Bender disait à Bruxelles : « Pendre et fusiller, voilà tout le plan de campagne à faire contre « la France! »

Les émigrés étaient parvenus à fasciner entièrement les yeux des souverains étrangers et à leur persuader qu'ils avaient en France un parti nombreux ; la présence d'une armée prussienne suffirait, disaient-ils, pour rallier à la cause royale tous les mécontents, c'est-à-dire la masse de la nation ; en un mot on décidait à Coblentz de l'infaillible succès de la coalition. On ne saurait trop insister sur cette cour de Coblentz; elle a été poyr l'Europe la boîte de Pandore. Tous les désastres qui ont accablé la France y ont été provoqués par Monsieur, par le comte d'Artois, et le supplice de Louis XYI n'a été en réalité que la conséquence de leurs intrigues.

Pour pénétrer dans ce milieu contre-révolutionnaire, le bon vouloir, l'honnêteté personnelle sont des références secondaires. L'illusion des princes est si grande qu'ils émettent la prétention de réduire la France avec le secours de la seule noblesse et n'accueillent tout d'abord auprès d'eux que les gens de marque, courtisans de Versailles déjà enrôlés dans les rangs de leur société frivole.

Un jour, l'évêque d'Arras, Conzié, présente au comte d'Artois cinq jeunes gens de cette ville (fils d'épiciers ou de marchands de draps) ; ils brûlent du désir de combattre sous les ordres du prince, ils ont abandonné leur famille et leur patrie pour défendre la bonne cause; ils sont personnellement connus du prélat, et l'un d'eux est fils du premier de ses receveurs épiscopaux. Le prince les passe en revue dans la galerie du château. La première question qu'il leur adresse est celle-ci : « Je « vous vois, messieurs, avec grand plaisir ; étes-vous gentils-

« hommes? — Non, monseigneur, nous sommes fils de bourgeois. -< — Quel dommage, dit le comte d'Artois à l'évêque, que de si « beaux hommes, de si braves gens soient des gens de rien ! Mais « comment les mêler avec des gentilshommes? » Ces cinq émigrés quittèrent Coblentz, dès le lendemain. La noblesse ancienne ou nouvelle, n'est guère mieux traitée, lorsqu'elle arrive tard au chef-lieu de l'émigration, et surtout lorsqu'elle s'y trouve sans argent. Si malheureusement un gentilhomme venant à Coblentz est dénoncé par un émigré qui a fait séjour dans cette ville, s'il est accusé d'être fayettiste, constitutionnel, monarchique, il n'y a pas de rémission pour lui, il est exclu de toute faveur, de tout grade, heureux s'il ne reçoit pas, au lieu d'un permis de séjour, un ordre de renvoi. Madame de Polastron, madame de Balby, gouvernent Monsieur et le comte d'Artois ; faveurs, grâces, promotions, tout, jusqu'aux arrêts exécutoires de la police, est décidé dans leurs appartements, et tout s'y vend. De Coblentz, l'émigration se répand le long du Rhin et jusqu'en Suisse, où l'hospitalité est pourtant incertaine et surtout hors de prix. Le désir de s'approprier les dépouilles des proscrits se manifesta d'une manière scandaleuse, principalement à Bâle. On se ferait difficilement une idée de l'excès d'avidité, d'agiotage et d'usure dont cette ville fut le théâtre de 1789 à 1798. Bâle était en réalité le Club contre-révolutionnaire des Bourbons de Coblentz, et le Mont-de-Piété de l'émigration française. Les princes, les émigrés et le cabinet anglais y avaient établi leurs ateliers d'intrigues, de machinations, de massacres à opérer dans l'intérieur de la France ; les émigrés y vendaient ce qu'ils avaient pu sauver de bijoux, d'objets précieux en tous genres, et Dieu sait à quel prix les négociants bâlois les achetaient. Le duc de Choiseul disait : « Il faut trois Juifs pour faire un Hambourgeois, « et trois Hambourgeois pour faire un Bàbjis ». Ce ministre de Louis XV disait aussi, dans ses conversations récr(''atives : « Si « vous voyez un Genevois se jeter par la fenêtre d'un cinquième « étage vous pouvez le suivre (mi toute assurance : il y a cinquante « pour cent à gagner ». En général, les Suisses <jnt fait [treuve à, cette époque, d'une cupidité olTrénée.

Mais si Coblentz et le Rhin étaient le centre des émigrés royalistes, la Suisse était plutôt le rendez-vous du parti orléaniste. M"* de Staël notamment tenait ses assises sur les bords du lac de Morat, où elle occupait, avec MM""" de Laval-Montmorency et de La Châtre, une maison charmante, centre des plaisirs et asile des amours. Le vicomte Mathieu de Montmorency, le vicomte Louis de Narbonne, M. de Gaucourt et M. de Brémont formaient la société intime de ces dames : ce double quatuor tenait un bon état de maison ; il était en quelque sorte l'expression des gens de qualité ou d'esprit de l'ancien régime; il se distinguait du reste de l'émigration par sa galanterie et sa politesse de cour. Quant aux princes, on n'en parlait que pour les critiquer, les déchirer à outrance et ouvertement ; on travaillait en faveur de la maison d'Orléans et M"*^ de Staël lui cherchait partout des partisans. Si les correspondances que ces émigrés de haut parage entretenaient alors à Lyon et à Paris voyaient le jour, on serait très étonné des principes qu'ils professaient et plus encore scandalisé des intrigues et des orgies auxquelles ils s'abandonnaient.

Rentrée en France, M™*" de Staël contracta des liaisons intimes avec MM"'''' Bonaparte, Tallien, Récamier et plusieurs autres qui jouissaient comme elle d'un grand crédit auprès de hauts fonctionnaires civils et militaires ; elle fut alors dans son élément. Dévorée du désir d'exercer une grande influence dans les affaires publiques, elle avait par-dessus tout la passion de la renommée. Tels ont été, depuis son entrée en 1789 sur la scène politique, jusqu'à sa mort, les mobiles de ses opinions, de ses écrits et de sa conduite. On la verra au 18 Fructidor, au 18 Brumaire, au 31 mars 1814, applaudir avec éclat les hommes qui foulent aux pieds la liberté et la représentation nationale, ces deux objets de son culte et poursuivre toujours de son génie et de sa plume le parti vaincu, pour assurer le triomphe de ses vanités politiques et de sa réputation littéraire. M""*^ de Staël ne cachait pas ses projets ultérieurs et ne parlait alors qu'avec indignation et effroi de la contre-révolution, c'est-à-dire des Bourbons de Coblentz, de leur retour en France, des vengeances des émigrés, de la perte de la liberté; dévouée à la maison d'Orléans, ses

COBLENTZ. — L'ÉMIGRATION. nS

intrigues avaient pour but de la placer à tout prix sur le trône.

L'émigration fut un élan fastueusement chevaleresque, faussement patriotique et peu raisonné, qui fut funeste à Louis XVI, à la royauté et au royaume. Mais au moins les grands seigneurs, les hommes de cour qui faisaient sonner si haut cette fidélité, ce dévouement si absolu et si pur conservé à la maison de Bourbon, ont-ils combattu pour le roi, dans cette armée de Condé à laquelle ils ont voulu rattacher leur gloire? Non, presque tous les anciens courtisans, faisaient dans l'émigration société à part ; ils montraient la morgue et les prétentions affichées autrefois à Versailles et à Paris, vivaient dans les villes à l'abri de tous les dangers et n'étaient, en général, occupés qu'à se créer une existence agréable, à emprunter de tous côtés, à intriguer pour de l'argent, à censurer tous les actes des frères de Louis XVI ou des puissances étrangères, lorsque ces actes n'étaient point dans leurs intérêts et leurs vues d'ambition personnelle.

L'histoire le remarquera, on ne vit à l'armée de Condé presque aucun de ces noms de l'ancienne monarchie qu'on trouve au contraire en si grand nombre dans ces intrigues, dans ces conjurations qui ont si longtemps agité et ensanglanté la patrie; Se battre pour la défense de l'autel et du trône n'était pas l'affaire des gens de qualité ; ce dévouement était bon pour les petits émigrés. C'est exactement la conduite de cette grande dame de la cour de Versailles disant à son directeur : « Les devoirs de ma « charge ne me permettent aucune mortification : mais je ferai « jeûner mes gens. »

Les anoblis, se disant nobles, composaient en grande partie l'armée de Condé; l'honneur les y avait conduits, disaient-ils, mais le besoin les y retenait. Cette armée était l'auberge de l'émigration, le refuge des émigrés sans ressources, ne sachant plus que devenir.

Ces chevaliers du droit divin, trouvaient-ils à se procurer une existence plus lucrative, ou recevaient-ils de France quelques secours inespérés, on les voyait aussitôt se rendre dans les villes, loin du théùtre de la guerre; retombaient-ils dans le dénuement

ils revenaient au drapeau blanc. En un mot l'armée de Condé était devenue, à la fin de 1795, le pis-aller des émigrés.

La plupart, grands seigneurs ignorants et futiles, éprouvèrent pour vivre les plus grandes difficultés, étant hors d'état de se procurer des ressources par leur intelligence ou leur industrie. Tel ce Laval-Montmorency, dont la bêtise était devenue proverbiale. Il lui arriva un jour, au jeu, d'en appeler sur un cas contesté, aux personnes qui faisaient galerie, en disant : « J'en ap- « pelle à tous les galériens qui sont ici. » Il disait, de la meilleure foi du monde : « J'ai reçu une lettre anonyme, signée de tous les <( officiers de mon régiment. » Rivarol, dissertant avec lui sur la Révolution, se prit à dire : « Ces forfaits, nos neveux ne le croi- « ront pas; les contemporains, vous et moi qui en sommes « témoins, à peine pouvons-nous en admettre la réalité. — C'est « juste, reprend le vicomte, cependant il y a dans votre discours « une chose que je ne comprends pas; vous dites, les contempo- « rains, vous et moi, je n'y suis plus. — Mais, réplique le litté- « rateur, Apelle et Zeuxis, par exemple, étaient deux célèbres « peintres de l'antiquité, ils étaient contemporains, c'est-à-dire « qu'ils vivaient dans le même temps; vous et moi, nous vivons « aussi à la même époque, nous sommes contemporains. — Ah ! « je comprends, dit le Laval-Montmorency, il n'y a plus qu'une « petite difficulté, je ne suis pas peintre. »

Le marquis d'Aligre fut aussi un des types légendaires de l'émigration, mais celui-là ne resta pas à court de ressources, il se distingua surtout par son avarice; s'il eût vécu du temps de Molière, l'avare ne se serait pas appelé Harpagon, mais d'Aligre. Riche de plus de six cent mille livres de rente, il prêtait à usure et faisait acheter et revendre, par des gens à lui, les mobiliers en place publique. Il avait émigré en 1789, après avoir déclaré à Louis XVI que, « puisqu'il ne voulait pas employer les voies « de rigueur et la force armée contre la rébellion de ses sujets, « il allait se mettre à l'abri et quitter le royaume sans perdre de « temps ». C'était un homme fin, délié, à double face, vil courtisan à Versailles, ayant l'air de soutenir à Paris les droits du

parlement, trompant le parlementât le roi, caractère sans principes, vendu à l'intérêt pécuniaire. Il émigra, emportant plus de trois millions, en or ou en bonnes traites sur l'étranger, plaça cette somme dans les banques de Londres, de Venise et en Danemark et se fixa d'abord à Bruxelles ; ce cordon bleu y vivait chichement, faisant lui-même son marché. Lorsque ses afTaires l'appelaient à Londres, il se jetait dans le fond du paquebot, se faisant passer pour domestique, afin de ne payer que demipassage.

Quand les armées étrangères évacuèrent la Belgique en 1794, le marquis d'Aligre sollicita et obtint d'être placé dans une charrette de convoi, comme étant sans moyens de transport. Mais des émigrés l'aperçurent et le firent connaître au chef d'escorte qui lui ordonna immédiatement de vider la place. Un de ses neveux vint des bords du Rhin à Londres lui demander quelques secours : après trois heures de supplications, il reçut un billet de parterre à l'Opéra avec cette allocution : « Il faut, mon " cher neveu, que je vous aime tendrement pour me priver de « ce billet qui me ferait vivre quinze jours, car c'est une demi- « guinée que je vous donne; retournez à. l'armée de Condé ».

Les princes français ayant demandé au marquis d'Aligre un prêt de deux cent mille livres, n'en obtinrent que des protestations de dévouement à la cause royale, accompagnées des plus vifs regrets sur la perte de sa fortune et sur son dénuement absolu. Il mourut à Brunswick d'une fluxion de poitrine, ayant beaucoup couru par un temps très froid, privé de feu et se refusant le moindre cordial; il fut saisi d'une fièvre violente, renvoya le médecin et rendit sa maladie mortelle. Harpagon laissa près de six millions.

Le marquis d'Aligre ne fut dupé (il l'a dit) qu'une fois. S'étant adressé à un dentiste de Londres, il prétexta sa pauvreté d'émigré pour obtenir un râtelier au plus lias prix possible. Le dentiste réduisit de cent guiniîcs à vingt-cinq; mais, informé bientôt de la qualité et de la fortune de l'édenté cordon bleu, le dentiste ne dit mot, mit bas tous les débris de dents, fit place nette dans la bouche et signifia au marquis qu'il n'aurait pas de mâchoire s'il ne payait, et d'avance, cent guinécs. Force fut de s'acquitter.

M. d'Aligre ne pouvait se consoler de cette supercherie, qu'il qualiûait de « vol atroce » ; il en parla longtemps comme d'une des plus grandes pertes qu'il eût essuyées dans sa vie.

Les intrigues du comte de Provence ne tardent pas à produire leur effet. Dès le 27 août 1791 Léopold II, empereur d'Allemagne, et Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, ont une entrevue à Pilnitz. Le marquis de Bouille et Galonné sont auprès d'eux, ainsi que le général baron de Roll, le général Bailly, de Flachslanden, le duc de Polignac et le prince de Psassau-Singen, invoquant tous à grands cris une croisade contre la France. Il fut convenu que le baron de Spielmann, ministre d'Autriche, le baron de Bischoffsverder, ministre de Prusse, et M. de Galonné, ministre des princes français, dresseraient de concert la déclaration qui serait promulguée au nom de l'empereur et du roi de Prusse. Les deux souverains donnèrent leur sanction à la déclaration connue sous le nom de déclaration de Pilnitz qui solidarisait les gouvernements de l'Europe au roi de France, en vue du rétablissement de la monarchie.

Il n'a pas tenu à M, de Galonné et surtout à Monsieur et au comte d'Artois, frères de Louis XVI, que cette proclamation n'ait été rédigée en termes plus énergiques et plus menaçants ; ils avaient réussi à persuader au roi de Prusse la nécessité d'opérer la contre-révolution le plus promptement possible par la voie des armes; mais toutes les instances du marquis de Bouilh', de M. de Galonné, de Monsieur et du comte d'Artois échouèrent contre la circonspection et le système de temporisalion de Léopold, à qui Louis XVI envoya secrètement le comte de Fersen pour l'informer que la nouvelle constitution allait lui être présentée incessamment, et pour lui faire part des motifs

qui le décidaient à l'accepter purement et simplement. En conséquence, Louis XVI priait l'empereur de tenter la voie des négociations avant de recourir à celle des armes, préférant dans tous les cas un arrangement avec les chefs du parti constitutionnel, La Fayette, Beauharnais, Alexandre et Charles Lameth, Adrien Duport, Thouvet, Talleyrand-Périgord, d'André, Beaumetz, Desmeunier, Chapelier, etc., qui avaient obtenu, par l'adjonction des principaux feuillants, la majorité dans l'Assemblée nationale, depuis le retour du roi de Varennes.

Ce système de temporisation et de mesures dilatoires entrait parfaitement dans le caractère et les vues politiques de l'empereur. Aussi le traité de Pilnitz, ne fut-il, en quelque sorte, qu'une déclaration plus explicite des propositions adoptées à Mantoue et à Padoue. Quant au marquis de Bouille, c'est tout uniment l'ancien pouvoir absolu de la couronne qu'il préconise à Pilnitz, et l'exécution militaire de la France qu'il y demande à cor et à cri. Ses opinions décidées lui ont mérité la confiance entière du roi de Prusse et du roi de Suède. Ces deux monarques, véritables Don Quichotte de la contre-révolution à opérer en France, sont les instruments dont se servent d'une part l'impératrice de Russie pour assurer ses envahissements en Turquie et en Pologne, et d'autre part les princes français. Monsieur, le comte d'Artois et le prince de Condé, pour accomplir leurs projets de vengeance contre ce qu'ils appellent les révoltés, les révolutionnaires et les constitutionnels. On s'afflige de v(jir un homme d'un caractère aussi élevé que le marquis de Bouille embrasser avec une sorte de fureur les projets politiques, les machinations, les attentats de Monsieur et du comte d'Artois contre la patrie ; mais, on ne saurait trop le dire, ce général éminemment recommandable sous plusieurs rapports essentiels, est imbu des maximes de l'ancien régime, et ne voit dans la Franco qu'une nation en révolte, et dans l'Assemblée nationale qu'une bande de factieux coupables de lèse-majesté.

L'asservissement et le démembrement de la France sont préparés, médités et résolus à Pilnilz. au milieu des fêtes les plus

somptueuses : banquets royaux, représentations théâtralesi débauches éclatantes, cercles brillants, illuminations, jeux, soupers splendides, c'est ainsi que les souverains alliés et le comte d'Artois préludent à une guerre qui doit ébranler le monde. Et la reine de France écrira à sa sœur Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas : « Le comte d'Artois a fait merveilles à Pilnitz ; le « roi de Prusse s'y est montré en roi : nul doute que notre frère « ne sente la nécessité de recourir aux armes et de venir étouffer « dans son sein cette révolte de trois ans, appelée révolution. » Un diplomate secret, en mission à Bruxelles, a eu communication de ces lignes tracées de la main de Marie-Antoinette.

Par suite des engagements pris à Pilnitz et pour trouver des motifs d'intervention dans les affaires de France, Léopold envoie le 3 décembre à Louis XVI une protestation solennelle en faveur des princes possessionnés en Alsace et en Lorraine et, «manifeste la résolution invariable et formelle de leur porter tous les secours qu'exigeraient la dignité delà couronne impériale et le maintien des constitutions publiques de TEmpire, s'ils n'obtenaient pas réintégration plénière et conforme aux dispositions des traités. » En prenant connaissance de cette adresse, la reine s'écria : « L'empereur mon frère a raison; il faut le satisfaire ». La lettre de l'empereur renfermait copie des décrets de commission et de ratification du dernier couclusiim de la Diète germanique ; la ratification impériale portait : « que l'empereur n'aurait aucun égard aux soumissions qu'auraient pu faire quelques États aux indemnités proposées par la France, attendu que l'exécution illimitée des décrets de l'Assemblée rendus depuis le 4 août 1789 était une usurpation arbitraire, une infraction, une violation de la souveraineté territoriale de l'Empire et de l'empereur. »

Léopold voulait éviter la guerre et il la rendait inévitable, en exigeant que l'Assemblée nationale révoquât ses décrets et reconnût aux princes possessionnés dans deux provinces de France des droits de souveraineté et de féodalité. Léopold ajoutait : « Que Sa Majesté Impériale avait vu avec peine que la lettre du roi Très Chrétien (Louis XVI ne portait plus d'autre titre offi-

ciel que celui de roi des Français), n'avait, ni quant à la formes (elle était écrite en français et non en latin comme avant 1789), ni quant à son contenu, répondu à l'attente générale sur son caractère reconnu de justice et de loyauté ; qu'elle y remarquait la prétention erronée de croire les terres des princes lésés tellement soumises à la souveraineté du roi, que sauf une indemnité, il pouvait en disposer librement ; que Sa Majesté Impériale protestait solennellement en son nom et au nom de l'Empire, contre toutes les mesures prises depuis le mois d'août 1789, qui seraient contraires aux traités ; qu'elle se serait déjà empressée de donner aux princes lésés tous les secours qui dépendaient d'elle, conformément à la dignité impériale et aux lois de l'Empire, si elle n'avait pas espéré terminer amiablement cette affaire. » C'était s'abuser soi-même, ou se flatter d'abuser l'Assemblée nationale, sans l'assentiment de laquelle Louis XVI ne pouvait constitutionnellement déférer aux injonctions de la Diète germanique. La lettre de l'empereur fut bientôt connue du public ; le ministre de la guerre, Louis de Narbonne, et M"^ de Staël, son amie, se hâtèrent d'en informer leurs amis les plus influents; dès ce moment il fut évident pour toutes les personnes au fait de l'état de choses que la guerre était imminente.

Le 14 décembre, Louis XVI se rend à l'Assemblée nationale accompagné de tous ses ministres ; le roi annonce qu'il a écrit à l'empereur pour l'engager à déployer s'il le faut son autorité comme chef de l'Empire, afin d'éloigner les malheurs que ne manquerait pas d'entraîner une plus longue obstination de quelques membres du corps germanique ; qu'il prend en même tempsles mesures militaires les plus propres à faire respecter ses déclarations : <■ Si elles ne sont pas écoutées, alors, Messieurs, il ne me restera i)lus qu'à proposer la guerre. » L'Assemblée montre par son attitude le peu de confiance qu'elle attache aux déclaralions énergiques de Louis XVI. Sa sincérité est même révoquée en doute, et à peine est-il sorti de la salle que plusieurs députés disent à haute voix : « C'est un jeu concerté avec la cour de Vienne, une comédie que l'on joue aux Tuileries. » En effet toutes les intrigues pratiquées aux Tuileries sont

connues; on n'ignore pas que dès le lendemain du jour où Louis XVI a informé l'Assemblée des nouvelles démarches qu'il tentera auprès de l'empereur, la reine, du consentement formel du roi, a écrit à l'empereur afin de l'engager à déclarer sans délai la guerre à la France. Il est impossible de douter de ce fait : le comte de Mercy-d'Argenteau, le marquis de Bouille, le baron de Breteuil l'avouaient publiquement en 1794.

Le mécontentement populaire augmente lorsque quelques mois plus tard est signée à Vienne une convention entre la Prusse et l'Autriche qui fait connaître leur intention formelle d'intervenir dans les affaires de France. Ce manifeste, adressé par le chancelier de cour et d'État, prince de Kaunitz, à l'ambassadeur de la cour de Vienne à Paris, excite une irritation générale, et ajoute encore à la défiance qu'inspire Louis XVI; plusieurs journaux ne balanceront pas à affirmer que cet insolent manifeste a été dicté par le roi; l'opinion publique s'indignera de voir l'empereur s'immiscer dans la politique intérieure, juger les partis qui agitent l'Assemblée, intimer aux Français des conseils ou plutôt des ordres menaçants et disposer en quelque sorte des destinées constitutionelles du pays. Ce manifeste révolte la fierté nationale, accroît l'effervescence populaire et aggrave les dangers qui environnent Louis XYl, en mettant à découvert ses intelligences avec les puissances coalisées.

Sur ces entrefaites Léopold II, empereur d'Allemagne, meurt le 1" mars d'une indisposition subite. Il expire dans une crise de vomissements convulsifs et non interrompus, n'ayant autour de lui que deux valets de chambre. Les ennemis publics ou secrets de l'ordre de choses établi en France, les émigrés particulièrement, répandent le bruit que Léopold a été empoisonné, parce qu'il allait enfin se mettre en campagne contre les révolutionnaires. Tel est l'aveuglement ou l'injustice de l'esprit départi, que longtemps après cette mort, lorsque les causes et les circonstances en auront été parfaitement jugées et démontrées, des personnages connus par la loyauté de leur caractère s'obstineront encore à accuser les jacobins de l'empoisonnement de Léopold : le marquis de Bouille l'affirmait en 1814.

Néanmoins, au moment même, tous les gens de l'art avaient dit : « Ou la gangrène était déjà dans les intestins, ou le monarque a été frappé d'une attaque d'apoplexie séreuse ». L'ouverture du cadavre vérifia complètement ces prévisions. Il est avéré que Léopold mourut des suites de sa lubricité; il aimait passionnément les femmes et se livrait aux derniers excès ; on trouva dans son cabinet une collection, de bagues, d'éventails, et même jusqu'à cent livres de fard superfin. Léopold fut victime de ses débauches : « Ce prince, dit M. de Hardenberg, avait fait un usage immodéré d'excitants connus en Italie sous le nom de Diavolini et préparés dans son propre laboratoire, car il aimait à s'occuper de chimie. »

François II succède à son père dans ses États héréditaires. Le caractère de ce prince était timide et rien n'annonçait en lui un homme d'action. Joseph II, l'ayant appelé auprès de sa personne, avait mis tous ses soins à le rendre propre au gouvernement d'une grande monarchie; mais le fils de Marie-Thérèse était mort avec la persuasion que le prince son neveu était dépourvu des qualités qui constituent le chef d'un gouvernement. L'archiduc François se complaisait dans la vie domestique, il en avait les paisibles vertus, et ses goûts étaient d'une extrême simplicité. Il employait une partie de ses loisirs à faire des petits pâtés, à fabriquer des bâtons de cire d'Espagne avec les cachets des dépêchesarrivant aux chancelleries, qu'il recueillait soigneusement; il se livrait à d'autres petites occupations aussi innocentes.

Au demeurant, de semblables goûts ne doivent pas surprendre : Louis XV faisait lui-même son café et aimait par-dessus toutes choses à préparer des omelettes, talent dans lequel il excellait, selon les courtisans, quoique ses omelettes fussent toujours brûlées (1). Le roi de Naples faisait du macaroni, péchait des journées entières avec le tablier des lazzaroni, et vendait lui-

(I) Ces luèiues courlisans ne disaient-il» pas au sigisbée de la Dubarry qui se plaif:nait de la carie, de la chute do ses dents : « .Mais, sire, qui a des dents aujourd'hui? » C'est le mot du duc d'Ayen. — .Ne disait-il pas à Louis XIV qui daignait s'a|)ercevoir que les gentilshouimes à justaucorps verts étaient ruisselants sous une pluie battante à .Mariy : <« Sire, la pluie de .Marly ne mouille pas. •>

même son poisson. Louis XVI s'occupait de travaux de serrurerie et de menuiserie; le vertueux dauphin son père ne s'était-il pas fait une étude sérieuse d'élever des cochons d'Inde dans ses appartements, et ne travaillait- il pas avec la plus édifiante assiduité à faire de la tapisserie ? Louis XYIII endossera, après sa restauration, le bonnet de coton et le tablier de cuisine, et préparera de ses royales mains les mets recherchés que sa gourmandise lui fera composer.

L'archiduc François passait généralement pour un prince vertueux, d'un caractère faible, d'un esprit médiocre et d'une entière inexpérience des affaires publiques : à tout prendre, c'était un y auvre sire. Aussi, dès la mort de l'empereur LéopolJ, i impératrice de Russie, Catherine II, s'emparera de la politique européenne qu'elle prétendra diriger par ses monitoires politiques.

Cet événement fît aussitôt cesser tout rapport entre le cabinet de Vienne et l'ambassadeur de France, marquis de Noailles. François II se hâta d'assurer les princes français « qu'il resterait fidèle au système de son père ». Le système de Léopold était de négocier et de temporiser jusqu'à ce qu'il se vît contraint de recourir aux armes; mais en persistant à rester sur la défensive, le nouvel empereur annonçait l'intention « d'opposer beaucoup de fermeté et d'énergie aux exigences de l'Assemblée nationale », et comme les cours de Vienne et de Berlin étaient liées par un traité, et subissaient toutes deux l'influence de la Russie qui les provoquait à la guerre, il devenait impossible que la paix pût être maintenue plus longtemps entre la France et les puissances coalisées. La note du prince de Kaunitz (18 mars) ne laissera plus aucune espérance à cet égard.

La guerre ne tarde pas en effet à être déclarée ; la première coalition continentale se forme contre la France et il est hors de doute que si l'Autriche et la Prusse prétendent garantir les droits des princes allemands en Alsace et en LoiTaine, si d'autre part elles consentent à aider l'émigration et à secourir Louis XVI, elles ont le secret dessein de démembrer le royaume et de revendiquer des dédommagements territoriaux pour prix de leur concours.

Le 17 juillet 1792 a lieu à Francfort une conférence entre les ministres d'Autriche et de Prusse, comte de Cobentzel, comte d'Haugwitz d'une part, et l'agent secret de Louis XYI, Mallet-du- Pan, d'autre part. Les puissances alliées ont rassemblé leurs forces sur les frontières de France et sont au moment de commencer les hostilités. Louis XVI a invoqué leur assistance et le comité secret dirigé par un de ses ex-ministres, Bertrand de Molleville, intrigue à Paris et dans l'intérieur du royaume à l'efTet d'opérer la contre-révolution; les émigrés la proclament au dehors et leurs menaces ont exaspéré les esprits contre le roi dont la bonne foi constitutionelle devient plus suspecte que jamais.

Dans cette situation, Louis XYI voit avec efifroi les conséquences funestes que la guerre étrangère et la guerre civile doivent nécessairement entraîner contre sa personne et sa famille, contre les nobles et les prêtres restés en France; il craint une Jacquerie, « si les émigrés prennent une part active et olTensive dans les hostilités ». Ce sont les termes dont il s'est servi en exprimant ses terreurs à Malouet, l'un des membres de son conseil secret; il désire que l'empereur d'Allemagne et le roi de Prusse n'agissent ofl'ensivement qu'à la dernière extrémité et qu'un manifeste sage et mesuré précède l'entrée de leurs armées en France. Il jette les yeux surMallot-du-Pan pour le représenter auprès des deux monarques, lui fait transmettre ses instructions par M. Bertrand de Molleville, et lui envoie les mots suivants écrits de sa main sur une bande de papier de six pouces de long sur deux de large : « La personne qui présentera ce billet connaît mes intentions; on peut croire ce qu'elle dira. ■>

Mallet-du-Pan était connu comme rédacteur de la partie politique du Mercure de France; il exhalait dans cette feuille, une haine profonde contre la Révolution. Forcé de quitter Paris quelque temps après l'arrestation du roi à Varennes, il n'avait cessé en pays étranger d'exciter les puissances à intervenir dans les affaires de France et à. les armer contre elle. Ce Genevois voulait, disait-il, une monarchie tempérée; cependant on lit dans ht. mémoire qu'il remit aux ministres d'.Vutriche et de Prusse les réflexions suivantes :

« Que les émigrés consultent les intérêts du roi, l'état de leurs propriétés, de tous les royalistes de l'intérieur, plutôt que de trop légitimes ressentiments, afin qu'après avoir désarmé le crime par des victoires et dissous une ligue frénétique d'usurpateurs sortis du néant, en les réduisant à l'impuissance de résister, on puisse par une révolution salutaire préparer les voies à un traité de paix dans lequel les puissances étrangères et le roi seront arbiti^es des destinées de la nation et de nos lois. »

Ce sont exactement les intentions que manifestera et la conduite que tiendra la Sainte-Alliance en 1814. Le mémoire de Mallet-du-Pan est d'autant plus remarquable que ce publiciste l'avait rédigé d'après les bases arrêtées par Louis XVI .

Voici les instructions données par Louis XVI, et remises par Mallet-du-Pan au congrès de Francfort. Elles sont d'une haute importance historique :

1° Le roi joint ses prières et ses exhortations pour engager les princes et les Français émigrés à ne point faire perdre à la guerre actuelle, par un concours hostile et offensif de leur part, le caractère de guerre étrangère de puissance à puissance.

2° Il leur recommande expressément de s'en remettre à lui et aux cours intervenantes de la discussion et de la sûreté de leurs intérêts, lorsque le moment d'en traiter sera venu.

3° Il faut qu'ils paraissent seulement parties et non arbitres dans le différend, cet arbitrage devant être réservé à Sa Majesté lorsque la liberté lui sera rendue et aux puissances qui l'exigeront.

4" Toute autre conduite produirait une guerre civile dans l'intérieur, mettrait en danger les jours du roi et de sa famille, renverserait le trône, ferait égorger les royalistes, rallierait aux jacobins tous les révolutionnaires qui s'en sont détachés et qui s'en détachent chaque jour (c'est-à-dire les monarchiens ou constitutionnels), ranimerait une exaltation qui tend à s'éteindre et rendrait plus opiniâtre une résistance qui fléchira devant les premiers succès, lorsque le sort de la Révolution ne paraîtra pas exclusivement remis à ceux contre lesquels elle a été dirigée, et qui en ont été les victimes.

5" Représenter aux cours de Vienne et de Rerlin l'utilité d'un manifeste qui leur serait commun avec les autres États qui ont formé le concert, et l'importance de rédiger ce manifeste de manière à séparer les jacobins du reste de la nation, à rassurer tous ceux qui sont susceptibles de revenir de leur égarement, ou qui, sans vouloir la constitution actuelle, désirent la suppression des abus et le règne de la liberté

modérée sous un monarque à l'autorité duquel la loi mette des limites.

6° Faire entrer dans cette rédaction la vérité fondamentale qu'on fait la guerre à une faction anti-sociale, et non pas à la nation française; que l'on prend la défense des gouvernements légitimes et des peuples contre une anarchie furieuse qui brise parmi les hommes tous les liens de la sociabilité, toutes les conventions à l'abri desquelles reposent la liberté, la paix, la sûreté publique au dedans et au dehors; rassurer contre toute crainte de démembrement, ne point imposer de lois, mais déclarer énergiquement à l'Assemblée, aux corps administratifs, aux municipalités, aux ministres, quon les rendra personnellement et individuellement responsables dans leurs corps et biens de tous attentats contre la ])ersonne sacrée du roi, contre celle delà reine et de leur famille, contre les personnes et propriétés de tous citoyens quelconques.

1° Exprimer le vœu du roi qu'en entrant dans le royaume les puissances déclarent qu'elles sont prèles à donner la paix, mais qu'elles ne traiteront ni ne peuvent traiter qu'avec le roi ; qu'en conséquence elles requièrent que la plus entière liberté lui soit rendue et qu'ensuite on assemble un congrès, où les divers intérêts seront discutés sur les bases déjà arrêtées, où les émigrés seront admis comme parties plaignantes et où le plan général de réclamation sera négocié sous les auspices et sous la garantie des puissances.

Ces instructions méritent une grande attention; on y lit la pensée tout entière de Louis XYI. Il reste démontré que le roi plaçait la France sous la volonté et la dépendance des puissances coalisées et leur attribuait le droit de décider de l'organisation de son gouvernement et des lois qui devaient régir les Français : la nation était mise en quelque sorte de côté, et les émigrés qui armaient l'Europe contre elle devenaient l'objet d'un intérêt tout à fait particulier. La noblesse et le clergé, parties plaignantes, étaient admis à faire valoir toutes leurs prétentions; ainsi le retour à l'ancien régime était la conséquence forcée de cet ordre de choses.

Que les conseils de Louis XVI aient cru au succès d'une pareille démarche, l'on ne doit pas s'en étonner; mais qu'un publiciste aussi profond que Mallet-du-Pan se soit persuadé que des instructions si évidemment opposées à l'cjpinion nationale seraient admises [)arles puissances alliées et recevraient une facile exécution, en supposant même de leur [)art une fi'anche coopé-

ration aux désirs exprimés par Louis XVI, c'est ce qu'il serait impossible d'expliquer si on ne connaissait pas l'aversion de Mallet-du-Pan pour la Révolution ; il l'avait néanmoins suivie et étudiée à Paris pendant trois ans, et on ne saurait refuser à ce publiciste des talents et des connaissances politiques d'un ordre très élevé; mais l'air de la cour avait dénaturé ce tempérament républicain; ses liaisons intimes avec M. de Mercy-d'Argenteau, ambassadeur d'Autriche, et avec M. de Laporte, intendant de la liste civile, lui faisaient voir les choses sous un aspect différent de ce qu'elles étaient en réalité : flatté, caressé par quelques grands seigneurs, Mallet-du-Pan, dont l 'amour-propre était excessif, avait épousé sans s'en douter leurs préjugés politiques et, comme eux, il croyait facile ce qui était d'une difficulté presque insurmontable; il disait volontiers : « Oui, je voudrais une monarchie tempérée, mais serrée. » Ce dernier mot explique tout.

Les ministres d'Autriche et de Prusse questionnèrent l'agent secret de Louis XVI relativement à l'ancien régime, aux parlements, à la noblesse ; ils parlèrent avec humeur et prévention des princes français auxquels ils prêtaient des intentions entièrement opposées à celles du roi, et notamment celle de se rendre indépendants et de créer une régence. Mallet-du-Pan défendit le mieux qu'il lui fut possible Monsieur et le comte d'Artois, qui avaient réellement formé les projets dont parlaient les ministres de la coalition ; il fît dans cette négociation preuve d'habileté et de sagesse, mais tous ses efforts échouèrent contre la résolution bien arrêtée entre les deux cours de Vienne et de Berlin, d'envahir la France et de la démembrer si les événements de la guerre leur étaient favorables, et ils n'en doutaient pas.

En rendant à la probité et aux talents de Mallet-du-Pan la justice qu'ils méritent, il faut avouer avec la même franchise qu'il devint l'un des plus violents ennemis de la France, du moment où il se voua au service du cabinet anglais; il épousa le système de guerre perpétuelle adopté par Pitt et Burke, et ne cessa jusqu'à sa mort de calomnier, non seulement les principes de la Révolution et les améliorations qui en étaient les résultats,

mais les institutions nationales et jusqu'aux hommes qui défendaient avec le plus de patriotisme et de gloire l'indépendance de la patrie et la cause de la liberté constitutionnelle.

Le 2o juillet le duc de Brunswick, généralissime des cours alliées de Prusse et d'Autriche, lance de Coblentz son manifeste. La France est envahie. L'insurrection du 10 août éclate et consacre la déchéance de Louis XVI.

Le roi de Prusse prend aussitôt l'initiative des hostilités, il entre en Lorraine et s'empare le 2 septembre de Verdun, mais quelques jours après, son armée est arrêtée à Valmy et obligée de se replier. Des négociations sont aussitôt engagées entre le duc de Brunswick et Dumouriez, commandant l'armée du Nord. Les conférences qui ont lieu à ce sujet montrent l'état de la situation militaire et politique où se trouvent à cette époque la République française et les puissances coalisées contre elle.

Le généralissime des armées combinées ne peut plus se faire illusion depuis le combat de Valmy ; la campagne est manquée, et l'insolent manifeste qu'il a publié en entrant en France n'est plus que ridicule et méprisable. Le général Dumouriez, a formé depuis le commencement des hostilités, le projet d'envahir les Pays-Bas, il désire vivement que les Prussiens évacuent le territoire français et lui laissent par cette retraite la facilité de se porter en Flandre avec la plus grande partie de ses forces : enfin le conseil exécutif, créé après la journée du 10 aoiU et sur lequel Danton exerce une influence prépondérante depuis les massacres de septembre, juge avec raison que la retraite des armées alliées et la délivrance du territoire porteront l'enthousiasme national au dernier degré d'exaltation révolutionnaire, et

que les Français ne reculeront désormais devant aucun des sacrifices qui leur seront imposés par les jacobins. Dumouriez est autorisé à entrer en négociation et le roi de Prusse, cédant aux conseils du duc de Brunswick, charge le secrétaire de son cabinet, Lombard, de s'aboucher avec le général français.

Lombard se fait prendre prisonnier pour sauver les apparences; il a, de nuit, une conférence avec Dumouriez qui le renvoie dès le lendemain, au quartier général prussien, sous prétexte de proposer son échange avec un membre de l'Assemblée constituante, arrêté et conduit comme otage dans les prisons de Verdun : un cartel d'échange général est mis en avant, Frédéric- Guillaume autorise l'envoi de parlementaires pour en traiter et désigne le général Heymann, émigré français (ci-devant commandant à Metz sous le marquis de Bouille), et le colonel Mausteim, son premier aide de camp: ils ont le 23, à Dampierre, une conférence avec Dumouriez et, le soir même, une suspension d'armes est consentie sur le front des deux armées.

Les princes français font les plus grands efforts pour déterminer le roi de Prusse à continuer les hostilités et à livrer bataille sans perte de temps; mais le duc de Brunswick réussit à déjouer leurs intrigues, et décide Frédéric-Guillaume à traiter définitivement de 1 "évacuation du territoire. Les maréchaux de Broglie et de Castries et, principalement, le marquis de Bouille usent de toute leur influence pour faire rompre les négociations, ils en ont pénétré le véritable but: « on ne conçoit rien, disent les émigrés dans leur camp, aux conférences du roi de Prusse avec Dumouriez, à moins que l'on n'ait le projet de sauver les jours du roi et de nous sacrifier. »

C'est un ministre du roi de Prusse qui a dévoilé les secrets d'une négociation dont les résultats auront sur les destinées des rois et des peuples une influence si prodigieuse ; les documents que M. de Hardenberg a livrés à l'histoire sont officiels et irréfutables. Il est inutile de rapporter, quelle que soit leur importance, les détails dans lesquels entre à cet égard l'homme d'État qui a joué un si grand rôle dans le cabinet de Berlin : les personnes curieuses de s'instruire de cette partie des affaires du

temps, les trouveront dans ses Mémoires, ils peignent les choses et les hommes, et expliquent bien des événements dont on aurait, sans cela, beaucoup de peine à se rendre compte.

Le colonel Thouvenot, premier aide de camp de Dumouriez et son confident intime, est envoyé au quartier général prussien ; il confère en tête-à-tête avec le duc de Brunswick, déjà décidé aux plus grands sacrifices pour obtenir sa libre retraite, et sauver Louis XVI s'il était possible. Le duc rejota sur les princes français et les émigrés toute la responsabilité de la guerre et dos intentions politiques qui avaient dirigé le roi de Prusse dans son invasion, et il n'insista nullement pour les faire comprendre dans le cartel d'échange. Ce prince s'en expliquait ainsi :

« Nous savons que nous n'avons pas le droit d'empêcher une « nation de se donner des lois, de tracer son régime intérieur ; « nous ne le voulons pas (voilà déjà la République française « implicitement reconnue); le sort du roi seul nous occupe, nous « savons qu'il est traité avec la dernière barbarie par la commune <( de Paris, et ceci afi'octe particulièrement Sa Majesté le roi de « Prusse, car il est de l'humanité des souverains, autant qu'il « importe à leur honneur, de s'opposer à de tels excès. Que « deviendra ce malheureux roi? Qu'on nous donne sur lui des « assurances ; qu'on lui assigne une place dans le nouvel ordre « de choses; qu'on lui confère le titre de stalhouder ou tout « autre titre équivalent, et Sa Majesté le roi de Prusse, dont « l'àme bonne et généreuse compatit aux maux de la guerre, ren- <. trera dans ses États et deviendra votre allié.

« Je n'entrevois, monsieur le duc, répondit Thouvenot, qu'un « seul moyen d'arrangement, celui de traiter directement avec « la Convention nationale ou ses déb'gués.

« Mais ne serait-il pas possible de traiter avec l'armée?

« L'armée, dit Thouvenot, ne traite pas de politique ; encore « une fois, ces sortes d'aifaircs ne peuvent être porloes (jue devant « la nation elle-même ou ses délégués. »

Dans la conférence qui eut lieu entre le duc de Brunswick, M. de Kalkrculh, et les deux généraux républicains, Galbaud

et Labarolière, ceux-ci déployèrent une telle fierté, que le duc de Brunswick s'écria :

« iS'ation étonnante ! à peine s'est-elle déclarée république « qu'elle en adopte déjà le langage. Je suis fâché, ajouta le duc, « que Dumouriez ait pris la mouche au sujet de mon dernier « manifeste, sur quelques paroles insignifiantes qui s'y trouvent; « ces expressions se jettent dans le peuple, mais les personnes « instruites savent les apprécier. »

Le général Galbaud ayant parlé des droits du peuple français devenu libre et de la souveraineté nationale :

« Je ne conteste nullement à votre pays le droit de régler son « gouvernement, dit le duc; mais a-t-il choisi la forme qui con- « vient le mieux à son caractère? Voilà ce dont on doute généra- « lement en Europe; et certes quand je suis venu en France, je « n'avais d'autre but que de concourir à rétablir l'ordre.

« La meilleure preuve que puisse donner le duc de Bruns- « wick, répliqua le général Labarolière, de ses heureuses disw positions à notre égard, est d'évacuer le territoire français, « avant que nos armées qui se grossissent chaque jour ne l'y for- « cent; si vous voulez traiter pour la reddition de Verdun, je « ne doute pas que la nation n'accorde aux Prussiens toutes les « facilités qui peuvent se concilier avec ses intérêts et la ven- « geance qu'elle doit tirer de l'invasion de ses frontières. »

En quittant les deux généraux, le duc leur dit :

« Continuez l'un et l'autre à bien servir votre patrie, et croyez « que malgré la terreur des manifestes, on ne peut s'empêcher « d'estimer ceux qui travaillent avec loyauté à assurer l'indé- « pendance de leur patrie. »

Pendant cette conférence tenue en plein champ et devant les deux armées, les soldats des deux partis buvaient et fumaient ensemble.

Une autre entrevue eut encore lieu entre le duc de Brunswick et le général Kellermann (24 octobre), au château de Daubrouge, entre Luxembourg et Longwy ; le prince avait fait proposer cette rencontre au vainqueur de Valmy, en le prévenant qu'il serait question de propositions de paix. Kellermann s'y rendit et

trouva réunis le duc de Brunswick, le prince héréditaire de Hohenlohe, le prince de Reuss, ambassadeur de l'empereur, et le marquis de Lucchesini.

Le duc prenant la parole : « Général, dil-il, nous vous avons « prié de venir à ce rendez-vous pour parler de paix, » et en même temps, il l'engage à en poser lui-même les bases. « Cela « ne sera pas difficile, répond Kellermann, qui avait sesinstruc- « tions. Reconnaissez la République française le plus authen- '( tiquement possible, et ne vous mêlez jamais directement ni ' indirectement du roi, ni des émigrés ; les autres difficultés pour- ' ront facilement s'aplanir. » Il demande alors au duc de vouloir bien s'expliquer à son tour : « Eh bien ! répond le duc, « nous retournerons chacun chez nous comme des gens de noces. » Kellermann s'adressant à l'ambassadeur impérial lui demande alors qui paiera les frais des noces. « Quant à moi, ajoute-t-il, « je pense que l'empereur ayant été l'agresseur, les Pays-Bas « doivent être donnés à la France en dédommagement. » A ces mots, le prince de Reuss ayant montré de l'humeur, le duc feignit de ne pas le remarquer, et dit à Kellermann : « Général, « rendez compte à la Convention nationale que nous sommes tous « disposés à la paix ; et pour vous le prouver, la Convention « n'a qu'à nommer des plénipotentiaires et désigner un lieu « pour les conférences, nous nous y rendrons- En attendant, nous « nous tiendrons soit à Luxembourg, soit dans les Pays-Bas, où ■< l'on pourra nous avertir. »

Ici les réflexions viennent en foule : que de chapitres de haute politi(piO dans ces aveux du duc de Brunswick. Ce généralissime des armées alliées entre sur le territoire français pour mettre la France à la raison, et, après six semaines, il désavoue ses manifestes et se trouve réduit à demander, la prière à la bouche, qu'on laisse sortir tranquillement les soldats qu'il a si mal commandés. Le roi de Prusse a dit: « J'exterminerai les scélérats du 10 août et des journées de septembre ", et il négocie avec ces scélérats, et il reconnaît la République et il traite avec elle de puissance à puissance ! Le généralissime fait amende honorable, il admet de la meilleure grâce du monde le principe de la sou-

veraineté nationale et déclare qu'il ne se mêlera plus des affaires du roi ni des émigrés ; Frédéric-Guillaume II, qui a solennellement promis de sauver Louis XVI et de ramener les princes français à Paris, abandonne l'infortuné monarque aux fureurs de ses ennemis, et les princes à toutes les misères, à toutes les humiliations de l'exil et de la proscription !... Après de tels exemples, que le despotisme et ses courtisans appellent l'étranger à leur secours !

Mais, il reste au roi de Prusse et au duc de Brunswick un dernier avilissement à subir ; ils le subiront. La Convention a délégué trois de ses membres (Prieur de la Marne, Carra, Sillery), et les a revêtus du titre de commissaires à l'effet de surveiller les négociations, de régler les stipulations et d'en assurer l'exécution : une polémique s'engage entre eux et les plénipotentiaires prussiens, elle a pour objet de justifier la Révolution. Les commissaires de la Convention auront tout l'avantage de cette lutte politique, ils parleront avec hauteur et insulteront même à la dignité des couronnes ; le duc de Brunswick répondra avec humilité, procédera d'excuses en excuses, enfin, il ne renoncera à cette honteuse correspondance que lorsque la Convention aura donné à ses commissaires l'ordre de la faire cesser.

Le temps dévoile tous les mystères des cabinets et explique les causes des plus grands événements, il fera connaître les motifs qui rendaient nécessaire la retraite des Prussiens, Le ministre qui dirigera plus tard le cabinet de Berlin s'exprimera ainsi dans ses Mémoires : « Le parti prussien poussait aux négociations et aux moyens termes, et le parti russe, émigré et autrichien, sans aucune confiance dans les négociations, ne cessait d'insister auprès du roi pour marcher en avant et combattre. Frédéric- Guillaume manifestant lui-même le désir de pénétrer plus avant, les princes français firent proposer de marcher sur Ctiâlons, sans plus de délai : « C'est sur Paris qu'il faut marcher, dirent Monsieur et le comte d'Artois ; c'est à Paris qu'il faut arriver comme la foudre pour ne pas donner aux factieux le temps de se reconnaître. »

Le duc de Brunswick s'y opposa fortement : « Déjà, dit-il, les

<( armées alliées se trouvent trop éloignées de Verdun dont la « communication devient tous les jours plus difficile : elle le « serait bien davantage par le mouvement qu'on propose, et qui « nous séparerait de notre base d'opérations. Dans une marche « aussi hasardée, le général Dumouriez ne manquerait pas d'atta- « quer notre arrière-garde, et de couper entièrement nos maga- « sins. Qu'on observe aussi le mauvais état où se trouvent les « armées prussienne et autrichienne ; la première est réduite à « trente-quatre mille combattants et celle du général Clairfaytà « dix-sept mille; enfin celle du prince Hohenlohe-Kirchberg et « desHessois à treize mille; en tout soixante-dix mille hommes « contre soixante-seize mille à la disposition du général français. « Si nous nous déterminions à combattre, avant de marcher sur « Chàlons, rien de plus incertain que la victoire; elle n'cmpêche- « rait même pas Dumouriez de se retirer sur Vitry, où il serait « bientôt renforcé par de nouvelles troupes. Nous, au contraire, « affaiblis par des combats sanglants, par les maladies et par « les détachements nombreux qui assurent nos subsistances, '< nous ne pourrions plus rien entreprendre. Exposés à voir ces « détachements battus en détail, nous nous consumerions, faute « de ressources, dans un pays stérile et dévasté. Si malheureuse- « ment nous étions battus, notre défaite nous exposerait à être « taillés en pièces dans les défilés de Grandpré, n'ayant plus « d'autre retraite que derrière Longwy et Luxembourg, si on « nous y laissait arriver. Selon moi, le seul parti raisonnable « serait de nous retirer par Grandpré avant le moment où la « saison étant plus avancée, les chemins deviendront plus mau- " vais et les maladies plus destructives. Dans ce cas nos armées, « toujours maîtresses des défilés et rapprochées de nos magasins, « pourraient assiéger tranquillement sur leurs derrières, soit Sedan, soit Montmédy et prendre avec sûreté des quartiers « d'iiiver en France. Mais ces opérations doivent être combi- « nées avec la division du duc de Saxe-Teschen en Flandre. Je « conclus donc à ce qu'il ne soit pris aucun parti hasardé, et à « ce que nous attendions avant de rien décider où nous mènera « une négociation qui peut nous être favorable. »

Le duc eut pour lui le cabinet et la majorité du conseil (1). Voilà un document précis, officiel, dont l'authenticité est irréfutable. Dumouriez lui-même expliquera les causes de la retraite du duc de Brunswick par les règles les plus simples de l'art militaire et du bon sens. Le caractère personnel et la situation politique du commandant en chef des armées prussienne et autrichienne contribuèrent pour beaucoup à l'insuccès de la campagne. En faisant même abstraction des circonstances accessoires, le caractère incertain du duc de Brunswick n'était propre qu'à s'anéantir devant des opinions armées et en présence d'une crise aussi terrible que celle de 1792. On peut affirmer que le souvenir de cette triste et pénible campagne a empoisonné le reste de la vie de ce prince et que sans cesse il cherchait à en pallier les fautes militaires, sans pouvoir alléguer les vrais motifs qui la firent échouer : le plus déterminant tenait à des combinaisons diplomatiques inaperçues.

Il est avéré que le duc de Brunswick ne montra de volonté et de fermeté que pour éluder de marcher en avant et de livrer bataille. Or, on sait maintenant qu'il n'entrait pas dans la politique du cabinet de Londres, que l'Autriche et la Prusse pussent régler, sans le concours de ce cabinet, les destinées de la France. Jamais les hommes d'État d'Angleterre qui veillent à sa puissance, ne permettront qu'une coalition ou un dominateur dispose des affaires vitales de l'Europe sans leur participation. Telle était déjà la politique de Pitt en 1792. Pitt savait que le duc de Brunswick aimait la France, mais qu'il serait porté néanmoins à ménager les intérêts de l'Angleterre. Il jugea finement qu'il ne résisterait point à l'ascendant d'une maison royale puissante avec laquelle il avait déjà d'étroites affinités (par son mariage avec la sœur du roi d'Angleterre) et qui lui présentait la brillante perspective du mariage de l'héritier des trois royaumes avec sa propre fille.

Telles furent les vraies causes des temporisations au moyen desquelles le duc de Brunswick paralysa l'expédition de Cham-

(1) Mémoires d'un liornme d'État.

pagne. Voilà le mobile secret le plus puissant qui ait agi sur l'indécision naturelle de ce prince. La postérité en appréciera les motifs et en jugera les effets. C'est ainsi que des circonstances personnelles ont presque toujours maîtrisé le monde. Ces réflexions sont particulièrement applicables à la France, dont les destinées seront presque toujours entravées de 1789 à 1830 par des intérêts individuels. Quant au duc de Brunswick, sa réputation militaire sera très diminuée par la campagne de 1792; elle sera perdue par celle de 1806.

La retraite des armées combinées a exercé une influence décisive sur l'avenir de la République. Les princes, Monsieur et le comte d'Artois n'avaient d'abord pu croire que le duc de Brunswick fût en pleine retraite. Mandés par Frédéric- Guillaume, ils essuyèrent de la part du monarque prussien de vifs reproches au sujet des fausses espérances dont on l'avait bercé et qui avaient servi de base au plan de campagne. Ils rentrèrent dans leur camp en témoignant une affliction profonde. « La postérité, « s'écria Monsieur, s'étonnera quand elle lira dans l'histoire qu'un « grand roi accompagné des plus fameux généraux et des meilleures « troupes de l'Europe a abandonné son plan à la vue d'un général « sans nom, chef d'une armée indisciplinée. » Ces faits ont été rapportés par M. de Hardenberg, et le ministre prussien a dû, mieux que personne, en être parfaitement instruit.

On a prétendu qu'à la suite de ces événements, Custine avait proposé au duc de Brunswick la lieutenance générale du royaume. Des personnages qui ont participé aux affaires du temps, ont été jusqu'à affirmer que le duc de Brunswick dit à Custine, dans la dernière audience qu'il lui accorda : « Cadet de ma maison, j'accepterais; aîné, je ne puis. » M. de Narbonne a certifié, en 1790 (sur le territoire de Bienne, en Suisse, où il s'était réfugié), que le duc avait prononcé ces propres paroles. M"'" de Staël, son amie, a donné la même assurance, mais ces témoignages sont plus que suspects. La coterie de M. de Narbonne et de M"*' de Staël avait conçu le ridicule projet de i)lacerle duc de Brunswick à la tête du gouvernement, sous le nom de lieutenant général du royaume et, ce qui est remarquable, c'est que Louis XVI s'était

prêté à une pareille intrigue. Le roi avait écrit au prince une lettre très flatteuse dans laquelle il le pressait d'accepter la lieutenance générale, et Custine fils avait été choisi pour suivre la négociation. Quelques intimes ont lu la dépêche autographe qu'il adressa à M. de Narbonne ; le brouillon, écrit de la main de M. de Custine, est entre les mains du comte de Montgaillard. Custine y rend un compte détaillé de toutes ses démarches depuis son arrivée à Brunswick, de ses trois conversations avec le prince, de la réserve presque glaciale avec laquelle sa proposition fut acceptée, de la circonspection extrême dans laquelle se tint constamment renfermé le duc, et de l'intérêt qu'il témoignait pour les affaires des princes et de la noblesse française :

(c Le duc, écrit-il, me fil à phrases coupées, et dont chacune paraissait préparée, des questions et des interpellations sur les affaires de France. Il me parla avec affectation de M. de Belsunce et de la nuit du b octobre, me dit qu'il avait particulièrement connu M. Foulon, qu'il lui était pénible de fixer sa pensée sur cette fin tragique. Il m'interrogea sur MM. de Castries, de Broglie, de Guines et autres émigrés qu'il avait connus, mêlant à ces propos des réflexions propres à me faire craindre que son horreur pour les excès qui souillaient la Révolution ne l'emportât de beaucoup en lui sur la froide contemplation des principes et des choses. Il m'assura qu'il ne pensait pas que l'on dût, ni que l'on voulût intervenir dans nos affaires intérieures; qu'au surplus, il ne pouvait guère influer que par ses vœux; que l'union des puissances n'avait plus rien d'alarmant d'après la situation et les dispositions du roi, puisqu'elle n'avait jamais eu que sa sûreté et sa satisfaction pour objet. »

Tout le rapport de Custine établit d'une manière incontestable que le duc de Brunswick a reçu avec froideur, avec une circonspection et une réserve soutenues, les propositions qui lui étaient faites. Ce prince, quoi qu'on ait pu dire, avait en horreur les principes de liberté et d'égalité proclamés par la Révolution ; le jeune Custine s'en est bien convaincu : « N'aurait-on pas lieu de craindre, d'après la conduite trop connue que le duc a tenue en Hollande, que le système de ses idées ne pût s'accorder avec

les nôtres et que cette politique vantée par Mirabeau ne fût plutôt d'un ambitieux que d'un administrateur philanthrope? »

Indépendamment de ces observations d'une grande justesse, un fait suffit pour démontrer l'absurdité des intentions qu'on prêtait au duc de Brunswick : le traité de Pilnitz était signé depuis plusieurs mois, et le duc avait dit assez publiquement : " Ce traité mettra la France à la raison ! » Son manifeste avait suffisamment prouvé combien le prince avait peu de propension pour la Révolution.

Dumouriez, l'heureux adversaire du généralissime prussien dont il a si brillamment arrêté les efforts, ne conservera pas longtemps la gloire qu'il vient de conquérir; dès l'année suivante il traitera secrètement avec les ennemis de la nation. Ce général voulait le rétablissement de la royauté et toute sa conduite tend à démontrer que son intention était de placer sur le trône la maison d'Orléans.

Le marquis de Bouille, poussant jusqu'à la témérité l'application de ses principes de pouvoir absolu, d'aristocratie et de féodalité, voulait simplement rétablir la royauté de droit divin; le général La Fayette, imbu des idées de liberté qui avaient triomphé dans la Révolution de l'Amérique du Nord, travaillait à établir la démocratie royale ou monarchie républicaine ; Dumouriez, tout en s'accommodant de la constitution de 1791, désirait un roi sous lequel il aurait pu diriger l'administration de l'État ; il s'était dévoué à la maison d'Orléans et se tenait pour assuré de la confiance exclusive du jeune duc de Chartres.

Il est infiniment remarquable que les trois généraux choisirent pour l'exécution de leurs projets, les conjonctures les plus contraires ; tous les trois furent forcés de quitter leur armée et leur patrie, mais les deux premiers avec une sorte de facilité, tandis que Dumouriez fut sur le point d'être pris et livré à l'êchafaud. Poursuivi par ses propres soldats, il dut son salut à un hussard qui lui donna son cheval au moment où celui du général s'abattit : le duc de Chartres, montant un cheval vigoureux, franchit le fossé qui le séparait des impériaux; ce prince et son frère, Thouvenol et environ quatre-vingt-dix hussards de Bercheny arrivé-

rent avec Dumouriez aux premiers avant-postes de l'ennemi.

Dumouriez n'avait d'ailleurs jamais inspiré de sympathie aux jacobins : Robespierre l'avait surtout en aversion. Pendant son ministère, le général monte un jour à la tribune, proteste avec la plus grande exaltation de son dévouement à la liberté, de son amour pour la patrie, ôte son bonnet rouge et l'agite avec enthousiasme. Robespierre, lesyeux fixés sur lui, l'écoute froidement, ne paraît pas convaincu par cette harangue patriotique, et demande la parole aussitôt que le général est descendu de la tribune. Un ami de Dumouriez s'empresse de se saisir du bonnet rouge qu'il a déposé près de lui et le place sur la tête de Robespierre : celui-ci l'ôte avec indignation, le jette à terre et le foule aux pieds, ce dont Dumouriez ne témoigne aucun mécontentement.

Les bonnets rouges de Dumouriez et de Pichegru auront couvert la tête de deux soldats vendus plus tard aux ennemis de la nation. On verra dans la suite le premier de ces généraux se mettre au rang des espions de police pour obtenir du Directoire la faveur de rentrer en France (1). Quant au second, il abaissera sa gloire au point de devenir un vulgaire conspirateur.

Lancé dans les intrigues politiques dès sa première jeunesse, Dumouriez ne cessa de cabaler pendant tout le cours de sa car-

(1) Lettre de Dumouriez à M. Frédéric Westphalen, Hoxle7'-Strasse, n" 98, à Hambourg :

« Je commence à me remettre un peu de mon mal de jambe, mon bon ami, mais je ne me hasarde pas encore à de grandes marches. Je vous prie de faire porter à la poste les deux incluses. Je vous remercie des services que vous avez rendus à ma recommandation au chasseur de l'armée d'Italie. Cette occasion m'a fait connaître l'honnêteté de M. Le Maistre (membre de la légation de la République française à Hambourg), et elle m'attache à lui. Avertissez-le qu'il est arrivé ici de Londres un comte de Botterel chargé de la part de Pitt, avec deux autres dont j'ignore le nom, de recruter quelques officiers pour un nouveau projet d'insurrection en Bretagne, formé au château d'Edimbourg, et communiqué à Blankembourg. Dites à Le .Maistre, en l'embrassant de ma part, de suivre cette affaire de près et de ne pas parler de moi. »

22 mai 1797, village de Bilwerde (près Hambourg).

Cette lettre a été copiée sur l'original même écrit en entier de la main du général traître à son pays.

Dumouriez dénonce au gouvernement les agents du comte de Lille et de Monsieur, et plus tard il servira le comte de Lille et .Monsieur et deviendra un de leurs partisans chargés de renverser la République.

rière. Il voulait jouer un rôle et arriver à la célébrité et au pouvoir : il jouit quelques instants de l'une et de l'autre et termina ses jours dans l'obscurité et l'isolement. La vanité était le trait dominant de son caractère, il ne manquait ni d'esprit, ni d'astuce ; il avait des talents militaires, mais de second ordre. Ce n'était ni un grand capitaine, ni un homme cà vastes résolutions; il n'était habile que pour les coups de main : vrai cosaque en intrigues, dépourvu de sagesse, de prudence, de probité politiques, il finit comme tous les intrigants d'un certain renom. Après avoir échangé le bonnet jacobin contre le portefeuille ministériel en 1792, il troqua son chapeau de général contre l'habit d'émigré, trahit sa patrie, lui suscita partout des ennemis et mourut méprisé par les étrangers et par ses compatriotes.

Les événements militaires de la frontière ont eu leur retentissement dans Paris qui est ensanglanté par les massacres de septembre. Le règne de la Terreur commence et va ternir d'une ombre sinistre l'éclat de la Révolution.

Danton a été l'ordonnateur en chef des massacres. Tallien l'a secondé avec une imperturbable scélératesse et Fabre dTlglantine a dressé les listes des victimes.

Il est singulier de remarquer que les exécuteurs de ces meurtios étaient presque tous des Auvergnats; on les avait clioisis, de préférence aux Marseillais; on leur avait promis un fort salaii-e et ils avaient accepté les fonctions d'assassins, Tallien et Méhée ont fait tous deux l'aveu de cette particularité. On n'en peut cependant conclure que les Auvergnats soient plus enclins au crime (jue les habitants des autres provinces de la France; mais voici une circonstance qui prouve la grossière brnl.ilité et l'excès-

sive cupidité de la plupart de ces hommes à demi sauvages qui sortaient des montagnes de l'Auvergne pour venir chercher à Paris des moyens d'existence ; elle peut donner lieu à bien des conjectures. Pendant les massacres, un Anglais versait du vin aux égorgeurs en leur disant : « Prenez des forces et bon courage ! »

Ce fait a été constaté par un procès-verbal du juge de paix de la section des Carmes.

M""^ David, femme du célèbre peintre, avait pris un appartement près des Carmes, dans une maison voisine de l'abbaye. Étonnée de voir conduire à la prison une grande quantité de prêtres, elle témoignait ses craintes à une ancienne religieuse logée sur le même palier, celle-ci lui répondit : « Je connais plusieurs « de ces ecclésiastiques; ils portent sur eux un petit scapulaire « de la forme d'un sacré-cœur de couleur rouge, ils ne témoignent « aucune inquiétude sur leur sort. » En effet les égorgeurs déco Livraient la poitrine de chaque prisonnier, et celui qui était revêtu du scapulaire passait dans une chambre voisine, et était mis en liberté; les autres étaient aussitôt exécutés. Quel était l'ordonnateur, le distributeur de cette distinction, de ce signe de salut? on l'a complètement ignoré et aucun indice n'est venu fournir le moindre renseignement à ce sujet.

Le 3 septembre, Tallien, l'un des principaux instigateurs des massacres, paraît à l'Assemblée avec deux commissaires de la Commune, Guiraud et Truchon. Ce dernier prononce, à la barre, un discours dans lequel il déclare : « qu'on a fait sortir des prisons de la Force et de Sainte-Pélagie tous les prisonniers qu'on a voulu sauver » ; il termine par ces mots : « et nous nous sommes retirés pour notre propre sûreté ». C'était laisser les coudées franches aux égorgeurs.

Malgré leur obscurité, les noms de quelques-uns des assassins de septembre n'ont pu se dérober à l'histoire ; on peut citer entre autres : Monneuse, officier municipal et juge à la Force, Parcin, l'un des juges, présidant aux massacres (1). L'Huillier, juge à

(1) Il fut, depuis, président de la commission révolutionnaire de Lyon sous Collot d'Herbois; c'était l'ami, le confident intime de Fouché, et c'est de la maison de Parcin à Ecouen que Fouché, duc d'Otrante, se rendra dé-

la Force, livrait les victimes aux bourreaux ; c'est lui qui leur abandonna la princesse de Lamballe, et leur dit : « Élargissez madame >> ; Mamin, juge à la Force, Lubin, ofûcier municipal, Dangers, Fieffé, greffier de la Force. Les nommés : L'Enfant, membre de la Commune du 10 août, Laloue, Fini, comte de Cham...., évadé de Bicêtre, Letellier, Le Grand Nicolas, Rotundo, étaient chefs des massacres. Panis, membre de la municipalité, et depuis membre de la Convention, se signala particulièrement dans les meurtres des prisons ; il signa, ainsi que son collègue L'Enfant, la circulaire envoyée à toutes les communes de France, pour les inviter à suivre l'exemple donné par celle de Paris.

Aux massacres succèdent les exécutions. Le règne du sang triomphe. Louis XVI, la reine, les princesses sont montés à l'échafaud. Nobles, bourgeois, artisans, quiconque est convaincu de tiédeur révolutionnaire ou simplement dénoncé, suspecté, est aussitôt saisi, condamné, exécuté. Dans ce déchaînement de passions le beau rôle est aux victimes. De jeunes femmes montrent une si noble fermeté devant les juges que Fouquier- Tinville en est frappé : «Les effrontées, dit-il; dussé-je me passer de dîner, il faut que j'aille les voir sur l'écliafaud pour m'assurer si elles conserveront leur caractère jusqu'à la fin. »

Cette atroce saillie fut proférée au sujet de la princesse de Monaco. « La rusée, dit-il ; mais elle a beau faire, elle ne m'échappera pas. » La princesse, condamnée à avoir la tête tranchée, s'était déclarée enceinte. Sur ce motif l'exécution est suspendue; reconduite en prison, elle coupe ses beaux cheveux, et écrit la leltre suivante :

Je serais obligée au citoyen Fouquier de Tinvillc si! voulait bien venir un instant ici, pour m'accorder un moment d'audience; je lui demande iuslaminent de ne pas me refuser ma d('inan(h;.

Signé : Cihi.m.\i.1)I-M<ina(:o.

F()Uf[uier-Tinville ne vient pas, ne n'j)und pas; la princesse t'cril une seconde lettre; elle est cachetée de noir; un de ses

yiiisé et de nuit pour écliapper aux assassins du I8I.S et frafjncr en toute sûreté Amiens, où se trouve un fort détacheuienl de troupes anglaises.

doigts, dont on aperçoit l'empreinte, lui a servi de cachet; l'adresse porte : Au C. Fouquet. Très pressée...

Je vous préviens, citoyen, que je ne suis pas grosse ; je voulais vous le dire; n'espérant pas que vous veniez, je vous le mande. Je n'ai point sali ma bouche de ce mensonge dans la crainte de la mort, ni pour léviter, mais pour gagner un jour de plus, afin de couper moi-même mes cheveux, et ne pas les donner coupés de la main du bourreau. C'est le seul legs que je puisse laisser à mes enfants, au moins faut-il qu'il soit pur.

Signé : Choisell-Stai> ville, Joseph Gkimaldi-Monaco, princesse étrangère, mourant de l'injustice des juges français.

Fouquier-Tinville, après un moment de silence, rugit de fureur et s'écrie : « La drùlesse, elle a trompé mon humanité ! j'aurai l'œil à l'avenir sur les femmes enceintes. »

La princesse de Monaco fut exécutée le jour même.

Sillery-Genlis meurt en homme de bon ton; les mains liées derrière le dos, il s'est avancé, grâce que le bourreau lui a accordée, aux quatre coins de l'échafaud, a salué d'une manière polie et en s'inclinant profondément, la multitude qui l'a remercié en quelque sorte par son silence, et avec cette gentillesse le petit grand seigneur a porté sa tête au fer de la guillotine.

Champcenetz, poudré à la maréchale, meurt aussi en plaisantant, comme il a plaisanté toute sa vie. Monté sur l'échafaud il dit à l'exécuteur : « Dépêche-toi, je vais te donner pourboire. » Il avait été arrêté pour un calembour.

A la première représentation au Théâtre Français, nommé alors Théâtre de la République, d'une pièce sans-culottide intitulée « la Constitulion à Constantinople^ le soi-disant marquis de Champcenetz se place à l'orchestre et demande à un bonnet rouge assis devant lui, le titre de la comédie qu'on joue. Le jacobin lui répond: « La Constitution à Consiantinople. — Quoi, citoyen, réplique Champcenetz, déjà la Constitution à la porte ! » — C'est ce même Champcenetz dont Rivarol disait : « Je le bourre d'esprit, mais il n'est que mon clair de lune. » — Ces deux littérateurs avaient la manie de vouloir passer pour gens de

qualité. Voici l'épigramme qui courut sur leur compte dans toute la France :

Au noble hôtel de la Vermine On loge ici très proprement ; Hivarol y fait la cuisine, El Champcenetz lappartemenl (i)

Robespierre est le grandorganisateur de la Terreur, le coryphée de la guillotine, comme Barrère en est l'Anacréon. Il s'élève au-dessus de ses rivaux et semble incarner la Révolution. Il grandit dans une inûuence redoutable et finit par en imposer aux cabinets étrangers qui se seraient accommodés, croit-on, de son avènement définitif au pouvoir, si la journée de thermidor ne l'avait abattu.

D'après les informations secrètes que l'on recevait à Vienne, de Paris, on s'attendait à un nouvel ordre de choses en France, c'est-à-dire que le pouvoir divisé y tomberait dans une seule main. Robespierre était ce prochain dictateur se montrant disposé à mettre un terme aux excès révolutionnaires et au règne de la Terreur; il était aux yeux des cabinets de Vienne et de Londres le seul avec lequel il fût possible de traiter (2). Ne s'était-il pas opposé à la guerre dès son origine, et depuis, n'avait-il pas anéanti la faction de Brissot qui, en l'allumant, avait lancé contre l'Europe la propagande révolutionnaire? N'avait-il pas abattu plus récemment les factions anarchiques qui prêchaient le nivellement de tous les rangs et de toutes les fortunes, et qui, en abolissant le culte chrétien, avaient nationalisé l'athéisme? Dans un rapport sur la morale publique, il avait tonné lui-même contre l'athéisme et les profanations. 11 venait de faire plus: nommé président de la Convention, il avait fait proclamer l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âmc(8 juin 1794).

(1) Le premier était, dit-on, fds d'un cuisinier tenant auberge, le second d'un frotteur-tapissier.

(2) Si Ion rapproche ces informations de Popinion exprimée par Barthélémy (v. note page 2G), on pourrait aduiettre que Montgaiilard a réellement servi d'intermédiaire entre Robespierre et la Gourde Vienne, dont il avait sondé les intentions.

Le gouvernement de Robespierre commençait, pour ainsi dire, sous les auspices de cette déclaration religieuse, comme étant la source de la morale publique et le premier principe des lois. Il promettait aussi la liberté à tous les cultes. N'était il l^as évident qu'il aspirait à ramener les choses à un état d'ordre qu'on pût supporter et qui pût être durable? Telle était l'idée qu'on s'était formée de ce chef de la Révolution, non seulement à Vienne et à Londres, mais encore à Rome, à Turin, à Madrid, où l'on pensait, avec raison, que le pouvoir finirait par appartenir à celui au nom duquel l'ordre public pourrait se rétablir en France. Encore d'autres indices semblaient justifier les prévisions des deux principaux cabinets confédérés. On savait par exemple à Vienne et à Londres que c'était le frère de Robespierre qui avait fait suspendre l'invasion du Piémont et de la Lombardie, prête à s'effectuer par les Alpes-Maritimes ; on n'ignorait pas non plus que, dans le comité de salut public, Robespierre lui-même ralentissait l'exécution des plans de campagne proposés par Carnot, comme menaçant l'Europe d'un débordement militaire. Il se servait de Saint-Just aux armées pour y balancer ou y détruire l'influence de Carnot, et il soutenait Pichegru qui lui était personnellement dévoué. Plus restreint dans ses vues, il ne voulait que l'affranchissement de la Belgique, et recouvrer tous les pays réunis par la Convention à la France. On n'ignorait pas non plus qu'au fond il redoutait la guerre et l'ambition des généraux. Enfin, on le croyait tout-puissant, parce qu'on le supposait maître du comité de salut public par les jacobins, par la Convention et par la Commune. Du reste, les cabinets n'étaient point en mesure d'avoir sur l'intérieur du comité et sur l'état réel de la France, des données assez précises pour appuyer d'une manière certaine leurs prévisions; ils étaient alors absorbés par leurs propres intérêts. Telle était à cette époque l'opinion de M. de Hardenberg; le ministre de Prusse ne pouvait pas ignorer et connaissait très bien les dispositions politiques des cabinets de Vienne et de Londres dans les mois de mai et de juin 1794; il donnait la plus sérieuse attention à leurs affaires, dont les moindres détails intéressaient de si près son pays :

LA TERREUR. — TFIERMIDOR. 207

enfin, M. de Hardenberg avait une entière connaissance des projets militaires et des intrigues diplomatiques qui pouvaient se tramer soit au quartier général des armées alliées à Tournay, soit à Londres.

Les faits suivants servent à confirmer l'opinion déjà si positive du premier ministre de Prusse relativement à Robespierre.

Un émigré qui eut l'honneur d'être admis (mai 1794) auprès de l'empereur d'Allemagne, François II, et du duc d'York, à Bruxelles et à Tournay (1), fut accablé de questions sur l'état où se trouvaient Paris et la France ; les ministres autrichiens et anglais ne tarissaient pas sur ce sujet. Ces entretiens démontraient que les cabinets n'avaient pas des données précises sur la situation des esprits et des choses en France ; bien mieux, ils n'avaient à cet égard que des notions fausses ou très erronées, et la frayeur que leur inspirait le comité de salut public égalait leur ignorance de ce qu'on y discutait.

Le comte de Mercy-d'Argenteau dit alors en présence de l'empereur : « Mais enfin, ce monsieur Robespierre est un homme bien puissant, tout le monde tremble devant lui. C'est un homme extraordinaire.il y a six semaines qu'il m'empêche de dormir. »

L'abbé de Pradt a également cité les paroles qui furent prononcées plus tard, par le comte de Mercy-d'Argenteau : « Quel malheur que M. Robespierre n'ait pas vécu quelques « semaines de plus, il aurait été le maître de la France ; l'empe- « reur mon maître l'eût reconnu comme chef du gouvernement, « et nous aurions tous la paix à l'iieure qu'il est. C'est une grande « perte que l'Angleterre et l'Autriche ont faite là. »

Le duc d'York, tout en réprouvant les cruautés de Robespierre, avouait sans détour « qu'il était bien fâcheux pour les alliés que cet homme n'ait pas eu le dessus sur la Convention ». Il n'était bruit au quartier général anglais que de l'humeur et du mécontentement qu'avait montrés Pitl, en apprenant sa chute.

Dans des entretiens qu'eut ce ministre avec l'émigré dont il réagit, en juin et août 1794, il s'élait exprimé sur le compte

(1) On ne peut douter qu'il ne s'agisse de Montgaiiliird. V.pagc 27.

de Robespierre avec beaucoup de modération, et accueillit très froidement les accusations portées contre le sanguinaire tyran : « La mort de Robespierre, dit-il, est un grand événement pour « la France, et pour tout le monde : il dérange beaucoup de « choses. Ilfaut voirce qui va se passer; jene crois pas que.... » Pitt s'arrêta court et se refusa à ramener la conversation sur le terrain du 9 thermidor. En rapprochant ces faits, il était démontré que le chef des jacobins entretenait des intelligences secrètes avec les cabinets de Vienne et de Londres, et avec Louis XVIII à Ham.

Un poète ancien a dit que « la peur créa les Dieux ! » C'est la peur qui prosterna les Français aux pieds de Pétion, de Marat, de Robespierre. C'est encore la peur qui, se mêlant à la forfanterie, à la vanité publiques, contribua à amener la plus humble, la plus docile soumission à Bonaparte, après que la nation se vit déçue dans son espoir de conserver sous la domination de ce chef la liberté conquise au prix de tant de calamités. Le pays trompé n'hésita pas cependant à se courber sous le sceptre impérial, et ce fut bien alors qu'on put se rappeler avec amertume ce mot du ministre anglais : « Qu'espérer d'une nation qui franchit les intermédiaires avec cette fougueuse rapidité? » car tel personnage qu'on vit en 1789 s'élever violemment contre l'esprit de réformation, sera successivement ardent fauteur de la Convention, du Directoire, du régime consulaire, de la République impériale et de l'Empire. Dans les grandes circonstances, l'intérêt ne fut, quoi qu'on en puisse dire, qu'un mobile secondaire pour les individus; le premier mobile fut toujours cet égoïsme, effet delà crainte, de la peur : à aucune époque, on ne sut résister à l'oppression avec énergie, avec persévérance. L'oppresseur se nommât-il représentant du peuple, directeur, consul, empereur, commissaire extraordinaire, ministre, chef de police, préfet de département, accusateur public, général ou gendarme ! Jamais l'axiome : « Ce sont les esclaves qui font les tyrans », ne fut si bien justifié qu'en France, depuis 1789 jusqu'en 1830.

A la journée de Thermidor est attaché le nom de Tallien qui

évoque le souvenir des plus sanglantes époques de la Révolution. La Commune du 10 août 1792, les massacres des 2 et 3 septembre, regorgement des émigrés de Quiberon (1795), déposeront éternellement contre lui ; mais il fut l'un des principaux auteurs du 9 thermidor, journée qui sauva des milliers de personnes, et il mérite, dira-t-on, sous ce rapport, de la reconnaissance publique? Non, le féroce proconsul dont tous les actes pendant le règne de la Terreur, signalèrent la cruauté, les rapines, la débauche, Tallien, ne s'éleva contre Robespierre le 9 thermidor, que pour sauver sa tête et celle de sa maîtresse. M"" Cabarrus (femme divorcée de M. de Fontenay, depuis Mme de Caraman, princesse de Chimay), que le dictateur avait résolu de faire tomber sur l'échafaud ; l'humanité, la justice n'eurent aucune i)art à ce grand acte de conservation nationale. Le vertueux et patriote Carnot fut le véritable auteur de la chute de Robespierre. Tallien était un homme sans générosité, sans vertus, sans principes, livré aux plus basses passions, incapable d'énergie, de courage ou de dévouement.

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