‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 14 sur 85 · CHAPITRE l · texte numérisé non relu

CHAPITRE l

Relations avec Barras. — Séjour à Grosbois. — Disgrâce de l'ancien directeur. — Les hôtes de sa retraite : les Tallien, Kosciusko, Fouché, Bernadette, etc. — Divertissements de Grosbois. — La prophétesse Tallita. — Exil de Barras à Bruxelles.

11 me fut donné de pénétrer, quoique bien jeune encore, dans l'intimité de Barras, et j'ai pensé que je pourrais intéresser les générations futures, en fixant ici les quelques souvenirs, si frivoles qu'ils soient, que m'ont laissés mes rapports avec cet homme d'Etat qui fut un moment tout-puissant.

Mais d'abord il me faut raconter par quel concours de circonstances je me trouvai faire sa connaissance.

J'avais pour condisciples à l'Ecole militaire de Rebais en Brie, deux jeunes gens nommés Chomel : ils avaient un frère plus jeune qu'eux, à qui son âge ne permettait pas encore dç suivre les mêmes cours

que nous, qui fut comme eux mon ami, et devint plus tard le premier médecin du Roi Louis-Philippe.

Sorti de l'Ecole la même année qu'Auguste Ghomel, je le retrouvai à Paris où nos bonnes relations ne firent que se développer : nous nous rencontrions chaque jour, tantôt dans sa famille, tantôt dans la mienne, et nous nous encouragions mutuellement à supporter les terribles conséquences de la situation dont étaient victimes les jeunes gens bien élevés de Tépoque, par suite de la politique de bascule que poursuivait le Directoire. 11 nous fallait continuellement entamer des luttes à mort dans les rues, sur les places publiques, ou bien dans les théâtres, contre des masses d'ouvriers ou d'individus sans profession qu'on appelait la queue de Robespierre et qui nous provoquaient en chantant la Marseillaise, tandis que nous leur répondions en entonnant le Réveil du Peuple. L'habitude que nous avions prise, Auguste Ghomel et moi, de nous livrer à ces batailles tous les jours pendant plus d'une année, par la seule raison que nous avions vingt ans, que nous sortions de l'Ecole militaire, où l'on mettait le point d'honneur à ne pas compter avec son existence, resserra encore notre amitié.

Peu à peu, cependant, les esprits se calmaient. Sur la recommandation d'un de ses parents nommé Dufour, qui était médecin de Barras^, Auguste Ghomel entra chez le Directeur comme secrétaire et aide de camp, et, à partir de ce moment, ses occupations ne lui permirent plus de me voir aussi souvent que par le passé. J'allais cependant lui rendre quelquefois visite au Luxembourg où il avait son appartement.

RELATIONS AVEC BARUAS 3

tandis que lui de son côté venait, de temps à autre, chez moi. Chomel avait peu de fortune personnelle, mais les appointements attachés à sa nouvelle position d'aide de camp et au grade de sous-lieutenant qui venait de lui être conféré, lui avaient apporté une certaine aisance.

Or voici que le 18 brumaire de l'an VIII de la République, dans des circonstances que chacun sait, Bonaparte s'empare du pouvoir et donne au général Lefebvre, commandant la garde du Directoire, l'ordre de dissoudre le pouvoir directorial. Au moment où éclatait cette révolution, je venais d'avoir vingt et un ans et d'entrer en possession d'une partie de ma fortune. Effrayé du danger que la crise pouvait faire courir à Chomel, et de l'embarras financier dans lequel il se trouverait peut-être, s'il était obligé de s'expatrier, je courus chez mon ami et lui portai 500 louis. — Barras, à qui Chomel confia ce procédé, en conçut aussitôt pour moi d'autant plus d'afï'ection que je n'avais jamais demandé à lui être présenté, alors qu'il était à peu près le seul chef du pouvoir et qu'il devait être au courant de mes relations avec son aide de camp. Appréciant ma démarche plus qu'elle ne le méritait, il voulut bien, avec la plus flatteuse confiance, m'admettre de suite dans son intimité.

Sur ces entrefaites j'appris que Barras venait de recevoir de Bonaparte l'ordre de se retirer dans sa propriété de Grosbois : ses aides de camp et toute sa maison l'y suivirent.

Cette résidence fut bientôt assiégée par un grand nombre de gens qui étaient restés fidèles à Barras : elle était embellie par un essaim de femmes d'une

beauté remarquable, et l'ancien directeur, quoique déchu de la plus haute charge de l'Etat, y tenait cependant un cercle non moins brillant et nombreux que celui qu'on avait coutume d'appeler sa cour du Luxembourg. On rencontrait à Grosbois des fonctionnaires de tout ordre, anciens protégés de Barras, pour la plupart partisans effrénés de la République, et considérant l'acte opéré le 18 brumaire par Bonaparte contre la forme du gouvernement comme un attentat à la liberté.

Moi aussi je me rendis à Grosbois, pensant n'y voir que mon ami Chomel, mais Barras, qui avait appris ma présence, voulut que je lui fusse amené : il me donna mille marques d'affection et exigea que je restasse quelques jours auprès de lui et de mon ami. Jeune et n'ayant pas d'occupation, j'y consentis volontiers. Pendant mon séjour, la route de Grosbois ne cessa d'être couverte d'une foule de gens qui venaient rendre visite à l'homme déchu du pouvoir suprême, les uns à titre d'amis, les autres par reconnaissance, ceux-ci en curieux, ceux-là comme émissaires du général Bonaparte. De cet intéressant défilé je ne citerai qu'un certain nombre de personnages sur lesquels mon attention se trouva plus particulièrement appelée ou que mon ami songea à me signaler.

Au premier rang de la cour de Grosbois brillait celle qui en était la reine, la belle madame Tallien, que l'ancien directeur appelait Tallita : on disait qu'elle était la maîtresse de l^arras, et qu'il lui avait donné une superbe maison rue de Babylone. De l'aveu de tout le monde comme du mien, Tallita était la femme

Page 1