‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 15 sur 85 · SÉJOUR A GROSBOIS · texte numérisé non relu

SÉJOUR A GROSBOIS

la plus accomplie de Paris. Ses grâces ressortaient avec une distinction sans pareille, lorsqu'elle apparaissait vêtue à la grecque, les bras et les épaules nus, dans une simple robe de mousseline que retenait négligemment une ceinture. Aspasie ne devait pas être plus belle : son port, son ensemble et ses formes étaient d'une déesse. Mademoiselle Cabarrus avant d'être madame Tallien, avait été madame de Fontenay ; elle devait plus tard devenir princesse de Ghimay. Comme mademoiselle Cabarrus, elle avait été souvent reçue dans ma famille, et lorsqu'elle me revit à Grosbois, elle se montra particulièrement bienveillante pour moi.

Je rencontrai aussi Tallien qui venait faire sa cour à l'ancien directeur et peut-être à Tallita elle-même. Je ne me rappelle pas si à cette époque elle avait déjà divorcé, mais sa contenance à lui me parut timide et embarrassée. Je me souviens encore de l'impression doublement douloureuse que je ressentis en voyant si abattu et presque dans la misère cet homme qui, le 9 thermidor, s'était montré si amoureux et si courageux, sauvant de l'échafaud la plus belle des femmes, retirant la France de la plus sanglante anarchie. Et cependant sa femme l'en avait payé par la plus grande légèreté, tandis que son pays l'en avait récompensé par le plus coupable oubli. Je me disais que, quels qu'eussent été les crimes de ce représentant du peuple, la France aurait dû les couvrir de sa reconnaissance et même de sa munificence, de même que sa femme aurait dû les lui faire oublier par sa tendresse et les soins les plus dévoués. Madame Tallien aurait dû se souvenir seulement du courage

qu'il avait montré en l'arrachant au dernier supplice, et la France entière se rappeler l'énergie avec laquelle il l'avait tirée des mains de ses bourreaux.

Parmi les visiteurs de Grosbois se trouvaient aussi la belle madame de Gh...-R... et son mari. Celui-ci était l'amant de madame Simon, qui peu de temps avant était encore la charmante actrice du Théâtre- Français, mademoiselle Lange, et qui venait d'épouser un riche carrossier de Bruxelles.

M. de Ch...-R..., au moment d'être surpris par le mari de cette dame fut assez chevaleresque pour sauter par la fenêtre d'un premier étage, afin de ne pas la compromettre. Il lui était resté de sa chute une cicatrice au milieu de la figure, avec le nez aplati et de travers, ce qui ne l'empêchait ,pas d'être encore assez joli garçon.

Madame de Gh...-R... m'avait permis plusieurs fois d'être un de ses chevaliers et de la conduire dans ma voiture chez l'ancien Directeur. Or parmi les assidus de Grosbois se trouvait le colonel Fournier qui commandait un régiment composé de jeunes gens appartenant aux meilleures maisons de Paris et que l'on appelait le régiment des Serins, parce que l'uniforme en était jaune rehaussé de vert. Ge régiment d'ailleurs, lorsqu'il entra en campagne par la suite, fit des prodiges de valeur. Quant à son colonel devenu plus tard général, il fut disgracié par l'Empereur et mis en surveillance pour des fautes que l'on disait fort graves. Fournier avait la réputation d'être le meilleur tireur au pistolet, et d'avoir tué ou blessé en duel une demi-douzaine de jeunes gens. Il était un des amants de madame de Gh...-R... Dans un

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