RÉPÉTITIONS DU COURONNEMENT
fonctionnaires publics. Leur étonnement fut extrême en voyant l'architrésorier et le nouveau sous-préfet se présenter partout comme d'anciennes connaissances, et la noble bonhomie du prince Le Brun nous gagna de suite tous les suffrages. Il en résulta que j'étais dès le premier jour l'ami de tout le monde, et que l'on ne refusait rien à mon administration que chacun semblait approuver.
J'observai depuis lors dans tous mes emplois la même simplicité, qui, à mon sens^ n'excluait ni la dignité, ni l'énergie, et grâce à cette ligne de conduite, je trouvai partout des amis et des concours.
L'Empereur avait décidé de se faire sacrer dans sa dignité impériale et de donner à cette cérémonie tout l'éclat possible. Il y invita par lettre close, signée de sa main, tous les fonctionnaires de l'Empire. Je reçus la mienne en ma qualité de sous-préfet de Soissons. En voici la teneur :
«A M. de Plane y, sous -préfet de V arrondissement » de Soissons du département de V Aisne.
» La divine Providence et les Constitutions de l'Em- » pire ayant placé la dignité impériale héréditaire » dans Notre famille, Nous avons désigné le onzième » jour du mois de frimaire prochain pour la cérémo- » nie de Notre sacre et de Notre couronnement. Nous » aurions voulu pouvoir, dans cette auguste circons- » tance, rassembler sur un seul point l'universalité » des citoyens qui composent la nation française. » Toutefois, et dans l'impossibilité de réaliser une » chose qui aurait autant de prix pour Notre cœur,
» désirant que ces solennités reçoivent leur principal » éclat de la réunion d'un grand nombre de citoyens » distingués par leur dévouement à l'Etat et à Notre » personne, Nous vous faisons cette lettre pour que » vous ayez à vous trouver à Paris avant le 7 du mois » prochain, et à y faire connaître votre arrivée à Notre » grand maître des Cérémonies.
» Sur ce nous prions Dieu qu'il vous ait en sa » sainte garde.
» Ecrit à Saint-Gloud, le 4 brumaire an XIII.
» Signé : Napoléon.
» Le secrétaire d'Etat^,
» Signé : Hugues B. Maret. »
En même temps j'étais prévenu que l'Empereur avait décidé que les neuf auditeurs attachés au Conseil d'Etat auraient des fonctions à remplir le jour du sacre, comme aides des cérémonies, sous les ordres de M. de Ségur, le grand-maître des Cérémonies.
Je me rendis avec les autres auditeurs chez le grand-maître des Cérémonies pour y recevoir nos instructions. M. de Ségur nous arma d'un petit bâton couvert de velours, à pomme d'or et bout d'ivoire, diminutif de sa canne de maître des Cérémonies, puis il nous fit o])server que lorsque nous nous présenterions avec cet insigne en main, toutes les portes du palais ainsi que celles de la cathédrale nous seraient ouvertes et que nous pourrions y faire exécuter toutes les dispositions que nous jugerions utiles de prendre.
M. de Ségur fit ensuite dresser une table fort longue et apporter une boîte qui renfermait tous les per-
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sonnages devant prendre part au couronnement, ligures en bois, chacun avec le costume qu'il devait revêtir à cette occasion. Puis, le cérémonial en main, nous les dressâmes et les disposâmes dans l'ordre et à la place qui serait assignée à chacun pour les diverses évolutions que le cortège devait opérer, soit du trône à l'autel, soit de l'autel au trône.
Grâce à cette étude, nous devions être en mesure de faire exécuter le cérémonial à la lettre. Il est à remarquer que presque tous les hauts fonctionnaires et les princes eux-mêmes, qui venaient tous d'être promus à de nouvelles dignités et n'avaient guère étudié le cérémonial, auraient pu apporter quelque confusion dans une marche pour laquelle il fallait autant d'ordre que de dignité.
Nos répétitions avaient lieu dans une grande salle du palais des Tuileries, et l'on nous a assuré que, pendant que nous nousy adonnions, l'Empereur, de son côté, en faisait une chez lui d'un autre genre, avec le grand acteur tragique Talma, qui, dans les pièces de Corneille, représentait le mieux les empereurs ou consuls et portait avec le plus de dignité et de noblesse le manteau impérial ou la tunique consulaire.
Il y eut plus d'un cérémonial imprimé, et ils différaient quelque peu, notamment sur un point qui avait donné lieu à discussion. Sur l'un d'eux en effet il était écrit que le Pape mettrait la couronne sur la tête de l'Empereur, sur l'autre que l'Empereur prendrait la couronne et la poserait lui-même sur sa tête. Ce changement avait eu lieu parce que l'Empereur ' 'avait déclaré qu'il ne tenait sa couronne que de son
épée. L'Empereur avait voulu en outre que ce fût lui qui court)nnât l'Impératrice.
Le désir de l'Empereur était encore que le cortège revêtît le plus d'éclat possible, pour que le peuple de Paris en conservât longtemps la mémoire : il avait en conséquence prescrit que le cortège se rendrait en voiture à Notre-Dame dans l'ordre indiqué par le cérémonial ; mais il dut renoncer à cette marche pompeuse après qu'on lui eût fait observer qu'en supposant dans chaque voiture, quatre personnes, qui mettraient bien quelques minutes pour y monter et pour en descendre, (tout le monde étant censé se réunir aux Tuileries), il faudrait plus de trois jours pour que les principaux corps de l'Etat eussent le temps d'arriver et de prendre place.
Les membres de ces corps se rendirent donc isolément à Notre-Dame pour y occuper les places qui leur avaient été indiquées.
Le poste qui m'était assigné était à gauche des marches du trône : M. de Stassart se tenait à droite.
La précaution prise par l'Empereur d'adjoindre ses auditeurs au maître des cérémonies n'était pas tout à fait inutile ; car je me rappelle que Napoléon, soit par suite de sa préoccupation, soit par un effet de son activité ordinaire, marchait tellement vite que je fus obligé de l'arrêter à diverses reprises en le tirant par son manteau impérial.
Au contraire, plusieurs de ses frères, qui, de simples généraux venaient d'être élevés à la dignité de princes, oubliaient que leur rang les appelait en tête du cortège, et il fallait les pousser poiur les maintenir à leur rang.