‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 27 sur 85 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Préfecture de la Doire. — Construction des routes du grand et du petit Saint-Bernard. Translation des restes de Desaix au Grand Saint-Bernard. Pacification du Piémont. Voyages de Napoléon dans le Piémont. Le brigandage en Piémont. — Mon départ d'Ivrée.

Ce fut d'Alexandrie, le 24 tloréal an X(II, que l'Empereur m'appela à la préfecture de la Doire. Peu de temps avant, il avait supprimé la République Ligurienne et nommé mon beau-père gouverneur général avec pleins pouvoirs (26 mai 1803). Il voulut bien lui annoncer ma nomination par la lettre suivante, qui montre les sentiments dont Napoléon s'animait en rédigeant les instructions auxquelles les fonctionnaires devaient conformer leur conduite dans les pays conquis.

« Mon cousin, j'ai nommé M. de Plancy, sous-préfet » de Soissons, préfet du département de la Doire. Je » désire qu'il s'y rende le plus tôt possible et qu'il y

» déploie le zèle, l'assiduité et les talents que je suis » en droit d^attendre de votre beau-fils.

» Il arrive dans un pays où il y a du bien à faire, » dans un pays où Von est extrêmement sensible à » la bonne administration, à la sévère probité et aux » bonnes manières.

» Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et » digne garde.

» Signé : Napoléon. »

La lettre que m'adressait de son côté le Ministre de l'Intérieur n'était pas moins significative :

« Sa Majesté l'Empereur vient de vous donner, Monsieur, un nouveau gage de ses bontés et un nouveau témoignage de sa confiance en vous appelant à la préfecture de la Doire. Vous comprendrez combien Elle se repose sur votre zèle et sur votre prudence en vous chargeant de l'administration d'un pays nouvellement réuni à la France et dont les besoins exigent une attention particulière. Je ne doute point des efforts que vous ferez pour répondre à Son attente. Il importe que vous vous rendiez immédiatement à Ivrée. Vous m'adresserez à Milan l'avis de votre arrivée.

» J'ai l'honneur de vous saluer.

« Signé: Champ agny. »

» Alexandrie, le 15 floréal an XIII. »

Combien différentes étaient ces instructions de celles que j'aurais pu craindre de recevoir à la suite des événements qui s'étaient déroulés dans le Piémont 1 Mon cœur eût saigné si l'on m'avait prescrit

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des mesures de rigueur, et j'aurais sans doute reculé devant leur application. Seules, les personnes qui ne connaissaient pas l'Empereur ont pu prétendre que ses ordres étaient tyranniques; la mission qu'il nous donnait était au contraire douce, facile et honorable.

Ces malheureux départements du Piémont avaient été traités comme pays conquis à la pointe de l'épée, au lieu qu'en réalité ils s'étaient donnés à nous.

On les avait constitués en république et le Consulat leur avait donné, au milieu du chaos dans lequel ils se trouvaient encore, un gouverneur général et des préfets. La conséquence s'en était promptement fait sentir : deux révoltes successives avaient éclaté. Tune en l'an VII, l'autre en l'an IX.

En Tan VII, l'armée française ayant éprouvé quelques désavantages, Ivrée leva l'étendard de la révolte et fut le centre d'une atroce insurrection au cours de laquelle nombre de Français et de leurs partisans piémontais avaient été massacrés.

En nivôse de l'an IX ce fut la basse vallée d'Aoste qui rivalisa avec Ivrée et vit le massacre d'une quantité de Français, soi-disant jacobins.

Les auteurs et les directeurs du mouvement insurrectionnel de l'an VII étaient le clergé et la noblesse, qui agissaient de concert, la croix et le stylet à la main. Ils se flattaient de provoquer l'anéantissement de l'Armée d'Italie, de restaurer le trône du roi de Sardaigne, d'assurer le triomphe de la religion sur la liberté des cultes ; en réalité, ils ne voulaient qu'affirmer le despotisme et l'intolérance. C'est dans le confessionnal qu'était inspirée et attisée la haine contre tous ceux qui condamnaient une théologie

sanguinaire : le pillage et l'assassinat étaient bénis et sanctifiés. Le prétexte était trouvé dans raccroissement des contributions, dans les dégâts qui étaient la conséquence forcée d'une guerre active, et aussi dans la conduite de quelques employés. Pour réussir on escomptait la situation montagneuse du pays et la ligue qui se formait contre la France depuis Naples jusqu'aux Alpes, enfin l'approche des armées austro-russes.

En Tan IX les causes et le début de l'insurrection avaient été les mêmes qu'en l'an VII ; seulement les personnes qui l'avaient fomentée, avaient eu soin de masquer davantage leur action directe, se bornant à lancer leurs satellites en avant, de façon que plusieurs d'entre elles réussirent à déjouer la surveillance la plus minutieuse.

Tous ces mouvements avaient provoqué des représailles, et, avant mon arrivée, la force armée parcourait journellement les villages, opérant parfois l'arrestation de tous les habitants d'une commune. Une commission militaire siégeait en permanence et ordonnait sans cesse de nouvelles exécutions: les femmes, les enfants, les vieillards étaient jetés en masse dans les prisons et acheminés de brigade en brigade jusqu'au centre même de la France. Je me souviens que, visitant en ma qualité de sous-préfet de Soissons, les prisons de cette ville, j'y vis des familles entières de Piémontais.

Ce n'était certes pas par les ordres du Premier Consul que toutes ces horreurs étaient commises, mais, à l'époque où on les pratiquait, la plupart des fonctionnaires de ce malheureux pays étaient Piémon-

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