PRÉFECTURE DE LA DOIRE
tais, et l'on sait jusqu'à quel degré dans la cruauté conduisent parfois l'esprit de parti, la faiblesse ou la peur. Ou peut par ce sombre tableau se représenter en quel état de stupeur et de désolation se trouvait l'ancien Etat du roi de Sardaigne.
Le premier remède à appliquer dans ces circonstances était de faire administrer le pays par des Français. Napoléon le comprit, et, afin que la population ne fût pas blessée par celte mesure, il eut soin de désigner pour des emplois administratifs en France autant de Piémontais qu'il en nomma de Français en Piémont. Restait ensuite aux préfets à appliquer à la lettre les instructions de l'Empereur.
En méditant celles qu'il m'avait adressées je compris que quand il écrivait : « M. de Plancy arrive dans un pays où il y a du bien à faire », son intention était de recommander à ma sollicitude les diverses branches de la prospérité publique, les établissements communaux de tous genres, les institutions de charité, les routes, les canaux, etc., et que, lorsqu'il ajoutait : « dans un pays où l'on est extrê- » mement sensible à la bonne administration et la » sévère probité », il entendait que le préfet accueillit tout le monde indistinctement avec la même bienveillance, avec un intérêt égal, expédiât les affaires promptement et écartât de l'administration les intrigants, gardant toujours pour lui la conscience pure et les mains nettes.
Pour ce qui est « des bonnes manières », je me figurai que l'Empereur entendait par cette expression qu'il fallait recevoir gracieusement, donner des fêtes, des dîners, avoir même un bon cuisinier, un convive
satisfait étant presque toujours un ami. Mon beaupère m'avait appris lui aussi que les fêtes ou les dîners servent à réunir en l'amusant la société trop souvent divisée ; qu'il faut écouter avec une bienveillance amicale et même paternelle le citoyen le plus humble, le plus modeste ou le plus timide d'un département, lui donner de l'assurance, le consoler, le calmer dans ses inquiétudes et le congédier content, soit qu'on lui ait accordé ce qu'il désirait, soit qu'on se soit vu dans la nécessité de le lui refuser.
Personne mieux que l'architrésorier n'excellait à accomplir un tel programme, et Napoléon avait coutume de dire, après qu'il lui avait confié le gouvernement général de Gênes, puis celui de la Hollande, que « Le Brun, par sa bonne administration et ses talents, » lui gagnait plus de cœurs que ses armées ne lui )) conquéraient de sujets. »
Grâce à l'application de ce système, à partir du jour de mon arrivée, il ne fut plus répandu une goutte de sang, il ne coula plus une larme en Piémont.
A l'époque oii j'allais prendre possession de ma préfecture à Ivrée, la route faite depuis par Napoléon n'existait pas encore. A notre arrivée au pied du Mont-Cenis, il nous fallut, comme à tous les voyageurs qui le franchissaient pour se rendre en Italie, nous arrêter dans un village et y louer les mulets que nécessitait le transport de nos bagages. Notre petite caravane s'achemina ensuite dans la montagne, un mulet portant les roues de notre voiture, un autre la caisse, un troisième le train, d'autres encore les vaches et les malles ; nous-mêmes les suivions chargés chacun d'un sac ou d'une caisse. Le passage était