CHAPITRE V
Préfecture de Seine-et-Marne. — Disette de 1812. — Retour de la campagne de Russie. — Nouvelles levées d'hommes et de chevaux. — Formation des régiments de Gardes d'honneur. — Ouvertur de la campagne de France. — Opérations militaires jusqu'au l" mars 1814.
Le 4 décembre 1810 j'étais appelé à la Préfecture de Seine-et-Marne. Ce département, un des plus beaux de la France, comprend cinq arrondissements contenant six cents communes, peuplées de trois cent mille habitants : il est riche en industries de toute sorte et couvert de vastes propriétés territoriales.
Il s*y trouve la résidence, tour à tour impériale et royale, de Fontainebleau; les grands propriétaires qui habitent Seine-et-Marne ont presque tous des emplois à la Cour ou dans le gouvernement. L'administration en est facile, quand aucun événement ne vient troubler l'ordre social, mais, en raison de sa proximité de Paris, il en est tout autrement lorsque se fait sentir quelque secousse politique ou industrielle.
Les deux premières années de mon séjour à Melun se passèrent dans le calme que j'avais goûté à Nevers, mais les symptômes d'une effroyable disette m'en firent bientôt sortir.
Au cours d'un congé que j'avais pris en 1812, je me trouvais aux Tuileries où j'avais été invité par l'Empereur à ses petits cercles. Je m'étais joint un soir à un groupe de sénateurs avec qui Napoléon causait de la cherté des grains ; il se montrait fort inquiet et je l'entendis dire : « Il est bien dur de » donner au peuple des coups de fusil, alors qu'il » demande du pain ».
Deux jours après, je rentrais à Melun très impressionné de cette conversation, qui montrait que l'Empereur mesurait toute l'étendue de la crise dont nous étions menacés. Dans la ville de ma résidence, on s'arrachait le peu de grain qui arrivait au marché, et pareil désordre engendre promptement des conséquences que chacun devine : la peur accroît sur le marché la quantité des consommateurs en même temps qu'elle diminue l'arrivage des denrées.
A peine étais-je de retour que je reçus du ministre du Commerce une lettre par laquelle les préfets des cinq départements les plus rapprochés de Paris étaient convoqués à un grand conseil que l'Empereur devait tenir aux Tuileries. M'étant rendu à cet appel, je trouvai au conseil les membres qui le composent ordinairement, c'est-à dire tous les ministres, les grands dignitaires, quelques princes : mes quatre collègues des départements voisins étaient aussi présents. L'Empereur, qui présidait, demanda aux préfets de lui faire connaître la situation exacte de leurs dépar-