‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 45 sur 85 · PRÉFECTURE DE SEINE-ET-MARNE · texte numérisé non relu

PRÉFECTURE DE SEINE-ET-MARNE

îements et de lui indiquer les mesures qui leur paraîtraient les plus propres à faire renaître l'abondance sur les marchés.

Chacun d'eux dut avouer que le grain était rare et l'inquiétude croissante.

Il y en eut qui proposèrent de faire venir des grains de l'étranger, et d'attendre le secours du commerce que l'appât du gain pousserait à quelque elFort.

Invité à mon tour à donner mon avis, je déclarai que, selon moi, l'intervention du commerce serait plus nuisible qu'utile, que le grain acheté par lui passerait de magasin en magasin sans paraître sur le marché;, et que le bénéfice de l'augmentation du prix de cette denrée entrerait dans la poche du commerçant, sans servir à nourrir personne. Bien que mon opinion fût combattue par nombre de membres du conseil, je la soutins et je conclus en disant que l'administration seule pouvait et devait se charger de l'approvisionnement des marchés.

« Monsieur, » me répondit l'Empereur avec une vivacité marquée^ « le sublime est à côté du ridicule. »

Je n'avais plus qu'à me taire : mais le comte de Montalivet, ministre de l'Intérieur, ayant pris la parole, dit à l'Empereur :

« Sire, M. de Plancy n'a sans doute pas bien compris Votre Majesté. »

Comme je me sentais quelque peu animé par cet incident, je répliquai vivement aussi :

« Monseigneur, pardonnez-moi, .mais je prévois que, quand le peuple demandera du pain, nous serons obligés de lui imposer silence d'une déplorable façon. »

Sur ces mots l'Empereur me lança un regard sévère, puis se retournant vers le Préfet de Paris, il dit :

« Et vous, monsieur Frochot, votre opinion? »

M. Frochot paraissait vouloir appuyer mon avis, mais son préambule fut si long et si peu clair que l'Empereur l'arrêta court, en s'exclamant :

« Ah! monsieur Frochot, de la métaphysique ! »

Après avoir discuté quelque temps, le conseil décida que l'on maintiendrait la plus grande liberté pour le commerce, et que les préfets se borneraient à engager les cultivateurs à céder leurs grains au prix de trente-trois francs l'hectolitre.

A l'issue de cette séance, je fus trouver le Ministre, et lui représentai qu'ayant paru mécontenter l'Empereur, je craignais qu'on ne me rendît responsable des malheurs qui pourraient se produire dans mon département et que je le priais d'accepter ma démission. M. de Montalivet, qui était un ami de mon beaupère, ne voulut pas y consentir : je m'entretins alors quelques instants avec lui et, quand je crus l'avoir un peu rallié à mon opinion, je lui demandai de m'autoriser à appliquer dans mon département les mesures que je méditais.

Ayant obtenu son consentement, je retournai à Melun, et je convoquai tous les cultivateurs de Seineet-Marne à une réunion à laquelle ils devraient se rendre chacun dans son arrondissement respectif. La poste me transporta partout en très peu de temps, et je pus, de cette manière, exposer à tous la situation critique de la France, celle du peuple, celle où ils se trouveraient eux-mêmes : je leur répétai quelques paroles de l'Empereur et leur parlai de l'espoir qu'il

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