LK COMTE D'ARTOIS A FONTAINEBLEAU
simple chasse aux alouettes vaut mieux qu'une chasse aux sangliers, et que celle que peut faire un modeste bourgeois, S(uil avec son chien, est préférable; à celle (l'un duc d'Angouléme.
Il paraît que M. le duc de Berri n'avait pas entièrement rempli les intentions du Roi lors de ses visites dans diiîerents départements. Sa Majesté avait trouvé notamment, qu'étant donné surtout les circonstances, il s'était acquitté un peu trop lestement de sa mission. Aussi chargea-telle son frère, le comte d'Artois, de visiter à nouveau les départements que son fils avait parcourus. J'eus ainsi l'honneur de recevoir à ma table, à la préfecture, le comte d'Artois et les personnes de sa suite. Le prince eut la bonté de m'inviter à venir le retrouver le lendemain à Fontainebleau et à dîner avec lui.
Je n'ai jamais rencontré de châtelain faisant mieux les honneurs de chez lui que le comte d'Artois, de seigneur plus aimable et plus courtois : il avait une attention toute particulière pour chacun de ses hôtes. Au dîner prirent place douze à quinze convives. J'étais à la droite du prince, M. de Puységur était en face de lui. Le concierge du château, qui était resté le même que du temps de l'Empereur, se tenait debout derrière la chaise du comte d'Artois. C'était un grand homme maigre à figure basanée, avec une chevelure et des favoris très noirs : il fut cause que j'éprouvai, pendant le repas, un grand embarras et même de la peine.
En elfet, c'était la première fois, depuis sa sortie de France, que le prince revoyait le château de Fontainebleau qu'il avait souvent habité et beaucoup aîmé,
en sorte que son imagination semblait lui retracer tout ce qu'il y avait vu autrefois, et qu'il paraissait reconnaître tout ce qu'il y voyait aujourd'hui.
11 interpellait constamment M. de Puységur, lui disant très haut :
(( Tiens, Puységur, retourne-toi, examine ce dessus de porte, c'est le même qui y était. »
Alors, le concierge se penchait, et, avançant la tête entrej^le prince et moi, disait assez haut, afin de paraître un homme instruit de tout ce qui se trouvait dans le château :
« Pardonnez-moi, mon prince, ce tableau est peint par Prud'hon : il n'y a pas deux mois que je l'ai l'ait placer.
— Ah î » répondait seulement le prince. Quelques minutes après, le comte d'Artois, interpellant encore M. de Puységur, lui dit :
c( Croirais-tu, Puységur, que j'ai reconnu le lit vert qui était dans la chambre de Madame Adélaïde ! »
Et la tête du grand homme noir s'avança encore et il dit :
« Pardonnez-moi, mon prince, c'est M. le grand maréchal du palais qui l'a t'ait venir de Lyon l'année dernière l
— Ah 1 » fit le prince.
Le comte d'Artois, toujours préoccupé de ce qu'il avait vu au château, s'adressa de nouveau au bout de quelques instants à M. de Puységur :
« Puységur, as-tu remarqué la petite table incrustée en camées : c'est la même qui était dans le cabinet de la grande chambre.
a — Pardonnez-moi, mon prince, continua l'homme
LK COMTE D'ARTOIS A FONT AINEB L K A ÏJ 29r)
noir en avançant tonjours sa tôte, ces camées ont été peints par M. Isabey sous le Consulat, et l'Empereur aimait beaucoup cette table. »
Cette fois, je tournai la tête avec humeur, et crus avoir été compris du maladroit, mais je me trompais, car, un instant après, le comte d'Artois ayant dit à M. de Puységur :
« Puységur, n'as-tu pas reconnu comme moi ces deux candélabres attachés à la cheminée ?
— Pardonnez-moi, mon prince, dit l'homme noir avec plus d'empressement ^que jamais, en avançant toujours sa sotte tête, ces candélabres ont été enlevés en Espagne pendant la dernière guerre et il y a tout au plus six mois que je les ai fait placer.
— Ah ! » répondit encore le prince.
La patience allait m'échapper lorsqu'on servit le dessert.
Suivant un ancien usage, les portes de la salle du festin s'ouvrirent pour les habitants de la ville qui purent ainsi venir saluer le prince, et l'homme noir dut se retirer, enchanté d'avoir fait preuve d'érudition et d'avoir récité aussi intémpestivement une leçon qu'il servait plusieurs fois par jour aux étrangers qui venaient visiter le château. Puis, on se leva de table, et M. de Puységur s'étant rapproché du prince, on traversa, pour rentrer au salon, la foule qui se pressait autour de M. le comte d'Artois. Dans ses rangs se trouvait une femme âgée, coiffée d'un bonnet monté, vêtue d'une robe de soie rayée à fond couleur feuille morte, avec manches courtes et pendantes, les pans delà robe retroussés dans les poches.
Cette femme ayant fait au prince une profonde révérence, celui-ci dit :
« Tiens, Puységur, celle-là est une de nos bonnes amies, je crois la connaître ».
Les réponses de M. de Puységur à toutes les observations du prince étaient si insignifiantes ou prononcées à voix si basse, qu'aucune ne resta dans ma mémoire ; quant au comte d'Artois il était enchanté de tout ce qu'il voyait et son contentement me faisait plaisir à voir.
Du salon, on passa dans la salle de billard, où le comte d'Artois voulut bien me proposer de faire sa partie.
Nous en fîmes trois, il gagna la première, moi la seconde : quant à la partie d'honneur, elle fut bien disputée, mais la victoire resta au prince, malgré que j'eusse au jeu de billard quelque réputation, et cependant je puis affirmer que je ne jouai pas en courtisan et que, si le prince me battit, c'est qu'il jouait mieux que moi.
Nous venions de finir notre partie de billard quand quelqu'un de la maison du comte d'Artois vint lui dire qu'on avait vu encore, sur un bouton d'habit d'un valet du château, les armes de Napoléon avec un N : aussitôt quelques courtisans se gendarmèrent et se plaignirent amèrement d'une pareille négligence.
« Ce n'est pas que cela nous fasse peur! » dit alors le comte d'Artois en se tournant vers moi.
Quand je me séparai du comte d'Artois, il me laissa finalement cette impression, que si ma destinée m'eût permis de vivre dans son voisinage, j'aurais