‹ Souvenirs du comte de PlancyChapitre 55 sur 85 · CANTONNEMENTS DES TROUPES · texte numérisé non relu

CANTONNEMENTS DES TROUPES

Le séjour des troupes, soit françaises soit étrangères, et leur subsistance était une cause de réclamations incessantes. Malgré que je parvinsse à faire écouter mes justes observations par les commandants de ces troupes, les habitants de certaines communes se refusaient à satisfaire aux réquisitions et je dus les faire prévenir que, faute par eux d'obéir, je me verrais contraint d'envoyer la gendarmerie à leurs frais pour en opérer le recouvrement à leur domicile et les contraindre à verser le double de ce qui leur était demandé.

Parmi les généraux qui mirent le plus d'obligeance à retirer leurs troupes des localités trop appauvries, il me faut citer le général de la Garde comte Priant, à qui j'avais d'ailleurs écrit dans les termes les plus pressants :

Màlun, le 26 avril.

« Monsieur le général.

» Depuis fort longtemps nous en sommes aux expé- » dients pour faire vivre les chevaux de la cavalerie » qui est cantonnée à Melun et dans les environs. » J'ose vous prier de faire de très promptes disposi- » tions pour retirer cette cavalerie, car dans peu, tous » les chevaux seront morts de faim. En effet, vous » concevez facilement que la partie de la rive gauche » de la Seine, où se trouve la forêt de Fontainebleau, » et qui est dévorée depuis trois mois par les troupes » françaises et alliées, doit être tout à fait dépourvue » de subsistances... C'est ce qui existe réellement et, » si vous ne donnez pas des ordres très prompts à

» la cavalerie de se retirer, dans peu, il ne restera pas » un cheval à un corps qui était parfaitement monté. »

Certains maires avaient abandonné leurs communes et il devenait nécessaire de les remplacer, afin d'assurer la subsistance des troupes cantonnées dans ces communes. Tel était le cas d'Ozouer-la-Ferrière, où à la demande du général de brigade russe de Loulinac, je nommai maire provisoire un des gros propriétaires de la localité, M. Mellerio-Meller.

Parmi les réclamations qui m'étaient adressées au sujet de la conduite des troupes françaises ou étrangères dans leurs cantonnements, il y en avait qui émanaient de grands propriétaires du pays, lesquels les faisaient appuyer auprès de moi par les ministres ou même par les commandants des troupes alliées.

Le l^'" juin 1814, je dus écrire au baron de la Rochette :

<( M. le baron, lorsque j*ai fait part au général de » la plainte que vous m'avez portée sur le braconnage » exercé par des soldats et officiers de la Garde im- » périale sur les terres de votre commune, le général » m'a fait connaître qu'il en avait écrit à M. le comte » Friant et au ministre de la Guerre. Je ne doute pas » qu'il ne soit pris des mesures pour que de pareils » désordres ne se renouvellent pas. »

Le 30 mai 18 14, j'écrivais à M. le sénateur, comte de Lanjuinais, qui m'adressait des plaintes continuelles :

« Monsieur le sénateur, je regrette que vous n'ayez » pas lu attentivement la lettre que j'écrivais au » Maire de FéroUes-Attilly pour l'engager à exécuter

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» l'ordre du général Sacken qui déterminait le noin- » bre de troupes que vous deviez loger ; je regrette » surtout que vous paraissiez croire qu'il dépend de » moi de changer le cantonnement de ces troupes. » Il n'y a pas de jour. Monsieur le sénateur, que je » ne fasse connaître au gouvernement la triste posi- » tion où se trouvent tous les administrés de mon » département : il n'y a pas de jour où je ne sollicite » le changement des cantonnements; mais il paraît » que le gouvernement français n'est pas plus maître » d'opérer ces changements que les administrés, que » les administrateurs eux-mêmes, puisque tous les » jours des détachements se placent sans ordre dans » des communes épuisées et que je ne puis obtenir » qu'ils aillent autre part. 11 m'est surtout infiniment » pénible, Monsieur le sénateur, de voir que vousm'at- » tribuez toutes les vexations que vous souffrez et tou- » tes les charges résultant de la guerre et des circons- » tances. Cela m'afflige d'autant plus que mes deux » terres, situées en Champagne, ont été dévastées tota- » lement, et, qu'au milieu de la guerre qui vient do » finir, j'ai été accablé de travail et de fatigue, sans » que rien, absolument rien me dédommage, puisque » mes administrés, et vous particulièrement. Monsieur » le sénatevr, me faites éprouver des peines bien plus » vives que celles que peuvent me donner toutes mes » trauerses et mes pertes, puisque, n'envisageant le » fonctionnaire que sous le rapport de ce qu'il fait pour » vous sans voir s'il est possible de mieux faire, vous )) l'accablez de reproches durs, comme s'il n'y a pas » eu mille circonstances où il s'est conduit comme un » administrateur digne de mériter votre estime. J'es-

» père qu'un jour, lorsque vous saurez ce que j'ai fait » pour le département, dans des temps difficiles, avec » quelle chaleur j'ai plaidé ses intérêts dans toutes » les circonstances, vous oublierez ce que je n^ai pu » faire pour vous dans celle-ci, ce que tous les habi- » tants me demandaient à la fois, ce que les Puissances » et les généraux des Puissances refusaient de faire. » Je viens encore d'envoyer un exprès chez vous » pour faire changer le cantonnement. Dieu veuille » que je sois plus écouté cette fois que les autres 1 »

Le 31 mai, j'écrivais au sous-préfet de Meaux.

« Je vous envoie, Monsieur, une pétition par laquelle M. Delaunay, maréchal-de-camp et propriétaire à Saint-Germain-lès-Couilly, demande que sa maison soit débarrassée des militaires et des chevaux qui y sont logés. M. Delaunay est l'ami de M. le premier président Marbois, et, sous le double rapport de l'un de mes administrés et de lami de M. le Premier Président, je verrai avec plaisir que vous puissiez accueillir sa demande en affectant aux militaires logés chez lui un autre cantonnement. »

Le 28 avril, j'avais été prévenu par le comte Beugnot, commissaire de l'Intérieur et des Cultes, qu'un décret royal du 22 du même mois venait d'instituer un commissaire extraordinaire dans chacune des circonscriptions militaires et, le 5 mai suivant, M. le maréchal de Pérignon me faisait savoir qu'il était le commissaire nommé pour la première circonscription militaire qui comprenait mon département : ce maréchal me demandait en même temps de lui faire un compte

du foricliouiiemeiit de toutes les parties soumises à mon administration.

Je lui répondis tout d'abord le 13 mai :

« Monseigneur, la lettre que Votre Excellence m'a » fait l'honneur de m'écrire m'annonce qu'elle se dis- » pose à se porter dans les divers points de la pre- » mière division, ce qui me donne l'espoir qu'elle se » rendra incessamment dans mon département. Il me » sera infiniment agréable d'y recevoir Votre Excel- » lence, mais j'aurai beaucoup plus de plaisir encore » à l'y voir si elle a la bonté de se rendre à l'hôtel de » la Préfecture et d'accepter l'appartement qui lui est » destiné et que je prends la liberté de lui offrir.

» Il serait possible, Monseigneur, que votre départ » de Paris n'eût lieu que dans quelques jours. S'il en » était ainsi, je vous demande la permission d'avoir » l'honneur de vous présenter mes respects un jour » de la semaine prochaine et de vous apporter les » renseignements que j'aurai déjà pu rassembler en » réponse aux questions contenues dans votre lettre » du o mai.

» Je supplie Votre Excellence d'avoir la bonté de » m'adresser sa réponse chez S. A. S. le Prince-ar- » chi-trésorier, mon beau-père. »

En conséquence, je me fis fournir par chacun des sous-préfets du département un compte-rendu détaillé en réponse aux questions posées dans la lettre du maréchal de Pérignon, et je lui adressai ces documents, avec un rapport d'ensemble à la date du 18 mai ; je lui écrivis encore :

A Son Excellence Monsieur le Maréchal Pérignon^ Commissaire extraordinaire du Roi dans la première circonscription militaire,

« Melun^ le 24 mai 1814.

» Monseigneur,

» J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait y> l'honneur de m'écrire, le 21 de ce mois, pour m'ac- » cuser réception [du rapport que je lui avais adressé » le 18.

» Votre Excellence désire que je lui explique com- » ment l'ordonnateur frappe des réquisitions de toute » espèce dans le département du Loiret et que je lui » fasse connaître si mes magasins sont épuisés ; si » j'ai pourvu aux remplacements, si les distributions » régulières ont lieu, si enfin l'ordonnateur a pu avoir » des motifs propres à justifier les réquisitions me- » naçantes qu'il s'est permis de faire dans un départe- » ment voisin.

» L'ordonnateur frappe des réquisitions dans le dé- » partement du Loiret, parce qu'il ne reste absolu- » ment rien dans les arrondissements de Melun et de » Provins, les deux plus voisins de Fontainebleau, et » que le Loiret aura sans doute présenté des ressour- » ces qui ne se trouvaient pas ailleurs. La con- » duite de M. l'ordonnateur trouve donc son expli- » cation et son excuse dans les circonstances et la » nécessité.

» Je vous prie d'observer, Monseigneur, que je ne » suis préfet que d'un département et que je ne peux » demander à mes administrés et en obtenir que ce

» qu'ils ont. Le mallieur qui a attiré les troupes étran- » gères à Paris, (je ne parle pas ici des heureux résul- » tats que leur arrivée a produits) ce malheur n'a été » supporté que par un petit nombre de départements, » à la tête desquels le mien figure en première ligne, » puisque, depuis cinq mois, plus de 400,000 hom- » mes, tant amis qu'ennemis, y ont constamment » séjourné, s'y sont livrés à tous les désordres qui » sont la suite de l'indiscipline, et y ont consommé » et pillé toutes les denrées. Il s'en faut donc bien » qu'il en reste suffisamment pour la nourriture des » hommes et des animaux. Comment se fait-il qu'on » n'ait pas pu épargner à un département, déjà si » éprouvé, les cantonnements et les passages de trou- » pes ? Je ne peux l'expliquer que par la volonté bien » prononcée que les alliés auront témoignée de sui- » vre cette direction, mais, dans ce cas, est-ce à un » petit nombre de départements à acquitter la dette » de la France? N'existe-t-il donc plus aucune admi- » nistration générale obligée à faire des marchés et à » nourrir les troupes ? Comment veut-on que, dans » un département qui compte déjà pour plus de trente » millions de pertes, dont les fermiers n'ont plus de » grains, dont les propriétaires ne peuvent pas s'at- » tendre à toucher leurs fermages et ont vu presque » toutes leurs propriétés dévastées, dont les citoyens » de toutes les classes ont eu à nourrir des hommes » et des chevaux bien plus longtemps que leurs facul- » tés ne le leur permettaient, dont tous les habitants » sont hors d'état de payer leurs contributions, com- » ment veut-on , dis-je, que, dans un département aussi » cruellement, aussi constamment maltraité, où tout

le produit des récoltes et du travail de chaque individu a été mis en réquisition, je trouvasse le moyen de traiter avec un entrepreneur pour nourrir les troupes et de faire verser 14 à 15,000 francs par des contribuables qui ont des droits reconnus à la remise de leurs impositions ordinaires? » Il est facile au département de Seine-et-Oise de lever 160,000 francs pour faire vivre les troupes en cantonnement. Les cultivateurs et les propriétaires n'ont pas été écrasés comme ceux de mon département, et vous conviendrez. Monseigneur,* qu'il est bien péniblepour moi, après avoir vu ruiner tous mes administrés, d'être obligé de lever une contribution aussi forte pour faire vivre des troupes qu'ils ont nourries depuis longtemps.

» Je prie Votre Excellence de mettre cet exposé sous les yeux du gouvernement et de lui proposer : 1° d'inviter le comité de subsistances à pourvoir aux besoins des troupes françaises et alliées; 2" de passer des marchés avec des entrepreneurs et de leur donner des délégations sur les contributions extraordinaires de tous les départements ; 3° d'envoyer des commissaires, des ordonnateurs, ou des commissaires des guerres sur les points où s'effectueront les plus grands passages, pour veiller aux approvisionnements et à ce que les distributions se fassent avec économie ; 4° de prendre des mesures pour que les passages aient exactement lieu par les localités indiquées parce que, sans cela, nous épuisons un pays pour faire un magasin et qu'il arrive quelquefois que le passage a x) lieu par ce pays épuisé.

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» Telles sont, Monsieur le Maréchal, les observa- » tions que la position pénible du département me )) fait un devoir de soumettre à Votre Excellence. Je » sais bien que les troupes doivent vivre ; mais, » comme je ne peux pas seul fournir à tous leurs be- » soins, il convient que les départements voisins » m'aident et que le gouvernement lui-même vienne » à notre secours.

» Néanmoins, Monsieur le Maréchal, j'ai Thonneur » de vous prévenir que j'ai pris, avec MM. les Sous- » Préfets et M. le Commissaire général près les Puis- » sances alliées, toutes les mesures nécessaires pour » assurer la subsistance des troupes, ou par voie de » réquisitions, ou par des marchés passés avec des » entrepreneurs.

» J'aurai soin de tenir Votre Excellence exactement » informée de ce qui aura lieu à cet égard.

» Je suis avec respect, etc.. »

J'écrivis en outre au ministre de l'Intérieur, le 19 mai :

« Monseigneur,

» J'ai l'honneur de communiquer ci-joint à Votre » Excellence mes réponses aux questions que M. le » Maréchal Pérignon, commissaire extraordinaire du » Roi, m'a adressées pour connaître la situation de » mon département.

» J'ai pensé que la copie de ce rapport pourrait être » agréable à Votre Excellence, en ce qu'elle verra le » bon esprit qui anime les difïérents fonctionnaires » et toutes les classes du département. »

Le 25 mai, j'insistai auprès du commissaire chargé de l'Intérieur et des Cultes pour que le gouvernement adoptât les combinaisons que j'avais suggérés au maréchal Pérignon, relativement aux moyens d'assurer la subsistance des troupes, sans finir d'écraser complètement le département de Seine-et-Marne.

« Monseigneur,

» Depuis le mois de décembre, beaucoup de troupes françaises traversèrent, et même stationnèrent, dans mon département. Je dus, en vertu des instructions, les faire nourrir d'après le mode de réquisitions. Depuis cette époque jusqu'au moment actuel, des armées entières, amies et ennemies, y ont constamment passé et séjourné, et j'ai dû leur faire délivrer les vivres et- les fourrages, toujours par réquisitions.

» La rapidité des passages, la quantité des points sur lesquels ils s'effectuaient et le peu d'ordre qui régnait me déterminèrent à prier S. Exe. le ministre de l'Intérieur, votre prédécesseur, d'attacher à ma préfecture un auditeur qui serait spécialement chargé de régulariser toutes sortes de réquisitions. Le ministre eut égard à ma demande, et M. Feutrier, auditeur au Conseil d'Etat, a été nommé extraordinairement pour suivre ce travail et est entré sur-lechamp en fonction. Le ministre ne lui a donné aucune instruction particulière, je n'ai pu moimême lui tracer une marche régulière, puisque le désordre et le pillage signalaient le passage des armées, que toutes les autorités civiles ou militaires j> frappaient des réquisitions, et aucune régulièrement.

» Dans cette confusion, l'intérêt de mes adminis- » très m'a toujours occupé, et j'ai pris dilïérentes » mesures tendant à établir l'ordre que les succès et » les revers de nos troupes détruisaient toujours , » puisque l'on ne pouvait s'occuper réellement de li- » quidation que lors(iu'on aurait la certitude que les » désastres et les réquisitions cesseraient. Enfin, il me » paraît essentiel que Votre Excellence décide mainte- » nant : 1° si un auditeur doit être chargé de liquider » le montant énorme de toutes les réquisitions frap- » pées sur le département et qui se montent à près » de 25 ou 30 millions; 2° quelles seront les pièces » admises dans cette liquidation ; 3^ si le montant des » pertes éprouvées par les suites de la guerre sera » compris dans cette liquidation ; 4*^ le mode de paye- » ment ; 5° si je puis exécuter le décret qui m'auto- » rise à suspendre le recouvrement des contributions » directes de ce département.

» Je prie Votre Excellence de me faire connaître le » plus promptement possible les intentions du gou- » vernement, relativement à cette liquidation et au » payement, afin qu'en assurant à ceux qui ont fait » des fournitures qu'ils seront payés, je prenne des » mesures pour faire acquitter aux autres le montant » de leurs réquisitions.

Le 28 mai j'écrivis encore au maréchal Pérignon.

« Monseigneur,

» J'ai l'honneur de communiquer à Votre Excel - » lence la copie d'une lettre que j'ai écrite hier à M- le » commissaire général près des puissances alliées et

» l'extrait d'une lettre de M. le sous -préfet de Meaux. » Votre Excellence remarquera que le service des » subsistances est assuré dans la plupart des gîtes de » mon département.

» A toutes les raisons que je donne à M. le commis- » saire général pour lui faire sentir que je n'ai pas » pas pu lever une contribution sur les habitants de » mon département pour remplacer les réquisitions, » j'ajouterai que tous les sous-préfets avaient des » restants de magasin assez considérables et qu'ins- » truits des passages qui devaient avoir lieu, ils les » avaient déjà augmentés par de nouveaux appels, ce » qui se trouve parfaitement d'accord avec l'intérêt » du service et notre situation particulière.

» Il ne me reste donc qu'à prier Votre Excellence » de vouloir bien engager le gouvernement à concou- » rir à l'approvisionnement de la place de Brie et à » prendre, sur les contributions extraordinaires de » 1814, le montant des fournitures que l'entrepreneur » aura livrées. Ce ne sera pas détourner les fonds de » leur destination puisqu'ils ont été originairement » affectés à la dépense que je propose. »

Je m'étais d'ailleurs entendu avec le fournisseur attitré du gouvernement, pour me procurer les subsistances qui manquaient à mon département. Ce fournisseur était M. Ouvrard, qui habitait hôtel de la Reynière, rue des Champs-Elysées, n® 1.

« Monsieur, lui écrivais-je le 27 mai, j'ai reçu, sur » l'approvisionnement des gîtes d'étape, les rensei- » gnements que j'attendais lorsque j'ai eu l'honneur

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» de VOUS voir. Je viens de les transmettre à M. le » commissaire général.

» Ils sont tels que je me les étais figurés, c'est-à- » dire que plusieurs gîtes ont leurs apports complets, » et (jue d'autres ne les ont qu'en partie : il s'ensui- » vrait que plusieurs auraient besoin d'être aidés, soit » par le gouvernement lui-même, soit par des entre- » preneurs.

» Dans la lettre que j'écris à M. le commissaire » général, je lui indique, comme moyen d'assurer » complètement la subsistance des troupes, de traiter » pour la partie des fournitures qui Tie pourraient » pas être assurées par les ressources locales et d'en » payer le montant sur les premiers fonds que pro- » duira la rentrée des contributions extraordinaires » de 1814.

» Si vous croyez, monsieur, pouvoir nous procurer » le supplément de fournitures dont nous pourrions » avoir besoin, je vous prie de me le marquer et sur- » tout de m'en faire connaître les prix, afin que je » presse le gouvernement de consentir au mode de » payement que je lui propose. »

Le 21 mai, le comte Beugnot m'avait appris sa nomination ail ministère de l'Intérieur et je lui répondis le 31 du même mois :

« Monseigneur,

» J'ai reçu la lettre que Votre Excellence m'a fait » l'honneur de m'écrire pour m'annoncer sa nomina- » tion au ministère de l'Intérieur.

» C'est à moi, Monseigneur, à me féliciter des rela-

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tions que je vais avoir avoir avec Votre Excellence, qui est appelée aux fonctions importantes qui lui sont confiées par le choix d'un souverain dont l'unique désir est de rendre la France heureuse et florissante, et par le vœu de tous les magistrats. » J3epuis près de dix ans j'exerce les fonctions de préfet. La manière dont je les ai remplies dans tous les départements garantit à Votre Excellence ce qu'elle peut attendre de mon zèle, dont elle me verra toujours empressé à lui donner des preuves. » Placé aujourd'hui dans un département qui a éprouvé des pertes énormes par suite des ravages de la guerre, j'aurai plus d'occasions encore de communiquer avec Votre Excellence, et les comptes que j'aurai l'honneur de lui rendre l'obligeront souvent à mettre sous les yeux du Roi des tableaux pénibles, mais Votre Excellence s'en trouvera dédommagée par les secours qu'elle pourra obtenir des bontés de Sa Majesté pour les peuples de Seineet-Marne/ et il me sera agréable du moins, Monseigneur, de faire connaître à mes administrés que c'est à la sollicitude de Votre Excellence qu'ils devront les indemnités que le gouvernement aura pu leur accorder. »

A la date du 1®"" juin le calme commençait à renaître, la situation à se régulariser, et c'est avec une joie infinie qu'après tant d'épreuves je pouvais écrire au maréchal Pérignon.

« Monseigneur,

» Les troupes cantonnées dans mon département » commencent à se retirer. Les percepteurs osent

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» maintenant transporter de l'argent et se présenter » chez les contribuables : déjà plusieurs versements » ont été faits dans la caisse du receveur général. Pour » activer encore davantage la rentrée des contribu- » tions^ bien que mes administrés aient des droits à » des remises considérables, je viens de faire une cir- » culaire pour les engager à payer leurs contributions, » et j'ose croire qu'ils sentiront, ainsi que je cherche » à le leur faire comprendre, qu'ils doivent s'elïorcer » d^'acquitter leurs dettes envers le gouvernement, dans » un moment où il a des besoins aussi urgents. »

Louis XVIII avait pensé probablement qu'un des moyens de s'affermir sur le trône serait que les princes visitassent la France et se fissent connaître des Français. Le duc de Berri fut en conséquence chargé par le Roi de parcourir un certain nombre de départements afin d'y montrer un fils de France, et le ministre de l'Intérieur me prévint officiellement de la visite que Son Altesse devait faire en Seine-et- Marne. \

Je me rendis donc à Meaux pour recevoir le prince qui devait y venir au cours de la tournée qu'il avait entreprise.

A mon arrivée à Meaux, je trouvai les habitants et toutes les autorités civiles, militaires, judiciaires et ecclésiastiques parfaitement bien disposés. La garde nationale était sous les armes; Tévêque entouré de son clergé, les militaires, les fonctionnaires, enfin la population entière attendaient le Prince pour lui exprimer leurs vœux par leurs acclamations :

Les courriers m'ayant fait savoir que le Prince

s'approchait, je me portai à cheval au devant de lui. Je savais qu'il n'aimait pas les discours, aussi avais-je engagé tout le monde à n'en faire que de très courts. Quant à moi, je me bornai à lui présenter mes respects et à lui demander ses ordres.

Il m'engagea à l'accompagner et je me plaçai suivant l'usage à une des portières de sa voiture.

Le Prince avait seulement l'intention de changer de relais à l'entrée de la ville. J'ignorais qu'il eût donné l'ordre à ses équipages de ne s'arrêter que le temps nécessaire pour cette opération, et que son intention fût de traverser la ville très rapidement sans voir personne.

Mais le maire, qui tenait absolument à ce que le Prince se rendît compte des frais qu'il avait faits pour le recevoir, vît les arcs de triomphe qu'il lui avait fait élever, la belle tenue de la garde nationale avec ses armes luisantes, entendît les compliments que chaque corps avait préparés, avait sans façon pris sur lui de faire amener les chevaux de poste de rechange à l'extrémité opposée de la ville. Le Prince fut donc bien forcé de recevoir le maire, le Conseil municipal et d'entendre les discours : puis la garde nationale se forma en haie et nous voilà traversant la ville lentement et en cortège.

Le duc de Berri ne cessant de demander ses chevaux, le maire lui répondit, pensant le flatter, qu'il les avait fait préparer à la sortie de la ville.

Comme j'avais remarqué que le Prince éprouvait une très vive contrariété de cet incident, j'ordonnai qu'on prît le pas accéléré, mais le Prince trouvait qu'on marchait encore trop lentement à son gré; il

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poussait les tambours et ceux qui étaient devant lui, en sorte que nous avions tous Tair de courir après lui. Pour comble de malheur, voici que nous rencontrons en route les professeurs du collège et leurs élèves qui se mettent à débiter un discours en latin et un autre en français, puis à la porte d'une église, le clergé avec croix et bannières, enfin l'évêque qui donne sa bénédiction.

Je reconnais que les discours étaient peut-être un peu longs, mais les fonctionnaires qui les prononçaient pensaient faire leur devoir. L'impatience du Prince était telle que je ne me souviens pas d'en avoir vu une pareille, et, quant à moi, mon einbarras était extrême : j'avais toutes les peines du monde à essayer d'excuser le maire sur le compte de qui le Prince revenait sans cesse. Mais cette impatience fut à son apogée à un moment où notre procession croisa une élégante voiture dans laquelle se trouvaient de fort belles dames.

Enfin, nous atteignîmes le bout de la ville : nous y trouvâmes les chevaux attelés; le Prince se précipita dans sa voiture, les postillons partirent au galop et le duc fut bientôt hors de vue.

Nous étions restés sur place stupéfaits d'une aussi étrange visite et nous nous regardions les uns les autres d'un air consterné.

Le maire me dit qu'il avait reçu une lettre du ministre l'avertissant du passage du duc de Berri et lui ordonnant de recevoir ce Prince avec les honneurs accoutumés : il ajouta que, si le Prince avait manifesté de l'humeur à son égard, c'était sans doute parce qu'il savait qu'il s'était rendu acquéreur de biens nationaux.

Le général me dit de son côté : « Si je n'ai pas été mieux reçu, je n'en suis pas étonné, car le Prince sait peut-être que j'ai débuté comme soldat aux gardes françaises. »

Quant à l'évoque, il pensait que l'accueil qu'il avait reçu du duc de Berri tenait à ce qu'il était parent d'un ancien ministre de l'Empire.

Je leur assurai qu'ils étaient tous personnellement étrangers à ce qui venait de se passer, que Son Altesse était effectivement très pressée, devant se rendre à un grand conseil auquel le Roi désirait qu'elle assistât, et qu'elle me l'avait d'ailleurs répété plusieurs fois. Néanmoins chacun se retira fort mécontent.

Quelques jours après, j'appris d'un fonctionnaire que toute cette attitude provenait du vif désir que le duc de Berri avait d'arriver à Paris avant la voiture (les dames anglaises. Le Prince avait en effet aperçu dans cet équipage des dames qu'il avait remarquées ((uelques jours avant au théâtre; le fonctionnaire en (juestion, étant allé peu après au spectacle, reconnut ces mômes dames dans une loge faisant face à celle (lu duc de Berri.

Un peu plus tard, le duc de Berri se rendit à Fontainebleau, afin de présider un grand dîner offert à l'ancienne Garde impériale à laquelle on venait de donner le nom de Garde royale. Sur l'ordre du minis- . tre de l'Intérieur, je vins à Fontainebleau pour ce dîner, et à mon entrée dans les appartements du château, je trouvai le duc de Berri en compagnie du duc (le Reggio et de quelques personnes de la Cour, en petit nombre toutefois. Après que j'eus présenté

LK duc; de BEKHI a FONTAINEBLEAU 298

mes respects au prince, celui-ci demanda au duc de Ueggio s'il y avait quelque chose de nouveau.

« — Ma loi, prince, lui répondit le maréchal, je viens d'apprendre une anecdote assez gaie sur un des grands personnages de la Cour.

— Laquelle? lit le prince.

— Ce personnage, poursuivit le maréchal, avait pour maîtresse une belle blonde, mais, depuis quelque temps il la délaissait pour une petite brune fort jolie et fort piquante. La belle blonde voulut savoir à quoi s'en tenir, et, après s'être assurée qu'elle était supplantée, elle imagina de payer une vingtaine de petits Savoyards auxquels elle recommanda de se tenir cachés aux abords de la maison de sa rivale jusqu'à ce que l'amoureux personnage en sortît. Quand celui-ci, vers une heure du matin, se glissa furtivement hors de la demeure de la petite brune pour gagner la rue, il fut assailli par les clameurs des petits Savoyards, qui hurlaient à tue-tête : Vive le duc de Berri ! vive le duc de Berrif !

— Si l'histoire n'est pas vraie, dit le prince au duc de Reggio, elle est du moins amusante. »

iMais j'avoue que lorsque le duc de Reggio se mit à crier Vive le duc de Berri! tous les assistants furent un peu déconcertés, et il me parut que le prince ne le fut pas moins : personne ne s'était attendu au dénouement. Un courtisan habile sut détourner la conversation et l'on se mit à parler du dîner militaire.

Les tables avaient été dressées à droite et à gauche des grandes allées du jardin de Fontainebleau : elles étaient disposées sur deux rangs parallèles et trois mille personnes pouvaient s'y asseoir à l'aise. A

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l'extrémité de ces allées était une table en fer à cheval dont le duc de Berri occupait le milieu, ayant à ses côtés le duc de Reggio et moi ; le général commandant le département, un aide-de-camp du prince, et deux autres personnes, étaient les seuls convives assis encore à cette table.

Le dîner fut assez gai : la conversation roula surtout sur le coup d'œil extraordinaire qu'offrait ces trois mille grenadiers à table sur quatre rangs, et qui, par la régularité de leurs mouvements tandis qu'ils mangeaient, semblaient être à l'exercice.

Au dessert, un personnage habillé en garde royal s'avança devant le prince et lui demanda la permission de chanter quelques couplets. Son Altesse la lui ayant accordée, il chanta une chanson assez grivoise dans laquelle il était question du Berri et du Béarnais.

La chanson fut trouvée agréable et spirituelle : elle eut les honneurs du bis, et le prince, qu'elle avait amusé, s'en fit remettre le texte.

Le repas fini, au moment où le prince se leva de table, les grenadiers se trouvèrent instantanément sous les armes. Le duc de Berri, suivi de son étatmajor, se mit à les passer en revue, mais il ne fut pas plutôt entré dans les rangs qu'éclatèrent à mes oreilles, en un tapage assourdissant, des décharges de mousqueterie qui se prolongèrent d'une façon ininterrompue au fur et à mesure que Son Altesse s'avançait sur la ligne des soldats. Cela n'empêcha pas le prince de parcourir la ligne avec le plus grand calme et même de revenir sur ses pas quand il fut arrivé à l'extrémité. Quant à moi la tête brisée par ce

CHASSE \)U DUC D'ANCOULÉME 2îU

fracas, j(^ me gardai bien de recommencer la promenade.

J'appris ensuite que tous ces vieux grenadiers s'étaient montrés fort contents de la confiance dont le prince avait témoigné au milieu d'eux, et qu'ils avaient vu avec un plaisir extrême que l'odeur de la poudre ne lui déplaisait pas.

Au cours de cette année 1814, il y eut à Fontainebleau, pour le duc d'Angoulême, une grande chasse au sanglier dont j'avais été prévenu quelques jours avant par un inspecteur des chasses que je connaissais depuis longtemps.

J'étais très curieux de connaître ce genre de chasse dont j'avais beaucoup entendu parler, d'autant plus qu'on prétendait que l'Empereur avait ainsi tué en un jour cinq cents sangliers. Je ne manquai donc pas de me rendre à Fontainebleau au lieu de rendezvous qui m'avait été indiqué. J'y trouvai mon ami, le grand veneur, comte de Girardin, que j'avais connu autrefois chez Barras, où son amour de la chasse lui faisait déjà remplir le même office auprès du directeur, ainsi que je l'ai raconté au début de ces souvenirs. Je trouvai aussi là d'Hanneucourt.

Le rendez-vous était dans la forêt auprès d'une enceinte de douze ou quinze arpents, entourée de * paisseaux de plus de deux mètres de hauteur, si serrés les uns contre les autres qu'on n'aurait pu passer le pouce entre eux. En dehors de l'enceinte et contre elle, s'élevait, jusqu'à la hauteur de la palissade, une petite estrade à laquelle on accédait par un petit escalier aboutissant à une plate-forme sur laquelle trois ou quatre personnes au plus pouvaient tenir.

Aussitôt arrivé, le prince mit pied à terre, s'approcha gaiement des grands dignitaires des chasses et, leur donnant une poignée de main leur souhaita le bonjour comme à de vieux amis : — Bonjour, Girardin ! — Bonjour, d'Hanneucourt !

Je saluai le prince et lui demandai s'il avait des ordres à me donner; puis je le priai de m'autoriser à assister à sa chasse : sur sa réponse affirmative je me joignis à quelques personnes de sa maison avec lesquelles je me plaçai au pied de l'estrade.

Le grand veneur, ayant alors appelé un garde, lui commanda de faire entrer quelques chiens dans l'enceinte ; en même temps, le prince monta sur l'estrade, accompagné du grand veneur qui lui présenta un fiisil, et d'un troisième personnage. Les chiens s'étant jetés sur les sangliers enfermés dans l'enceinte, ceux-ci couraient tout le long des paisseaux, et passaient, si j'ose m'exprimer ainsi, sous le nez du prince, qui tirait sur les animaux isolés, et, quand ils passaient en troupe, dans le gros de la bande.

Alors, le grand veneur et l'autre personnage de s'écrier : — « Très bien tiré, Prince! — Il est blessé à l'épaule!... — Il a roulé comme un lapin!... — Il a l'ait le manchon t.. . » etc.. etc.. à peine pouvait-on suffire à charger les fusils, tant les chiens poussaient vivement les pauvres reclus dans cette petite enceinte.

Je ne saurais dire le nombre de coups de fusil que tira le prince; quant aux personnes de sa suite, aucune ne brûla une amorce. Les gardes me racontèrent plus tard qu'il y avait eu beaucoup de victimes.

Pour moi je m'en retournai, bien convaincu qu'une

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