‹ Souvenirs du comte de Semallé, page de Louis XVIChapitre 24 sur 60 · I. M»« de Brancas, née de Rodohan, était Belge · texte numérisé non relu

I. M»« de Brancas, née de Rodohan, était Belge

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récrièrent d'abord : « Que risquez-vous donc? Il n'arrivera rien de fâcheux à personne. L'Empereur lui-même sait que les mameluks vous avaient offert sa tête, et que vous l'avez refusée. » Je continuai à insister ; je fis atteler un des chevaux du général à mon cabriolet, resté chez lui depuis la veille, et nous y montâmes pour aller à l'étatmajor. M. de Bonnemains y obtint le laissez-passer. Il ne s'agissait plus que d'avoir deux chevaux et un postillon pour mon cabriolet. Nous courûmes à la poste, en face de l'abbaye Saint-Germain des Prés ; mais l'employé de service me refusa tout sans une autorisation signée de son chef. Il fallut aller au plus vite à l'administration des postes, et comme le directeur général, le comte Ferrand, était mon ami, il me dit : « Il y a là un paquet d'autorisations toutes signées de moi ; prenez-en ce que vous voudrez. Je doute cependant qu'elles puissent vous servir, car je ne dois pas vous dissimuler que je ne suis plus rien ici. » Je mis mon nom sur une de ces pièces, celui du général de Bonnemains sur une autre, et nous retournâmes à la poste, où le chef du bureau déclara cette fois que, sans un ordre tout spécial, il ne pouvait délivrer des chevaux avant le milieu de la journée.

Il était quatre heures et demie du matin. Toutes les rues commençaient à se remplir de monde et on voyait à chaque coin des hommes apposant des affiches, dont le titre : « Le vœu de l'armée, » était écrit en gros caractères. Le général, qui m'avait ramené chez lui, et sa femme essayèrent alors de me retenir. Je répondis que rien ne me ferait abandonner une cause que je servais depuis mon enfance ; que ma résolution était inébranlable. Ils cédèrent : ma malle fut attachée derrière mon cabriolet ; et je gagnai Saint-Denis. Je voyais déjà de nombreux rassemblements de militaires se former avenue de la

Révolte. Après avoir renvoyé au général son cheval et son ordonnance, dont il avait besoin pour lui-même, je demandai des chevaux et un postillon. Le directeur de la poste de Saint-Denis vit à mon uniforme que j'étais de la maison des princes. Ce brave homme attela, et craignant de recevoir incessamment la défense de fournir aucun postillon, il voulut m'en servir lui-même.

Je rejoignis ainsi le comte d'Artois en avant de Glermont-sur-Oise, où je le trouvai entouré de ses aides de camp. Mon arrivée les surprit et Monsieur me fit part des craintes qu'il avait eues à mon sujet. Je cherchai alors mes chevaux et finis par les retrouver à Saint-Pol, avec le piqueur qui les avait emmenés.

Nous marchions dans la direction de Lille. Monsieur me confia le commandement de l'avant-garde. Elle était composée de ses gardes du corps, et de grenadiers à cheval, ceux-ci sous les ordres du comte de Virieu. Bientôt, ayant arrêté une voiture, j'appris que, dans la matinée, le Roi se trouvait à Lille. Jusque-là nous étions sans nouvelles de Sa Majesté. Ce renseignement tranquillisa les princes.

Au bivouac, où nous nous arrêtâmes pour déjeuner, le bruit courut tout à coup que des troupes révoltées marchaient sur Béthune par la route d'Arras. Je fis monter à cheval ; le duc de Berry se mit à notre tête et se porta à la rencontre des troupes que j'avais signalées. C'était un régiment de chasseurs à cheval et un détachement de grenadiers de l'ex-garde impériale, partis le matin d'Arras, après avoir arboré la cocarde tricolore. Ils se rendaient à Saint-Omer et venaient loger à Béthune, sans se douter que cette place était occupée par les princes et la maison du Roi. Leur étonnement fut grand en voyant les troupes royales rangées sur les remparts en

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ordre de bataille. Le colonel Desargues, qui commandait les chasseurs à cheval, reconnut le duc de Berry, s'avança seul au-devant de lui, et, après avoir assuré qu'il ne venait pas le combattre, lui demanda le passage sur le glacis des fortifications pour conduire ses soldats à Lillers. Le Prince déclara qu'il ne souffrirait pas que le drapeau tricolore se déployât sous ses yeux, et qu'il ne donnerait point passage à des militaires parjures. Le colonel se décida alors à retourner à Arras avec son régiment.

A la vue de ce mouvement de retraite, les cris de « vive le Roi ! » retentirent dans nos rangs ; les troupes impériales y répondirent par le cri de « vive l'Empereur ! » et firent volte-face. Un combat était au moment de s'engager. — Le hasard voulut qu'un capitaine des grenadiers de l'exgarde reconnût, parmi les grenadiers de La Rochejaquelein, un de ses plus intimes amis, son ancien compagnon d'armes. Il s'écria : « Quel est celui qui voudra me faire verser le sang de mon frère ? » Ce peu de mots émut les soldats ; et, sans leur donner le temps de la réflexion, les officiers firent faire demi-tour et les éloignèrent.

Le duc de Berry me retint dès lors auprès de lui et donna à un autre le commandement de 1 avant-garde.

Nous comprenions l'impossibilité de passer par Lille, où nous pensions que les troupes avaient acclamé l'Empereur. L'opinion générale était qu'il fallait franchir la frontière au plus vite. Il y eut à cette occasion une réunion de tous les chefs de corps chez le maire de Béthune ; on y fit venir un homme du pays et on lui demanda le chemin le plus court pour se rendre à Ypres. Il nous indiqua celui de la Gorgue et d'Estaires, mais nous fit observer qu'il faudrait traverser les anciens marais mal desséchés de Laleu et que la cavalerie aurait beaucoup de peine à en sortir. Le général de Lauriston, qui com-

mandait en second, l'interrompit et dit avec impatience : « On ne vous demande pas le meilleur chemin, mais le plus court. » Ce fut aussi la route d'Estaires que choisit le duc de Berry; et j'allais porter cet ordre, quand je rencontrai le maire et le curé d'un des villages où nous devions passer. Gomme ils se récriaient tous deux sur le chemin adopté , je les menai au duc de Berry ; mais il déclara que les ordres étaient donnés et qu'on devait tâcher de se tirer d'affaire.

Les prédictions du curé et du maire se réalisèrent d'une manière terrible, et sans deux Cent- Suisses qui m'aidèrent à me dégager d'un cloaque où j'abandonnai mon cheval, je ne sais ce que je serais devenu. A l'aspect du terrain, les princes finirent par envoyer contre-ordre à tout ce qui se trouvait encore à Béthune. C'était à peu près la moitié de leur monde, et presque tous des fantassins. Quinze cents cavaliers et quelques volontaires royaux nous avaient suivis. Le trajet pour nous fut long et pénible. Les obstacles semblaient grandir à chaque pas. Caissons, voitures, chevaux, s'enfonçaient dans d'affreux bourbiers, où force était souvent de les abandonner, malgré les secours offerts par les gens du pays ; car la pluie, qui était survenue, et le passage de la cavalerie qui tenait la tête, avaient effondré le sol.

Les princes s'arrêtèrent à une ferme, où j'eus la chance de recouvrer mon cheval, qui était parvenu à se sauver tout seul de la fondrière. Ils demeurèrent ainsi deux heures; puis nous continuâmes notre route vers Estaires, où nous devions coucher. En y arrivant, à onze heures du soir, nous y apprîmes des nouvelles tellement alarmantes, qu'il fallut en repartir après une courte halte.

Au point du jour, nous atteignîmes la chaussée qui de la frontière conduit à Ypres. Par suite de la difficulté des

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chemins et de Tobscurité de la nuit, nous nous trouvions alors tout au plus cinquante auprès des princes. C'était le vendredi saint. Avant de passer en Belgique, plusieurs chefs de corps ou délégués de ces chefs vinrent prendre les ordres du duc de Berry, qui leur répondit : « Mes amis, nous ne savons ni où est le Roi, ni ce que nous allons devenir. Nous partagerons toujours ce qui nous reste avec ceux qui nous suivront; mais nous ne voulons forcer personne à se compromettre pour nous. Que ceux qui désirent rester en France y restent. Nous y avons besoin d'amis, et nous serons très heureux de les y retrouver bientôt, j'espère. »

Cette courte allocution fit verser bien des larmes. Elle fut répétée par les chefs de corps aux troupes qui arrivaient, et, au premier moment, tout le monde voulait unir son sort à la destinée des princes. Mais comment pourraient-ils supporter une aussi lourde charge ? Quelle politique allaient adopter les puissances ? D'ailleurs il serait toujours temps d'aller les rejoindre. Ces réflexions arrêtèrent le plus grand nombre. — La maison du Roi rentra par Armentières, et les compagnies rouges par Saint-Pol. Elles furent licenciées par le général Teste, qui commandait la région au nom de l'Empereur.

Des cinquante fidèles qui entouraient le duc au moment des adieux, un si grand nombre profita de la permission de se retirer, que nous n'étions plus que onze, y compris les princes, quand nous arrivâmes à Neuve- Eglise. Pendant que tous entraient dans une auberge pour y prendre quelque nourriture, je courus faire remettre des fers à mon cheval. Lorsque je revins à l'auberge, où l'on n'avait trouvé que de la bière et des œufs, Monsieur dit : « Mais il ne faut pas oublier Semallé, » et, comme il ne restait plus rien pour moi, il me donna sur du pain la

moitié d'une omelette et partagea avec moi un grand verre de bière.

En sortant pour reprendre mon cheval, j'entendis à peu de distance un bruit de mousqueterie. Le prince me demanda ce que ce pouvait être. Je répondis que c'étaient sans doute des camarades qui déchargeaient leurs armes, mouillées pendant la nuit; et il n'en fut plus question. J'ai appris depuis que ces coups de feu avaient été ordonnés par un jeune officier, qui commandait les troupes des Pays-Bas au Pont Rouge, et qui avait ainsi arrêté un détachement de cavalerie française, envoyé pour nous couper la route d'Ypres. Peu après nous rencontrâmes beaucoup de paysans revenant de cette ville, où ils n'avaient pu entrer, bien que ce fût jour de marché. Ils nous annoncèrent que les portes avaient été fermées et qu'on avait mis les canons en batterie sur les remparts, parce que des troupes françaises étaient à peu de distance des glacis.

Nous nous arrêtâmes pour délibérer, et comme mon cheval était le seul en état de marcher, le comte des Cars me demanda de me rendre à Ypres, et de savoir s'il serait possible d'y mettre les princes en sûreté. Je partis aussitôt , et bientôt , avec ma lorgnette , j'aperçus des troupes à cheval, à peu de distance de la ville. Je m'en approchai et reconnus de nos camarades, qui avaient pénétré en Belgique par une autre route. Il y avait quelques gardes du corps, des officiers de la maison rouge, et beaucoup de gardes de Monsieur. Sans m'attarder, je m'avançai vers Ypres en parlementaire. Le général commandant la place, qui était un Suisse, le baron Pallavicini, ne voulut accorder l'entrée de la ville que pour les princes et pour les officiers attachés à leurs personnes. Je fus reconduit aux avant-postes avec l'appareil usité.

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Les nouvelles que j 'apportais à Neuve-Église causèrent une grande joie. Les princes partirent aussitôt pour Ypres, distant d'environ quatre lieues. Le général alla audevant d'eux et leur assigna pour demeure, dans la rue d'Elverdinghem, la maison du comte d'Archies, gouverneur de la ville.

Rien n'avait été porté à nos camarades restés au dehors et manquant de tout. Pour faciliter les envois de vivres, comme pour introduire en ville les Français qui auraient besoin d'y venir, on désigna trois commissaires spéciaux chargés de les reconnaître : MM. de La Roche-Aymon, de Wall et moi. J'avais à garder la porte de Flandre, fort éloignée, ce qui m'empêcha de profiter d'un des billets de logement accordés à la suite des princes ^ Après avoir dîné avec eux, je partis pour les avant-postes, et le général expédia un courrier à Bruxelles pour y prendre des ordres.

J'étais à peine à mon poste, qu'on me signala une voiture venant à toute bride. C'était un ministre du Roi qui arrivait à Ypres.

Louis XVIII, en effet, en quittant Paris, s'était rendu à Lille et avait franchi la frontière à Ménin. Il ne s'était arrêté qu'à Ostende, où il était resté sans nouvelles de sa famille. On voulait le forcer à s'embarquer pour l'Angleterre, et, dans ce but, il n'y avait pas de crainte qu'on n'eût cherché à faire naître dans son esprit. Le prince de Neuchâtel avait insisté vivement dans ce sens. Au contraire, M. de Blacas, qui sentait toutes les conséquences d'une pareille résolution, l'avait combattue de toutes ses forces. Gomme le Roi paraissait décidé à suivre les conseils du maréchal Berthier, M. de Blacas s'était

I. Mon grand-père devait loger chez M. Heindrix, qui avait par hasard conservé son billet de logement et qui le lui représenta, en i845, lors du mariage de mon père avec M'" Malou. (Éd.)

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jeté aux pieds de Sa Majesté et l'avait priée de différer son départ de vingt-quatre heures encore, pour lui laisser le temps d'aller à la recherche des princes.

Je le conduisis chez eux, et, après un quart d'heure d'entretien avec Monsieur, M. de Blacas reprit au galop la route d'Ostende. Certes, ce serviteur si dénigré, dont on avait pu accuser l'inexpérience, mais dont le dévouement était sans bornes, rendit au Roi, en cette circonstance, un service dont on allait bientôt apprécier toute l'étendue.

Le lendemain, le courrier du baron Pallavicini revint de Bruxelles, apportant l'ordre de nous traiter comme des troupes alliées. Nos camarades entrèrent dans la ville et y furent logés militairement. Beaucoup d'autres arrivèrent encore et augmentèrent notre effectif. Peu après, le roi des Pays-Bas assigna aux Français la ville de Gand, comme point de réunion. Louis XVIII s'y rendit. Avant de partir pour l'y rejoindre, nous fûmes passés en revue par les princes, sur la grande place d'Ypres. Comme toutes nos voitures étaient restées dans les boues de Laleu i, deux mille francs en espèces et des vêtements que j'avais dans mon cabriolet furent alors perdus. J'arrivai à Gand avec les seuls effets que j'avais sur le dos, et on dut me prêter huit cents francs sur la caisse du corps, pour me permettre de m'habiller.

I. Les maires des communes voisines les en firent retirer, et elles nous furent rendues après les Cent-jours.

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