CHAPITRE IX
Je suis nommé à Bruxelles commissaire du Roi, sous l'autorité du comte de Dillon. — Difficultés de ma situation : je veux partir pour la Vendée.
— Je deviens indépendant de M. de Dillon, — Passage à Bruxelles de M. de Talleyrand. — Dîner donné dans cette ville par le roi des Pays- Bas.
Correspondances avec la France par M. Morin, resté à Paris. — Menées pour soulever la Belgique : MM. de Maubreuil et de Brosses envoyés à Bruxelles pour attenter à la vie du duc de Berry. — J'arrête Maubreuil.
— Il m'est ordonné par le Roi de le remettre au gouvernement néerlandais. — Maubreuil est délivré par des hommes masqués. — Le général de Bordesoulle et le marquis de La Grange à Gand. — Rapport sur la mort du maréchal Berthier.
Sécurité imprudente de Wellington. — Correspondances secrètes du duc de Feltre. — L'armée française envahit la Belgique. Je l'apprends dans un bal. — Paniques provoquées dans Bruxelles par M. deMesnard. — Retraite du duc de Berry derrière l'Escaut. — M. de Bourmont. — Le prince de Condé se retire sur Malines. — Prise de deux aides de camp envoyés à Grouchy. — Comment j'assiste à la bataille de Waterloo. — Charges de Ney. — Retraite de Napoléon.
Le soir j'envoie M. de Guitaut porter des nouvelles. Le lendemain j'arrive à Gand. — Le Roi me confie des lettres pour le prince d'Orange et pour Wellington. — Je retourne à Bruxelles et vais visiter le champ de bataille. — Récit d'un blessé du lo' de ligne. — Wellington me retient à souper. — Il m'accorde la libération des prisonniers appartenant au io« de ligne. — Le prince de Condé obtient celle des prisonniers de son ancien régiment. — Générosité des habitants de Bruxelles pour les blessés. — Je suis invité à suivre le Roi en France.
Dans les Pays-Bas, une grande partie de l'administration et même de l'armée était restée confiée à des fonctionnaires et à des officiers français. On craignit natu-
rellement de les voir se prononcer en faveur de Bonaparte, pour provoquer la réunion à la France de la Belgique, peu satisfaite du régime nouveau. Le gouvernement néerlandais, inquiet, demanda donc à Louis XVIII une personne sûre pour reconnaître et surveiller les Français entrant en Belgique, et pour empêcher qu'il ne pût s'y introduire des fauteurs de désordre ou des agents de révolution.
Une huitaine de jours après notre arrivée à Gand, Monsieur me dit d'aller le lendemain prendre les ordres du Roi. Sa Majesté me fit savoir qu'elle m'avait choisi pour aller à Bruxelles répondre au désir du gouvernement néerlandais, et qu'elle me retirait momentanément du service de son frère. En même temps, comme le quartier général se grossissait chaque jour de beaucoup d'officiers, de peu de soldats, le Roi désigna des commissaires spéciaux qui devaient les recevoir et les diriger sur Gand. Ce furent : le prince de Saur et M. Berthier de Bizy, pour Mons et Gourtray ; M. Edmond de Gastries, pour Namur ; et M. de La Bourdonnaye, pour les cantonnements de l'armée prussienne.
Je me rendis aussitôt à Bruxelles, où M. de TrogofT, chef d'état-major de l'armée d'Alost, m'envoya douze officiers d'ordonnance pour se tenir à mes ordres.
Mon premier soin fut de me présenter au prince deCondé, qui s'était retiré à l'hôtel de Bellevue, où Monsieur et le duc de Berry avaient également un appartement, pour le cas où ils auraient besoin d'y venir.
Chez le prince de Gondé, je trouvai M. Edouard de Dillon, récemment arrivé avec le titre de lieutenant général. Il me fit un accueil gracieux et me dit qu'il venait de recevoir une lettre de M. de Blacas, lui annonçant que j'étais placé sous ses ordres. Je n'avais pas été prévenu
de cette direction que je devais subir, et je fus très étonné que le Roi ne m'en eût point parlé. M. de Dillon, qui avait été plus de vingt-cinq ans hors de France, où il n'était rentré qu'en 1814, avec Louis XVIII, ne connaissait plus notre pays. Je compris de suite que j'allais me trouver dans une très fausse position : tout ce qui tournerait mal me serait imputé; tout ce qui tournerait bien lui reviendrait de droit. M. de Dillon, qui, de son côté, voyait clairement la situation, protesta qu'il s'en remettrait à moi ; que c'était par pure courtoisie qu'on lui avait confié ce poste important, pour lequel on avait mis à sa disposition un logement en ville, des rations de fourrage, etc. Malgré ces assurances, mes officiers d'ordonnance allaient prendre ses ordres avant de recevoir les miens. Dans ces conditions, au bout d'une douzaine de jours, je m'assurai que ma présence à Bruxelles n'était d'aucune utilité. D'une part, ne pouvant agir par moi-même, je ne faisais rien en temps opportun ; d'autre part, quand je m'adressais aux autorités néerlandaises, je manquais d'influence et mes instructions n'étaient pas exécutées. Je dus m'en expliquer devant M. le prince de Gondé.
Le lendemain, je reçus la visite de M. de La Rochejaquelein, qui arrivait de Gand. J'appris par lui que, dès le début, on y avait recommencé la politique qui avait si mal réussi à Paris. Les anciens membres du gouvernement provisoire de 1814 étaient accourus auprès du Roi, et MM. de Beurnonville, de Jaucourt, l'abbé Louis, avaient repris leurs portefeuilles. Seul, le ministère de la guerre avait changé de titulaire et avait été conQé au duc de Feltre i.
I. Ce ministre, qui avait été nommé par le Roi avant le retour de Bonaparte, prit pour chef d*état-major M. de Rochechouart. M. Dubourg-Butler, qui en remplissait les fonctions auprès du général Dupont, ayant jeté les
23o SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
M. de La Rochejaquelein, désolé de ce qui se passait, avait demandé au Roi l'autorisation d'aller en Vendée, où, croyait-il, sa présence serait plus utile qu'au milieu de tant d'hommes sortis de la Révolution. Le Roi lui ayant donné des lettres de service, il devait partir le surlendemain pour se rendre, par l'Angleterre, dans la Vendée, où il comptait lever une armée royale. Il m'engagea à l'imiter et me représenta que ma présence, pas plus que la sienne, ne convenait dans l'entourage du Roi, où notre parti n'était pas en nombre. — Je me laissai facilement persuader et me rendis chez M. de Dillon pour le prier de me faire remplacer. M. de Dillon me donna toute liberté de quitter Bruxelles, et il se borna à désigner, pour me suppléer, M. le marquis de Carbonnières , une des ordonnances qui exécutaient ses ordres avant les miens. Le soir même, je montai dans la voiture de M. de La Rochejaquelein pour me rendre à Gand.
Nous y arrivâmes à huit heures du soir ^. Nous nous rendîmes directement chez Monsieur pour attendre son retour, qui eut lieu presque aussitôt. Il s'adressa d'abord à M. de La Rochejaquelein, lui fit compliment sur sa nouvelle position, puis, se retournant machinalement de mon côté : « Par quel hasard, dit-il, êtes-vous ici, Semallé? Je vous croyais à Bruxelles. » — Je répondis qu'effectivement je devais y être, mais que j'étais venu demander la permission de me joindre à M. de La Rochejaquelein; que M. de Dillon suffisait pour remplir un poste où,
hauts cris, on lui avait donné, comme compensation, le titre et les appointements d'adjudant général, et il profitait de ses loisirs pour s'associer à M. de Chateaubriand et rédiger avec lui le Moniteur de Gand.
I. Le Roi recevait jusqu'à neuf heures, et Monsieur, qui logeait à une auberge sur la grande place, ne le quittait d'ordinaire qu'entre neuf et dix.
jusqu'à présent, je n'avais rien pu faire de bien pour le service du Roi. — Le prince, avec un air de mécontentement, appela M. le marquis Le Tourneur, major de ses gardes, et lui dit : « Qu'on mette deux chevaux à la chaise de poste et que le comte de Semallé retourne ce soir même à Bruxelles. Je ne veux pas que le Roi sache qu'il est venu. Vous entendez l'ordre, ajouta- t-il en me regardant; je ne veux pas que le Roi sache que vous êtes venu. » — J'obéis. A trois heures du matin j'étais rentré à Bruxelles.
Je contai à M. de Dillon ce qui s'était passé la veille : «J'en aurais fait autant que vous, ))me dit-il. Il ajouta qu'il n'était nullement préparé à l'emploi qu'on lui avait donné et qu'il en écrirait à M. de Blacas. Le soir, comme je dînais chez le prince de Gondé, M. de Gonti m'apprit que je n'étais plus sous les ordres de M. de Dillon, et que, le matin même, le prince de Gondé en avait reçu de Monsieur la nouvelle certaine '.
Quelques jours après, débarquèrent ensemble à Bruxelles MM. de Laborie, Guizot et Bertin de Vaux. Ils me demandèrent à rejoindre le Roi et les ministres. J'envoyai un exprès à M. de Blacas pour annoncer leur arrivée. En réponse, je reçus l'ordre d'empêcher ce voyage. Je fus très embarrassé, car je connaissais beaucoup M. de Laborie, l'associé de M. Bertin de Vaux dans le Journal des Débats; je connaissais aussi M. Guizot, que j'avais rencontré souvent chez la marquise de Saint-Ghamans, dont il avait épousé une parente, sœur du général Meulan. Ges messieurs restèrent donc à Bruxelles. Ils y passèrent
I. M. de Dillon, que d'ailleurs j'aimais beaucoup, continua à rester à Bruxelles avec sa femme et sa fille. Il y touchait les appointements de lieutenant général. Tous les soirs, nous allions prendre le thé chez lui en sortant de chez le prince de Gondé.
une dizaine de jours et furent invités à dîner chez le prince de Condé. Quant à leur réception par le Roi, elle était différée sous divers prétextes. On alléguait, entre autres, qu'on pourrait trouver mauvais que Sa Majesté songeât à organiser son gouvernement pendant la tenue du congrès de Vienne, avant que sa position fût officiellement reconnue par l'Europe.
Bientôt on apprit que le congrès de Vienne avait été dissous et que M. de Talleyrand revenait auprès du Roi. M. de Laborie, en me communiquant la nouvelle, me vanta les services du prince de Bénévent au congrès, me dit que Monsieur lui offrait son appartement à l'hôtel de Bellevue; qu'il le savait par une lettre du duc de Maillé. Il m'invitait à me rendre , avec mes officiers d'ordonnance, pour faire visite à l'illustre voyageur, qui devait arriver le lendemain matin. Je répondis à M. de Laborie que, ne partageant nullement les opinions de M. de Talleyrand et n'ayant jamais été d'accord avec lui en 1814, je ne me croyais pas obligé à une démarche qui démentirait ma conduite passée. M. de Laborie s'écria: « Ah! voilà de ces prétentions qui gâtent tout et qui découragent tout le monde ! Vous voyez bien que les princes ne partagent pas vos préventions. — C'est possible, répondis-je; mais je n'ai jamais approuvé la politique de l'Europe, qui s'imaginait lutter contre la Révolution avec les personnes mêmes qui l'avaient faite. Je ne changerai pas d'opinion. » — M. de Laborie m'ayant quitté, fort peu satisfait, je fis jpartir une ordonnance pour M. le duc de Maillé, auquel je représentai l'inconvenance de faire loger sous le même toit le prince de Condé et celui qui avait coopéré au crime de Vincennes. Je le priai de mettre ma lettre sous les yeux de Monsieur et, par le même courrier, de m'envoyer sa réponse. Elle fut telle que je l'attendais,
LA COUR DE G AND. a33
et contre-ordre fut donné, motivé sur ce que M. le duc de Berry devait venir à Bruxelles passer une journée, et, par conséquent, occuper ses appartements. M. de Talleyrand, à qui sans doute M. de Laborie n'avait pas laissé ignorer notre entretien, ne fit que traverser la ville pour se rendre à Gand.
A peine était-il parti que le roi des Pays-Bas vint de la Haye à Bruxelles, et pendant le peu de jours qu'il y resta, donna un grand dîner diplomatique. Je reçus une invitation ; mais, ne sachant pas quelle place me serait réservée comme commissaire du roi de France, j'allai en parler au prince de Gondé. Sur son conseil, j'écrivis mon acceptation , mais j'eus soin de la faire porter par une ordonnance au premier aide de camp du roi des Pays-Bas. Au jour indiqué, m'étant rendu au palais royal, j'y trouvai tous les ministres étrangers, beaucoup d'officiers généraux anglais, des grands seigneurs russes, etc., en tout une cinquantaine de personnes. Ma place fut celle qu'aurait occupée autrefois l'ambassadeur de France ; ce qui parut faire grand plaisir à M. de Vincent et à M. de Goltz. Quant à M. Pozzo di Borgo, on m'a raconté qu'il n'avait pas vu cette préférence avec satisfaction.
Après le dîner, nous passâmes dans le grand salon, où, ayant salué plusieurs personnes, je me trouvai assez près du Roi, dans l'embrasure d'une fenêtre. Je vis qu'il cherchait à me parler et je vins à lui. Après m'avoir demandé des nouvelles de S. M. Louis XVIII : «Monsieur le comte, me dit-il, je sais que vous avez éprouvé quelques désagréments à votre arrivée ici, et je suis bien aise de vous dire moi-même que cela ne recommencera plus. Ge que vous lierez sera lié; ce que vous délierez sera délié. J'ai fait donner des ordres à cet effet à M. Malaise, directeur
général de la police. » Sa Majesté alla ensuite parler à d'autres personnes, et notamment à M. Pozzo di Borgo.
Après le départ du roi pour La Haye, je reçus la visite de M. Malaise, que j'invitai à dîner, et ce que m'avait promis le roi s'exécuta à la lettre. M. Malaise reçut du baron d'Eckstein, commissaire extraordinaire auprès de Louis XVIII, l'ordre d'être entièrement à ma disposition. D'autre part, ordre fut envoyé de Gand aux commissaires délégués par Glarke aux frontières, de ne laisser passer aucune personne sans la diriger sur Bruxelles pour y être soumise à ma surveillance. MM. le prince de Saur, Berthier de Bizy, Edmond de Gastries et de La Bourdonnaye s'y conformèrent ; ce qui allégeait d'autant leur responsabilité, mais en rendant la mienne plus lourde.
Aussitôt installé à Bruxelles, j'avais eu soin d'établir un service spécial d'informations à Paris, et deux services de correspondance régulière avec la France. Le premier avait pour agent M. Morin i, dont j'avais eu beaucoup à me louer en 1814, et, chaque fois qu'une circonstance l'exigeait, il m'envoyait des exprès. Quant à la correspondance, elle se faisait régulièrement, tantôt par Namur, tantôt par Mons, grâce au concours de personnes dévouées qui s'étaient offertes pour ces périlleux voyages, et parmi lesquelles je citerai le marquis de Saint-Fargeau, officier aux gardes de Monsieur. Par chaque courrier, j'envoyais le Moniteur de Gand, auquel collaboraient
1. M. Morin a publié {Révélation^ etc., p. 362 et suiv.) : 1° les pouvoirs qu'il a reçus à Paris « par M. le comte de Semallé, en sa qualité de commissaire du Roi en Belgique; » a» les « nouveaux pouvoirs apportés de Bruxelles, de la part de M. de Semallé, par M. Lepelletier de Saint-Fargeau, officier supérieur des gardes du corps de S. A. R. Monsieur ; 3° les « pouvoirs de S. M. Louis XVIII, apportés de Gand par M. le comte de Lavalette- Morlhon, garde du corps du Roi, et délivrés par le comte de Bruges. »
maintenant MM. Guizot, Laborie et Bertin de Vaux, et j'y joignais les plis du cabinet du Roi et ceux du cabinet de Monsieur.
Un jour, M. de Saint-Fargeau, revenant de Paris, mè remit une note de M. Morin m'informant qu'on faisait de grands efforts pour provoquer une révolution en Belgique. Le moment paraissait bien choisi pour soulever ce pays, où il n'y avait encore que fort peu de troupes étrangères. En effet les Prussiens, commandés par Bliicher, se tenaient à la frontière du côté de Namur, et le duc de Wellington I, nommé général en chef des armées alliées, ne disposait encore que de deux régiments écossais, casernes à Bruxelles. Toutes les places fortes des Pays-Bas ne se trouvaient gardées que par l'armée néerlandaise.
J'eus un moment de perplexité ; car, en ébruitant le mouvement, je craignais de l'accélérer ; mais comme on me signalait le général commandant à Mons , dont le frère avait une place à Paris dans l'administration, j'empruntai la calèche de M"^^ de Brancas et partis immédiatement pour Mons. Je rapportai franchement les dénonciations au général, et, à sa mine, je compris qu'elles étaient fausses. Il ne savait comment m'exprimer sa reconnaissance. Sans perdre un instant, je revins à Bruxelles avant l'heure à laquelle j'avais l'habitude de donner audience.
Peu après, on m'amena deux Français venus, disaientils, pour affaires d'intérêt. Je les interrogeai moi-même, leur donnai vingt-quatre heures et les fis reconduire à la frontière. Deux jours plus tard, ils me furent renvoyés
I, Arthur Wellesley, duc de Wellington, Ciudad Rodrigo et Vittoria, siégeait, au moment des Cent-jours, au congrès de Vienne. II en avait été rappelé et nommé général en chef de toutes les troupes anglaises qui devaient se réunir en Belgique pour combattre Bonaparte. Il avait quitté Vienne le 25 mars et était arrivé à Bruxelles le 5 avril.
par M. de Berthier de Bizy, qui les avait fait arrêter de nouveau près de Courtray. A ce moment, tous les rapports que je recevais de Paris me signalaient un complot contre la vie des princes. Les deux frères de Bissy, l'un adjudant commandant, l'autre garde du corps, m'avaient apporté à cet égard d'importants renseignements. Je les avais accompagnés moi-même à Gand, où j'avais conféré longuement avec le Roi, puis avec le baron d'Eckstein, chargé de veiller sur la sûreté des princes. Ils m'avaient prescrit d'exercer la plus active surveillance. D'autre part, j'avais lu, dans le Journal des Débats du i4 avril, qu'au conseil des ministres de Bonaparte, on avait réédité toutes les calomnies débitées par Maubreuil, calomnies dont la fausseté avait été complètement démontrée par les papiers de Dasies et par les pouvoirs émanant du gouvernement de Talleyrand. Je savais que Dasies avait été à Lyon audevant de Bonaparte et qu'il était rentré à Paris avec lui. Frappé des réponses embarrassées des deux individus arrêtés et informé que l'un deux était en relation avec Maubreuil, je les fis enfermer à la porte de Hall.
Le lendemain, l'un d'eux me fit savoir par le geôlier qu'il avait une communication importante à me faire. J'allai le voir : il me demanda si je n'avais entendu parler de rien d'extraordinaire depuis deux jours. Il me fit promettre le secret le plus absolu : « Je suis bien étonné, continua-t-il alors, que vous n'ayez point de nouvelles de Maubreuil et de M. de Brosses, qui sont partis de Paris en même temps que nous. ))I1 me raconta alors que, d'accord avec la police de Bonaparte, ils devaient attaquer le duc de Berry pendant la parade à Alost, et il me donna comme preuve de son dire que je trouverais à l'hôtel d'Espagne deux caisses contenant des uniformes et des armes. L'autre détenu me confirma les mêmes renseignements.
Trois jours après, M. de Gastries m'écrivit, par M. de Saint-Fargeaii qui revenait de Paris, que douze Français s'étaient présentés à la frontière, demandant à rejoindre les princes, et que, conformément à mes instructions, il les avait dirigés sur Bruxelles. Il m'en indiquait particulièrement deux, qu'un douanier français lui avait signalés comme dangereux : le plus âgé, se disant marchand de chevaux, avait été blessé d'un coup de pied de cheval vers la frontière, ce qui avait retardé leur voyage. Je commençai par entendre dix de ces voyageurs, parmi lesquels le marquis des Réaux, et je leur donnai des passes pour aller à Alost rejoindre létat-major du duc de Berry. Je vis alors arriver M. de Brosses, que je savais être le compagnon de route de Maubreuil. Je voulus sauver malgré lui ce jeune homme, qui était d'une excellente famille, et dont la sœur s'était trouvée au couvent avec M™* de Semallé, et, sous prétexte de l'envoyer au comte de TrogofT, j'ordonnai au gendarme de le conduire à la voiture d' Alost.
Il restait à interroger le douzième voyageur. Je pénétrai avec deux gendarmes dans un appartement du rez-dechaussée à l'hôtel d'Espagne, où logeait le prétendu marchand de chevaux. Je reconnus fort bien Maubreuil et lui demandai pourquoi il ne s'était pas présenté chez moi. — Il me répondit qu'il ne croyait pas y être obligé ; que le Roi l'avait fait relâcher le i8 mars et qu'il pouvait aller où bon lui semblait. Je lui répondis que, pour prouver la fausseté de ce qui avait été inséré au Journal des Débats du i4 avril, je l'arrêtais et j'allais le conduire moi-même au Roi. Il entra dans une telle colère que j'envoyai de suite dire au geôlier de la porte de Hall d'apporter des menottes. Quand Maubreuil les vit, il se résigna au voyage de Gand ; il me demanda seulement à ne partir
que le soir, pour éviter tout scandale. — Je ne m'y opposai point ; mais en consignant dans sa chambre les deux gendarmes, avec ordre de le surveiller, ainsi que le maître de l'hôtel, qui avait eu le tort de recevoir ces Français sans m'en avertir.
Dans la soirée, je retournai à l'hôtel d'Espagne. Quelle ne fut pas ma surprise en rencontrant M. Malaise, sortant de chez Maubreuil ! Je n'étais point sûr de M. Malaise, qui m'était signalé comme d'accord avec ceux qui voulaient révolutionner la Belgique. Je lui témoignai mon mécontentement, lui signifiant que c'était moi seul qui étais chargé de la surveillance des Français entrant en Belgique. — Il s'excusa et m'assura de toute sa bonne volonté.
A neuf heures, je revins avec une voiture attelée de trois chevaux de poste. J'étais accompagné d'un de mes officiers d'ordonnance à cheval et du marquis des Réaux, et je dis à Maubreuil de se préparer à me suivre. Il s'était recouché et ne voulait plus partir. Je dus recourir aux mêmes menaces que dans la journée. Il semblait guetter et attendre un complice; mais la vue du geôlier le calma. Il s'habilla : les deux gendarmes le saisirent par le bras et le montèrent en voiture. Mon ordonnance nous escortait près de la portière. En passant par Alost, au point du jour, j'obtins de M. de ïrogoff des ordres pour que la route fût surveillée ; ce qui me permit de renvoyer mon ordonnance à Bruxelles. Toutefois M. de Trogoff voulut que je prisse dans ma voiture un garde du corps.
Arrivé à Gand, je demandai au major Le Tourneur douze gardes pour surveiller le prisonnier jusqu'à ce que j'eusse pris les ordres du Roi. J'allai ensuite expliquer les motifs de cette arrestation au chancelier Dambray, ainsi qu'au duc de Feltre, qui fit assembler le conseil des ministres.
Ma conduite y fut désapprouvée, comme illégale en pays étranger. J'en avertis Monsieur, qui n'avait pas été présent au conseil, et qui me dit : « C'est toujours le même esprit. Tenez ferme, mon cher Semallé. » M. de Blacas, entré à ce moment, fut également d'avis qu'il ne fallait pas céder. Je retournai donc chez le duc de Feltre, qui répéta que le conseil persistait dans sa manière de voir et qu'il était bien fâché d'avoir à me l'annoncer. « Eh bien ! lui demandai-je, quelle résolution a prise le Roi ? » Il répondit qu'il n'en avait encore adopté aucune. Sur mon insistance, accompagnée des propos les plus forts, Glarke entra chez le Roi et revint bientôt avec la décision suivante : « Le sieur de Maubreuil, Français, ne pouvant être arrêté ou détenu par l'autorité militaire française sur le territoire des Pays-Bas, il est ordonné, de la part du Roi, à M. le comte de Semallé, de remettre le sieur de Maubreuil entre les mains du baron d'Eckstein, commissaire extraordinaire de police de S. M. le roi des Pays- Bas et d'en tirer un reçu. M. le comte de Semallé exécutera sur-le-champ le présent ordre. »
Je me fis remettre ces instructions, signées par le ministre d'Etat de la guerre, duc de Feltre, et j'en allai rendre compte à Monsieur, qui déclara prendre d'autant plus d'intérêt à cette affaire que les infâmes calomnies dirigées par Maubreuil contre le Roi retombaient particulièrement sur lui, qui était alors lieutenant général du royaume.
De là, je courus chez le baron d'Eckstein, avec le chevalier de La Salle, qui voulut m'accompagner. Le baron d'Eckstein amena avec lui quatre ou cinq pompiers ; il les disposa aux diverses issues de l'escalier de l'hôtel, puis nous entrâmes ensemble dans la chambre où était Maubreuil. Je lus à ce dernier l'ordre du Roi et lui notifiai
que je le remettais aux autorités des Pays-Bas, dont il avait invoqué l'appui. Cet homme se leva en fureur, tira un poignard qu il avait dans la manche de son habit et voulut se précipiter sur moi. Le baron d'Eckstein sortit de la chambre. Mais comme j'étais armé de mes deux pistolets, j'arrêtai Maubreuil en lui déclarant que, puisque je ne pouvais pas le livrer vivant, j'allais le livrer mort, s'il ne jetait pas aussitôt son poignard à terre. Ma figure et mon geste lui en imposèrent tellement qu'il lâcha son arme. Elle fut ramassée sur-le-champ par un garde du corps. « Monsieur, me dit-il, puisqu'il faut subir la loi de la force, je me rends; mais à la condition que vous me laisserez écrire une lettre au Roi. » — Je le lui accordai, et il rédigea devant nous un manifeste plein de sottises, dont je ne voulus point me charger. Voyant mon refus, il écrivit une seconde lettre, qui est restée en ma possession ^ Maubreuil sortit alors dans l'escalier, où il aperçut les pompiers. Il n'était plus temps de reculer. Il se trouvait entre les mains du baron d'Eckstein qui, sur ma demande, me délivra un reçu conçu en ces termes : « Reçu du comte de Semallé le sieur de Maubreuil, selon les ordres de S. M. le roi de France. — Gand, le 9 mai 181 5. — Baron d'Eckstein. » Maubreuil fut conduit à l'hôtel de ville, où il reçut une chambre au premier étage. Je me disposais à quitter Gand, quand on vint m'avertir que Maubreuil s'était ouvert les quatre veines avec un éclat de verre. Le gardien, en se rendant à sa chambre, avait aperçu du sang couler sous la porte et on avait ainsi pu fermer ses plaies à temps. Huit jours après, par ordre du roi des Pays-Bas, le prisonnier fut transféré à la citadelle de Wesel. Je reçus l'ordre de le recevoir à son
I. Cette seconde lettre à Louis XVIII a été publiée dans L'affaire Maubreuil (Paris, 1868, 2« édit.), p. 17. (Éd.)
passage à Bruxelles et de le faire escorter jusqu'à Tirlemont I; mais Maubreuil, à qui je donnai deux gendarmes sûrs pour l'accompagner, fut délivré à une lieue de Tirlemont, par des personnes masquées et armées qui mirent les gendarmes en fuite. Depuis, j'ai appris qu'il était à l'armée de Grouchy, lors de la bataille de Waterloo.
Pendant un court séjour à Gand, j'étais à déjeuner chez Monsieur, quand je fus appelé par le baron d'Eckstein, qui venait d'arrêter le général de Bordesoulle 2.
Ce général, qui, comme on le sait, avait été, avec le général Souham, le véritable auteur de la défection du corps de Marmont en 1814, et qui avait été nommé par le Roi inspecteur général de la cavalerie, s'était décidé à passer la frontière pour éviter la vengeance de Bonaparte. Le jour où il était arrivé à Bruxelles, j'étais absent; il était allé le soir au spectacle, et comme il s'y trouvait beaucoup d'officiers autrefois sous ses ordres quand il commandait en Belgique, son entrée avait fait événement. Le lendemain, au lieu de suivre la route de Gand par Alost, il avait pris un chemin de traverse. Le baron d'Eckstein, informé de la route bizarre suivie par cet officier, avait cru voir en lui un conspirateur et l'avait fait mettre au cachot. Je me rendis avec le commissaire hollandais à la prison où était détenu le général, qui, en me voyant, se jeta dans mes bras. Je lui fis rendre la liberté et le présentai à Monsieur. On lui donna un logement et on lui assura les appointements de son grade, comme à tous les officiers venant de France.
A un autre voyage que je fis à Gand, passant devant la
1. Cet ordre me surprit et, plus tard, m'a fait concevoir des soupçons sur plusieurs personnes de l'entourage du Roi.
2. Etienne Tardif de Pommeroux de Rordesoulle, né à Luzerel (Indre) en 177 1, mort le 4 octobre iS'ij au château de Fontaine (Oise). (Éd.)
SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ. l6
demeure du même général, j'entrai lui faire une visite. Il me dit qu'il était bien aise de me parler à cœur ouvert ; qu'une lettre de sa belle-sœur, M™« de La Boissière, l'engageait à revenir, parce que l'Empereur pardonnait tout ce qui s'était passé en 1814 et désirait surtout le retour de ceux qui étaient partis de France. Il me montra cette lettre. Sa belle-sœur, en effet, lui disait que le ministre de la guerre de Napoléon, le prince d'Eckmuhl, avait luimême fait écrire à tous les officiers qui se trouvaient dans sa position i.
I. Le duc de Feltre avait reçu des avances de ce genre. Il y avait répondu par la lettre suivante, dont l'original, je ne sais par quelle raison, est resté dans les papiers de mon grand-père :
« Gand, le 14 avril i8i5. — C'est ce soir, Monsieur, que je reçois votre lettre datée de Paris du 3i mars et que vous m'aviez adressée à Londres. J'y réponds sur-le-champ. Je ne puis que déplorer que vous ayez pu vous déterminer à l'écrire.
« Qu'importe que je sois, que j'aie été ou que je ne sois plus en Angleterre? A qui persuadera-t-on que je puisse, dans un pays quelconque, tra. hir le Roi, ou la France ma patrie ? De quels lâches conseils me parlezvous, et que signifie qu'ils aient été donnés avant que les journaux anglais aient annoncé mon arrivée en Angleterre ? Les idées des gens sensés de l'Europe sur ce pays ne sont pas celles qu'on a affecté de publier dans les gazettes de France pendant plusieurs années.
« Peu avant que le Roi daignât me nommer son ministre secrétaire d'État au département de la guerre, le prince d'Eckmuhl avait envoyé à mon prédécesseur des assurances de fidélité au Roi et l'offre de servir Sa Majesté. Gomment avez-vous pu penser, Monsieur, après la conduite que vient de tenir le prince d'Eckmuhl, que je pourrais prêter l'oreille à ses conseils ?
« Si je suis bien informé, M. de Lavallette, pour qui j'ai eu si longtemps de l'estime et de l'amitié, a sacrifié, même avant que le Roi quittât Paris, à des sentiments exagérés de reconnaissance envers Bonaparte, des intérêts qui devaient être plus chers à M. de Lavallette : ceux de la France. Quels conseils pourrais-je donc aussi écouter de sa part?
« Vous vous trompez beaucoup, Monsieur, quand vous imaginez que le sentiment qui m'a porté à sortir de France momentanément est celui de ma sûreté personnelle. Si mon âme était accessible à des conseils pusillanimes, je n'aurais pas accepté le ministère le 11 mars dernier. A dire vrai, je n'ai jamais eu d'autre crainte que celle de manquer à ce que j'ai regardé comme un devoir. Je l'ai rempli envers le Roi de France, et comme Sa Majesté le voulait.
«c Vous avez raison de dire que j'ai toujours été homme d'honneur et bon Français, et que je ne puis devenir l'ennemi de mon pays. Je ne servirai
Le général me semblait fort disposé à suivre ces conseils : « Que voulez-vous ? ajouta-t-il, ma situation ici n'est pas agréable. Il semble que chez Monsieur et chez le Roi, on mette une ligne de démarcation entre nous et les personnes qui entourent les princes. » — Je combattis cette idée ; toutefois, de retour auprès de Monsieur, je lui racontai ce qui venait de se passer et lui montrai combien
jamais mieux la France qu'en servant fidèlement mon Roi et sa cause, qui est devenue celle de toutes les nations. Je manquerais à l'honneur et à ma qualité de Français, si je servais désormais l'homme dont la présence à Paris indigne la nation française, trahie par une partie de l'armée, et arme spontanément contre la France tous les peuples de l'Europe.
« On a admiré, dites-vous, mon dévouement, sans l'approuver et surtout sans être disposé à l'imiter. Quel assemblage contradictoire d'idées ! Pour qu'on croie à la modération de celles qui régnent à Paris, il faut n'en laisser sortir ni les journaux ni qui que ce soit.
« Je n'appelle pas mes amis ceux qui me conjurent de quitter le Roi. Ce sont les ennemis de mon honneur et de celui de ma famille.
« Je ne puis croire que, me connaissant depuis vingt-quatre ans, vous ayez pu penser, même en m'écrivant, que le séquestre que Bonaparte a ordonné de mettre sur mes biens, ou l'idée de perdre tout ce qui m'appartient, puissent, un instant, me faire chanceler dans mon devoir ou hésiter à l'accomplir envers le Roi.
« N'ai-je pas accompli, dans toute leur étendue, les engagements que j'avais jadis contractés avec Bonaparte, et n'ai-je pas couru, pour lui, l'an dernier, le risque d'être victime d'un faux devoir, jusqu'à ce que l'acte qu'il signa, en avril i8i4, me rendît ma parole, dès longtemps imprudemment donnée?
« Peu après cette époque, le Roi, oubliant le passé, me nomma l'un des pairs de son royaume. Je lui prêtai serment devant toute la France, en cette qualité. Nommé ensuite chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, je prêtai au Roi un nouveau serment, tel que celui que vous avez prêté vous-même. Monsieur, et que vous ne pouvez oublier. Enfin, comme ministre et secrétaire d'État de la guerre, j'ai prêté, entre les mains du Roi, un troisième serment à Sa Majesté. Je serais le plus méprisable des hommes si je violais un seul de ces serments. Au surplus, je n'ai pas besoin de les rappeler pour faire mon devoir. J'aime le Roi et je le sers autant par inclination que par reconnaissance. Je préférerais partager son infortune, dût-elle durer, à participer, surtout par une lâcheté, au triomphe de son ennemi.
« C'est la plus coupable faiblesse qui a dicté, Monsieur, votre lettre du 3i mars. Dites à ceux qui vous ont engagé à me l'écrire, que la présente servira de réponse à toutes celles qu'on croirait devoir me faire parvenir pour le même objet, et que je resterai fidèle au roi Louis XVIII et à sou auguste famille toute ma vie. »
son entourage et celui du Roi, loin d'être accueillants, étaient capables de décourager tous ceux qui auraient l'intention de revenir à nous. Monsieur me remercia et je rentrai à Bruxelles. Le lendemain, le général de Bordesoulle reçut une invitation à dîner chez Monsieur, et, le jour suivant, une invitation à dîner chez le Roi. Cette faveur rendit l'entourage des princes très obséquieux pour lui. Enfin peu après le Roi le prit au nombre de ses aides de camp. Telle fut l'origine de sa grande faveur.
Le marquis de La Grange, arrivé en Belgique vers le milieu de mai, ne fut pas aussi heureux que le général de Bordesoulle. Aussitôt qu'il avait eu connaissance du débarquement de Bonaparte, il s'était offert pour la défense du Roi, et le conseil des ministres l'avait nommé commissaire dans les neuf départements de l'Est, pour rallier à la cause royale tous les sujets fidèles et en former des corps francs. Mais la lenteur des bureaux, la défection de Ney et la marche vertigineuse de l'Empereur avaient paralysé ses efforts. Il était alors passé en Suisse et avait essayé de lever à ses frais un corps de trois cents volontaires, avec le projet de rentrer en France, d'appeler à lui sur le sol français tous les royalistes qu'il pourrait réunir à sa troupe, et de rejoindre le duc d'Angoulême à Montélimart en évitant Lyon. Les autorités suisses ne le lui permirent pas, et il dut, avec ses officiers, M. le comte de Marsac et M. le baron de Tessier, signer une sorte de capitulation, approuvée par notre ambassadeur, M. de Talleyrand. C'est alors qu'il s'était rendu à Gand, où le baron d'Eckstein le fit aussitôt arrêter, en me faisant avertir « que le nommé La Grange, complice de Marguerite, se disant colonel, avait faussé des ordres et rempli pour Rovigo une mission donnée pour le Roi. » Je le fis mettre en liberté; mais il
était de ces hommes qui ne convenaient pas dans l'entourage actuel de Louis XVIII, et je lui conseillai, dans son intérêt, de se rendre en Vendée, où son énergie et son activité pouvaient trouver plus utilement carrière. Le baron de Kentzinger joignit ses efforts aux miens : les événements ne laissèrent pas au marquis de La Grange le temps de mettre ce projet à exécution ».
Dans les premiers jours de juin, M. de Goltz, ministre de Prusse, reçut la nouvelle de la mort du maréchal Berthier. Il me communiqua le rapport très détaillé qu'on lui avait envoyé sur cet événement.
I. Après le retour de Louis XVIII à Paris, le marquis de La Grange fut mis en demi-solde. Froissé de tant d'ingratitude, il écrivit au duc de Feltre, le lo mai 1816, une lettre fort digne, en lui envoyant sa démission du grade de colonel.
En 1844, il se trouva réduit à sollicite!', de la famille royale, des secours pour adoucir une situation que son désintéressement n'avait pas prévue : il réclama et obtint l'appui de MM. de Polignac et de Semallé. Ce dernier lui écrivait alors :
« .... Permettez-moi de vous observer que votre note vous serait plus nuisible qu'utile, puisque vous ne faites dériver tous vos pouvoirs que du gouvernement [provisoire], qui est le principe de tous les malheurs qui ont accablé la France. D'ailleurs, ce n'était pas exact; car vous fûtes commissionné plus tard par M. le duc de Polignac et moi, fondés de pouvoirs de Monsieur, lieutenant général du royaume, et les rapports que vous avez eus avec M. le général Dupont, alors ministre de la guerre, ne dérivaient que de ceux que vous teniez de nous. Souvenez-vous de la nuit où vous vîntes me trouver pour ajouter à vos pouvoirs l'autorisation d'arrêter le trésor de Napoléon. Comme militaire, ainsi que M. MoUot, envoyé à Aix et à Toulon, il vous fallait l'autorisation, visée par le ministre de la guerre, pour vous faire obéir par la troupe, et comme votre mission était d'aller trouver le maréchal Soult à Toulouse, ce visa vous devenait encore plus nécessaire ; et, sous ce rapport, M. de Polignac et moi, nous nous étions entendus avec le général Dupont, qui voulait servir le Roi, et non les intérêts d'un amalgame honteux qui ne pouvait représenter ni le Roi ni la nation....
« Vous avez bien raison de me regarder comme votre ami ; je vous en ai donné des preuves, même à Bruxelles, où des calomniateurs avaient excité la police contre vous, et dans le nombre de ces ennemis était M. Angles, ministre du gouvernement provisoire, qui ne vous pardonnait pas votre dévouement à la légitimité.... »
On a souvent prétendu que les alliés, entrant à Bamberg, avaient jeté le prince de Wagram par les fenêtres de son palais : ce récit est absolument inexact. Aussitôt après l'arrivée du Roi à Gand, le maréchal Berthier lui avait demandé la permission de se retirer dans les États de son beau-père, le prince Pie de Bavière, qui résidait à Bamberg ; et peu de temps après , il écrivit à Louis XVIII qu'il désirait rentrer en France, pour y régler d'importantes affaires d'intérêt. Le Roi répondit que, réfugié lui-même à l'étranger , il n'était pas en situation de lui accorder l'autorisation sollicitée, et l'engagea à s'adresser au congrès de Vienne. Berthier fit cette démarche, et le congrès refusa sa demande. Par suite, il dut envoyer en France un homme de confiance , qui fut arrêté avant d'avoir atteint la frontière. Le prince en attendait des nouvelles avec une impatience maladive. Depuis quelque temps, dans son entourage, on s'apercevait que sa tête s'affaiblissait : la contrariété la dérangea tout à fait. A ce moment, le congrès ayant décidé que les troupes alliées en retraite retourneraient sur leurs pas pour combattre Bonaparte, une division russe arriva à Bamberg. L'état-major devait dîner au château : c'était le i«^ juin. Le maréchal, plus excité que de coutume, était au second étage, dans une aile du palais, avec son plus jeune fils. Quand il entendit la musique de la colonne russe, il saisit l'enfant et se précipita par la fenêtre sur le pavé de la cour. Son fils fut sauvé miraculeusement, ses jambes s' étant prises dans les balustrades en pierre du balcon.
Je fis lire au prince de Gondé le rapport que m'avait confié M. de Goltz, et je l'adressai à Gand par une estafette. Le Roi, comme le prince, témoignèrent beaucoup de peine de ce triste événement.
Pendant ce temps, l'invasion de la Belgique se prépa-
rait. Le duc de Wellington, vivant à Bruxelles dans la sécurité de l'imprévoyance, ne hâtait pas la réunion de ses forces. En causant avec son premier aide de camp, M. Frementel, celui-ci me raconta que le duc refusait d'ajouter foi aux mouvements de troupes qu'on lui signalait en France, prétendant que c'étaient des bruits répandus pour agiter la Belgique. Ces mouvements n'étaient pourtant que trop réels ; car, peu après, M. de Saint- Fargeau, étant parti pour Namur avec des journaux et des dépêches du Roi pour la France, ne put continuer sa route ; il dut revenir et me remettre le paquet.
Ce jour-là même, un autre courrier m' arrivait de Gand. En fondant ensemble les deux paquets de dépêches, je trouvai dans le premier un pli ministériel, de la main du duc de Feltre, et qui était adressé à un général, à Paris. Je vis qu'il avait été décacheté avant d'être expédié du cabinet du Roi. Puis, dans la correspondance qui venait d'arriver de Gand, je remarquai une lettre de petite dimension et de la même écriture, qui me parut suspecte. Elle était adressée à un autre général, à Paris. Je montai à cheval et allai porter ces deux lettres au Roi. Introduit dans son cabinet, je lui remis d'abord la plus grande, en lui disant que je croyais qu'il n'en ignorait pas le contenu, puisque je l'avais trouvée à demi ouverte. Le Roi sourit. Je lui remis alors le petit billet, en lui demandant s'il avait également connaissance de celui-là. Il l'ouvrit, et fronçant le sourcil : « Je vous remercie, dit-il. Vous pouvez retourner à Bruxelles. En avez-vous parlé à mon frère? — Non, répondis-je; je croyais ne devoir faire cette communication qu'au Roi seul. » — Le billet était bien du duc de Feltre, qui recommandait à un de ses amis d'envoyer par l'Angleterre, à une certaine adresse, toute une série de correspondances pouvant le compromettre.
Le Roi déposa cette pièce sur sa table et me rendit l'autre, avec ordre de ne pas parler de cette affaire.
Ce qui avait attiré mes soupçons, c'est que Glarke m'était signalé de Paris comme entièrement acquis au duc d'Orléans. Il l'avait suivi en Angleterre, et quand le congrès de Vienne se fut prononcé, que le Roi eut été reconnu par les puissances, il avait été renvoyé à Gand par le duc d'Orléans, qui se proposait d'avoir auprès de Louis XVIII un homme à sa dévotion ^ .
De retour à Bruxelles, je pus encore continuer la correspondance avec la France par Mons, grâce au zèle du comte du Cliâtel, propriétaire de grands biens sur la frontière, et tout dévoué au Roi.
Enfin, M. Berthier de Bizy, notre commissaire à Ypres, me confirma ofliciellement les marches de troupes qui m'avaient déjà été signalées. J'étais persuadé que les alliés se laisseraient surprendre par Napoléon, et qu'ils seraient hors d'état de résister à l'armée qui se rassemblait de tous côtés sur la frontière française. J'en entretins cette fois le duc de Wellington en personne ; mais il me répondit qu'il était très bien informé, et qu'il n'avait aucun motif de s'inquiéter.
Cependant, mes prévisions étaient sur le point de se réaliser. Vers le lo juin, au milieu d'un grand bal donné par une Anglaise, et où j'étais invité avec la société et le corps diplomatique, on vint me prévenir que quelqu'un m'attendait chez moi pour un avis des plus importants. Je courus à l'hôtel et j'y trouvai le marquis et la marquise de Brancas ^. L'avant-garde de l'armée française avait envahi brusquement leur terre de Fontaine-l'Evêque, située sur
1. L'oncle de Glarke avait été employé dans la maison d'Orléans.
2, Plus tard duc et duchesse de Brancas.
la frontière ; ils avaient eu de la peine à échapper aux éclaireurs. Je leur offris un asile chez moi, et retournant au bal, je fis part de mes renseignements à M. Frementel, qui me conduisit auprès de son général. Je répétai au duc tout ce que je venais d'apprendre : il persista néanmoins à penser que c'étaient de fausses alarmes et que ses informations valaient mieux que les miennes. Je sortis un moment pour expédier un de mes officiers à Gand, à M. de Blacas ; puis, rentrant dans la salle de bal, j'entendis une rumeur extraordinaire. M. Frementel vint à moi : « Vos renseignements, dit-il, ne sont que trop vrais. Le général Bliicher vient d'envoyer un de ses aides de camp pour nous apprendre ce que vous avez annoncé il y a une heure. » — Tous les officiers sortirent successivement ; on fit battre la générale pour rassembler les troupes, et les deux régiments de highlanders se formèrent sur la place Royale. Il faisait un temps affreux.
Dès le matin, je me rendis chez M. le prince de Gondé, qui, malgré la gravité des événements, m'assura qu'il ne quitterait pas Bruxelles. J'expédiai de nouveau une de mes ordonnances à Gand, une autre à Alost, et je priai M. de Trogoff d'en mettre trois de plus à ma disposition. Deux officiers belges, connaissant fort bien le pays, vinrent s'offrir spontanément, et j'acceptai leurs services, pour me tenir au courant des mouvements des armées.
Les hostilités étaient déjà commencées et la landwehr prussienne avait reçu le premier choc des Français. L'armée belge, sous les ordres du prince d'Orange, s'était portée en avant, pendant que le duc de Wellington, qui s'était laissé surprendre, évacuait Bruxelles, et rassemblait les troupes anglaises à marches forcées.
Aussitôt que Monsieur eut connaissance de l'invasion des Français, il accourut au quartier général à Alost.
Quant au duc de Berry, préoccupé des dangers qui allaient menacer le Roi, il écrivit au duc de Wellington que les Anglais ayant besoin de toutes leurs forces, il se chargeait de veiller sur Sa Majesté avec sa petite armée, et lui demandait quelle position il devait prendre pour couvrir la ville de Gand.
M. de Mesnard, chargé de porter cette lettre, après m'avoir emprunté M. Achille de Gui tant, une de mes ordonnances, rencontra, dans la campagne, une colonne de prisonniers français dirigée sur Bruxelles. Au milieu d'une pluie battante, il la prit pour une armée victorieuse, revint en courant chez le prince de Condé, l'engagea, mais vainement, à quitter la ville, et partit pour Matines, emmenant avec lui le duc de Maillé. M. de Guitaut vint me conter ce retour précipité. Il arriva chez moi en même temps que les deux officiers belges, qui me donnèrent la position exacte des deux armées. Un petit avantage remporté alors par les Anglais réunis aux Prussiens fit tomber de lui-même le faux bruit répandu par M. de Mesnard.
Celui-ci, qui n'avait pas porté sa lettre, voulut retourner au quartier du duc de Wellington. Il repassa par Bruxelles et, confondant une seconde fois une troupe de prisonniers avec des régiments vainqueurs, il sema une nouvelle panique, fit fermer la porte de Namur, supplia de nouveauté prince de Gondé de s'éloigner, et fila sur Alost, disant que Bruxelles allait tomber aux mains des Français. C'est ce qui fit faire au duc de Berry sa retraite derrière l'Escaut. Il ne resta à Alost qu'un piquet de cavalerie, commandé par M. Talon. Ace moment, arrivait à Bruxelles un courrier expédié par le comte de Blacas à M. de Dillon, pour lui dire que le Roi ne quitterait pas Gand, tant que le duc de Wellington ne lui en ferait pas savoir la nécessité. Mais M. de Dillon et sa famille, comme M. de La Bour-
donnaye et beaucoup d'autres, voyant la ville évacuée par les troupes anglaises, avaient fait retraite sur Matines. En son absence, je dus ouvrir la lettre qui lui était adressée et j'envoyai un courrier à Gand, mandant au Roi que, vu l'urgence, j'avais pris connaissance du pli destiné à M. de Dillon; que Sa Majesté pouvait se fiera moi et serait prévenue à temps si la retraite devenait nécessaire.
Dans la journée du 17, je me rendis au grand quartier général. Les Français eurent un avantage considérable et le duc de Wellington perdit beaucoup de monde. Je ne trouvai ni lui ni son état-major ; je rencontrai seulement M. Pozzo di Borgo et le général de Vincent, qui étaient d'avis que, s'il n'arrivait pas de renforts à l'armée coalisée, il fallait s'attendre à voir Bruxelles tomber avant peu aux mains de Napoléon. En rentrant en ville, je trouvai M. de Bourmont avec un de ses aides de camp et plusieurs autres ofïiciers français. Je les dirigeai sur Gand. J'en conservai cependant deux auprès de moi, pour remplacer mes ordonnances, qui, au milieu de la consternation répandue par M. de Mesnard, avaient pris peur et, au nombre de cinq, m'avaient abandonné.
Le lendemain matin, fort de l'avis du général de Vincent et de celui de M. Pozzo di Borgo, je pensai le moment venu d'engager le prince de Gondé à partir. Sur sa réponse qu'il ne prendrait de résolution que quand je serais revenu du quartier général, j'y retournai, en effet, par la forêt de Soignes, et, sur la route, je rencontrai le corps d'un officier général anglais avec qui j'avais déjeuné le matin. Il avait été tué en arrivant auprès du duc de Wellington, Mais comme les Anglais venaient de recevoir quelques renforts, comme les Prussiens avaient soutenu le premier choc avec avantage, je pensai que la lutte pouvait durer encore plusieurs jours. Avec cette impres-
sion, je revins de bonne heure auprès du prince de Condé, de chez qui j'expédiai une ordonnance au Roi pour lui donner les dernières nouvelles et l'engager à ne pas quitter Gand. Lorsque j'achevais d'écrire, le prince me dit : « Faites savoir au Roi que le prince de Condé n'est pas parti. )) Je mis à la hâte cet avis en post-scriptum. Pour s'assurer que je l'avais écrit, le prince me fit rouvrir la lettre ; puis il m'embrassa et me dit que désormais il ferait ce que je lui dirais. — « Eh bien, Monseigneur, repris-je, s'il n'y a pas, à proprement parler, un danger actuel pour vous, il est plus sage et plus prudent que vous alliez à Matines ou à Anvers. » Le prince céda. Ses aides de camp, qui étaient pressés de le voir en sûreté, avaient déjà fait tous les préparatifs de départ.
Aussitôt que sa voiture eut pris la route de Matines, je voulus retourner au fort de l'action. En traversant la place Royale, je rencontrai deux aides de camp que Napoléon avait envoyés à Grouchy et qui venaient d'être faits prisonniers. Une faible troupe les conduisait, et la foule voulait les massacrer. Je réunis mes hommes à la petite escorte, qui allait être forcée, et nous fûmes assez heureux pour sauver ces officiers, dont l'un était neveu de Cambacérès. Ils me dirent qu'ils avaient été envoyés auprès de Grouchy, qui avait défense de quitter ses positions sans un ordre formel. Leur opinion était que si Grouchy marchait, l'Empereur serait à Bruxelles avant vingt-quatre heures. Un de ces officiers avait sur lui une proclamation imprimée, adressée par Napoléon au peuple belge et datée, à l'avance, du château de Laeken i. De ces renseignements
I. Proclamation de Bonaparte aux Belges et aux habitants de la rive gauche du Rhin :
« Le 19 juin i8i5. — Quelques succès éphémères de mes ennemis vous ont détachés un moment de mon empire. Dans mon exil, sur un rocher battu
je conclus que Grouchy ne serait pas prévenu, et que Napoléon allait se trouver dans une position critique.
A ce moment même se donnait la bataille de Waterloo. Je ne pus arriver jusqu'au quartier général, mais je trouvai, à l'entrée de la forêt de Soignes, M. Pozzo di Borgo, M. de Goltz et M. de Vincent ^, avec plusieurs officiers étrangers que je ne connaissais pas et qui étaient là pour le compte de leurs souverains respectifs. Le choc fut des plus violents. Le maréchal Ney, commandant la cavalerie française, fit tous ses efforts pour se faire tuer. Avec nos lunettes, nous le voyions à plus de deux cents pas de sa troupe. Dans cette belle charge de cavalerie, les Français avaient l'avantage de la position et devaient réussir, lorsqu'un cri se fit entendre dans leurs rangs : « C'est la cavalerie belge qui vient à nous î » A ce moment, le prince d'Orange, qui avait reçu une balle à l'épaule, commanda la charge et se lança en avant. L'hésitation de la cavalerie française la perdit ^. Les Français s'étaient tellement avancés dans la forêt de Soignes, que des balles et des éclats d'arbres brisés par les boulets arrivaient sur nous. Une balle atteignit M. de Vincent, qui faillit en mourir. M. Pozzo fut frappé au talon de sa botte par un éclat de bois, et en reçut une telle commotion jusqu'à la hanche, qu'il se crut blessé à mort. Plusieurs de nos ordonnances
par la mer, j'ai entendu vos plaintes. Le Dieu des armées a décidé du sort de vos belles provinces : Napoléon est au milieu de vous ; vous êtes dignes d'être Français. Levez- vous en masse ; réunissez-vous à mes phalanges invincibles pour exterminer les débris de ces barbares, vos ennemis et les miens : ils fuient la rage et le désespoir dans le cœur.
« Au palais impérial de Laeken. Signé : Napoléon (et plus bas), Comte Bertrand. »
Il est intéressant de remarquer la date du 19 juin, qui, dans la pensée de l'Empereur, devait être le lendemain de la victoire de Waterloo. (Éd.)
1, M. Pozzo di Borgo était ministre de Russie; M. de Goltz, ministre de Prusse, et M. de Vincent, ministre d'Autriche. (Éd.)
2. Il est surprenant que les historiens ne mentionnent pas ce fait.
et palefreniers en se précipitant à son secours reçurent des meurtrissures. Mon domestique eut le dos de son habit enlevé par un éclat d'arbre, sans en être blessé.
Bonaparte avait son quartier général adossé à un bouquet de bois, et de là dominait presque tout le champ de bataille. Il était dans la plus grande anxiété, attendant, comme dernière ressource, l'arrivée du corps de Grouchy. Il avait fait dresser une échelle au haut de laquelle se tenait en observation un de ses officiers. Celui-ci aperçut enfin, dans le lointain, une colonne en marche ; mais comme il ne pouvait reconnaître les troupes dont elle était composée, il descendit et céda la place à l'Empereur, qui monta, regarda, et, sans hésitation, fit sonner la retraite. Ce fut le signal de la confusion. Dans cette armée, qui se croyait victorieuse, s'éleva partout un cri : « Nous sommes trahis! Sauve qui peut ! »
Aussitôt après avoir ordonné la retraite. Napoléon 'avait demandé le maréchal Ney. Le maréchal avait regagné sa voiture pour rentrer au plus vite à Paris, où il devait apporter la première nouvelle du désastre. Napoléon, craignant d'être devancé par lui, quitta le champ de bataille et se dirigea rapidement vers la France. Ses voitures et ses bagages tombèrent au pouvoir des Prussiens, qui, plus tard, en firent hommage au prince de Gondé. Chose bizarre ! on trouva dans la voiture de l'Empereur un volume de « l'Éloge de Charette » relié en maroquin rouge fleurdelisé. Ce livre a dû rester entre les mains de M"^e ^Q Ruilly.
Quant à Grouchy, il n'avait pu, comme je l'ai expliqué, recevoir les ordres de l'Empereur. Il fut trompé par le bruit du canon, qui se rapprochait de Bruxelles, et en conclut que les Français allaient occuper la ville. Il n'apprit que dans la nuit l'issue de la bataille.
Dès que j'avais pu juger de quel côté serait la victoire, j'avais expédié M. Achille de Giiitaut à Alost auprès du duc de Berry, avec ordre de continuer jusqu'à Gand pour tranquilliser Louis XVIII. Malgré ma fatigue extrême, je voulais me rendre moi-même auprès du Roi, aussitôt la lutte terminée.
Je ne rentrai à Bruxelles que très tard, avec les ordonnances qui me restaient. Sur le chemin, je rencontrai une colonne d'environ i,5oo Français escortée par des Prussiens. Presque tous étaient blessés. Je portais la cocarde blanche : néanmoins beaucoup de ces prisonniers me saluèrent. Un jeune homme, s'approchant de moi, me dit qu'il s'appelait Bonjoin du Vivier; qu'il était parent de M. de Ghamisso et de M. d'Augente, aide de camp du duc de Gramont, et que c'était bien malgré lui qu'il se trouvait là. Je l'engageai à entrer dans le groupe qui m'entourait, et, soit insouciance, soit commisération, aucun Prussien ne parut s'en apercevoir. A un quart de lieue de Bruxelles, voulant forcer l'allure, je le laissai seul, lui disant qu'il n'avait plus rien à craindre, mais qu'il devait, à la porte de la ville, se constituer prisonnier de la part du commissaire du Roi.
Arrivé chez moi avec quelques officiers, parmi lesquels se trouvait M. le comte de Gunchy, je les expédiai à Malines, au prince de Gondé, et dans différentes directions ^ ; je n'en conservai qu'un, ancien grenadier de La
I. M. de Trogoff m'avait écrit d'Alost, le i8 juin, cinq heures du soir : « Vous êtes informé, mon cher Semallé, que j'ai posté deux officiers bien montés à Asche, outre les ordonnances qui s'y trouvent journellement. Je vous en envoie aussi deux. Vous pouvez vous en servir, en avant ou en arrière, comme vous le jugerez à propos : mais il faut que de trois heures en trois heures, S. A. R. Monseigneur le duc de Berry reçoive de vous un rapport, n'y eût-il rien de nouveau. Ces messieurs seront relevés demain. »
Rochejaquelein, qui était venu à Bruxelles avec M. de Bounnont. Malgré les nouvelles que M. de Guitaut avait données en traversant la ville, on y faisait courir le bruit que les alliés avaient perdu la bataille, et comme de longue main tout y était préparé pour un soulèvement en faveur de l'Empereur, si ce soir-là on m'avait vu franchir la porte, on eût pensé que tout était perdu pour nous. Déjà le passage par Bruxelles de nos commissaires aux frontières, se repliant devant l'armée de Napoléon, avait été pris en mauvaise part. La prudence me força donc à remettre au lendemain matin mon départ pour Gand.
A Alost, je ne trouvai que M. Talon et le détachement de cavalerie laissé par le duc de Berry. J'expédiai à ce prince la dernière ordonnance qui m'avait suivi, et montant en chaise de poste, j'arrivai rapidement à Gand. J'en trouvai les portes fermées. Le bruit qui avait couru de la défaite des alliés avait fait prendre cette précaution, et j'eus de la peine à obtenir l'entrée. Tout, en ville, était préparé pour la fuite; les chevaux étaient sellés, les voitures attelées. Sur la grande place, des aides de camp et plusieurs de mes amis me demandèrent quelles nouvelles j'apportais. Je donnai à tous rendez-vous chez le Roi, et, lorsqu'on m'annonça, j'entendis Sa Majesté répondre : « C'est M. de Semallé lui-même? Alors ce ne peut être qu'une nouvelle favorable. » Bien qu'épuisé, car j'avais passé plusieurs jours et plusieurs nuits à cheval, je racontai longuement tout ce que j'avais vu, avec les renseignements complémentaires que j'avais pu me procurer. J'indiquai notamment que le prince d'Orange était blessé et que le duc de Wellington avait perdu presque tout son état-major. Puis je remis au Roi une lettre que M. Pozzo m'avait chargé de lui porter et dans laquelle, de son côté, il lui rendait compte des péripéties et de l'issue de la
bataille. Après en avoir achevé la lecture, le Roi m'envoya avec M. de Blacas, chez le ministre de la guerre, pour lui recommencer mon récit. En sortant, je sollicitai de Sa Majesté la faveur d'aller annoncer ces nouvelles à Londres, à Madame la Dauphine. Mais le Roi me répondit qu'il avait besoin de moi pour porter deux lettres : l'une au prince d'Orange, et l'autre au duc de Wellington. Je me rendis donc chez sir Charles Stuart, l'ambassadeur de la Grande-Bretagne, et je lui demandai un passeport diplomatique et une reconnaissance officielle comme commissaire du Roi, pour aller au quartier général, en traversant toute l'armée et le champ de bataille. Il y consentit volontiers ^. Il n'avait encore rien reçu du duc de Wellington et semblait douter du succès des alliés. M. de Blacas m'accompagna ensuite chez le duc de Feltre, qui sembla incrédule. Ce n'est que quand je lui eus fait, dans tous ses détails, le récit de la bataille, qu'il parut enfin convaincu. En le quittant, M. de Blacas lui dit : « Le Roi vous charge de lui faire un rapport sur notre ami ^. »
Je déjeunai au château, et quand le Roi m'eut remis les deux plis que je devais emporter, je lui dis que M. Hyde de Neuville, dont je connaissais les services et le dévoue-
1. Le passeport, signé par Ch. Stuart, est en anglais. Il est accompagné d'une traduction, dont voici le texte :
« Par Charles Stuart, grand-croix du très honorable ordre du Bain et de l'ancien .ordre de la Tour et l'Épée, conseiller intime actuel de Sa Majesté Britannique, et son ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire près le souverain des Pays-Bas unis,
« Toutes personnes que le présent acte peut regarder sont priées et requises de permettre à M. le comte de Semallé, commissaire du roi de France à Bruxelles, allant au quartier général du duc de Wellington, de passer librement, sans empêchement ni obstacle, et de lui accorder toute aide et assistance.
« Donné à Gand, le 19 juin i8i5. »
2. Ce rapport, qui, dans la pensée du Roi, devait conclure à une récompense, ne fut jamais fait par Clarke. »
SOUVENmS DU COMTE DE SEMALLÉ. l'J
ment, désirait me remplacer pour le voyage de Londres et me priait de réclamer pour lui cette faveur. Ces paroles ne parurent pas être du goût de tout le monde autour de Louis XVIII : lai-même hésita un moment. Puis, mettant la main à son front, il me répondit : « Si cela vous fait plaisir, je n'ai rien à vous refuser. Dites à M. Hyde de Neuville d'aller prendre les dépêches de l'ambassadeur d'x\ngleterre et les miennes, et qu'il se dipose à partir tout de suite. »
Je retournai à Bruxelles, et, en passant à Alost, je vis le duc de Berry, qui venait d'y rentrer. Il me complimenta aimablement sur le rôle que je venais de jouer et sur la manière dont j'avais rempli la mission dont j'étais chargé. Je me rendis directement au palais du prince d'Orange et fus introduit dans l'appartement, où les chirurgiens se préparaient à extraire la balle restée dans son épaule. Il m'engagea à assister à l'opération et à déjeuner ensuite auprès de lui. Après le repas, où j'occupai la place qui revenait à l'envoyé du Roi, j'allai chez M. de Vincent, prendre de ses nouvelles. Il était très mal, et on craignait le tétanos. Ensuite je rentrai chez moi, d'où j'expédiai un officier pour tenir la promesse que j'avais faite à M. le prince de Gondé.
Sans prendre de repos, j'emmenai deux ordonnances, et accompagné du marquis de Brancas, je partis pour Nivelles, emportant quelques cordiaux et ce que nous avions pu trouver pour soulager les blessés sur le champ de bataille. Le Roi m'avait tout particulièrement recommandé de l'explorer. En faisant ce triste voyage, je vis un malheureux, dont la cuisse était arrachée. Il était adossé à un cheval mort et avait son bonnet de police rabattu sur les yeux : sur le revers était écrit : « Vive Monseigneur le duc d'Angoulcme ! » Cet homme invoquait la
LA COUR DE GAND. qSq
mort. Je le fis transporter dans une petite maison proche de la route de Namur, et là il me raconta qu'il était du io« de ligne, le régiment qui avait soutenu dans le Midi le duc d'Angoulême, et que, pour les punir et pour s'assurer d'eux, on les avait fait combattre en première ligne, entre deux régiments de la garde. Ce régiment avait été commandé par un de mes amis, le marquis d'Ambrujac, qui, aux Gent-jours, avait donné sa démission. Il est probable que ce malheureux ne survécut pas longtemps.
Je traversai toute la plaine. Quel spectacle affreux que ce champ de bataille, couvert de morts et de mourants ! Il y régnait un désordre inexprimable. Tout le long de la route de Namur, les batteries étaient restées en position. Enfin, après une longue journée, j'arrivai à Nivelles, où je chargeai M. Noppener d'inviter au nom du Roi le doyen à se rendre, avec tout son clergé, sur le champ de bataille, pour y porter aux moribonds les consolations de la religion. J'ajoutais que je serais allé le lui demander moimême, si je n'avais pas eu une mission pressante à remplir auprès du duc de Wellington ^ .
I. Le 24 juin i8i5, l'abbé AUard, doyen de Nivelles, m'écrivit : « Dès que M. Noppener m'eut fait connaître, de votre part, le désir de Sa Majesté, M. Devuyst, curé de Geestgérompont, autrefois aumônier du régiment de La Tour, et aujourd'hui persécuté par les autorités de sa paroisse et réfugié chez moi, se présenta pour se charger de cette besogne. J'invitai mon vicaire, M. Becquevort, de l'accompagner. Ils partirent aussitôt avec une douzame de bouteilles de vin, de l'eau-de-vie et du vinaigre, et quelques autres rafraîchissements. Ils commencèrent leur mission par le champ de Goumont; parcoururent les maisons et les chaumières de Mont-Saint-Jean, et vinrent ensuite à Braine-rAlleud, où ils trouvèrent dans l'église trois cents Français blessés. Tous demandaient les secours des sacrements, et près d'un mille eurent le bonheur de les recevoir. Les blessés des alliés protestants leur enviaient cette consolation. Deux seuls d'entre les catholiques refusèrent les sacrements : un colonel et un capitaine dont les noms restent ignorés. Plus de trois cents reçurent le viatique après s'être confessés, et environ six cents, qui agonisaient, reçurent l'absolution et l'extrême-onction. Ah 1 Monseigneur, combien d'âmes, dans ce nombre, échappées aux supplices éternels ! Aucun d'eux n'était bona-
26o SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
En entrant chez le duc, je le trouvai entouré d'officiers de tous grades. J'y rencontrai M. deMesnard, qui apportait enfin la lettre qu'il n'avait pas encore remise. A mon tour je tendis au duc la lettre de Louis XVIII. Il en parut flatté et me dit : « Vous voyez, Monsieur, que nous sommes ici en deuil ; vous voudrez bien partager le repas douloureux que nous allons faire. » Il était dix heures du soir quand on se mit à table : le premier aide de camp du duc m'assigna la place vis-à-vis de ce dernier et se mit à ma gauche ; un autre ofilcier supérieur s'assit à ma droite. A la fin du repas, je fus conduit par l'un d'eux à la chambre qui m'avait été préparée, et, le lendemain matin, le duc de Wellington, après beaucoup de politesses, me remit sa réponse à la lettre du Roi. Je dus m'excuser auprès de Sa Majesté de ne pas la lui porter moi-même, parce que j'avais obtenu du duc l'autorisation de délivrer les prisonniers appartenant au lo® de ligne, ce régiment fidèle dont je venais d'apprendre l'histoire par un blessé, sur le champ de bataille de Waterloo.
Accompagné de mes deux ordonnances ^ puis de M. de Brancas, je commençai par pénétrer dans une ambulance, où je trouvai plus de deux cents blessés, tous officiers. Ils étaient couchés sur le pavé, et plusieurs gravement atteints. Je saluai ces malheureux de la part du Roi, en leur promettant de prompts secours; car Sa Majesté, dans la pensée que les Anglais et les Prussiens s'occuperaient d'abord de leurs blessés, m'avait chargé tout particulièrement de soulager les Français. Tous portèrent la main à leur front et m'exprimèrent leur reconnaissance de la
partiste, dont (sic) ils détestaient les violences. Ils furent sensibles aux soins paternels de leur bon Roi et assurèrent que le commun de l'armée était dans les mêmes dispositions,... »