CHAPITRE X
A Mons, la police me remet M. de Rigny, neveu de l'abbé Louis. ~ Reddition d'Arras. —Je pars avec Monsieur pour Gonesse, quartier général de Wellington. — La députation de la Chambre. — Conférences de Monsieur avec le duc de Wellington. — Mes rendez-vous avec M. de Flaugergues. — La députation est obligée de quitter Louvres pendant la nuit. — Nous arrivons à Saint-Denis, d'où Monsieur m'envoie à Paris prendre des informations. — J'engage le Roi à y rentrer de suite.
Le 8 juillet, le Roi retourne aux Tuileries. — Par qui M. Decazes fut désigné pour la préfecture de police. — Procès du maréchal Ney, et précautions pour son exécution. — Sentiments du colonel La Bédoyère. Son procès. — Évasion de M. de Lavalette, concertée par Decazes. — Projet de loi d'amnistie. — Faveur de Decazes : je m'abstiens de paraître chez lui.
Suite des intrigues de Maubreuil. — Sous le nom d'Armand Durand, il conspire contre le Roi. — Les frères Lecomte le dénoncent. — Il est arrêté à Vaucresson. — M. de Courcy-Montmorin a recours à moi pour avertir les princes. — Adresse du marquis de Brosses à la Chambre des députés. — Maubreuil est traduit en police correctionnelle. — Procédures contre lui. — Il s'évade et se réfugie à Londres. — Ses lettres et ses pamphlets. — M. de La Tourette me montre des pièces accablantes contre Decazes. — Le comte Ferrand veut en informer le Roi, mais sans succès. — Je me retire à la campagne.
Assassinat du duc de Berry. — Louis XVIII me promet la pairie. — Charge de cour confiée aux généraux Rapp et Curial. — Mort de Louis XVIII.
J'étais à Mons, logé chez le général Du Vivier, quand on m'amena un M. de Rigny, neveu de l'abbé Louis, et se qualifiant colonel au service de France. Arrêté aux avantpostes et dépouillé de tout, il m'avait été renvoyé de Bruxelles par le commissaire général de police, qui continuait à exécuter l'ordre de m'adresser tous les Français
arrivant dans cette ville. M. de Rigny se disait chargé par Fouché d'une mission auprès de Louis XVIII. Je donnai dans ma voiture une place à cet émissaire inconnu; j'en donnai une autre à M. Dubourg-Butler qui m'avait rejoint, et, à quatre heures du matin, nous arrivâmes à Cambrai, où était le Roi. Aussitôt, M. de Rigny envoya prévenir son oncle et M. de Talleyrand, qui le réclamèrent; mais, en raison des communications dont il se prétendait porteur, je vins le matin le remettre en personne entre les mains de Sa Majesté.
Le comte d'Artois, qui était présent et qui me retint à sa table, m'apprit alors que le ministre de la guerre venait de donner l'ordre au colonel Dubourg de se rendre devant Arras avec deux cent cinquante hommes choisis dans la cavalerie d'élite, pour sommer, au nom du Roi, le commandant, qui avait refusé de rendre la place au nom des alliés. J'ai su plus tard qu'aussitôt le nom du Roi prononcé, les portes d' Arras avaient été ouvertes.
Quand le repas fut achevé. Monsieur me prit en particulier, me demanda si mes chevaux étaient arrivés et me dit de me préparer, ainsi que le comte des Gars, pour nous rendre au quartier général du duc de Wellington. Ce dernier avait, en effet, envoyé la nuit précédente un courrier pour informer le Roi que Blûcher, ayant éprouvé quelque résistance dans les environs de Paris et de Versailles, était résolu à agir avec la dernière rigueur. Comme le duc ne pouvait s'y opposer, il suppliait Sa Majesté d'envoyer un prince de sa famille, qui pût avoir assez d'autorité pour empêcher de pareils malheurs. On avait d'abord pensé au duc de Berry ; mais le Roi, qui craignait la vivacité de ce prince, avait fait choix de Monsieur et m'avait désigné pour l'accompagner. J'escortai à cheval la voiture où Monsieur était monté avec le comte des Gars. Nous
devions coucher à Roye. Au moment où je me retirais, le prince me dit : « Vous comptez dormir? Eh bien, vous vous trompez. Un nouveau courrier de Wellington nous force à partir dans une heure. C'est Fitz- James qui vient de me l'apprendre de la part du Roi. » Me sachant fatigué, le prince fit suivre à cheval M. de Fitz-James et me prit avec le comte des Gars dans sa voiture. Obligés de cheminer au milieu d'une colonne prussienne, nous fîmes route très lentement. Nous ne nous arrêtâmes qu'à Louvres, gros bourg rempli de troupes allemandes. Le commandant dut faire évacuer en partie le château de M""® de Mareuil, pour nous y loger provisoirement. Là, Monsieur renvoya le duc de Fitz-James avec des dépêches à Louis XVIII, qui devait s'être rendu à Roye pour se rapprocher du théâtre des événements. Nous partîmes pour Gonesse, où était le quartier général de Wellington.
Nous y trouvâmes une députation de laGhambre, venue en apparence pour demander un armistice, mais en réalité pour gagner du temps et attendre le résultat d'une mission de cinq commissaires envoyés au quartier général des Russes et des Autrichiens ^.
La députation ne logeait pas à Gonesse, mais à Louvres, sur la grande route, dans une auberge au bas du bourg. C'était aussi à Louvres que j'avais ordre de rester. Vers les
I. La députation, nommée le 27 juin, se composait de MM. Andréossy, Boissy d'Anglas, Valence, Flaugergues et La Besnardière.
Les cinq commissaires étaient MM. d'Argenson, Sébastian!, Lafayette, Laforest et Le Doulcet de Pontécoulant, auxquels Benjamin Constant avait été adjoint comme secrétaire rédacteur. Nommés le 24 juin, ces commissaires étaient venus, le 25, demander des passeports à l'état-major de Blùcher et de Wellington, afin de se rendre à Mannheim, au grand quartier général autrichien. En arrivant à Haguenau, ils trouvèrent une commission, accréditée par les puissances pour traiter avec eux; mais, dès le I" juillet, les alliés les congédièrent parce que, avant d'entamer aucun pourparler, ils exigeaient que la personne de Napoléon leur fût remise. (Éd.)
midi, le notaire du lieu, M. de France, que j'avais chargé de nous procurer quelques vivres, vint me dire que M. de Flaugergues était allé le trouver, à l'insu de ses collègues, et l'avait prié de me demander un rendez-vous pour me faire des communications urgentes. Je répondis que, très occupé au château, je ne pouvais pas préciser actuellement l'heure où je serais libre : au fond, j'attendais le retour de Monsieur.
Quand le prince rentra, le soir, je lui fis part de cet incident. Sa réponse fut que cette demande venait fort à propos ; que je devais de suite accorder le rendez-vous, et surtout m'efforcer de décider les délégués, et par eux la Chambre, à faire une démarche auprès du Roi pour l'inviter à rentrer dans Paris ; que c'était le meilleur moyen de déjouer toutes les intrigues et d'éviter peut-être de grands malheurs à la capitale et à la France. Il s'étendit alors sur les propositions qu'on lui avait faites au quartier général. Il me dit que Wellington insistait pour faire accepter comme médiateurs Fouclié et d'autres hommes marquants de la Révolution ; que c'était remettre la Restauration entre les mains de ses ennemis. J'allai donc prier M. de France de faire savoir à M. de Flaugergues qu'à onze heures je me rendrais sur la grande route, à un point indiqué. Gomme je rentrais auprès de Monsieur, arrivait M. de Dienne, qui m'apportait un billet du général de Tilly, nommé député pendant les Cent-jours. « Que le Roi se présente aux portes de Paris, écrivait le général, et tout tournera pour le mieux. » Je montrai le billet à Monsieur. « Ah! mon cher Semallé, me dit le prince après l'avoir parcouru, quel service M. de Flaugergues peut rendre à la France, s'il lèvent! «Et aussitôt il écrivit au Roi quelques mots et les fit porter par le duc de Fitz- James, qui était de retour.
A l'heure et à l'endroit convenus, je trouvai M. de Flaugergues, accompagné de M. de France, qui se retira aussitôt pour nous laisser seuls. M. de Flaugergues commença par me dire qu'il m'avait vu à l'œuvre en i8i4 et que je lui inspirais la plus entière confiance. Après quoi il m'engagea, dans l'intérêt des princes, à faire mon possible pour que Monsieur obtînt du duc de Wellington l'armistice, que celui-ci s'obstinait à refuser aux délégués. Il assurait que cette démarche produirait le meilleur effet sur l'esprit de la Chambre. Je répondis que je ne saurais me charger d'une semblable commission ; que cet armistice n'était demandé que pour gagner du temps, et permettre de recevoir des nouvelles de la députation que nous savions envoyée au grand quartier général des Autrichiens ; que Monsieur n'ignorait pas les démarches qu'on y faisait pour obtenir la reconnaissance du roi de Rome. Enfin, dans une conversation de plus d'une heure et demie, j'insistai, au contraire, sur l'utilité de rappeler le Roi à Paris. Je ne réussis point à le persuader, et nous nous quittâmes sans avoir pu nous entendre.
Le lendemain matin. Monsieur retourna encore au quartier général des Anglais avec MM. des Cars et de Fitz-James. Il me fit rester au château, où je reçus plusieurs émissaires envoyés de Paris. Presque tous portaient la cocarde tricolore. Je leur conseillai de se rendre directement à Roye, auprès de Louis XVIII, et ne retins que M. Archambault de Périgord, frère de M. de Talleyrand, qui se présenta sans cocarde et me manifesta le désir d'attendre le retour de Monsieur.
Ainsi que le prince l'avait d'ailleurs prévu, M. de Flaugergues, dans la journée , me fit demander un second entretien pour le soir. Je l'acceptai seulement après le retour du comte d'Artois, qui était rentré fort mécontent de
sa nouvelle visite au duc de Wellington. Il espérait que, cette fois, je serais plus heureux avec M. de Flaugergues, et que j'obtiendrais de lui qu'une députation fût envoyée au Roi. Le prince avait appris dans la journée que Fouché, soutenu par ïalleyrand, cherchait à imposer à Sa Majesté des conditions très dures. Mais M. de Flaugergues se borna à me faire les mêmes propositions que la veille. Je les repoussai pour les mêmes motifs. Il finit par me dire que les ennemis des Bourbons travaillaient beaucoup contre eux ; que Paris était mal disposé ; qu'enfin il y aurait danger pour lui à faire ce que je demandais. « Eh bien, monsieur de Flaugergues, lui dis-je en m'animant, s'il y a du danger, je veux le partager avec vous. Donnez-moi une demi-heure pour prendre des habits bourgeois, et je vous accompagne à la Chambre. » Poussé dans ses derniers retranchements, il s'écria : « Non, non ; cela ne réussirait point. Jamais la nation française ne s'humiliera devant les Bourbons. — Alors, repris-je, nous perdons notre temps. J'hésitais à reprendre notre entretien : c'est Monsieur qui m'y a poussé dans l'espoir d'un résultat meilleur. Nous n'avons qu'à nous séparer. »
Rentré au château, où je logeais, je me présentai chez Monsieur, qui m'avait fait promettre de lui raconter aussitôt l'entrevue. Il avait sur son lit un billet écrit à l'avance et adressé au duc de Wellington. Il me pria de le lui faire porter à l'instant même. Deux heures après, MM. les députés, qui s'étaient couchés, reçurent l'ordre de quitter Louvres sans délai, pour retourner à Paris.
Nous partîmes pour Saint-Denis le lendemain i. Toute
I. On se souvient de l'obligeance du maître de poste de cette ville, qui m'avait conduit lui-même au mois de mars, quand je quittais Paris pour rejoindre les princes. Sur l'exposé que je fis au Roi de sa conduite, il reçut la croix de la légion d'honneur.
la maison de Monsieur s'y trouvait déjà réunie, et le Roi y était arrivé, accompagné de son ministère de Gand. Mais les barrières de la capitale restaient fermées, et ordre avait été donné de ne laisser passer, dans un sens comme dans l'autre, que les courriers et les personnes chargées de missions diplomatiques. Monsieur se rappela le passeport spécial que sir Charles Stuart m'avait délivré à Gand pour le quartier général des Anglais, et m'engagea à m'en servir pour entrer dans Paris.
Comme je m'habillais pour m'y rendre, j'eus le chagrin de m'aperce voir qu'on m'avait volé, à l'hôtel, ma croix de Saint-Louis. Monsieur retira la sienne et me la donna.
Dès qu'on sut que j'avais un passeport, plusieurs personnes me demandèrent à en profiter, et je m'y prêtai volontiers. Nous étions au grand complet, quand M. Sosthène de La Rochefoucauld, ne pouvant trouver d'autre place, vint s'asseoir derrière la voiture, pour rejoindre sa femme, M"^ de Montmorency de Bonnétable. Ce ne fut pas pour lui un voyage stérile, car neuf mois après naquit son premier enfant.
A la barrière, on examina mon passeport, et je pus entrer sans difficulté. Je me rendis d'abord à la porte Saint- Honoré, puis rue Saint-Florentin, pour voir M. de VitroUes, que Fouché avait fait remettre en liberté et qui était déjà venu, avec son libérateur, au quartier général. Monsieur m'avait chargé de lui demander des renseignements sur l'état de Paris et sur ce qui avait été dit en sa présence entre Fouché, le duc de Wellington et d'autres personnages. Je ne trouvai point M. de Vitrolles, ou du moins je ne fus pas reçu, bien que je me fusse présenté plusieurs fois chez lui.
Je rentrai le soir à Saint-Denis rendre compte à Monsieur du peu de succès de ma course. Toutefois, d'après
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ce que j'avais constaté, je conseillai, tant à lui qu'au duc de Berry, d'engager le Roi à paraître au plus vite à Paris. Il était facile de voir qu'on faisait le possible pour l'effrayer, mais qu'en réalité il n'y avait aucun danger, et que la population désirait son retour. D'un autre côté, Fouché, Talleyrand et leurs complices étaient arrivés à persuader à Louis XVIII qu'il ne pouvait plus songer à pénétrer dans Paris sans la cocarde tricolore. Eclairés par mon rapport, les princes résistèrent à cette humiliation, que le Roi semblait prêt à accepter comme si elle eût pu aplanir toutes les difficultés. Monsieur et ses fils déclarèrent qu'ils sortiraient de France plutôt que de souscrire à une exigence qu'ils considéraient comme blessant leur honneur, et ils se prononcèrent avec tant de fermeté que le Roi dut leur céder.
Son entrée à Paris eut lieu le 8 juillet. Elle fut généralement assez morne. Le Roi reprit possession des Tuileries ; Monsieur et le duc de Berry s'installèrent au pavillon de Marsan.
Le ministère fut reconstitué avec Talleyrand, le baron Louis et M. de Jaucourt, auxquels furent adjoints le baron Pasquier, le maréchal Gouvion Saint-Gyr, le duc de Richelieu et Fouché, qui s'installa encore une fois au département de la police générale.
Aussitôt ces nominations faites, le comte des Gars me manda de la part de Monsieur. Je trouvai le prince et le duc de Berry entourés de leurs maisons : ils étaient tristes et inquiets. On agitait la question de savoir comment on pourrait paralyser l'influence de Fouché. On proposait de confier provisoirement à M. de Polignac la préfecture de police. Il la refusa, pour ne pas donner de l'ombrage aux libéraux, et aussi parce qu'il paraissait regarder ce poste comme au-dessous de sa position. Après que plusieurs
autres noms eurent été prononcés sans succès, M. des Gars, le chevalier de La Salle, M. de TrogolT, firent observer que, pendant mon séjour à Bruxelles, j'avais pris des mesures énergiques et sages et que je pourrais rendre des services à la préfecture de police. Ils étaient d'avis de me l'attribuer. IVIais M. de Polignac déclara que je serais dans cette place encore plus inquiétant que lui-même, et je l'appuyai vivement, tant j'étais effrayé d'une pareille responsabilité. On chercha ensuite d'autres combinaisons, sans s'arrêter à aucune. C'est alors que M. de Polignac, comme par inspiration, s'écria : « Si nous avons l'air de nous défier de Fouché, il n'en sera que plus dangereux. Je vais lui demander de désigner lui-même un préfet de police; je suis persuadé que cet abandon produira le meilleur effet. »
Gomme personne ne protestait, il partit, et en revenant, il nous dit que son idée était excellente ; qu'il avait tout raconté à Fouché, qui avait répondu : « Oh ! vous avez bien fait de refuser la place. Elle ne vous convenait guère ; mais je suis très sensible à votre démarche.» — M. de Polignac, continuant, lui dit qu'on avait également proposé M. de Semallé, qui, comme il le savait, avait été commissaire du Roi en Belgique. — « Gette nomination aurait été encore plus dangereuse, avait-il répondu. G'est un homme de caractère ; mais il alarmerait le parti que nous devons ménager. Je le connais : il a été mon élève à Vendôme, et j'ai pu apprécier sa prudence lors de son arrestation sous l'Empire. » — M. de Polignac lui ayant dit alors qu'on nommerait qui il voudrait. « Ge sera bien délicat pour moi, reprit Fouché, c'està vous de choisir. » Puis, se frappant le front : « Tenez; j'ai votre affaire. Je connais un jeune homme, plein d'esprit et de moyens, que j'ai eu aussi sous ma férule à Vendôme. Il a épousé M"^ Muraire ; il a été d'abord
secrétaire des commandements de Madame mère ; il s'est jeté ensuite dans le parti royaliste et a commandé des volontaires royaux au mois de mars : c'est Decazes. » — Et M. de Polignac ajouta : « Vous voyez, Messieurs, que Fouché met la meilleure foi dans ses rapports avec nous. » — Je voulus faire une observation : elle fut repoussée à la presque unanimité. Je n'eus, pour partager mon avis, que MM. Alexis de Noailles et de Trogoff, et, le jour même, Decazes devint préfet de police.
C'est au commencement d'août que le maréchal Ney fut arrêté dans le département du Lot. Il était très coupable, et le Roi comptait le punir, sans pourtant vouloir sa mort. Je sais, à n'en pouvoir douter, que Fouché en voulait personnellement au maréchal, et qu'il déclara que Sa Majesté ne pouvait faire grâce à un homme qui avait causé la mort de tant de monde et un si énorme déficit dans les finances. Le Roi nomma donc un conseil de guerre, composé de maréchaux, sous la présidence de Moncey. Mais ce dernier ayant refusé de siéger, on désigna un second conseil, présidé par le maréchal Jourdan. Le maréchal Ney comparut devant ce conseil, où on lui fit rendre les honneurs militaires dus à son grade. J'assistais à la séance où il déclina la compétence de ce tribunal, qui, faisant droit à cette demande, se déclara incompétent pour juger un pair de France. Louis XVIII sut mauvais gré au maréchal Moncey d'avoir refusé de siéger, et aux membres du second conseil d'avoir accueilli les conclusions du maréchal Ney.
Au commencement de décembre, l'accusé parut devant la Cour des pairs, qui, le 6, le condamna à mort. Il devait subir sa peine, le lendemain, dans la plaine de Grenelle. A cet effet, je reçus l'ordre écrit de prendre le commande-
SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ. l8
ment des gardes du corps de Monsieur, tandis que M. de La Rochejaquelein commanderait les grenadiers à cheval, casernes à l'École militaire. J'allai le soir, en personne, faire observer au major Le Tourneur, qui m'avait écrit, que depuis les Gent-jours j'étais, de fait, plus diplomate que militaire ; que mes fonctions de commissaire à l'étranger m'ayant créé une autre position, je ne me considérais plus comme faisant partie des gardes du corps de Monsieur. Le major me répondit qu'il avait agi par ordre supérieur et qu'il ne pouvait m'en dire plus long. Je dus donc me tenir prêt à monter à cheval.
Soit qu'on craignit des désordres pendant le trajet du Luxembourg à la plaine de Grenelle, soit pour tout autre motif, il fut décidé, dans la nuit, que l'exécution se ferait dans l'intérieur du Luxembourg. Ge qui est certain, c'est que dans le haut de l'escalier par où devait passer le maréchal, on avait posté des hommes qui l'eussent poignardé au premier mouvement essayé dans la rue pour le délivrer. Un de ceux qui, dans cette intention, passèrent la nuit dans la lanterne du Luxembourg, était de mes amis, et pour cette raison, j'évite de le nommer, bien qu'il soit déjà mort. Et il croyait faire ainsi un grand acte de dévouement ! M. de La Rochejaquelein et moi, nous reçûmes avis de rentrer au quartier.
Avant l'exécution, le maréchal Marmont accompagna la maréchale Ney aux Tuileries et força le poste des gardes du corps; mais l'entrée des appartements du Roi lui fut refusée.
Peu de temps après, le colonel de La Bédoyère avait été arrêté. Il paraissait plus coupable que le maréchal Ney. Gomme il n'appartenait pas à la pairie, il fut traduit devant un simple conseil de guerre, qui le condamna à mort. M'"^ de La Bédoyère s'efforça de solliciter la grâce
de son mari. Le Roi aurait bien voulu l'écouter; mais Fouché objecta que, le maréchal Ney ayant subi sa peine, M. de La Bédoyère devait la subir également, si on ne voulait pas que sa grâce fût attribuée à des influences de parenté. La porte du Roi fut donc également fermée pour M""® de La Bédoyère, et la sentence fut exécutée dans la plaine de Grenelle.
Le malheureux colonel était très proche parent de mon beau-frère, le comte de Guitaut, et j'ai connu toute sa famille. Son frère aîné, appelé Henri, époux de M"« d'Étampes, partageait les idées et les principes de ses parents, qui étaient parmi les plus ultra du faubourg Saint-Germain. Le second, au contraire, Charles, élevé, je crois, à l'école de Saint-Gyr, aimait passionnément la carrière militaire, et, contre le vœu des siens, avait servi dans les armées impériales. M. Roger de Damas lui ayant fait épouser M"« de Ghastellux, sœur de sa femme, on avait espéré qu'il se convertirait à d'autres opinions. Aussi, après le débarquement de Bonaparte, M. de Damas avait demandé pour lui le grade de colonel et un régiment pour combattre l'usurpateur. « Y pensez-vous, objecta le ministre de la guerre ; un régiment pour votre beau-frère ! lui dont les sentiments sont si connus !» M. de Damas répondit que Charles était bien changé et qu'on ne risquait rien : sur cette assurance, on lui confia un régiment. Peu de jours, peut-être peu d'heures après, dix-huit jeunes gens se réunissaient pour un grand déjeuner, dont faisaient partie Charles et mon beau-frère de Guitaut. Le repas fut arrosé de bon vin, et à la fin on porta la santé du Roi. Or, Louis XVIII venait de faire remplacer sur les croix de la légion d'honneur l'ertigie de Napoléon par la sienne propre. A son tour, Charles de La Bédoyère se leva, montra sa croix sur sa poitrine et s'écria : « Je te renou-
ajô SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
velle tous les serments que j'ai faits en recevant de toi cette croix, grand homme, dont on veut ôter l'image pour placer celle d'un prince qui a souillé la France en y mettant le pied. Je te renouvelle mes serments. Ils m'ont donné un régiment que je n'ai pas demandé, et j'espère être le premier à te saluer sur le sol de la patrie. » Un homme qui parlait ainsi publiquement était-il un traître ?
Parmi les trois plus compromis à cette époque, restait M. de Lavallette, dont le nom était Vallée. Son père avait été attaché à la famille de Rouhault-Gamache, que j'avais bien connue, et sa femme était une demoiselle de Beauharnais. Il fut condamné, le 21 novembre, par la cour d'assises de la Seine, pour s'être emparé de l'hôtel des postes, dont le comte Ferrand était directeur général, et cela, avant même que le Roi eût quitté Paris. Son évasion a fait beaucoup de bruit : je n'en parle que pour ajouter quelques détails généralement ignorés.
Je commence par dire que, bien que personnellement victime de sa trahison, puisque j'avais failli être pris dans Paris le 21 mars i8i5, faute de pouvoir obtenir des chevaux de poste i, j'ai refusé de comparaître à son procès et de témoigner contre lui. Il l'a su plus tard, et m'en a fait exprimer sa reconnaissance.
M. de Lavallette était généralement aimé et intéressait presque toutes les personnes qui le connaissaient. Le marquis de Garvoisin, qui l'avait rencontré aux eaux, se préoccupait beaucoup de lui faire avoir une mort chrétienne, et allait le visiter tous les jours. Je voyais le marquis le soir chez la marquise de Sablé, sa parente ; il nous contait ce qu'il avait fait ou appris à la Conciergerie dans la journée.