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I. Voir le chapitre VIII

Louis XVIII, tout en refusant la grâce de M. de Lavallette, désirait son salut; mais, cette fois encore, Fouché se refusait à la clémence. M. Decazes, qui voyait souvent le Roi, lui donna le moyen de sauver le condamné sans encourir aucun reproche. Il imagina le plan qui a si bien réussi ; ce plan était copié sur une scène d'une pièce très connue dans son temps, intitulée le Comte cV Aj^hei^g. Tout fut calculé et arrangé par M. Decazes, avec les amis de M. de Lavallette. Le 19 décembre, veille du jour fixé pour l'exécution, M. de Garvoisin était allé voir le condamné, pour l'exhorter à bien mourir. M. de Lavallette, que cette visite gênait, le pria de lui procurer une Imitation de Jésus-Christ, et l'officieux visiteur vint la chercher chez la marquise de Sablé, qui lui confia la sienne. Pendant le temps que M. de Garvoisin mit à aller et venir de la Gonciergerie à la rue de Lille, l'évasion s'était accomplie.

J'avais été témoin de la remise du livre dans les mains de M. de Garvoisin et, la soirée finie, je m'étais retiré chez moi, quand M. Morin vint m'apprendre que M. de Lavallette s'était sauvé. Il m'assura que le fugitif s'était retiré chez des Anglais, rue Bleue (ou Verte), et il ne demandait que vingt-cinq hommes pour le remettre aux mains de la justice. Ne voulant encourir aucune responsabilité, je conduisis M. Morin chez M. de Rochechouart, commandant la place de Paris. Gelui-ci monta en voiture avec nous, me déposa chez moi et conduisit M. Morin chez le général Lépinois. Ge général déclara qu'il fallait ressaisir l'évadé, et courut prendre des ordres supérieurs. En revenant, il fournit les troupes nécessaires ; mais la nuit était presque achevée, et M. de Lavallette avait quitté la retraite indiquée.

J'ai toujours été convaincu que le général Lépinois

s'était adressé au Roi, qui, ne désirant pas la mort de M. de Lavallette, l'avait fait avertir sous main. J'aurais beaucoup regretté, pour ma part, que le fugitif fût repris. Si j'ai consenti à conduire M. Morin chez M. de Rochechouart, c'est parce qu'il m'avait déclaré qu'il me rendrait personnellement responsable si, par suite de mon abstention, le prisonnier échappait à la justice.

Cet événement contribua beaucoup à augmenter la faveur de Decazes, dont l'influence sur Louis XVIII devint si exclusive et si malheureuse. Peu avant, il avait remplacé à la police le ministre Fouché, nommé, le 22 septembre, ambassadeur à Dresde.

Vers le milieu de janvier 1816, on présenta un projet pour chasser d'une Chambre, que le Roi lui-même avait appelée « introuvable, » tous ceux qui avaient voté la mort de Louis XVI, et pour les expulser des autres emplois publics qu'ils avaient conservés. Je vis avec peine soulever cette question, et je m'en expliquai avec plusieurs députés influents de la droite, MM. de Villèle, de La Rourdonnaye, de Gastelbajac : ils n'eurent aucun égard à ces avis. Voyant l'inutilité de mes efforts, je me rendis, pour affaires personnelles, à Saint-Dizier ; mais j'en fus bientôt rappelé par Monsieur, qui désirait m'entretenir.

On se souvient qu'en 1814, j'avais signé en blanc quatorze lettres de grâce pour des régicides. Depuis, j'avais su par M. Rarris que onze de ces pièces avaient servi à des magistrats de la Cour de cassation ; que les trois autres avaient été remises à Rarras, Gambacérès et Fouché. Ce dernier avait envoyé de Dresde, à M. Rignon, sa lettre de grâce, qu'il avait soigneusement gardée, et dont il pouvait faire usage comme preuve que les Rourbons revenaient sur l'amnistie promise en leur nom par leurs fondés de

pouvoirs. En outre, à la Chambre, M. Bignon venait de faire allusion aux lettres de grâce, sans oser en parler ouvertement. Monsieur aurait dû savoir ce qui s'était passé, par le rapport que je lui avais adressé, à l'expiration de mon mandat, sur cette affaire comme sur le reste de ma conduite ; mais j'ai expliqué comment ce rapport lui avait échappé. Le prince n'avait pas oublié la conversation qu'il avait eue avec moi, le 27 février, à Vesoul ; par contre, il ne savait plus exactement ce que j'avais fait ensuite, et me mandait à Paris, pour me questionner à ce sujet. Je me rendis au pavillon de Marsan ; je rappelai à Monsieur ses instructions d'abord, puis les promesses que j'avais faites et qui étaient générales, enfin la signature des quatorze lettres, en sa présence, sur la table du maire de Meaux ; et je courus lui chercher le dossier que M. de Monciel m'avait remis en partant. Il déclara alors qu'il se souvenait de tout, et m'approuva en me remerciant. On fut obligé de revenir sur la loi dite des relaps.

C'est à ce moment que remonte l'espèce de désunion qui se manifesta entre les princes et le Roi. Elle n'avait d'autre cause que le crédit excessif de Decazes. Pour être en faveur, il fallait adopter la politique et les idées de ce ministre. Or, les fonctions qu'il avait remplies auprès de Bonaparte, son mariage avec M"^ Muraire, fille du premier président de la Cour de cassation, le même qui avait suivi la régente à Blois, m'empêchaient de croire que Decazes pût servir loyalement la cause de la légitimité. Je voyais avec inquiétude augmenter sa puissance. Resté en demisolde, n'ayant pas d'emploi public, je ne parus plus aux Tuileries que pour m'acquitter strictement de mes devoirs envers le Roi et envers la famille royale. Je ne me présentais pas chez Decazes, bien qu'il me connût

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parfaitement et qu'il eût été mon camai^ade au collège de Vendôme. Il remarqua mon absence aux fêtes qu'il donnait, et me traita dès lors comme un adversaire.

Un jour de réception aux Tuileries (c'était le lendemain d'une de ces fêtes), comme je passais devant Sa Majesté, elle me demanda des nouvelles de M™^ de Semallé, et s'informa si j'avais été la veille au soir chez son ministre. Je répondis que non, et, à sa figure, je m'aperçus que cette réponse ne lui avait pas été agréable. Rendant visite, le même soir, à M^« de Sainte-Marguerite, je trouvai dans son salon son père, le marquis de Glandevèze, alors major des gardes du corps et un des plus chauds partisans de le Decazes. Il me dit : « Pourquoi n'allez-vous pas chez ministre? Tant que vous vous conduirez ainsi, vous n'obtiendrez rien du Roi. » — Je répondis que je n'avais rien à solliciter de Sa Majesté, aux ordres de laquelle je serais toujours; que quant à M. Decazes, j'étais convaincu que, par sa politique, il était le plus grand ennemi de la légitimité.

Nous retrouvons ici une suite aux affaires de Maubreuil, qui, rentré en France après sa fuite à Tirlemont, s'était d'abord promené au grand jour, même dans Paris, sans que la police y prît garde.

Le 26 avril 1816, Maubreuil fut arrêté à Gonnerré, dans la Sarthe, comme chef d'une très coupable intrigue. Il avait rallié autour de lui, dans l'x^njou et les pays voisins, d'anciens révolutionnaires, dans le but de tenter un coup de main contre le gouvernement. On saisit ses papiers, et il fut remis aux gendarmes, qui le reconduisirent à Paris. En y arrivant, il s'échappa cette fois encore, et recommença aussitôt à conspirer.

Il changeait souvent de domicile, mais descendait fré-

quemment à la barrière du Roule, dans une auberge tenue par un ancien Vendéen, Jean Lecomte, à qui il s'était donné pour un nommé Armand Durand, marchand d'eaux-de-vie. Jean Lecomte et son frère conçurent des soupçons. Ils en firent part au comte de Gourcy-Montmorin, sous qui ils avaient servi dans l'armée royale de l'Ouest, et qui les mit en rapports directs avec le comte de La Tourette, chargé de la police militaire, et avec son secrétaire, M. Rivoire. Un jour, ce dernier, caché derrière une porte par les soins des frères Lecomte, put même entendre les propos d'Armand Durand, qui essayait de persuader à Jean Lecomte que le Roi n'était pas aimé ; que Napoléon avait pour lui tous les riches et plus de la moitié des fonctionnaires; que lui, Durand, comptait déjà sous ses ordres, dans Paris, 6 à 7,000 conjurés, et qu'il avait formé des intelligences dans tous les ministères.

Le mois de mai était l'époque désignée pour exécuter le complot. Mais une circonstance imprévue l'ayant fait ajourner, Jean Lecomte fut envoyé par Armand Durand, à la Ferté-Bernard, pour y porter plusieurs lettres. Cette mission le fit arrêter, bien qu'il ne fit que servir la police. Transféré au Mans, puis interrogé par le préfet, il fut reconduit à Paris, et maintenu sous les verrous.

Maubreuil, dénoncé à son tour, avait loué à Vaucresson, dans un endroit très rapproché du parc de Saint-Gloud, une habitation d'où il pouvait épier constamment les princes. Il était là, chez un nommé Rémy, frotteur au château de Saint-Gloud, bonapartiste fougueux, qui le renseignait sur tout ce que faisait la famille royale. La maison, complètement isolée du village, et bâtie au centre d'un grand enclos, était très propre à des réunions clandestines, et les conjurés pouvaient aller et venir sans attirer l'atteution de la police.

Quand Maubreuil fut saisi et incarcéré, il était tout naturel de penser que Jean Lecomte serait rendu à la liberté. Mais M. Decazes n'en ayant pas décidé ainsi, M. de La Tourette, qui avait dirigé les frères Lecomte dans cette affaire, protesta vivement en leur faveur. Impuissant à se faire écouter, il se brouilla avec Decazes, qui lui retira sa place à la police militaire.

De son côté M. de Gourcy-Montmorin, qui avait servi d'intermédiaire entre les frères Lecomte et M. de La Tourette, était indigné de l'injustice commise envers le pauvre aubergiste. Gomme il ignorait l'attitude loyale de M. de La Tourette, il l'accusait autant que M. Decazes. Au mois de septembre, il m'écrivit pour solliciter mon concours. Il me priait d'exposer en haut lieu toutes les craintes que lui faisait éprouver, pour le sort de la famille royale, la conduite des agents supérieurs chargés de veiller à sa sûreté. Il voyait dans cette affaire une véritable trahison du ministre de la police, et il suspectait particulièrement M. de La Tourette, auquel, disait-il, il avait personnellement confié le dépôt d'une conjuration qui s'étendait dans toute la France, et qui était en connexion avec la conspiration de Grenoble. En même temps, il m'envoyait la copie des dépositions faites par les frères Lecomte, dépositions qui avaient conduit à l'arrestation de Maubreuil.

Je répondis que nul mieux que moi, qui avais arrêté Maubreuil à Bruxelles, ne pouvait savoir ce dont cet homme était capable. Mais je faisais observer à M. de Gourcy- Montmorin que trop de zèle pouvait nuire à la cause qu'il voulait servir ; que si les ministres, momentanément, paraissaient ne pas faire usage des renseignements qu'il leur avait procurés, c'était peut-être pour les utiliser plus tard, à un moment opportun ; qu'enfin je m'intéresserais

axix frères Lecomte, a-vec chaleur et autant que ma situation me le permettrait.

Je me méprenais alors sur les sentiments du ministre de la police, et, sauf ce qui concernait M. de La Tourette, c'était M. de Courcy-Montmorin qui avait le mieux jugé la situation. A la vérité, après un emprisonnement de plus de deux mois, Jean Lecomte finit par recouvrer sa liberté ; mais du vrai coupable, de Maubreuil, on n'entendait pas parler. Il restait enfermé sous deux chefs d'accusation : d'abord, le vol des diamants de la reine de Westphalie ; en second lieu, une « machination politique, » euphémisme qui était destiné à voiler et à cacher le plus criminel des complots.

Dans les premiers jours de janvier 1817, j'appris par les journaux que le marquis de Brosses venait d'envoyer à la Chambre des députés une adresse pour demander que l'homme dont il avait été le complice en Belgique ne restât pas arbitrairement arrêté, et fût élargi, ou du moins mis immédiatement en jugement. Gomme conséquence, je sus que Maubreuil allait être traduit en police correctionnelle, pour y répondre simplement du vol des bijoux. Aussitôt je courus chez M. de Villèle, lui raconter en détail l'existence de Maubreuil, ses menées en 1814 et pendant les Gent-jours. J'expliquai mes raisons de craindre que le ministre de la police ne cherchât indirectement à le sauver, en le poursuivant pour un fait sans grande importance actuelle, alors que son arrestation à Yaucresson avait été motivée par des faits de la dernière gravité. J'eus beaucoup de peine à convaincre M. de Villèle, qui, tout d'abord, traita assez légèrement mes révélations. J'allai ensuite trouver MM. de La Bourdonnaye, de Gastelbajac et autres, et j'obtins, par eux, que le parti royaliste s'abstînt de prendre en considération la

demande d'élargissement qui, au fond, était réclamée par M. de Brosses.

Ce résultat gagné, prenant occasion de ce que ce dernier, dans son adresse, avait imprimé que le 4 mai i8i5, abusant de ma situation de commissaire du Roi à Bruxelles, j'avais fait arrêter Maubreuil en violation des lois internationales, je préparai une réponse ^ et la soumis à Monsieur, qui la conserva pour la lire. Le prince l'approuva et me la renvoya le lendemain par M. de Bréon, gendre de M. François des Gars. Je la portai aussitôt chez l'imprimeur Michaud, qui, au bout de huit jours, me fit savoir que, ne pouvant obtenir aucune décision de la censure, il ne pouvait me livrer l'édition. J'attendis deux jours de plus; puis, comme le lendemain même Maubreuil allait comparaître en police correctionnelle, je retournai chez Michaud et, sous ma responsabilité, j'obtins qu'il me remît douze exemplaires. Je les fis distribuer le soir aux juges et à M. de Vatimesnil, procureur du Roi.

Je disais, en substance, que si Maubreuil était mis en jugement pour le vol des diamants de la reine de Westphalie, simple délit, pour lequel, quelques mois auparavant, son complice Dasies avait été acquitté, c'était uniquement pour masquer le véritable motif de son arrestation à Vaucresson; qu'il y avait été saisi parce qu'il conspirait contre la vie des princes ; qiie cette intrigue, dont il était le chef, n'était que la suite du complot pour lequel je l'avais arrêté à Bruxelles et conduit à Gand.

Le lendemain, m'étant rendu au tribunal avant l'au-

I. « Réponse de M. le comte de Semallé aux inculpations de M. le marquis de Brosses, dans son adresse à la Chambre des députés en faveur de M. de Maubreuil, adresse qui a été renvoyée par la Chambre au ministre de la justice. » (Paris, Michaud, 1817. — In-8 de a3 p.)

dience, en compagnie des personnes qui avaient dénoncé ou arrêté Maubreuil, je vis que tous les juges et M. de Vatimesnil, en entrant, tenaient ma brochure à la main. Le tribunal, bien convaincu qu'il s'agissait d'un crime et non d'un délit, se déclara incompétent.

Maubreuil en appela de ce jugement d'incompétence ; d'autre part, en raison de ma brochure, il m'assigna en calomnie devant la huitième chambre de Paris, pour le 8 mai 1817. Une discussion s'engagea entre l'avocat de Maubreuil, qui voulait faire paraître son client à l'audience, et le ministère public, qui s'y opposait. Maubreuil ne parut pas et fut condamné. Il en appela à la cour royale, qui, contrairement aux conclusions du ministère public, décida qu'il devait comparaître. L'avocat général, à son tour, se pourvut devant la cour de cassation, qui cassa l'arrêt et renvoya l'affaire devant la cour royale de Rouen. Cette cour décida dans le même sens que celle de Paris et vit également son arrêt cassé par la cour de cassation, siégeant toutes chambres réunies. Enfin, l'affaire fut renvoyée devant la cour de Douai. Le public suivait les vicissitudes du procès avec le plus vif intérêt. Quand on vit, en haut lieu, qu'on avait tout épuisé, et qu'on ne pouvait plus éviter de faire juger Maubreuil comme conspirateur, on le fit évader. Maubreuil se sauva en Angleterre. Je comparus à Douai avec les témoins, et Maubreuil fut condamné par contumace, mais seulement pour le vol des bijoux. Je voulus alors porter mon propre appel devant l'opinion publique et j'envoyai au journal de Douai le texte de ma déposition, dans laquelle je prouvais que Maubreuil était bien un conspirateur et devait être poursuivi comme tel. Je montrais, avec la dernière évidence, que le ministre de la justice voulait cacher le motif véritable de son arrestation. Mais le procureur général

envoya dans la nuit une défense au journal de publier la note que j'avais remise.

En arrivant à Londres, le i8 mai 1818, Maubreuil se hâta de faire, devant le lord-maire, une protestation contre la sentence des magistrats de Douai. Puis, un peu plus tard, reprenant l'offensive, il publia des brochures ' et des articles de journaux pour accuser le gouvernement provisoire de lui avoir, avec la complicité des alliés, confié la mission d'assassiner Bonaparte et ses frères. Dans ce système, l'arrestation de la reine de Westphalie n'aurait été que le moyen employé par lui pour donner à Bonaparte le temps de partir et de se- mettre à l'abri d'un mauvais coup. C'était déjà à peu près en ce sens qu'il avait écrit deux lettres au comte Pozzo di Borgo, et une aux membres du congrès de Vienne 2. Dans les deux premières, il menaçait l'ambassadeur de Russie de mettre le tsar luimême en cause, exploitant ainsi, par un vulgaire procédé de chantage, les ordres des autorités russes dont il était porteur en 1814. Dans toutes, il rééditait les calomnies qu'il avait répandues jadis, et auxquelles Bonaparte avait fait semblant d'ajouter foi, pendant les Gent-jours, pour essayer de faire croire que les Bourbons et les alliés, en violant par un attentat contre sa personne les engagements pris pour obtenir son abdication, avaient légitimé son retour en 181 5. La publicité donnée en Angleterre aux manifestes de Maubreuil attira l'attention des ambassadeurs de Prusse, de Russie et de France, qui se plaignirent

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