L'ordre de translation au château de Ham
[Le duc à M. de Semallé]. — Ce mardi soir, 8 heures [8 octobre IJ99].
Pour mon cousin.
J'ai reçu, bien lu, bien entendu votre lettre. Je l'ai brûlée. Mes regrets sont aussi complets que mon indignation est forte et motivée i. Il est dur, par une série de bêtises, de sottises, de caquetages, de commérages et d'indiscrétions dignes de pensionnaires en sixième, de voir perdre le fruit d'un arrangement dicté par la sagesse, et si parfaitement disposé par le zèle, l'intelligence et l'amitié.
On fait bien de dire que l'arrangement de ces messieurs était pour trois ; mais il serait stupide de le croire. Quand on me connaît, comme eux, on sait que je ne suis pas de ces hommes dont on emprunte le nom et que l'on avertit quarantehuit heures avant, comme un domestique de place à qui on dit : « Tu partiras demain. » Quand je me mettrai à la suite de quelqu'un, ce ne sera pas à celle de pareilles gens. D'ailleurs, je sais sur cela à quoi m'en tenir. Gomme ils ne m'en ont pas ouvert la bouche, j'ai observé le même silence, et l^nrs intérêts sont absolument différents des miens. Sans cela, ceci serait comme une capucinière. Je n'ai jamais vu que, parce qu'on est en prison, on soit pour cela amis intimes : il faudrait l'être de tous ceux qui m'ont suivi, et qui sont mes subordonnés.
Mais je renferme les sentiments que ce tissu de sottises m'inspire. Je n'en admire que plus votre rare habileté. J'en sens tout le prix : elle me confirme dans l'opinion très juste de ma tante. Ce n'est point à un homme comme vous que l'on
I. Il paraît ressortir de cette lettre et des suivantes : 1° que le duc, avec l'aide de M. de Semallé, devait se prêter à une espèce d'enlèvement qui pût se concilier avec certains engagements d'honneur, pris avec le capitaine Droit, commandant de la citadelle (cf. Mcm. de Choiseul, p. i58 et s.) ; 2° que cette entreprise se trouvait empêchée, ou du moins très contrariée par la confidence, faite étourdiment au capitaine Droit, d'un autre projet d'évasion, que MM. de Montmorency et de Vibraye, compagnons d'infortune du duc, avaient préparé à son insu et pour leur propre compte.
adresse des phrases banales de reconnaissance : ma sensibilité suit toujours mon opinion, et vous avez l'une et l'autre.
Je ne vous verrai pas : c'est impossible. Depuis la confidence complète que cette bavarde de demoiselle i a faite, les précautions sont centuplées. Tout est sur le qui- vive. Vous avez bien fait de tout contremander.
Je pense comme vous sur le trajet 2. Un coup de main ne peut se tenter dans ce pays-ci : forte escorte sans doute. Si elle est faible, et que je puisse glisser, alors je gagnerai Brux[elles] : laissez votre adresse à M"^^ Joséph[ine].
Le commandant d'ici, homme probe et d'honneur, aurait sacrifié sa place, son existence, pour soustraire des innocents à la mort. Il ne le ferait pas pour une simple diminution de temps de détention. Sa destitution serait d'ailleurs une calamité.
Par votre connaissance du chef de division du bureau de la guerre, vous pourriez avoir accès à Ham. Nous verrons; et lorsque vous serez de retour, vous y pénétreriez. La saison, d'ailleurs, ne sera pas mauvaise : les nuits [sont] longues, et la gelée sèche les marais.
Plus je relis votre lettre et plus je suis courroucé, affligé, en colère, de voir inutile la chose la plus parfaitement vue et arrangée. Si au lieu de faire de ce projet une intrigue de comédie, on ne se fût pas caché de moi avec une véritable impudeur, tous les moyens coïncidaient et la réussite était sûre. Souvenez-vous toujours que je suis censé l'ignorer.
Vous retournez 3 et vous êtes attendu avec impatience ; bon! voilà l'intéressant. Je conçois que les affaires indécises de Hollande, celles d'Helvétie, donnent à penser 4. Je crois que dans cette dernière, il y aura eu une nouvelle bataille. Souvorov attaquait la droite de Masséna : ce sera décisif.
1. Nous ignorons le nom de cette personne, qui avait été la confidente indiscrète de MM. de Montmorency et de Vibraye.