Voir Mém. de Choiseul, p. 142, note
[Le duc à M. de Semallé] . — Ce vendredi soir, 8 heures [a5 octobre i J99]
J'ai reçu votre billet à cinq heures. Fontaine me disait que vous étiez chez le commandant avec M. de Res[becq]. Il me semble que vous n'avez rien obtenu et je suis fâché de cette démarche ; car j'étais convenu, en dernière analyse, avec Fontaine, qu'il vous ferait entrer à cinq heures et demie dans la petite chambre, et que vous en sortiriez à six heures. Je verrai demain ce qu'il me dira ; mais puisque vous ne partez que lundi, j'espère que vous arrangerez cela avec Fontaine.
Je trouve que tout ce que votre ami T[illy] vous a dit est fort raisonnable. Mandez-moi si vous allez directement à Paris, parce que je vous donnerais une lettre pour ma tante. Voici mon plan.
Incertain si on reste ou si on va à Ham, Pille a reçu l'ordre. Il a récrit sur l'impossibilité de la translation, vu qu'il n'a pas assez de troupes i. Il faut cent mille hommes à cette figue-là pour en conduire trente-six 2. Ce sera, j'imagine, éclairci sous peu. Je vous ferai ma petite instruction pour Paris, si je ne vous vois pas.
1. Le général Pille, commandant la i" et la i6« division militaire, en résidence à Lille, avait écrit le 6 octobre à Fouché que, faute de troupes, il ne pouvait exécuter immédiatement Tordre de transférer les naufragés à Ham. «Jedois vous prévenir, ajoutait-il, que le secret de cette translation prochaine est éventé, quoique personne n'ait vu votre lettre. On paraissait tenir cette nouvelle de Paris. Elle m'obligera de redoubler de précautions pour éviter l'évasion ou l'enlèvement de ces émigrés qui, dans les circonstances actuelles, pourraient se rendre fort dangereux S'ils parvenaient à se mettre à la tète de leurs bandes errantes dans l'ouest. » — D'un autre côté, le général Hédouville, qui avait prescrit des préparatifs à Ham pour recevoir des prisonniers, avait été averti que le château de cette ville n'était ni sûr ni logeable, et venait de transmettre à Fouché ces renseignements, qui étaient également de nature à faire ajourner le départ des naufragés.
2. Les naufragés étaient arrivés à Lille au nombre de quarante et un ; mais un était mort, deux s'étaient évadés, et deux autres restaient aux Bons-Fils comme atteints de démence.
L'histoire du Mans prouve de la consistance i : j'aimerais bien à aller de ce côté. Revenons au plan.
Impossible de s'évader maintenant; on ne peut trouver de moment que par le laps de temps, qui amène la négligence des consignes.
Dites à M""® Joséph[ine] de vous expliquer tête à tête ce que l'on m'a mandé sur Dolomieu, sur Napper Tandy 2 et l'idée de ma tante de vous prier d'aller en Angleterre, mais idée que je n'ai pas adoptée avant de savoir si ma lettre aura passé à Calais. Je le saurai demain ou dimanche. Si elle n'a pu passer, savez-vous alors quelque moyen pour qu'une lettre et instruction y passe? Ne mettez M. de Resb[ecq], ni personne, ni cette D"® de G., ni qui que ce soit dans aucune confidence. Traitez tout cela avec M^^ Joséph[ine] tête à tête : elle réunit à un grand sens beaucoup de discrétion et d'esprit. Si l'histoire de Napper et de Dolomieu tourne à bien, alors je vais tout seul. Si elles vont mal, et que cela amène une humeur rejaillissante, alors il faut tout de suite risquer le tout pour le tout, et raccorder alors tous vos moyens. Vous tiendrez le thermomètre avec ma tante à Paris.
1. Depuis le commencement d'octobre les troubles s'étaient étendus dans l'ouest, et, le 14, les Chouans avaient envahi Le Mans par surprise.
2. Le duc pensait alors à un échange que les Anglais pourraient proposer entre lui et ces deux personnages, dont le sort offrait quelque ressemblance avec le sien. — En effet Dolomieu, un des membres de l'Institut qui s'étaient embarqués avec Bonaparte, avait été jeté par la tempête sur le rivage de Tarente, au mois de mars précédent, pendant qu'il essayait de revenir d'Egypte, et, saisi par les Napolitains, avait été enfermé dans un cachot à Messine. Comme ce savant était accusé d'avoir trahi l'Ordre de Malte, auquel il appartenait, on craignait en France qu'il ne fût livré aux vengeances de Paul I", devenu en fait le grand maître de l'Ordre. — Quant à Napper Tandy, c'était un des Irlandais Unis qui avait concerté avec le Directoire des soulèvements en Irlande. Parti de Dunkerque le 4 septembre 1798, il avait touché la côte irlandaise, et y apprenant la capitulation du corps français d'Humbert, s'était réfugié à Bergen en Norwège. De là il s'était rendu à Hambourg, où, dans la nuit du 24 novembre, il avait été arrêté par ordre du Sénat de cette ville et livré aux autorités anglaises. Depuis près d'un an il attendait d'être mis en jugement. Un arrêté du Directoire du 9 octobre 1799 venait de dénoncer à l'indignation de l'Europe l'attentat commis par le Sénat de Hambourg contre le droit des gens.
Il faut se garder de mettre de la parité dans ces affaires et la mienne : on ne s'en servira que de reste. C'est pourquoi je presse à Paris pour qu'on fasse aller la commission des Cinq- Cents, et que l'on fasse un rapport tel quel i.
Si je vous voyais, nous baserions plus de choses en dix minutes que dans dix pages. Si je ne vous vois pas, je vous écrirai plus en détail.
Bonsoir. Nous verrons si, dans la séance du i^'' brumaire, il y aura eu un message relatif à cette capitulation 2. Tout cela me paraît si extraordinaire que je suis incrédule.
Ma reconnaissance et mes sentiments les plus sensibles sont un tribut que je vous rendrai toute ma vie.
Qu'est-ce que vous a dit le commandant? Si vous ne l'avez pas vu, bornez-vous à venir par Fontaine. Tout à vous.
Est-ce que, par Ostende, vous eussiez pu aller en Angleterre ?
[Le duc à M. de Semallé]. — Ce dimanche matin [27 octobre 1799].
Pour le cousin.
Vous m'avez fait passer hier une soirée bien agréable. Je vous en remercie encore, car j'en ai éprouvé un véritable bonheur. Je vous écris par le commandant, comme nous en sommes convenus, en le priant de vous remettre mon billet 3. Vous me manderez ce soir le résultat de votre conversation, et, si vous partez demain, vous direz à ma tante que je ne lui écris pas par vous, parce que vous valez mille fois mieux que
1. Après le rejet, voté le 8 août par le conseil des Anciens (voir p. 368, note 2), la question des naufragés de Calais ne fut plus représentée devant les Conseils. C'est, croyons-nous, par erreur que le duc, dans ses mémoires (p. 2i5 if.), mentionne un « message du Directoire au conseil des Cinq- Cents sur ce rejet. »
2. La capitulation des Anglo-Russes à Alkmaar, le 18 octobre. Elle n'a été annoncée par message aux Conseils que dans la séance du 3 brumaire (25 octobre).
3. Le billet suivant, écrit en même temps que celui-ci, et rédigé en vue du commandant Droit, qui, dans la pensée du duc, devait en prendre lecture.
38o APPENDICES.
toutes les lettres possibles. Croyez que j'ai bien apprécié le bonheur d'avoir acquis un ami tel que vous.
[Le duc à M. de Semallé]. — Ce dimanche matin, 8 heures [27 octob. 1799].
Pour mon cousin,
J'ai bien réfléchi à notre conversation d'hier. Je l'ai toute dans la tête et dans le cœur, mais je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit. Je me reprocherais toute ma vie de faire la moindre démarche qui compromît un galant homme, auquel j'ai voué autant d'amitié que d'estime et de reconnaissance; je ne ferai jamais rien en ce genre sans son aveu. Personne ne désire plus que moi ma liberté ; personne n'en accepterait le bienfait avec plus de reconnaissance : mais je préférerais souffrir longtemps encore, plutôt que de tromper la personne qui adoucit tant qu'elle le peut mon sort. Ce n'est pas avec une âme telle que la sienne que l'on fait des calculs. S'il était seul, tout serait bien vite aplani ; mais une famille, des enfants, il ne peut les priver de leur existence, et je ne me prêterais à rien (le voulût-il lui-même), avant d'avoir la certitude que, quel que soit l'événement, le sort de ses enfants ne soit indépendant de la perte de sa place i. J'ai bien reconnu votre cœur, votre sensibilité et votre excellente tête; tous vos moyens sont excellents et sûrs; mais je ne m'en servirai jamais, sans l'agrément de la personne à qui j'ai dû hier le
I. Il s'agit du commandant Droit. — Le témoignage de M. de Semallé (p. 94) contient une double inexactitude, en ce qui le concerne : 1° ce commandant était capitaine, et non colonel; 2° il n'a pas été destitué pendant le séjour des naufragés à Lille. Cette destitution n'a reçu son effet que le 9 mars 1800, sur la demande du général Pille, qui s'était plaint que le commandant, « se croyant fort de la protection de MM. de Choiseul, de Montmorency, de Vibraye et de leur famille, ainsi que de tous leurs partisans à Lille qu'il voyait exclusivement, ait cru pouvoir braver impunément ses chefs. » —Néanmoins le capitaine Droit, soutenu par Maret, qui l'avait connu pendant les conférences de Lille, fut nommé chef de bataillon le 2 mai 1800, et major le 9 juillet 1809. Après la mort de ce brave officier (11 juillet 1810), sa veuve obtint une pension, par le crédit de M"' de Montmorency de Mortemart, dame du palais impérial.
APPENDICES. 38l
bonheur de vous voir, et sans qu'il en soit un des coopérateurs. Voilà mes sentiments. Ils sont fondés sur la probité et sur l'appréciation du caractère. Mais s'il y consent et qu'il me soit démontré que son état de fortune sera le même, alors je suis prêt.
Dites bien à ma tante et à toutes les personnes de ma famille ma tendre reconnaissance. Dites à ma tante que mon seul malheur est dans les peines que je lui cause.
Adieu; adieu. Je n'oublierai jamais les marques d'amitié que vous m'avez données. Elles sont bien dignes de votre âme et d'un aussi bon parent que vous.
Vous pouvez dire vos moyens à la personne en qui j'ai confiance I. Adieu, mon cher cousin; je vous embrasse. J'ai passé hier deux heures bien heureuses.
[Le duc à M. de Semallé], — Ce dimanche, 4 heures [27 octobre 1799].
M""® Joséphine vous aura dit que, sur les représentations du commandant de Ham, vu le mauvais état du château, le ministre nous laissait ici et devait écrire le lendemain au commandant de Lille de nous ôter des casemates et de nous placer en lieu sûr et sain 2. Ainsi voilà une nouvelle carrière qui s'ouvre et les obstacles qui s'affaiblissent. Nous n'aurons plus besoin de la personne dont nous avons parlé hier soir 3 ; car il faut voir où l'on sera placé. Le hasard nous a bien servis, car le commandant n'a pu aller à.... 4, à cause de la révolte des conscrits, qui voulaient sortir et qui ont voulu