‹ Souvenirs du comte de Semallé, page de Louis XVIChapitre 52 sur 60 · M. de Semallé · texte numérisé non relu

M. de Semallé

pu refuser; elle y va passer jusqu'à samedi soir; mais elle a pris toutes les précautions nécessaires pour que tout aille comme en sa présence pour la correspondance.

La bonne cousine me mande qu'elle a écrit à Paris à son homme d'affaires pour que les six cents francs vous soient portés. Elle est taxée à quarante-cinq mille francs pour cette année. Est-il rien de plus abominable! Elle ignorait encore que l'ordre pour Ham était révoqué, et elle me mandait que l'état de siège d'Amiens était levé i, et que l'on parlait du général Verdière pour remplacer Tuncq 2, ou d'un général Dupuy qui a épousé la fille d'un gentilhomme de la Somme, ce qui ferait espérer qu'il serait abordable. Si c'était Verdière, elle dit que beaucoup de personnes le connaissent et que, si j'allais à Ham, vous auriez pu lui faire écrire par les Gogny, chez qui il allait beaucoup l'année dernière.

Mais tout cela devient inutile maintenant. L'avis général est que le moment est favorable pour faire le rapport 3, et que ce serait mal fait de le manquer. Je suis bien parfaitement de cet avis, et j'y tiens par des raisons personnelles : car la décision, même médiocre, me plairait plus que cet état de langueur qui ne mène à rien. Il faut espérer que le mémoire de Prug[non] 4 étant fini, il fera peut-être, par amour-propre, paraître son ouvrage et que l'on marchera enfin sur une ligne quelconque. J'aurai après-demain de vos nouvelles. Vous voyez que je vous écris d'avance. Le cousin sera ici au premier mot, au premier signal; mais il n'y a pas à balancer de demander fortement une décision. Pille n'était pas encore

1. L'état de siège, établi à Amiens par arrêté du 13 août, venait d'être levé par le général Hédouville, en vertu d'une autorisation donnée le 16 octobre par le ministre de la guerre.

2. Le général Tuncq commandait le département de la Somme, où se trouvait Ham, et le général Verdière commandait la i5« division militaire, dont le siège était à Rouen.

3. Le rapport sur l'afTaire des naufragés au conseil des Cinq-Cents.

4. M. Prugnon, ancien député de Nancy à l'Assemblée nationale, s'était constitué le défenseur des naufragés (voir notice sur lui par M. Paillart; Nancy, 1886; et les Mém. de Choiseul, p. 141, 1^3).

arrivé hier soir. Ce ne sera qu'à son retour que je pourrai savoir quelque chose. Oh! comme j'ai dit à cet aimable et bon jeune homme tous les sentiments de mon cœur pour vous. Je l'ai embrassé, pour qu'il baise vos mains de ma part. Je lui ai dit ce que je pense, c'est que je voudrais ranimer votre vie et votre bonheur avec mon propre sang. Je lui ai bien parlé de tout ce que je voulais que vous sachiez et qui ne peut se confier au papier. M. Dinet i est à Paris. Si vous voulez le faire aller et venir, il ne demande pas mieux ; il ira à la police ; il ira voir ses amis des Conseils ; enfin, il fera tout ce que vous voudrez. J'imagine qu'il sera allé vous voir.

Qui vous savez m'a dit hier que Ton disait que Pille était mandé à Paris pour rendre compte de sa conduite, et que l'on disait ici qu'il était en tournée. Le fait est qu'il n'est pas encore de retour. Ainsi rien à savoir, si le ministre lui a écrit ou non. Il serait bon que le ministre de la police sût que ce Pille est tellement mauvais, fol et jacobin, qu'il croit faire plaisir au ministre en n'exécutant pas ses ordres, dès qu'ils sont marqués au coin de la justice et de l'humanité.

Demain j'aurai votre paquet par l'occasion; si je ne puis sur-le-champ vous en accuser la réception, vous en aurez toujours la réponse par l'ambulant, qui part deux jours après. D'ailleurs, le cousin sera mille fois plus intéressant pour vous que toutes les lettres que je pourrais vous écrire.

Je persiste à demander le plus promptement possible le rapport, et je suis intimement persuadé que rien ne serait plus maladroit et plus nuisible que de le retarder. Tous ces retards-là ne servent à rien qu'à perdre du temps, et comme je le disais, à moins d'être sûr de vivre autant que Mathusalem,on ne peut pas non plus être toujours à attendre les futurs contingents. J'ose vous supplier de le faire dire à Prug[non] de ma part et de notre part à tous, très positivement ; et même son amour-propre doit l'y engager ; car on trouve gé-

I. On conserve aux Arch. nat. (F? 6194*) une pétition faite au nom des naufragés, le 20 avril IJ99, par M. Dinet, « homme de loi. »

néralement qu'il n'est pas expéditif dans les affaires qu'il entreprend.

Rien de nouveau ici, Aglaé i n'est pas consolante pour l'avenir, car elle croit que tout le monde se brouille et va chacun de son côté. Adieu; adieu, ma bien chère tante. Vous aurez mille fois le temps de savoir si le secret sera levé, avant que nous le sachions ; car l'absence de ce Pille paralyse tout. Mais je crois que l'on ne risque rien de s'en informer hautement, et de demander fortement que le secret soit levé. Adieu ; recevez mille tendresses les plus affectueuses.

Pour les naufragés de Calais.

C'est le 20 brumaire dernier [ii novembre] que notre heureux gouvernement est proclamé, et c'est le 28 [19 novembre], à sept heures du soir, que le général Pille signifie aux naufragés de Calais, détenus dans les casemates de la citadelle de Lille, leur départ pour le lendemain a^six heures du matin. Nulle considération d'âge, de maladie, d'infirmités ne peuvent obtenir de lui plus de temps et moins de rigueur. Le 29 [20 novembre], à l'heure indiquée, les malheureux assemblés partent, après avoir entendu lire à l'escorte, forte de deux mille quatre cents hommes, l'ordre de fusiller celui d'entre ces émigrés prétendus naufragés, qui s'écarteraient d'un pas de la ligne de leur chemin. Ils étaient liés deux à deux, et les fers aux mains. Les officiers ne parlaient que de sabrer ; ceux dont

1. C'était une cousine, dont le duc venait de recevoir la visite.

2. La lettre de Fouché du 19-25 octobre (cf. p. 38i, note 2) ne fut reçue par Hédouville qu'un mois après, le 26 novembre, à Angers. Ce long retard était dû moins à l'insécurité croissante des routes qu'à un changement dans la destination du général, nommé à la fin d'octobre au commandement de l'armée d'Angleterre. Il s'ensuivit qu'à Lille, le général Pille ignorait encore la révocation des ordres relatifs au château de Ham, quand, le 19 novembre, le passage de la 22= demi-brigade lui fournit l'escorte sûre qu'il attendait depuis longtemps pour transporter à Ham les naufragés.

la marche était trop lente étaient menacés d'être excités par la baïonnette, comme le cheval l'est par l'éperon. Eh ! c'étaient des octogénaires, des malades, tous gens qui n'avaient pas marché depuis quatre ans. Ils sont arrivés, mourants, à Ham, le 2 frimaire [28 novembre], et les poignets écorchés des fers qu'ils avaient portés ; leur petit bagage perdu en chemin. On ne sait si on leur a même étendu de la paille au fond de leurs cachots.

Trois d'entre eux, Montmorency, Ghoiseul, Vibraye, malades, ont obtenu des lits : on leur avait accordé par cette raison de monter dans une voiture particulière, qui les a garantis d'une partie des horreurs de la route. Ils sont renfermés dans la même chambre, ne pouvant en sortir pour satisfaire seulement aux besoins de la nature ; et cependant le fort de Ham est vaste, et contient nombre de chambres à feu. Le secret qu'on y impose est si rigoureux, que la garnison de vétérans n'a plus de communication avec le dehors depuis qu'ils y sont entrés.

Et pourtant ces infortunés sont des naufragés. Malgré l'inviolabilité attachée au naufrage par un code antique et universel, réclamé par notre gouvernement, ils ont été mis en jugement et acquittés par une commission militaire. Une loi du i5 thermidor an V, dont l'exécution a été commencée, a ordonné leur rembarquement. Eh! c'est dans le onzième mois de leur séjour aux casemates de la citadelle de Lille, au secret (qu'on n'impose pas même aux criminels lorsqu'ils ont subi leur interrogatoire), qu'ils ont commencé, le 23 brumaire dernier [14 novembre], leur cinquième année de détention. Eh ! c'est ainsi qu'ils viennent d'en être arrachés pour être livrés à des traitements qu'ils n'avaient pas éprouvés dans le bagne des forçats ! Eh! c'est au moment où l'aurore des beaux jours luit sur la France ; c'est au moment où ils bénissaient le gouvernement, dont la justice leur présentait le prochain espoir de l'exécution de cette loi du i5 thermidor, qu'ils tombent dans cet abîme de calamités !

En attendant la justice qu'ils espèrent, ils demandent, en

réparation des vexations qu'ils souffrent par la cruauté du général Pille, leur réintégration aux Bons-Fils, prison civile de Lille, où ils ont été pendant trois ans, avec la liberté d'y voir leurs familles et conseils, sans qu'il en résultât d'inconvénients pour la sûreté de leur détention.

(En marge.) Cette note a été dictée par la ci-devant duchesse de Ghoiseul, femme aimée et respectée de tout ce qui la connaît, et qui a supporté tous ces malheurs avec un courage sans exemple. Le représentant du peuple Ghoudieu a été chargé par la citoyenne Bonaparte de la faire lire au citoyen ministre de la police générale, et de solliciter la justice qu'elle réclame pour son malheureux parent et ses infortunés camarades.

La duchesse « au cit. de Semallé, à Alençon. »

8 nivôse an VIII [29 décembre 1:799].

Que j'ai été aise et affligée. Monsieur, de recevoir de vos nouvelles et de celles que j'ai reçues. Il y a déjà quelques jours que M'"^ Joséphine m'avait mandé en avoir reçu, mais que vous étiez malade, sans me dire où.... Je suis bien touchée que dans l'état de faiblesse où vous êtes encore, vous ayez pensé à moi, et je reconnais votre bon cœur à l'occupation où vous êtes de vos amis.

Votre cousin (laissez-lui ce titre honorable et qui lui est cher), votre cousin, dis-je, part demain pour sortir par la frontière d'Allemagne i, je ne sais par quel point. Il me mande qu'il fera l'impossible pour obtenir que l'on dirige sa route par Lille. Je ne le désire pas, à cause de la dame à qui vous avez écrit, qui n'en sera que plus malheureuse, à droit ou non. Vous avez donné une grande preuve de votre connaissance du cœur humain en pensant à elle avant tout.

i. Les réclamations de la duchesse ayant été écoutées, le Premier Consul avait arrêté, le 18 frimaire (9 décembre 1799), que les naufragés seraient conduits hors du territoire de la République (voir Mém. de Ghoiseul, p. igS; Souv. de Math. Dumas, t. III, p. 171).

Le pauvre neveu me demande de vos nouvelles à cor et à cri; il sera bien mécontent de celles que je lui donne. Il avait bien envie de venir ici, briller, dire et faire les plus belles choses du monde (il n'a pas votre bonne tête, votre cousin). J'ai sabré tout cela, en lui disant que je ne le souffrirais pas ici une minute de plus qu'il n'y serait retenu ; et sagement, bonnement, il a acquiescé au congé qu'on lui a donné, sans demander de sursis, comme douze ou quinze de ses compagnons, et entre autres deux messieurs, en ont demandé et obtenu i. Je suis charmée de cette conduite de sa part, et que ces messieurs aient fait ce qu'il leur plaît, et surtout que tout cela soit séparé, pour ne pas rester divisé.

Je vous prie. Monsieur, de vous souvenir qu'il m'importe beaucoup d'avoir de vos nouvelles, parce que vous m'avez inspiré l'intérêt le plus véritable, encore augmenté par les obligations. Travaillez de votre mieux à vous rétablir, et revenez-nous le plus tôt que vous pourrez.

Quand vous ne serez plus mon très humble serviteur, je ne serai plus que votre vieille, qui vous aime bien. En attendant j'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante.

[P.-S.] J'ai un fagot de lettres à vous et pour vous, que je vous rendrai et remettrai à votre retour.

La duchesse « au cit. Semallé, à Alençon. » — 19 nivôse an VIII [9 janvier 1800] .

Je vous suis sensiblement obligée. Monsieur, d'avoir songé à me donner de vos nouvelles; car j'étais véritablement en peine de vous, ne vous voyant point arriver, et je vois qu'en effet vous avez eu une rechute terrible depuis l'attention que vous aviez de me faire écrire. Je vous assure que le pays que vous habitez ne vous est sain à aucuns égards 2, et si ma

1. MM. de Montmorency et de Vibraye, avec qui le duc était resté très en froid.

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