En date du i4trimaire an V (4 décembre
rable. Sur le conseil de mes amis, je retournai à Rouen, où je réunis les neuf témoins qui avaient signé le certificat de résidence de mon beau frère. C'étaient les mêmes qui avaient signé le mien. Voyant leur effroi, je leur déclarai que s'ils se dédisaient, je les dénoncerais pour avoir signé à prix d'argent ; mais que s'ils maintenaient leur dire, je doublerais la somme qu'ils avaient déjà reçue. Ils entrèrent dans le bureau de M. Duval, président du directoire du département, depuis ministre de la police, homme au fond bienveillant, et ils certifièrent leur déclaration première. Le soir même les pièces furent envoyées au ministre de la police, et j'en obtins un duplicata, que, rentré à Paris, je remis à M. Marion : c'était l'ami intime de Sotin, qu'il avait cautionné jadis pour être nommé receveur des impositions de Paris. Déjà, le général Gathol avait retardé de deux ou trois jours l'interrogatoire de M. de Frébourg, et il n'en fixa la date que lorsqu'il sut que les pièces étaient arrivées au ministère. Il fit plus : il écrivit au ministre de la police que le citoyen Frébourg n'étant point sur la liste des émigrés, il regardait la commission comme incompétente. Quand jM. Marion porta à Sotin la lettre du général, avec le duplicata des pièces, le ministre, poussé dans ses derniers retranchements, alla chercher un registre, et à la lettre F il lut : (( Frébourg, capitaine au régiment de Navarre, est parti tel jour pour émigrer. Il a fait la campagne de 1792 dans l'armée dite de Bourbon. » Il alla chercher un autre registre, et à la même lettre il trouva : « Frébourg : après le licenciement de l'armée de Bourbon, s'est retiré à Londres ; il a logé dans tel quartier, telle rue, tel numéro. » Enfin, dans un troisième registre, il trouva : <( Frébourg, parti de Londres pour se rendre en Westphalie, est rentré en France par la Belgique, s'est rendu
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à Rouen, où il a obtenu son certificat de résidence. » Aux instances de M. Marion, Sotin répondit en citant les instructions du directeur Merlin, et le texte de la loi qui portait que tout individu, arrêté comme prévenu d'émigration, serait traduit devant une commission militaire, et jugé militairement. Là-dessus, il lui tendit sa réponse pour le général Cathol, sans la lui lire, mais en lui serrant amicalement la main.
M. Marion, tout bouleversé, revint me trouver dans le fiacre où je l'attendais ; il hésitait s'il devait ou non remettre la lettre au général Cathol. Je fus d'avis de le faire. Le général ouvrit la lettre de Sotin, qui contenait le texte de la loi, et lui disait que le citoyen Frébourg était justiciable de la commission militaire. Mais il y avait en post-scriptum : « Je vous ai envoyé, ce matin, des pièces concernant ce prévenu, d'après lesquelles son émigration ne serait pas constante. » La lecture achevée, le général m'embrassa en me disant de faire préparer, demain matin, à déjeuner pour moi, et aussi pour mon beau-frère. « Dès qu'il n'est pas constant, dit-il, qu'il ait émigré, pour nous il n'a pas émigré. » Et en effet, le lendemain, M. de Frébourg fut acquitté à l'unanimité '.
Sur ces entrefaites, le ministre de la police accusa réception du fameux passeport, fabriqué par moi et envoyé de Mamers; mais donna simplement l'ordre de remettre mon domestique en liberté.
Ce fut surtout après le i8 fructidor, et après l'acquittement de mon beau-frère, que je pus m'occuper activement des naufragés de Calais, dont le procès a été trop long pour que je puisse le rapporter dans tous ses détails.
I. Voir, à l'Appendice, copie du jugement de la commission militaire.
On sait que M. le duc Je Choiseul, qui commandait, au service de l'Angleterre, un régiment appelé « les hussards de Choiseul, » s'était embarqué à Hambourg, le i4 octobre 1795, pour se rendre aux Indes, en passant par l'Angleterre, avec deux cents hommes de son régiment et plusieurs officiers, parmi lesquels le chevalier de Montmorency, le marquis de Vibraye, M. de Kérognon, gentilhomme de la Mayenne, etc. Un mois après, dans la nuit du i3 au 14 novembre, ils furent jetés, par une eflroyable tempête, sur les côtes de Calais, et furent faits prisonniers. On les enferma d'abord à Calais, puis à Lille, dans la prison dite des « Bons fds. »
jyjme la duchesse de Choiseul, née de Crozat, femme de l'ancien ministre de Louis XV, me connaissait particulièrement et m'honorait de sa confiance. A tout prix, elle voulait sauver son neveu et ses malheureux compagnons, et elle m'avait écrit de venir la voir. J'étais alors en rapports très suivis avec M. Louis de Frotté, mon parent i, qu'on cherchait à associer aux projets des généraux, réunis pour renverser les Directeurs et principalement Merlin de Douai, le plus influent d'entre eux. J'inspirais une grande confiance à Louis de Frotté, qui con-
I. La parenté dont il est ici question paraît être de pure courtoisie Henriette de Récalde, mère de Fauteur de ces souvenirs, avait bien pour arrièi'e-grand-père Pierre Ardesoif, dont la sœur Madeleine avait épousé M. de Frotté de Couterne. Elle était ainsi proche parente de presque tous les Frotté. Mais précisément Louis de Frotté, d'une branche cadette, dite de « la Rimblière, » ne descendait pas de Madeleine Ardesoif. — Celle branche s'est éteinte avec lui. Elle remontait à Jean de Frotté, seigneur de la Rimblière, page du roi Charles IX, mort en i634, fils de Jean de Frotté, premier seigneur de Couterne, chancelier de Henry d'Albret, roi de Navarre.
De ce Jean de Frotté de la Rimblière descendait Pierre-Jean de Frotté, né en iji3, qui eut pour enfants Marie-Anne de Frotté, épouse du vicomte de Chabot, et Pierre-Henri, comte de Frotté, maréchal de camp, qui épousa Marie de Glérarabault et eut pour fils le chef royaliste . (Ed.)
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naissait mes relations avec le parti militaire et avec le général de Tilly, commandant alors à Bruxelles.
J'avais répondu à Fappel de M"*^ de Choiseul, qui avait pour conseil un véritable ami, M. Jurien, juge à Paris, homme de beaucoup d'esprit et de prudence. Elle m'avait chargé de surveiller la composition de la commission militaire qui devait juger les prisonniers. Je m'étais adressé au général de Tilly et, ainsi que nous l'espérions, la commission avait été favorable au duc et à ses compagnons. Elle avait décidé que des naufragés ne pouvaient être assimilés à des émigrés rentrant de plein gré, et qu'il fallait les rendre à la mer qui les avait jetés sur les côtes de France. Mais Merlin voulait la condamnation à mort du duc et de ses principaux officiers, et il en avait appelé de ce jugement.
Je fis alors plusieurs fois de suite la route de Paris à Lille et à Bruxelles i, et je mis M. de Tilly au courant de ce dont j'étais convenu avec Frotté. Celui-ci devait tenter de se rendre avec ses officiers dans le commandement militaire de Bruxelles, en traversant la Picardie, la Flandre et la ville de Lille, où nous avions de nombreux partisans.
Au bout de quelque temps, les prisonniers furent enfermés dans la citadelle et mis au secret dans les casemates. Un nouveau jugement fut rendu en leur faveur. Mais Merlin, toujours acharné, le fit de nouveau casser., et en appela au conseil des Cinq-Cents.
Voyant ces dénis de justice et cette véritable persécution, nous songeâmes à faire évader les prisonniers. Cette tentative était concertée avec la duchesse de Choiseul et M. Jurien, dont j'ai toujours suivi les instructions.
X. Dans un de ces voyages, je fis la connaissance des deux enfants de M. de ("hoiseul : une fille, qui est devenue M"' de Marmier. et un fils, qui est mort à Vienne, officier d'ordonnance de Napoléon.
Le général de Tilly m'avait donné une lettre de recommandation pour le commandant de la citadelle. L'honneur s'était réfugié dans l'armée : ce brave officier, qui blâmait la conduite du Directoire, se prêta à toutes nos manœuvres. Il me laissa pénétrer plusieurs fois dans les casemates, et, pour bien prouver la sincérité de sa conduite, il me fit un soir souper chez lui avec le duc. Cette nuit-là, je couchai à la citadelle. Le lendemain, je partis pour Bruxelles afin d'y préparer la fuite des naufragés, ou plutôt de trois d'entre eux : le duc, M. de Montmorency et M. de Vibraye, qui devaient seuls profiter de l'évasion. Je comptais leur faire gagner directement Aix-la-Chapelle.
Par malheur, le général Pille, qui commandait à Lille, eut vent de nos projets. Il envoya des agents dans la citadelle pour épier ce qui s'y passait. Lui-même y vint souvent, et un jour il se fit ouvrir les portes pendant que j'étais dans les casemates. Je me blottis dans un renfoncement, et restai quatre heures dans le couloir obscur par lequel on donnait à manger aux prisonniers. Le général, convaincu que le commandant de la citadelle était complice, lui retira son commandement : il était capitaine et avait une nombreuse famille.
Merlin, pendant ce temps, pressait les Cinq-Cents de s'occuper des prisonniers. Or, quand M. Humbert, dit Michaelis, et moi avions voyagé ensemble, dans la voiture publique, de Lille à Paris, nous y avions fait la connaissance d'une M"*^ Leclerc, dont le mari, gros négociant de Lille, siégeait dans ce conseil et y avait de l'influence ». Je ne négligeai pas les avantages de cette
1. Probablement Leclerc (Edme-Charles-François), député de l'Yonne. (Éd.)
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rencontre. J'allai la voir et l'intéressai au sort des naufragés, auxquels toute la population honorable de Lille témoignait une grande commisération. M""^ Leclerc correspondait avec son mari, qui, d'accord avec plusieurs membres de l'assemblée, fit traîner l'affaire en longueur.
De leur côté, M'"^ de Ghoiseul et M. Jurien ne restaient pas inactifs; ils espéraient beaucoup des bonnes dispositions de Bonaparte, alors en Egypte, à qui on supposait des projets favorables à la cause des royalistes.
Enfin, toutes nos démarches combinées firent surseoir à une nouvelle condamnation. Les soldats prisonniers furent mis en liberté sous serment de ne pas porter les armes contre la République : ils avaient été détenus plus de quatre ans. Les officiers furent réintégrés à Lille, aux « Bons fils, » et leur jugement ajourné. Lorsque Bonaparte devint consul, les officiers furent déportés en AUemasrne i, et se trouvèrent ainsi rendus à la liberté 2.
Quant à moi, je retournai en Normandie, continuant à me transporter là où je me croyais nécessaire aux besoins de la cause que je servais. J'étais exempt de la réquisition, étant natif d'un des départements pacifiés de l'Ouest, et je voyageais toujours avec des feuilles de route du ministère de la guerre, comme secrétaire du général de Tilly. Ayant connu Bernadotte à Paris, lors du mariage
1. En vertu de l'arrêté du 18 frimaire an VIIT (9 décembre 1799). (Éd.)
2. Le récit détaillé de toute cette affaire a été fait par le duc de Ghoiseul dans un volume de ses mémoires. Il ne parle pas de mon grand-père et de toute la peine qu'il s'est donnée pour le sauver. C'est pourquoi je crois devoir donner, à l'Appendice, copie d'une lettre écrite par le dac au général de Tilly et que ce dernier a publiée après le retour des Bourbons en 1814, pour la justification de sa conduite antérieure.
On trouvera également dans l'Appendice quelques-unes des lettres que le duc de Ghoiseul a écrites, des casemates de la citadelle de Lille, à mon grand-père. (Éd.)
de M. de Muiron, ayant eu depuis en main son adhésion aux mouvements royalistes, il avait intérêt à me garantir contre toute difficulté sérieuse.
La meilleure preuve que j'en puisse donner est ce qui se passa lors de mon arrestation au Fayel, en thermidor an VIL J'étais dans ce château depuis quelque temps, quand je fus dénoncé par l'homme d'affaires, comme chef de chouans, venu pour soulever le département et essayer une jonction entre les chouans de Normandie et la 25® division militaire ^ Un matin, le parc fut entouré ; toutes les avenues du château furent gardées par un détachement de chasseurs à cheval en garnison à Compiègne, et par deux brigades de gendarmerie. Le lieutenant de cette arme se fit conduire dans ma chambre par un domestique du château, sans en éveiller les maîtres. Il me signifia mon arrestation, ordonnée par le nommé Isoré, commissaire près le département de l'Oise, et ancien membre de la Convention, où il avait voté la mort du Roi. Je fus emmené au chef-lieu de canton, appelé Grand- Fresnoy, et j'y fus interrogé. On s'était emparé de mes papiers, et à la suite de cet interrogatoire, auquel assistaient le capitaine de chasseurs et le lieutenant de gendarmerie, on ordonna de me transférer dans la prison de Beauvais. Comme du Grand-Fresnoy à Beauvais il y a six ou sept lieues, je demandai qu'on m'envoyât chercher un cheval au château, car j'étais très fatigué de mes voyages entre Paris et Lille. Cette faveur me fut d'abord refusée ; puis, sur ma parole d'honneur de ne point chercher à m'évader, les officiers m'accordèrent ce que je demandais, mais ils décidèrent qu'au lieu d'être accom-
I. Cette division, dont le siège était à Liège, comprenait une partie de la Belgique. (Éd.)
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pagné par un gendarme, je le serais par deux. On me confia donc à deux gendarmes, auxquels on remit l'interrogatoire et mes papiers.
Entre le Grand-Fresnoy et Beauvais, où nous fûmes par la traverse, on croise la grande route qui va de Roye à Pont-Sainte-Maxence, et, une lieue environ plus loin, on longe à droite un bois assez étendu. J'avais un cheval très vif. Un des gendarmes m'en fit l'observation, et me laissa comprendre qu'il ne tenait qu'à moi de m'esquiver. Je répondis qu'ayant donné ma parole, je ne pouvais profiter d'une telle insinuation ; que, d'ailleurs, ils devaient songer à quoi ils s'exposaient eux-mêmes. « Je le sais, me répondit l'un d'eux : quatre mois de prison et une destitution ne peuvent pas être mis en balance avec le salut d'un honnête homme. Je suis fils d'un tapissier du château de Gompiègne, et je suis attaché à la famille royale par reconnaissance. »
Nous cheminions toujours, et je voyais la peine que ma résolution causait à mes deux conducteurs, quand, arrivés à la grande route de Beauvais à Gompiègne, nous rencontrâmes une chaise de poste. Un hommo se pencha à la portière pour voir le prisonnier qu'on conduisait. A peine m'eut-il aperçu, qu'il s'écria : « Monsieur de Semallé! » Les gendarmes le reconnurent pour être M. Lépine, commissaire administrateur de la division de Beauvais. 11 leur dit de continuer leur route ; qu'il répondait de moi, et il me fit monter dans sa voiture.
Je connaissais beaucoup M. Lépine, qui était fils de l'ancien courrier du cabinet du Roi. Sa sœur, M"^^ Bapst, femme de l'ancien joaillier de la couronne, était amie intime de M. et de M'"^ de Tilly, chez lesquels je le voyais lui-même souvent à Paris. Il était du nombre des ofliciers supérieurs qui avaient conservé des sentiments
gS SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
monarchiques, et même fait connaître au Roi leurs bonnes dispositions. Il me questionna sur les motifs de mon arrestation; il me dit que j'avais affaire à un homme très malveillant, mais dépendant de lui dans ce moment, et qui le sollicitait pour empêcher un de ses fils d'être pris par la réquisition. En arrivant à Beauvais, nous retrouvâmes les gendarmes qui avaient amené mon cheval, et auxquels il donna l'ordre de ne se présenter qu'une demi-heure plus tard chez le citoyen Isoré. Nous y fûmes ensemble. Isoré, ne me connaissant pas, me reçut à merveille, ainsi que M. Lépine. Je l'avertis de suite que ma visite était un peu forcée; que j'étais le citoyen Semallé; mais que M. Lépine voulait bien répondre de moi. Les gendarmes arrivèrent au même instant, et Isoré leur fit des reproches de ne pas m'avoir amené directement chez lui. Puis il entraîna M. Lépine dans son arrière-boutique. Au bout d'un quart d'heure environ, il rentra seul, donna aux gendarmes un reçu de ma personne, et les congédia ; il me montra alors les ordres du ministre de la police et les dénonciations faites contre moi. Il avait, disait-il, ouvert mes papiers ; mais comme il n'y avait rien trouvé qui justifiât cette accusation, il me laissait à la garde de M. Lépine, jusqu'au retour du courrier que celui-ci avait envoyé à Paris. Je retournai donc chez M. Lépine avec lui; et bientôt arriva un ordre de me mettre en liberté, signé par le ministre de la police et par Bernadotte, ministre de la guerre.
Cette arrestation avait fait beaucoup de bruit dans le canton du Grand-Fresnoy. Plusieurs maires des environs étant venus à Beauvais pour me réclamer, je repartis avec eux à cheval pour retourner au Fayel, d'où, le soir même, je rentrai à Paris. Les deux gendarmes vinrent me féliciter, les larmes aux yeux, et se joignirent aux
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maires pour me reconduire au château. Je voulus leur donner un témoignage de ma reconnaissance ; ils le refusèrent, mais me demandèrent la permission de m'embrasser. C'est ainsi que dans ces temps de malheur il se trouvait des cœurs honnêtes et généreux.
A la suite de toutes ces émotions, je retournai à Alençon, chez mes parents, et j'y tombai gravement malade.