CHAPITRE III
DU l3 VENDÉMIAIRE AU CONSULAT.
Constitution du Directoire. — Je reviens à Paris. — M"« de Courville et sa tille. — Muiron et Bonaparte. — Mariage de Muiron ; sa mort et celle de sa femme. — Retour en France de MM. de Courville et de Vitrolles.
— Barali, barbier puis gérant de l'hôtel de Tours. — Nouveau voyage à Gratheim. — Les certificats de non-émigration : M. de Frébourg, revenu en France, en obtient un à Rouen. —Je me rends à Paris. — La police cherche à arrêter le « sieur Dujardin. » — Je pars pour Rouen et y obtiens un certificat de résidence, puis un passeport à Alençon, sous mon nom véritable.
Mécontentement des principaux généraux contre le Directoire.— Les «doctrinaires. » — Je suis chargé de faire parvenir à Londres les adhésions des généraux et de porter à Francfort des passeports pour faire rentrer des émigrés. — Séjour à la Haye. — Voyage par Wesel et Gassel. — Séjour à Francfort. — Retour par Rouen avec M. Hurabert (Michaëlis).
— Préparation du i8 fructidor. — Je suis recherché à la Gastine. — J'arrive à Paris.
M. de Frébourg est arrêté et traduit devant une commission militaire. — Je parviens aie sauver. — Procès des naufragés de Calais. — Mon arrestation au Fayel. — Je suis relâché à Beauvais et je regagne Paris.
Le 5 brumaire an IV (27 octobre 1796), le Directoire avait été constitué. La correspondance royaliste fut alors très active, et dès que ma santé le permit, je revins à Paris avec des papiers importants.
J'allai rendre visite à la mère de mon ami de Courville, qui, après avoir obtenu de M. de Muiron, beau-frère
de sa mère ^ une somme de 20,000 fr., et avoir pris connaissance du secret de Séguin pour la tannerie, avait regagné la Westphalie. Sa mère, remariée à M. d'Aston, de la Chambre des comptes, demeurait à Paris avec sa fille da premier lit, M"« de Gourville.
Elle me confia que M. de Muiron, son neveu, désirait épouser cette jeune fille, mais que celle-ci, malgré son inclination pour son cousin, y mettait la condition expresse qu'il quitterait le service. M. de Muiron, ami intime et aide de camp de Bonaparte, avec qui il s'était trouvé à l'école de Brienne 2, objectait qu'on était sur le point d'entrer en campagne, et qu'aux yeux de ses camarades il ne voulait point passer pour lâche. Il promettait formellement qu'aussitôt de retour, il saisirait la première occasion de donner sa démission.
Bonaparte, nommé au commandement de l'armée d'Italie (2 mars 1796), grâce à l'inQuence de M"^^ de Beauharnais sur Barras, qui ne savait rien lui refuser, se rendait souvent avec son ami Muiron chez M™^ d'Aston, et parvint à faire décider le mariage. M""^ d'Aston m'invita à dîner avec lui. J'avais déjà déjeuné deux fois avec le général, à qui ]y[me d'Aston m'avait présenté comme M. Dujardin, Belge fort riche, dont la famille avait été très utile à son fils. Elle savait cependant mon vrai nom. Bonaparte, d'un naturel observateur, avait demandé si elle était certaine de mon origine, parce que j'avais bien plus l'air d'un Français que d'un étranger. Lors du dîner, il parut persuadé que je pouvais être Belge. Il avait, en efi'et, cons-
1. M"' de Gourville et M°* de Muiron étaient deux demoiselles Grossard de Virly.
2. Muiron, né à Paris le ii janvier 1774- a pris part au siè^e de Toulon comme capitaine d'artillerie, et s'est trouvé peu après en compétition pour un grade avec Bonaparte ; mais il ne paraît pas avoir été son camarade à Brienne. (Éd.)
DU l3 VENDÉMIAIRE AU CONSULAT. 77
taté que j'étais très lié avec le général de Tilly et avec sa femme, grands amis de Bernadette; or M'"^ de Tilly, née Arendts, était Liégeoise, et je passais pour son parent. Avant qu'on se mît à table, nous nous promenâmes ensemble dans le jardin du petit hôtel ; et après quelques propos sur la Belgique, Bonaparte me dit : « La Belgique doit nécessairement rester toujours réunie à la France. A votre place, je voudrais être quelque chose. En révolution, quand on n'est rien, on ne peut rien. Au contraire, quand on est quelque chose, on peut se défendre. Il n'y a rien de pire que de se trouver écrasé entre les partis. La fortune seule ne met à l'abri de rien. »
Le mariage se fit le 9 germinal an IV (29 mars 1796) i. Bonaparte venait de partir huit jours avant pour l'armée d'Italie. Muiron, âgé alors de vingt-deux ans, ne tarda pas à l'y rejoindre, et la jeune femme alla demeurer chez son oncle, devenu son beau-père, dans une maison de campagne à Sceaux. Cette union allait avoir un bien triste dénouement.
Un matin, M. d' Aston vint me trouver et me dit que le pauvre Muiron avait été tué à l'attaque du pont d'Arcole.
I. « Section des Champs-Elysées. — Du 9 germinal an 4. - Acte de mariage de Jean-Baptiste Muiron, militaire, âgé de vingt-deux ans, né à Paris, déparlement de la Seine, section Lepelletier, et de Euphrasie Béraud de Courville, âgée de vingt ans, née à Versailles, demeurant quai de Chaillot, n» 34, fille de Louis-Denis-François Béraud de Courville, et de Marie-Anne-Thérèse Grossard-Virly, lui décédé, elle domiciliée avec sa lille présente et consentante.
a En présence de Charles-François Cancel, âgé de soixante-quatorze ans, pensionnaire de la nation, demeurant rue Croix des Petits-Champs, n» 45 ; de Basile-Guy-Murie-Victor Bal tus, capitaine d'artillerie, rue Basse du Rempart, n» 12 ; de Charles-François Cost, âgé de cinquante-quatre ans, inspecteur général du service de la santé, rue Richelieu, n» 6;8 ; d'Edme-Claude- Brice-Gauthier Vomarillon, âgé de cinquante-sept ans, ancien administrateur des postes, rue Basse d'Orléans, n» 220; et de Prudent-Joseph Gillerond, officier d'état civil, qui a signé avec les époux et les témoins après lecture faite. »
nS SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLÉ.
Il me montra la lettre que le général Bonaparte adressait à la pauvre petite femme. Il ajouta qu'il était obligé d'aller à Sceaux, la préparer doucement, ses couches étant imminentes. Il me demanda de me trouver chez lui, le soir, pour essayer de calmer M'"^ d'Aston, qui perdait la tête. Quand je me rendis rue Saint-Lazare, jyjme d'Aston était en effet dans un état difficile à décrire. Son mari arriva fort en retard. A Sceaux, la jeune M"'^ de Muiron, qui attendait son mari d'iieure en heure, s'était arrangée avec un maître de café, qui lui procurait les journaux du matin, sans que personne dans la maison s'en doutât ; elle avait appris ainsi la terrible nouvelle. Quand son beau-père était arrivé, il l'avait trouvée au plus mal. L'enfant, qui naquit peu après, accompagna sa mère dans la tombe.
Au milieu de ces malheurs de famille, je conseillai à M. d'Aston de profiter de la sympathie du général Bonaparte pour lui demander la radiation du jeune de Courville, et nous composâmes ensemble une lettre en ce sens : M. d'Aston la signa pour sa femme. Nous nous fondions sur ce que le jeune homme était sorti de France pour achever son éducation. Je portai aussitôt la supplique à M"*^ de Tilly, qui la fit parvenir en Italie par le ministère de la guerre. Bonaparte écrivit au Directoire; il obtint la radiation du jeune de Gourville, et envoya copie de la réponse des Directeurs, de son quartier général de Milan, en date du 8 nivôse an V ^. Plus tard, il fît donner à M. de Courville une place dans les droits réunis, et nomma M. d'Aston à la recette générale d'Epinal.
I, Voir Moniteur du 19 frimaire an V, et Corr. de Aapoléon, n" 1199, iSaS et 1324. — Bonaparte avait écrit à la veuve : « Si je vous puis être bon à quelque chose, à vous ou à son enfant, je vous prie de compter entièrement sur moi. » (Éd.)
DU l3 VENDÉMIAIRE AU CONSULAT. 79
Ce ne fut point tout. M. de Courville avait un soi-disant beau-frère, M. de Vitrolles. Ce jeune homme, dont le nom patronymique était d'Arnauld, était fils d'un conseiller au parlement d'Aix. Pendant l'émigration, après le licenciement de l'armée des princes, comme il n'avait aucun goût pour la carrière militaire, il avait essayé de faire un peu de commerce. Son esprit insinuant l'avait fait apprécier dans beaucoup de maisons ; il avait été particulièrement bien reçu dans celle du baron, plus tard duc de Dalberg », et dans celle du comte de Nesselrode, car, quoique ministre de Russie, ce dernier était Westphalien d'origine. M. de Vitrolles avait fait connaissance d'une jeune fille, qui passait pour une demoiselle de F., mais qui était fille naturelle de la duchesse de B., et il l'avait épousée. Voyant le crédit de M. d' Aston, il le pria d'intercéder pour lui. Il réussit ainsi à rentrer en France, où il se retira dans son département.
Lorsque Bonaparte fut nommé empereur, M. de Vitrolles fit partie des délégués envoyés pour le complimenter. Il fut ensuite créé baron, et la faveur impériale lui valut une petite place. Etant venu se fixer à Paris, son intimité avec M"™® Etienne de Durfort, née de Montsauge, qui avait beaucoup connu Joséphine, lui fat d'un grand secours. C'est par elle qu'il fréquenta Talleyrand. Vers la fin de l'Empire, ses rapports avec ce personnage et les bonnes relations qu'il avait conservées avec MM. de Dal-
I. Emerich-Joseph-Wolfgang Héribert, baron de Dalberg, d'une très ancienne famille du duché de Bade, se rapprocha de Bonaparte, qui, en 1810 (3 mars), le créa duc de Dalberg. — Après la Restauration, le i3 mai i8i4j il fut nommé par Louis XVIII ministre d'État et siégea au conseil privé. Puis il accompagna Tallej^rand au congrès de Vienne. Dans de nouvelles lettres patentes de duc, expédiées le i" février 181;, Sa Majesté, pour reconnaître les services qu'il avait rendus à l'époque de la Restauration et au congrès de Vienne, a fait ajouter à ses armes six fleurs de lis d'argent.
8o SOUVENIRS DU COMTE DE SEMALLK.
berg et de Nesselrode l'amenèrent à entreprendre, en i8i4» le voyage dont je parlerai plus loin, et auquel il dut, sous la Restauration, sa fortune politique. Mais je reviens à mon récit.
Je passai peu de temps à Paris après le mariage Muiron. Je demeurais hôtel de Tours, rue des Vieux-Augustins, chez un nommé Barali, qui, de son premier état, était barbier. Sa boutique était au coin de la rue Saint-Florentin et de la rue Saint-Honoré, et le voisinage lui avait fait avoir Robespierre pour client. Tous les jours, Barali allait le raser et le coiffer en présence de deux témoins. Pendant une de ces séances, une femme entra présenter une requête pour un de ses parents : Robespierre la rejeta avec dureté. Barali eut alors un mouvement d'indignation, et un sentiment irrésistible le poussa à couper la gorge au tyran. Dans son émotion, il se trouva mal et tomba à terre avec son rasoir. Les personnes présentes le firent transporter chez lui; mais il ne fut plus demandé par Robespierre, et on comprendra que lui-même sentit la nécessité de changer de quartier et de profession. Comme gérant du petit hôtel de Tours, il eut l'occasion de rendre de nombreux services.
Dans l'attente de nouveaux ordres, je partis pour Gratheim. Là, j'étais connu de tous, et n'inspirais aucune défiance. Le maire, qui était fermier de la terre, n'ayant aucune instruction, je le suppléais dans ses fonctions; ce qui me donnait de grandes facilités, sans que rien en parût. Je pus ainsi assurer la rentrée en France, par Wesel, Ruremonde, Gratheim et Rickholdt, de plusieurs émigrés, dont le prince de Béthune.
M. de Rickholdt m'envoya, un jour, un homme qu'il avait rencontré à Huy. Ce voyageur arrivait à Gratheim
DU l3 VENDÉMIAIRE AU CONSULAT. Hl
à pied, et paraissait très fatigué. Il était Polonais, et disait avoir un frère colonel au service de la Prusse. Sans me donner son nom, il finit par m'avouer qu'il était compromis dans la conjuration de Grenelle ', et très pressé de passer la frontière. Cet aveu m'avait inspiré pour lui une grande répulsion. Je n'en entendis plus parler; mais on voit par ce fait que des étrangers se trouvaient mêlés aux agents qui fomentaient le désordre à Paris.
Cependant la réaction commençait en France. Plusieurs villes, Rouen notamment, accueillaient les émigrés qui, moyennant quelques signatures, se faisaient délivrer des certificats de non-émigration, reçus presque partout sans difficulté. J'engageai mon beau-frère de Frébourg à se rendre à Rouen, et comme moi-même j'étais rappelé à Paris, nous fîmes route ensemble jusqu'à Amiens. Cette fois je logeai à Paris, rue Vivienne, chez une dame Baudouin, dont la fille, M'"® Nampon, avait été élevée avec une de mes sœurs aux Ursulines, à Saint-Germain. On parlait d'une nouvelle conspiration dirigée par des généraux, et on recommençait à sévir contre les émigrés. Sur le conseil de mes hôtesses, je jugeai nécessaire de reprendre mon nom et de me mettre en règle, pour n'avoir plus rien à redouter des lois contre l'émigration.
]y[me (Je Tilly m'avait procuré, dès le 12 brumaire an IV, un certificat de la commission des revenus nationaux, constatant que je n'étais inscrit sur aucune liste d'émigrés. Muni de cette pièce, j'allai prendre à Rouen (29 nivôse an V) un certificat de résidence. Je Tenvoyai au département de l'Orne, qui l'accepta et m'en donna
1. Le complot des Jacobins qui attaquèrent le camp de Grenelle en septembre 1:^96. (Ed.)
reçu ; puis je me rendis à Alençon pour faire établir un passeport comme secrétaire du général de Tilly, que j'accompagnai ensuite à Paris.
Je faisais bien de régulariser ma situation, car depuis mon dernier passage au château du Fayel, le nom de Dujardin avait été signalé à la police. Des commissaires étaient allés interroger le marquis et la marquise de Rouhault sur l'individu portant ce nom. La police attachait tant d'importance à le saisir que, bien que je ne fusse resté que deux ou trois jours chez M'"^ Baudouin, rue Vivienne, dans la nuit même qui suivit mon départ pour Rouen, on fit cerner la maison et arrêter M. Huet, principal locataire de l'immeuble, M"^^ Baudouin et M'"® Nampon, à qui on demanda des renseignements sur Dujardin. Le lendemain j'en fus averti par un exprès, qui me conseilla de changer de nom à l'instant et de quitter Rouen, si je n'avais pas pu m'y procurer un certificat de résidence. J'eus soin, sur mes papiers nouveaux, de ne rien laisser écrire qui pût faire constater mon identité avec Dujardin, et les anciennes pièces furent placées en lieu sûr, à l'abri des recherches.
Je me rendis alors chez mes parents, afin que dans le pays on s'accoutumât à me voir; et comme la terre de la Gastine est située dans le canton de la Fresnaye, département de la Sarthe, je me fis inscrire sur le tableau de la population de ce canton.
Tout annonçait une réaction dans les idées, et la nation entière espérait un retour à l'ordre. Plusieurs généraux, Pichegru, Hoche, Pétiet, ancien ministre de la guerre, Bernadotte, Moreau, etc., fatigués d'être menés par des rhéteurs, étaient décidés à secouer ce joug honteux. Tilly partageait ce sentiment, et, comme eux, comptait sur le
DU l3 VENDÉxMIAIRE AU CONSULAT. 8*3
concours de beaucoup de députés. En même temps, et dans le plus grand mystère, d'autres députés aussi influents, qu'on appelait alors « les doctrinaires, » étaient en correspondance avec Louis XVIII. Royer-Gollard était leur chef; mais aucun rapport n'existait entre eux et les généraux.
Je reçus avis de me rendre à Paris pour y attendre une direction. Ces instructions, apportées par des jeunes gens dévoués, comme je l'étais moi-même, venaient des commissaires du Roi, MM. d'Antraigues, de Miron, des Gars, de Laqueille,etc. Elles étaient souvent déposées chez M"^^ de Perdriel, née de Frotté, cousine de l'infortuné Frotté.
On m'apprit que je devais retourner en Allemagne, en passant par la Hollande, et séjourner à Francfort. Je devais correspondre avec l'armée de Gondé, et faire revenir en France le plus grand nombre possible d'émigrés, afin de soutenir le mouvement royaliste qui se préparait. A cet effet, on me remit quantité de passeports en blanc, destinés aux personnes qui rentreraient de cette manière. Je quittai donc Paris pour me rendre par Bruxelles à la Haye, où était le général de Tilly.
Ce dernier, qui jouait un grand rôle dans cette affaire, n'avait jamais cessé d'être dévoué à la famille des Bourbons ; mais il n'était pas le seul qui songeât à les rappeler. Parmi les papiers importants que j'emportais cette fois, se trouvaient les soumissions ou adhésions aux Princes, de plusieurs officiers généraux, au nombre desquels je crois devoir citer Hoche et Bernadotte.
H était défendu de passer la frontière avec plus de i5o fr. en numéraire ; mais il s'était établi une maison de banque, à laquelle on remettait à Anvers les sommes qu'on emportait, et elles étaient rendues à Breda, sous déduction des frais de courtage et d'assurance.
A la Haye, je fis viser ma feuille de route par l'ambassadeur de France, M. Lombard de Langres, qui venait souvent, avec plusieurs officiers généraux français et bataves, passer la soirée chez M""® de Tilly. C'est là que je fis la connaissance de la future duchesse de Bellune et du frère du général Augereau, revenu de Gênes. On y parlait librement da gouvernement de la France, et ni l'ambassadeur ni les généraux ne paraissaient s'en préoccuper.
L'hiver, qui était des plus rigoureux, et les glaces qui rendaient les moyens de transport difiiciles, me firent rester près de cinq semaines en Hollande. J'y remis moimême, entre les mains de M. Grawford i, consul d'Angleterre à Rotterdam, le pli contenant les adhésions des généraux, pour qu'elles fussent transmises à Londres.
Lorsque les communications furent moins difficiles, je partis pour Francfort en traversant Wesel, où je retrouvai les parents du baron de Rickholdt, mes anciens amis, entre autres le gouverneur de la ville. Il m'engagea à y rester deux jours, pour assister à une fête donnée au landgrave de Hesse-Gassel par les officiers du régiment de Koetten, dont il venait de prendre possession comme colonel-propriétaire. J'étais au dîner ainsi qu'au spectacle de gala offerts au prince, et j'eus Thonneur d'être placé à côté de Son Altesse, qui eut pour moi infiniment d'égards et causa beaucoup avec moi. Sachant que je revenais de Paris, elle me fit compliment d'avoir pu rentrer dans ma patrie et d'avoir retrouvé mes biens. Je répondis au prince que ce qui me flaltait le plus, c'était d'avoir toujours été fidèle et dévoué à mon Roi légitime, n m'engagea à passer par Gassel ; le lendemain, il m'en-
I. Voir Fitzpatrick, Secret service iinder Pitt, p. 78, note. (Éd.)
DU l3 VENDÉMIAIRE AU CONSULAT, 85
voya une lettre de recommandation pour le gouverneur de cette ville, qui m'accueillit avec tous les égards que pouvait désirer son souverain.
Quelle différence entre cette réception et celle qui m'y avait été faite jadis, quand j'étais venu à pied, comme émigré, avec M. du Bousquet de Gaubert, pour retourner en France ! Alors on lisait, aux portes de Gassel, une inscription en français et en allemand, conçue à peu près en ces termes : « Il est défendu à tous juifs, vagabonds ou émigrés, de séjourner dans la ville; » ce qui fit qu'on nous conduisit d'une porte à l'autre, et que nous fûmes obligés de loger dans un taudis, recel habituel des bateleurs, bohémiens et mendiants.
Je continuai ma route le surlendemain pour Francfort, où j'arrivai pendant une suspension des hostilités ^
A peu de distance de la ville, je fus au quartier du général Lefèvre, depuis duc de Danzig, qui me reçut comme parent et ami du général de Tilly, et m'invita à déjeuner avec son état-major. Pour m'éviter tout ennui, il visa lui-même mon passeport, et je retournai coucher à Francfort.
Le soir, en vertu de l'armistice, les cafés et spectacles étaient remplis d'officiers des deux armées, qui fraternisaient ensemble.
11 y avait en ville des troupes autrichiennes et prussiennes, entre autres un régiment de uhlans, où servaient M. d'Orsay, père de M"'® de Guiche, et M. Titon, fils d'un ancien conseiller au parlement de Paris, que je connaissais depuis longtemps. G'étaient les plus beaux hommes du régiment. Il y avait aussi le prince Louis de Rohan,
I. Il doit s'agir d'une suspension d'hostilités spéciale à Tarmée du Rhin. (Éd.)
dont M. de Trogoff ' était aide de camp. J'y retrouvai ég^alement M. Grawford et M"^« Sullivan qui, depuis la mort de M. de Fersen, vivait avec lui ; le baron et la baronne de Montmorency, les Montluc et une foule d'émigrés qui, pleins d'espoir dans la réaction qui se préparait, attendaient le moment favorable pour rentrer en France. C'est ainsi que MM. d'Orsay et ïiton allaient quitter le service autrichien et revenir à Paris.
Je m'établis à Francfort, et j'envoyai à Constance une personne chargée de ramener les émigrés qui s'y trouvaient, et de les faire profiter des passeports que j'avais apportés. Le premier qui en fit usage fut M. de Vareilles, ancien officier aux gardes-françaises. Il se rendit de Francfort auprès du général Lefèvre, qui avait servi autrefois dans sa compagnie. Le général le reçut avec beaucoup d'égards, et fit viser la pièce. M. de Vareilles m'en informa tout de suite ; ce qui rassura ceux qui craignaient de se servir de mes passeports. Peu après, les demandes affinèrent, et je n'en eus bientôt plus à donner, ayant remis le dernier disponible à M. Odoard, ancien page d'Orléans, dont la fille vient d'épouser le marquis de Mailly-Nesle. Un seul me restait, et je voulais le garder pour ma propre utilité ; mais je dus le donner à M. de Louvigny, un de mes amis et voisins de la Gastine.
Obligé de faire partir à l'avance pour Rouen mon domestique, un nommé Hocquart, avec des lettres destinées à M. de Frotté, et n'ayant plus de passeport à lui donner, j'imaginai, pour le tranquilliser, de lui en composer un sur une feuille de grand papier en forme de feuille de route, et ainsi conçu : « Je prie les autorités civiles et militaires de laisser passer le cit. Hocquart,
I. M. de Trogoif appartenait à une famille noble de Bretagne. (Éd.)
DU l3 VENDÉMIAIRE AU CONSULAT. 87
mon liomme de confiance, à^é de.... (son signalement); se rendant à Rouen, par Mayence, Cologne, Bonn, Aixla-Chapelle, Liège, Bruxelles, Tournay, Valenciennes et Amiens, et de lui prêter aide et assistance en cas de besoin. — Signé Semallé. » Je lui indiquais cette route, connaissant une partie des officiers et commandants, que j'avais vus chez le général de Tilly, en Hollande, et au quartier du général Lefèvre.
Hocquart fut arrêté à Mayence, avec sa feuille de route, et conduit comme suspect chez le général commandant. Après avoir lu la pièce, le général demanda où j'étais, comment je me portais, si je repasserais bientôt; puis il enjoignit à son secrétaire de viser le passeport, en recommandant au porteur de ne point s'écarter de la voie qui lui était tracée. Ce général, nommé Margaron, me connaissait beaucoup, ayant été aide de camp du général de Tilly. Mon homme arriva sans difficulté à Rouen, où je devais le rejoindre.
Quand j'eus reçu les nouvelles que j'attendais à Francfort, je partis moi-même, accompagné de M. Humbert, avocat à Nancy, émigré à la suite d'une affaire où M. le baron de Coëtlosquet, colonel du régiment de Bretagne, avait été compromis. En récompense du dévouement de M. Humbert à leur colonel, les officiers de ce régiment lui avaient fait faire avec eux la campagne de 1792 ; depuis le licenciement, il travaillait à la Gazette de Francfort, et en était un des meilleurs rédacteurs. Malade de la poitrine, il soupirait après son retour en France, et me conjurait de le prendre avec moi. Autrefois très lié avec M. Jacqueminot, son collègue au barreau de Nancy, nommé au conseil des Anciens, il espérait obtenir par lui sa radiation. H passait pour un homme très intelligent.
Nous arrivâmes ensemble à Rouen, d'où je renvoyai mon domestique chez mes parents, dans le Maine, avec des dépêches pour MM. de Frotté, de Bourmont et d'Autichamp. Pour moi, je me rendis à Paris, ainsi que mon compagnon, dont le passeport était au nom de Michaelis.
Le mouvement réactionnaire se préparait avec beaucoup d'imprudence : les chefs se croyaient surs du succès; les jeunes gens royalistes se distinguaient par un collet noir sur un habit gris.
Le Directoire, qui voyait le danger sans trouver le remède, et qui manquait d'argent, s'adressa à plusieurs maisons de banque, entre autres à celle des Michel, pour se procurer des fonds. Ces banquiers répondirent que leurs caisses étaient vides, mais qu'ils avaient tout récemment remis aux Petit Yal des fonds considérables venant d'Amérique, et qui devaient être encore en possession de cette famille, au château de Vitry, où elle demeurait. Dans une nuit obscure, des affîdés du Directoire s'introduisirent dans le château, égorgèrent les habitants et enlevèrent, dit-on, un million, somme indiquée par MM. Michel. Ce serait avec cet argent que, profitant de la désunion qui existait entre les réactionnaires, le Directoire aurait fait le mouvement dit du i8 fructidor, où se trouvèrent compromis deux Directeurs, plusieurs généraux, beaucoup de députés.
Je fus moi-même inquiété à ce moment. J'avais suivi de près Hocquart, mon domestique, à la Gastine. Le château fut cerné à quatre heures du matin : j'eus la chance d'échapper, mais Hocquart fut emmené à M amers. Là on lui fît subir un interrogatoire, et on saisit sur lui le fameux passeport, qui fut envoyé à Sotin, ministre de la Y^olice, comme charge contre moi. Il paraîtrait que la perquisition avait été ordonnée à l'instigation d'un des nou-
DU l3 VEiNDÉMIAIBE AU CONSULAT. 89
veaux magistrats de Mamers, nommé Hardouiii Révery, acharné contre les royalistes.
La Gastine venait d'être évacuée, quand mes parents reçurent la visite de M. de Perrochel de Grandchamps, qui, me voyant dans une position critique, voulut m' accompagner, Après hésitation, nous nous rendîmes à cheval à Champthierry, château près de Saint-Maurice, appartenant à un de mes amis intimes, M. de Charencey. Celui-ci me mena le lendemain à Evreux, où je trouvai l'hospitalité chez M. de Bernés, ancien camarade des pages et ancien officier général de la première Vendée, rentré dans ses foyers. Par ses soins, je fus conduit à Rouen.
Là, apprenant l'arrestation à Paris de M. de Frébourg, malgré son certificat de résidence signé de neuf témoins i, je. repartis pour Paris, où l'on me confirma cette triste nouvelle.
Toutes les personnes arrêtées alors devaient être traduites devant une commission militaire, qui siégeait à l'Hôtel de ville, sous la présidence du général Gathol. Déjà plusieurs émigrés jugés par cette commission avaient été passés par les armes, entre autres M. Guillaume d'Oilliamson et le colonel du régiment Royalmarine, où avait servi Souit ; mais on disait, à la décharge de ce dernier, qu'il n'avait pas été averti assez tôt pour obtenir la grâce du colonel.
A ma demande, plusieurs officiers généraux, avec qui j'étais en relations pour la cause royale, et d'autres membres du gouvernement intervinrent en faveur de M. de Frébourg, auprès de Sotin. Le ministre fut inexo-