‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 25 sur 32 · LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS

i< A VeiNailles, ce 3 Janvier 1753. »

SOUVENIRS IMT C.OMTK DE TRESSAN

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RÉFUTATION DE L'IlOMME-MACllINE

DK LA MKTIUE

Si dans vos vers, sage uaturaliste, Un scepticisme et profond et prudent Sur votre esprit avait pris l'ascendant; Si vous étiez un peu moins dogmatiste, Je pèserais vos raisons de douter.

Mais, cher Damon, loin de vous écouter, Quand sottement vous cherchez à détendre Des nœuds sacrés ; quand je vous vois lutter Contre le jour qui peut seul nous conduire, Les plus ])eaux vers ne peuvent me séduire Et dans les miens je dois les réfuter.

Un vil mortel, un nouvel Erostrate Ose abuser du grand art d'Hippoorate, Par le scalpel il découvre à nos yeux De nos eflorts les accords merveilleux.

Il voit leur force, il prévoit leur ruine.

Il eu conclut l'homme est une machine

Que le concours des atomes forma, Et que l'éther plus ra[)idc anima.

Ah ! cher Damon, se peut-il que votre âme, Méconnaissant celte réleste flamme Qu'en votre sein versa le Créateur, Puisse écouter la voix d'un imposteur?

Quoi ! notre esprit, cette vive lumière, Quoi ! ces ressorts l'un à l'autre liés,

Pour nos besoins féconds et variés,

Assujettis aux lois de la matière.

Par le hasard seraient modifiés ?

Le croirez-vous ?... Quoi ! notre intelligence,

Notre pensée est un corps circonscrit.

Qu'un agent meut par sa vive ellluence,

Qui suit sans choix les lignes qu'il décrit ?

A ces traits-là reconnaît-on l'esprit?

Reconnaît-on la sublime substance

Qui se souvient, compare, aime et choisit ?

Le hasard n'est qu'un être fantastique, Qu'un mot qui sert l'ignorance publique; Jamais ce mot, qui d'elle est émané, N'offre à l'esprit un sens déterminé, Tout mouvement un Dieu moteur l'imprime, Tout obéit à sa direction.

De ces décrets la chaîne quoique intime Reste cachée à la perception.

Depuis le temps de l'enfance du monde ; Même parmi les êtres végétants, Observe-t-on sur la terre, sur l'onde, Où dans les airs de nouveaux habitants Nés du concours des atomes flottants?

Non, cher Damon, une force féconde Entretient tout sans que rien se confonde. De son pouvoir la source est dans les cieux. Chaque saison la nature abondante Répand les dons qu'une main bienfaisante Dans leur principe a su nous préparer.

Mais produit-elle une nouvelle plante ?

D'astres nouveaux les cieux sont-ils parés ? Or je demande à ce puissant génie, Qui par pitié veut dessiller mes yeux, Comment l'espèce à l'autre espèce unie Se reproduit?... Aux mortels curieux Tout est obscur... et le nouveau svstème

SOUVENIRS DU COMTl': DE TRESSAN 333

Que l'on propose est toujours mal prouvé

Par Malpeghi, Yerschiens, Ilavé même.

Ce doute obscur ne peut être levé,

Et notre essence est toujours un problème.

Si notre esprit dépendait de nos sens,

Plus leurs ressorts seraient fermes, puissants,

Plus cet esprit atteindrait au sublime.

Ont-ils rendu Milon digne d'estime?

Et dans Pascal ils étaient languissants.

Par ces raisons mon esprit en suspens

S'il ne croyait, que serait-il?... sceptique.

Mais je déteste un traité dogmatique,

Qui m'avilit, qui m'ùte tout espoir,

Et qui surtout veut me faire entrevoir

Que la vertu, l'honneur sont des chimères,

Fantômes vains, faiblesse de nos pères,

Liens adroits, dont la société

A par degrés connu l'utilité.

DIFFERENDS

ENTRE LE COMMANDANT MILITAIRE DE BOULOGNE ET LES AUTORITÉS DE CETTE VILLE.

Le comte de Tressan ne fut jamais, à vrai dire, gouverneur de Boulogne ; la commission royale qu'il avait reçue de Louis XV, au moment des préparatifs de la descente en Angleterre (janvier 17^6:, le chargeait de commander dans la ville et château de Boulogne et pays boulonnais, taxt aux habitants qu'aux gens de guerre, sous l'autorité du gouverneur (1) ou commandant pour Sa Majesté dans la province. L'ambiguïté de cet ordre de service, qui prescrivait au lieutenant général de Tressan de commander aux

1) Les gouverneurs du Boulonnais qui se succédèrent depuis i(J21 seulement furent :

1621. Antoine d'Aumont, marquis de Nolay. baron de Cliappas.

1G;J5. Antoine d'Aumont de la Roche-lJuron, pair et maréchal de France.

1658. Louis-Marie- Victor d'Aumont, duc d'Aumont, chevalier des ordres du Roi.

10G9. Louis, duc d'Aumont, marquis de Villequier, chevalier des ordre;* du Roi, premier gentilhomme de sa chambre.

1723. Louis-Marie, duc d'Aumont, premier gentilhomme de lie la Chambrf du lioi.

1732. Louis-François d'Aumont, marquis de Chappas et duc d'I lumières.

17r(.3. Louis-Mario, duc d'Aumont (encore gouverneur en 178'.').

SOUVENIRS DU COMTE DE TRES8AN Xio

habitants de la ville, lit croire à ce dernier que le maire et les échevins étaient tenus de lui rendre des comptes. On conserve aux archives de la mairie de Boulogne plusieurs lettres de sa main aux maire et échevins avec lesquels il se mit en lutte dès les premiers mois de son entrée en charge.

La première de ces lettres doit être du mois de novembre et contient ce passage: a II me parait singulier que Messieurs de ville prennent sur eux de vouloir chasser des habitants de la ville sans m'en rendre compte. Je m'aperçois depuis longtemps qu'ils s'érigent en maîtres sur tout ; mais, tant que je serai ici, je leur ferai connaître ce qu'ils me doivent, puisr qu'ils persistent à l'ignorer. »

Dans une lettre du 14 décembre, écrite au maieur lui-même, on lit ceci : « Il m'est revenu quelques propos que je n'ai point voulu croire; on m'a dit qu'un des Messieurs de la ville avait dit que la ville n'était en rien soumise à l'autorité que le Roi m'a fait l'honneur de me conférer et que mon commandement ne s'étendait que sur le militaire. J'ai reçu très mal celui qui m'a fait ce rapport, ne pouvant croire qu'un pareil discours ait été tenu et que quelqu'un reçu dans un corps de ville soit assez ignorant pour ne pas connaître l'étendue d'une lettre de commandement par leHoi. »

Après quelques jours de réflexion, le commandant militaire de Boulogne, pensant qu'il devait soumettre le différend au duc d'Aumont, gouverneur de la province, écrivit au maire :

tt J'ai relu votre lettre avec plus d'attention et je trouve en effet que les droits de Messieurs de ville,

pour l'exercice de la police, sont fondés sur des arrêts. Je n'ai de ma vie eu de discussions, je les déteste. Je ne suis même pas assez instruit des règles pour être sûr que mon droit soit bon, quoique toutes les apparences s'y trouvent. Mais que M. d'Aumont me mande qu'il est mauvais, je l'abandonne. »

M. d'Aumont commandait à Dunkerque.il ne donna pas raison à M. de Tressan, qui acheva de se rendre, en reconnaissant que son commandement était tout militaire, dans cette lettre au maïeur qui est du 29 décembre et la dernière :

a J'ai connu mieux que jamais, par votre lettre, le tort que j'ai eu de suivre de mauvais conseils et de vous proposer une difficulté si mal fondée. J'en suis d'autant plus sensible à la politesse et à l'amitié avec laquelle vous avez soutenu une si bonne cause. Aussi je vous prie d'oublier toute cette tracasserie, de rendre justice aux sentiments que je vous ai marqués dans mes lettres, lorsque je croyais mon droit bien établi, et de croire que je me fais un vrai plaisir de vous avouer que j'avais eu tort dans la forme, en vous assurant queje n'en ai point eu dans l'intention. »

Ce nuage dissipé, M. de Tressan redevint et demeura, pendant tout le temps de son commandement, l'homme aimable que l'afTabilité de ses manières, les agréments de son commerce et les rares qualités de son esprit firent toujours rechercher.

Le maïeur Mutinol, tout en lui reprochant son despotisme, n'avait pas méconnu « ses admirables talents pour la société», en n'en séparant pas son talent pour

la poésie, qui s'y confondaient et se faisaient valoir mutuellement.

M. de Tressan était, depuiï^ le 10 mai 1748, lieutenant général des armées du Roi. 11 quitta Boulogne en 1750. On ne pouvait l'y oublier et on l'y regretta. Les circonstances toutes particulières qui avaient fait donner le commandement militaire de cette ville à un officier général n'existaient plus : il n'y fut point remplacé, au moins dans son grade.

Celte notice est en partie extraite de ï Année hislonque de Boulogne-sur- Mer, par F. -M. Maraude.

{Fascicule de septembre /SUS.)

De Boulogne, ce '2ï mars 1747.

A Monsieur de Montcrif (1).

« Notre Seigneur me favorise par le retour de mon charmant mal de tète; tout s'afîaiblit chez moi, ma pauvre carcasse se ruine.

« Ces paroles sont tirées de la 17e de la Bienheureuse Mère Julienne Jouvin et conviennent parfaitement à l'état présent du mouton. Je vous supplie, mon cher fauteuil^ de dire à notre sainte duchesse que je partage ses maux en esprit et en réalité; il // a dans mon coffre déterre une racine qui le défruiraunjour, mais je la prie de demander à Dieu qu'il me donne encore

(1) Réponse du comte de Tressan à une lettre de Montcrif. (Voir chapitre IV, page 47.)

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un peu de temps pour devenir meilleur. Noire J)onnc supérieure de l'hôpital de Boulogne, sachant que je souffrais, m'est venue voir et m'a apporté la Vie de Bienheureuse Mère Julienne qui m'a fait grand plaisir à lire et m'a fort édifié ; j'ai été charmé d'y remarquer qu'elle avait sacrifié toutes les fleurs de sa jeunesse ; elle était belle, jeune et pleine d'esprit, sans le croire, sans en tirer vanité, mais aussi sans le cacher, comme sainte Apoline ; c'est ainsi qu'une vertu solide édifie le monde sans le craindre ; les plus grandes saintes ou presque toutes ont été charmantes, ainsi que notre sainte duchesse ne gronde plus les fautQuils et les moutons quand ils oseront la peindre comme ils la voient.

a Jai reçu réponse de M. de Ghalmazel ; j'attends celle de M. de Séjenl, et le cher fauteuil aura eu la bonté de faire tout ce que je lui demandais. M. de Chalma/.el dit que tout ce qui a paru à Versailles a l'air bien matériel auprès du charmant Zelindor qui s'élève en vrai Sylphe au-dessus de tous ses rivaux.

« J'ai lu dans le Mercure des extraits du discours de M. Duclos, j'ai trouvé le style un peu brusque et entortillé; voilà le diable, quand on veut se surpasser, on quitte son ton naturel, on le croit trop commun parce qu'on y est accoutumé, on en cherche un meilleur et on devient obscur et extraordinaire.

a Je vais vous dire encore, à briMe-pourpoint, que je ne connais point d'ouvrage en notre langue qui rassemble autant de maximes vraies, où les pensées se succèdent dans un plus bel ordre et qui soit aussi agréablement écrit fine votre Essai sur les moyens de

plaire ; ce livre a autant de force et plus que La Bruyère et n'en a pas l'amertume, le Théophrasle moderne est Touvrage d'un Timon le Misanthrope qui aboie l'humanité sans trop se soucier de la rendre meilleure; les ^ssoî's parlent un autre langage; quand ils montrent le défaut, ils donnent le précepte ; l'on écoute plus volontiers un ami qu'un correcteur, et, en lisant votre charmant ouvrage, il n'y a personne qui ne se prenne d'estime, de confiance et d'amitié pour l'auteur, il n'y a point de livre plus utile pour adoucir les mœurs.

« J'ai oublié de vous dire que j'en ai fait passer un exemplaire à Londres ; je suis sCir qu'il sera traduit en anglais, et je suis charmé qu'ils prennent une idée juste de ce qu'ils appellent la politesse française, ils ne la regardent aujourd'hui que comme une comédie remplie de lazzis, il est bon (|u'ils connaissent qu'elle est fondée sur les principes de l'honneur et de l'équité et (ju'ils distinguent le singe qui joue le rôle de marquis d'avec l'honnête homme qui fait les délices de la société.

« Adieu, mon cher fauteuil, que je suis heureux de vous écrire une lettre entière, sans vous importuner d'affaires, mais veillez et priez toujours pour moi et faites ressouvenir la Reine avec bonté du chantre des mules grises et de la rue Chapon (1). »

(1) Lettre faisant partie de la collection de Rosny.

;{iU SOUVENIRS DU COMTE DF. TRESSAN

Extrait d'une lettre du roi Stanislas à la Reine Marie du / .'i novembre /77).>.

« V(»us avez élé trop occupée pour vous souvenir du pauvre Tressan; lorsque vous serez plus tranquille, vous reprendrez la l»onlé de lui continuer votre protection. »

(Les occupations de la Reine, auxquelles fait allusion le roi, sont la douloureuse maladie du Dauphin à Fontainebleau, où il mourut le mois suivant.)

Pierre De Noliiac, Conservateur du Palais de Versailles.

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