‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 24 sur 32 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Foulenellc. — Lettre de son pctit-lils. — M. de Musset racoiito un exemple bien curieux de pressentiment. — Mort de d'Alenibort. — Mademoiselle de Lespinassc. — Derniers monicnl^ du Comte de Tressan. — Bailly prononce son élot?<'.

Le comte de Tressan avait, beaucoup vécu avecB'ontenelle. C'était à lui qu'il devait en grande partie le bonheur que la culture des lettres avait répandu sur les dernières années de sa vie, et c'est à lui (lu'il voulut consacrer son dernier ouvrat^c.

Contrairement à son élève (1), dont la destinée comme écrivain fui d'être jugé sévèrement par les gens de lettres cl lu avec avidité par les gens du monde, FontencUc eut le talent d'écrire sans jamais s'attirer d'ennemis ; il est vrai de dire qu'il se lit remarquer par sa modestie et sa réserve, il faisait sentir l'utilité de ses ouvr;iges, sans blesser l'amourpropre des ignorants, sans les éblouir par Irop d'éclat ou les effrayer en attaquant de front trop de préjugés à la fois. C'est ainsi qu'il parvint à exercer sur les esprits de son siècle une influence d'autant plus forte qu'elle se faisait moins sentir.

Étant secrétaire de l'Académie des Sciences, il rédigea VBistoire de t Académie el les Âlnges des Acadrinicicns.

(1) Fontenellc avait dirige les premières études de M. de Tressan.

Ces deux ouvrages sont regardés comme les modèles du genre et sont la base de sa réputation.

Fontenelle s'occupa aussi de métaphysique et professa le cartésianisme tout en s'écartant de Descartes sur la question de l'origine des idées.

Bien qu'on lui ait reproché de la sécheresse de cœur et de l'égoïsme, on cite de lui des traits de générosité. Il témoigna toujours beaucoup d'amitié à Houdard de la Motte, ainsi qu'à mon arrière-grand-oncle.

De l'éloge de Fontenelle, je ne citerai que la préface dans laquelle le comte deTressan semble prévoir sa fin prochaine et céder sans regret à la force qui Tentraînait dans la tombe :

Préface de VElofje de Fontenelle.

« Un vieillard, retiré dans sa province et qui, dès l'année 1717, a joui souvent du bonheur de voir et d'écouter feu M. de Fontenelle, désire rendre un faible hommage à sa mémoire.

« Ayant appris par les papiers publics que l'Académie française a proposé pour le prix de l'Eloquence l'éloge de M. de Fontenelle, ce vieillard n'a pas assez présumé de ses forces pour oser envoyer ce faible ouvrage au concours : mais le respect, l'amour, la reconnaissance même qu'il conserve pour celui qui mérita véritablement le nom de Sage, le presse d'élever un moment sur ses bras l'urne de M. de Fontenelle, tandis qu'il voit préparer la sienne. »

A la suite de ce discours, le petit-fils de Fontenelle, qui, lui aussi, comptait parrni les immortels, écrivit à l'auteur de l'éloge :

« J"ai lu avec un grand plaisir, mon cher confrère, ce que vous avez bien voulu faire en l'honneur de mon grand-père Fontenelle. Je ne me permettrai que bien peu d'observations. Je ne trouve pas juste ce que vous dites que, si M. de Fontenelle n'eût pas été à cent six ans, nous aurions perdu les Mondes^ non plus que ce que vous dites ensuite que les Mondes sont fondés sur le cartésianisme. M. de Fontenelle eût pu faire les Mondes, étant newtonien, et tels qu'ils sont, il n'y a pas plus d'une vingtaine de pages où il soit question de tourbillons.

a Je n'aime pas la comparaison qui est vers la fin ; je ne puis voir Fontenelle comme un rocher; ce n'est pas qu'il n'ait une grande constance et une véritable immobilité, mais il est si ingénieux, si doux, qu'il y a dans l'idée de ce rocher, je ne sais quoi de trop imposant.

« Adieu, mon cher confrère, je vous embrasse bien tendrement. « Fontenelle. »

Une profonde tristesse s'était emparée de l'esprit de l'aimable vieillard dans ses dernières années ; à propos du sentiment intime qu'il semblait avoir de sa fin prochaine, voici un bien curieux exemple de pressentiment, on pourrait même dire de seconde vue, raconté par M. de Musset, dans la lettre suivante adressée au comte de Tressan un an avant sa mort :

tt Monsieur, « C'est à mon retour chez ma mère, sœur du marquis du Tillet, que la lettre dont vous m'avez honoré

lili SOUVEMHS DL' COMTE DE TKESSAN

m'est parvenue; je ne puis trop vous remercier du plaisir qu'elle a fait à toute ma famille; ma mère me charge de vous en lémoigncr en particulier sa reconnaissance ; elle m'a engagé à faire toutes les recherches que vous me prescrivez, elle n'a pas eu de peine à m'y déterminer. Sa volonté unie à la vôtre, Monsieur, est une loi pour moi. J'ai écrit en conséquence ù mon cousin-germain, M. de FerrièreS; tils de la sœur ainée de votre ancien compagnon d'armes, et je l'ai prié de m'envoyer une copie exacte de deux des meilleures nouvelles du Sylphe amoureux.

« L'exemplaire de cet ouvrage, que j'ai vu dans la bibliothèque de mon cousin, à Mar&ay, est le seul que je connaisse. J'en fais chercher un autre à Paris, et si je le trouve, je vous demande la permission de vous l'offrir. Quant au manuscrit que je possède, j'en ferai l'extrait incessamment et aurai l'honneur de vous l'adresser, si vous voulez bien me le permettre.

« Ma mère, en lisant celui que j'ai fait du Sylphe amoureux, m'a assuré que j'avais eu tort de fixer l'époque de la mort de mon oncle au '^4 septembre 174-1 ; elle prétend qu'il fut tué le 24 août, mais comme j'ai lu cette date du 24 septembre, écrite de la propre main de mon grand-père, elle veut bien suspendre son jugement jusqu'au moment où vous aurez prononcé entre elle et moi.

a Depuis votre lettre, Monsieur, nous avons parlé souvent du marquis du ïillct, et voici ce que ma mère m'a raconté à son sujet : Le 2o août, jour de la Saint- Louis, elle s'était levée d'assez bonne heure, étonnée, en passant dans l'appartement de ma grand'mère,

SOUVENIRS nu COMTE DE TRESSAX 315

d'apprfindrc qu'elle était déjà rendue dans la chapelle de Mursay pour y entendre la messe ; elle s'y rendit aussitôt et trouva M'"" du Tillet en prières. Celle-ci, au moment où elle l'aborda, lui dit d'un t(jn très altéré :

0 Priez Dieu pour virs f'rn-cs. Elle continua à le prier de son côté pour ses enfants, et elle communia à la messe qui fut célébrée un moment après. Revenue au château, ma mère se rendit auprès de la sienne, avec une impatience et un trouble plus faciles à concevoir qu'à exprimer:

» Quelle nouvelle avez- vous donc renie, ma mère* Que voulh'z-vous donc me dire de mes frères ce matin ? Et des larmes s'échappaient malgré elle de ses yeux.

tt Ne pouvant calmer l'inquiétude de sa fille, ni cacher la sienne propre. M"'" du Tillet raconta à ma mère que, pendant la nuit, elle avait vu sortir d'un bois et marcher, dans une plaine coupée de fossés, un corps assez considérable d'hommes armés qu'elle avait reconnus pour des Français; ils s'avançaient contre une troupe ennemie, et vous jugez. Monsieur, des tourments qui déchiraient le cœur d'une mère présente aux préparatifs d'une bataille où son imagination découvrait tous les dangers que son fils avait à courir. Soudain, un bruit etTrayant de canon et de mousqueterie se fait entendre; un homme, d'une grande taille et couvert d'un manteau écarlate, frappe les regards de M™* du Tillet, elle le voit tomber atteint d'une balle, il se relève et tombe de nouveau sur un tas de morts et de mourants. La malheureuse femme, baignée de larmes, se réveille, se jette à genoux et

s'écrie : Imitons les Macchabées dans leur sou7nission et dans leur foi. Prions Dieu pour les morts.

tt Huit jours après, deux hommes de sa connaissance viennent à Marsay ; elle les fait passer dans son cabinet, et sans leur donner le temps de parler : Mon fils aine a clé tué, leur dit-elle, je le savais. Mais, au nom de Dieu, cachons cet événement à mon époux. Elle rentre avec eux, dévore ses larmes devant son mari et a eu le courage de le préparer elle-même à apprendre cette affreuse nouvelle.

« Ne mettons point de merveilleux dans tout ceci, n'y voyons qu'un rêve, mais jugeons des maux qu'une mère éprouve, lorsqu'à une imagination vive, elle joint une sensibilité profonde. Quel blessé sur le champ de bataille a plus souffert que M"»" du Tillet? C'est le cas de s'écrier avec le poète : Belln, horrida bella.

« Mais c'est surtout pour une mère tendre que la guerre est horrible. On nous récompense du sacrifice que nous faisons de notre vie dans les combats, et les femmes, qui souffrent plus que nous tant que la guerre dure, sont à peine associées à la gloire de leurs époux et de leurs fds. C'sst sans doute pour nous un nouveau motif de travailler à leur bonheur.

a Heureux celui qui, comme vous, Monsieur, n'a jamais eu rien à se reprocher sur ce point, et qui, amant loyal, bon père et bon époux, s'est battu comme un chevalier et pense comme un sage.

« J'ai l'honneur d'être avec respect. Monsieur,

tt Voire très humble et très obéissant serviteur, tt Louis A. -M. DE Musset. »

10 novembre 1782.

L'année 1783, qui devait être fatale au comte de Tressan, lui apporta une grande tristesse, ce fut la mort de d'Alembert; il perdit en lui un ami fidèle qui possédait des (jualilés qui l'ont fait aimer et estimer de ses contemporains; au plus vif amour pour la vérité, il joignait la bienfaisance et le désintéressement. Il eut, du reste, certains points de ressemblance avec mon grand-oncle ; comme lui, il refusa les propositions brillantes du grand Frédéric, il voua à Voltaire un attachement constant et entretint avec ce philosophe une correspondance suivie.

Je me garderai bien de formuler un jugement quelconque sur celui qui fut, avec Diderot, l'architecte de cette vaste tour de Babel qu'on appelle V Encyclopédie, et qui, devenu secrétaire de l'Académie, rédigea des Eloges qui l'unt placé à côté de Fontenelle. Je ne puis que le plaindre, parce qu'il fut malheureux ; il fut trompé par la seule femme qu'il eût jamais aimée, femme qui certainement ne le valait pas. Et pourtant, M"" de Lespinasse n'était pas belle ; il est vrai que d'Alembert ne semblait pas non plus né pour l'amour. A ce sujet, on ne peut faire mieux que d'écouter Arsène Houssaye, le mai Ire si regretté :

a A ses derniers jours, elle lendit la main à d'Alembert qui ne la quittait pas : « Mon ami, lui dit-elle tristement, il y a vingt ans (jue vous m'aimez, il y a vingt ans que vous m'avez sacrifié toutes les libertés de votre cœur, il y a vingt ans que je vous trompe. »

« Cette confession fut un coup de foudre pour d'Alembert ; ce coup de foudre fut un trait de lumière.

;US SOUVENIllS DU COMTE DE TRESSAN

Il vit passer les tigures des amants de M"' de Le;?pinasse.

a J'y avais songé, dil-il, mais pouvais-je le croire? Je ne le crois pas encore 1 »

« 0 d'Alemberl 1 mon pauvre philosophe, retenez bien ceci de la bouche d'une mourante :

<( La raison humaine n'est qu'un fantôme qui s'éva- « nouit chaque fois que Dieu nous jette un rayon de « sa lumière. »

« Voyez ce que ma raison a pu contre l'amour.

« Oh ! oui, dit d'Alembert dans sa douleur et en pleurant comme un enfant, c'est une leçon suprême que Dieu m'a donnée, à moi qui, dans mon orgueil, voulait m'élever aussi haut que son intelligence. »

Je n'ai plus qu'une lettre à citer, elle est datée du 21 octobre 1783, et fut adressée à M. de Tressan (dix jours avant sa mort), par M. le chevalier de Bongard :

a Si je pouvais être consolé, ce serait par vous. Monsieur le Comte, votre estime, votre amitié, sont des biens trop précieux pour n'être pas vivement sentis par mon cœur, vous venez de me faire éprouver des sentiments que je croyais éteints depuis longtemps au fond de mon âme, du plaisir et de la vanité^ votre bonté est bien faite pour m'inspirer l'un et l'autre.

" Je considérerai, je vous l'avoue, la perte de M. d'Alembert, comme un surcroit que la destinée

ajoute à tous nos nialliciirs. 11 n'y a guère que vous, Monsieur le Comlc, qui puissiez dédummager ses amis. Je sens, comme tous ceux qui vous connaissent, tous les cliarmes de votre esprit, et, peut-être plus (ju'un autre, l'excellence et la douceur de votre àmo. Conservez-moi un peu de bonté. Je prends une part bien sincère à toutes vos souffrances et j'en attends la fin avec l'impatience la plus vive.

« Recevez, je vous prie, Monsieur le Comte, les assurances de mon attachement et de mon respect. « Le Chevalier de Bong.\rd. »

Ce 21 octobre 17^3.

L'espèce de pressentiment que le comte de Trcssan croyait avoir éprouvé de sa mort ne devait pas tarder à se réaliser à la suite d'un accident auquel il ne fit pas assez attention.

Il était allé pendant l'été au château de Saint-Leu, faire sa cour à Mme la duchesse d'Orléans; il voulut en revenir après le souper. Un postillon ivre le versa dans la route. Il ne s'aporcut pas dans le moment des effets de la commotion ([u'il avait reçue ; il fit même assez de chemin à pied pour se persuader que sa chute n'aurait pas de suite ; il ne voulut pas qu'on le saignât : mais ses connaissances anatomiques ne lui laissèrent pas longtemps ignorer que son état était incurable ; il l'exposait à ses médecins avec une présence d'esprit et une fermeté qu'il n'avait pas montrées dans ses autres maladies. Il paraissait avoir rassemblé toutes les forces de son âme pour se pénétrer des principes et des sentiments, que ni les agita-

lions d'une carrière pénible, ni les faiblesses de la sensibilité, ni le courant philosophique de son siècle n'avaient pu lui enlever. Il porta ses regards vers les cieux et ne les tourna plus vers la terre que pour plaindre sa famille éploréc, la remercier de ses tendres soins, invoquer pour elle l'appui de ses amis et la bienfaisance du Roi.

Il s'éteignit le 1" novembre l"i83, dans sa 79' année, laissant trois fils ; l'aîné, colonel de troupes légères, qui ne lui a survécu que six mois ; le second, l'abbé de Tressan^ grand vicaire de Rouen ; le troisième, le chevalier (1), capitaine d'infanterie, et une fille, la marquise de Maupeou-Sablonières.

Ce fut Bailly qui remplaça le comte de Tressan à l'Académie et prononça son éloge. Grimm, dans sa correspondance, nous donne des extraits de ce discours :

« C'est le jeudi iO avril, que M. le comte de Choiseuil- Gouffier, élu par l'Académie française, à la place de M. d'Alembert, et M. Bailly à celle de M. de Tressan,, y sont venus prendre séance et ont prononcé leurs discours de réception; soit l'intérêt inspiré par les nouveaux récipiendaires, soit la curiosité de voir de quelle manière seraient loués les deux académiciens qu'ils remplacent, jamais séance académique ne fut plus brillante et plus nombreuse. Un homme étonné de cette prodigieuse affluence me dit à l'oreille :

(1) Le chevalier de Tressan, suinommé Kreluche.

'< Vous le voyez, les plus grands hommes disparaissent, le monde va toujours. »

« Le discours de M. de Ghoiseul était consacré tout entier à la mémoire de M. d'Alembert, on s'accorda à trouver l'éloge d'un ton noble et soutenu.

a II y a moins de naturel, moins de simplicité dans le discours de M. Bailly que dans celui de M. de Ghoiseul. Mais on y trouve aussi plus d'idée, plus de finesse et de profondeur, la manière dont il caractérise l'esprit et les talents qui distinguent les ouvrages du comte de Tressan, respire toutes les grâces du modèle qu'il avait à prendre.

« G'est presque au bord du tombeau quo

vous l'avez couronné et l'on peut dire que c'est le chant du cygne qui vous l'a fait connaître. M. de Tressan, bien qu'il eût écrit tard, quoiqu'il n'ait fait peut-être que se laisser entrevoir, a montré un talent naturel et un style qui avaient un caractère. Ce caractère précieux aux gens de goût et surtout à des Français était la grâce. La grâce, fille de la nature et compagne de la vérité, réside dans le style, quand il est ingénu et sans effort ; elle fuit la recherche et l'exagération. Ce qui est élevé doit être présenté sous une expression simple; ce qui est ingénieux doit paraître échapper à la naïveté

« Le style gaulois a de la grâce, parce ([u'il est naïf, et il tient cette naïveté de la simplicité des mœurs antiques. M. de Tressan les étudia dans nos vieux romans, tjui en sont les dépositaires ; il sentit

32^ SOUVENIRS DL' COiMTE DE TRESSAN

que son talent était de peindre ces mœurs; son style en reçut l'empreinte, et il transporta dans notre langue perfectionnée le ton naïf et la grâce naturelle du langage gaulois

« Malade et tourmenté de la goutte, c'est au milieu de ses souffrances qu'il entreprit la traduction de l'Arioste achevée en moins de dix mois, le talent maîtrisait l'âge et la maladie, la gaieté française avait alors le même effet que le stoïcisme

a 11 peignait les hauts faits d'armes comme un 1-rançais qui sent qu'il est né pour s'y distinguer, il peignait l'amour comme un homme qui se plaît à son

Nous nous bornerons à citer une rétlexion de Gondorcet, tout à fait aimable, sur les dernières occupations de la vie de M. de Tressan :

<c Dans un âge où les hommes les plus actifs commencent à éprouver le besoin de repos, M. de Tressan devint un de nos écrivains les plus féconds et les plus infatigables; il publia ces contes où des tableaux voluptueux n'alarment pas la décence, une plaisanterie, fine et légère, répand la gaieté au milieu des combats éternels et des longues amours de nos paladins. Rajeunis par lui, nos anciens romanciers ont de l'esprit et même de la vérité, leur imagination vagabonde n'est plus que riante et folâtre.

a La vieillesse est peut-être l'âge delà vie auquel les ingénieuses bagatelles conviennent le mieux, et où l'on peut s'y livrer avec moins de scrupules et plus de rsuccès. C'est alors qu'on est désabusé de tout, qu'on a

SOUVENIRS DU COMTE l»E TKIiSSAN 323

le droit de parler de tout en badinant, c'est alors qu'une longue expérience a pu enseigner l'art de cacher la raison sous un voile (jui l'embellisse et permette à des gens trop délicats d'en soutenir la lumière, c'est alors qu'indulgent sur les erreurs de l'humanité, on peut les peindre sans humeur et les corriger sans fiel. »

Et maintenant ma tâche est terminée, j'ai montré le tableau varié qui fut la vie du comte de Tressan, tour à tour élève des philosophes^ soldat épris de son épée, chevalier galant, écrivain distingué, mais le plus mauvais des courtisans. Toute sa vie il fut poète et resta toujours chevaleresque.

Bachaumont n'était pas loin de la vérité lors([u'il le traitait de paladin. Il le fut en effet à Fontenoy, lorsqu'entraînant la Maison du Roi sur les baïonnettes anglaises il criait : « Mes amis il faut sauter. »

C'est également cette nature généreuse qui le faisait se ruiner à Boulogne lorsqu'il recevait, en grand seigneur ([ui veut donner une haute idée de la France, les étrangers de passage.

Son véritable panégyriste fui l'abbé Delillc, (jui, dans l'exergue (}u'il traça au bas de son portrait, nous l'a montré tel qu'il fut :

Savant illustre, intrépide guerrier.

Poète aimable et galant romancier,

Le compas de Newton occupe sa jeunesse;

Les chants des troubadours bercèrent sa vieillesse;

De vos preux chevaliers il conta les tournois,

Imita leur vaillance et chanta leurs exploits.

Marquis de Tressan.

Page 1