STANISLAS-LE-BIENFAISANT
La mort de Stanislas assura la réunion des deux duchés de Lorraine et de Bar, à la France, ce fut le présent de la bonne reine Marie et le plus précieux souvenir de Louis XV.
Il faut entendre le comte de Tressan s'exprimer sur cet événement mémorable, dans le portrait qu'il a tracé en trois jours, de ce héros philosophe, pour la Reine qui le lui avait demandé et qui a voulu qu'il fût imprimé sans changement :
La Pologne touchait presque à sa perte, ses palatins étaient divisés ; la veuve du grand Sobieski conservait au fils du libérateur de l'empire un parti dans la république agitée, Auguste sur le trône, et digne de l'occuper, avait été forcé par sa capitulation d'attaquer la Livonie ; les premières hostilités exercées contre les Suédois avaient vivement ému le cœur de leur jeune roi; Charles, impétueux, inflexible, avait pris les armes ; la victoire avait guidé ses premiers
pas; il avait pénétré clans la Pologne, il ébranlait déjà le trùne de son ennemi, lorsque Stanislas parut avec tout l'éclat qui présageait ses grandes destinées.
Ce jeune palatin, exercé aux armes et aux affaires d'état, sous les yeux paternels des deux plus grands hommes de la République, avait reçu dans sa seule famille le précepte et l'exemple de toutes les vertus ; paré de toutes les fleurs et de toutes les grâces de la jeunesse, l'éloquence, la douce persuasion étaient déjà sur ses lèvres ; l'amour de la patrie brûlait dans son cœur; un courage modeste, la fermeté, l'élévation de son âme brillaient dans ses regards ; tel était Stanislas lorsque la Pologne le députa vers Charles XII.
Ce prince altier dédaignait l'art de négocier avec ses voisins ; il voulait, il pouvait alors leur donner la loi, détrôner un prince qui l'avait attaqué, donner un roi de sa main à de fiers républicains jaloux de leur liberté, enchaîner les volontés, imprimer la terreur. Tels étaient les désirs, ou plutùt les transports, de l'âme héroïque de l'Alcide du Nord.
C'est sous ces dangereux auspices que Stanislas vint lui porter des propositions de paix. Un court silence naquit entre eux de leur admiration réciproque : Charles éprouva, dès le premier coup d'ceil, un sentiment nouveau, il sentit, peut-être la première fois de sa vie, le bonheur d'aimer ! Une heureuse sympathie agit également sur le cœur de Stanislas; l'union des grandes âmes est toujours facile!
Dès les premiers jours de cette conférence, déjà l'ambassadeur républicain a la confiance de tout espérer d'une négociation qui n'a quf la paix pour
SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN 'Mhi
t)l)jel; mais di'jà Charles no balançait plus ;\ mollre le comble A sa gloire, en arrachant à son rival une couronne qu'il destinait à son ami.
Il est du caractère de l'héroïsme de s'élever au sublime de tous les sentiments : dès que Charles aima, il crut devoir à son ami de le rendre son égal ; il couronna Stanislas de sa main ; ils régnèrent, ils combattirent ensemble et bientôt la fortune les trouva assez grands pour les éprouver.
Ils furent tous deux malheureux et tous deux se montrèrent supérieurs à leurs malheurs ! Exposés l'un et l'autre à des espèces de hasards et de périls (jue les rois ne peuvent prévoir, et que le reste des hommes n'éprouve qu'en frémissant, leur fermeté d'àme fut égale, mais elle porte l'empreinte de leurs caractères. Charles, indomptable, bravait, avec un petit nombre de généraux et de domestiques fidèles, un corps formidable de janissaires, dont il était entouré ; tandis que Stanislas déguisé, fugitif, conservait une présence d'esprit, une tranquillité d'âme, une gaieté inaltérable, en traversant des états où l'on avait mis sa tête à prix. La suite des événements répondit à leurs caractères, Charles mourut les armes à la main ; et c'est le genre de mort qu'il eut choisi ! Stanislas vécut heureux dans sa retraite ; les respects, les hommages qu'on lui rendit alors, étaient d'autant plus flatteurs qu'ils étaient plus personnels, la beauté de son génie, la candeur de son âme, mille dons charmants, et surtout celui de plaire, lui formèrent une cour partout où il trouva des hommes sensibles aux charmes de l'esprit et de la vertu.
Quelles ressources son i\me active n'avait-elle pas pour savoir jouir d'une vie privée ; et pour mettre à profit un temps toujours précieux, toujours trop court pour un esprit courageux et avide de savoir? Il saisit presque sans secours les principes de toutes les sciences et de tous les arts utiles ; il embrassa toutes les connaissances, il acquit presque tous les talents. C'est de là que nous avons vu tour à tour, en des mains qui semblaient ne devoir être exercées qu'aux armes, la plume de Solon et d'Antonin, l'équerre de Yitruve, les crayons d'Apelles, et plus souvent encore le soc utile et honorable du laboureur.
C'est à Deux-Ponts, à Weissenhourg, que, dans le silence de la retraite, il étudia l'homme, et qu'il découvrit les moyens de le rendre plus sage, plus actif et plus heureux ; c'est dans cette même retraite que s'étudiant lui-même, une religion éclairée, une foi vive et pure, le consolèrent dans ses malheurs. Une philosophie, qui lui était naturelle, lui prouva que les plus grands événements, qui fixent l'attention de l'univers, n'ont qu'une relation momentanée avec des êtres fragiles qui volent rapidement sur des fleurs, ou qui chancellent sur des précipices, pour se plonger l'instant d'ajprès dans les ombres de la mort et dans l'éternitt'. Il connut que la vraie vertu est le lien nécessaire qui unit les hommes, et que le plus sublime attribut de cette vertu, c'est la bonté. Qu'il n'est aucun état qui soit absolument privé du bonheur d'exercer la bienfaisance, et que le monarque n'est grand qu'autant que son âme est embrasée du désir de faire le bien général, et éclairée dans les détails et les moyens d'y réussir:
toutes ces grandes vérités, il nous les a prouvées depuis par ses bienfaits.
Stanislas fut heureux dans sa retraite ; il avait en lui-même de quoi l'être. La Providence venait d'adoucir ses malheurs, par la félicité la plus pure pour les âmes vertueuses et sensibles; une épouse aimable, une fille chérie avaient bravé mille périls pour le rejoindre ; il goûtait avec elle cette paix, ce silence délicieux d'un cœur qui se sent assez heureux pour ne rien désirer.
Quelques serviteurs fidèles, attachés à sa fortune, formaient une cour suffisante pour un prince qui jamais n'exigea rien dans le service de sa personne et qui reconnut toujours les soins qui lui prouvaient qu'il était aimé.
Il s'était formé sans effort une telle soumission aux décrets de la Providence, une telle constance d'àme que rien ne pouvait en altérer la tranquillité. Une imagination vive et fleurie, une gaieté singulière dans l'esprit, lui faisaient tourner en plaisanterie jusqu'aux privations, jusqu'aux besoins mêmes.
Plein de ressources contre la langueur et la faiblesse que les âmes longtemps agitées éprouvent dans la solitude, tout semblait s'animer autour de lui ; tous ses jours marqués par quelqu'amusement qu'il faisait naître, avaient la vivacité d'un jour de fête ; il semblait avoir fixe le bonheur dans une retraite où son cœur jouissait pleinement du seul bien qui fût digne de lui; il aimait, il était tendrement aimé. J'en atteste ici tous ceux qui l'ont servi ! en est-il un seul que la fortune eût pu lui ravir? Et n'ont-ils pas toujours regardé
le honheur de voir leur maître comme la plus douce et la plus noble des re'compenses?
Il avait si bien goûté les charmes d'une vie privée, et les ressources immenses d'un esprit éclairé, qu'il désirait peut-être alors qu'aucun grand événement ne vint troubler des jours si sereins et si paisibles ; mais ses grandes destinées n'étaient point accomplies ; éprouvé^ perfectionné par l'infortune, il devait rétro encore par la prospérité.
Le génie protecteur de la France plane sur l'Europe et, d'un regard guidé par l'Éternel, il parcourt, il contemple des trônes affermis où renversés, mais toujours égaux à ses yeux. Une lumière pure, élancée de celui de Stanislas, arrête son vol rapide et fixe son choix.
La princesse de Pologne est bientôt unie au plus aimable, au plus amié de tous les hommes, au plus grand, au plus puissant de tous les rois, le ciel bénit son ouvrage, une heureuse fécondité fait le bonheur de la France et donne un plein calme à l'Europe en affermissant les traites.
Quelques années s'écoulent, Auguste meurt, la république incertaine se partage entre le fils d'un roi digne de ses regrets, et le compatriote qu'elle avait admiré comme citoyen, qu'elle avait aimé sur le trône, et qu'elle respectait comme beau-père de Louis ; la France prend les armes ; Stanislas obéit aux décrets qui règlent son sort ; il s'arrache à regret du sein de son auguste famille, il quitte en soupirant les bords de la Loire et de la Seine, pour voler sur ceux de la Vistule, où l'amour et les vœux de ses anciens sujets le rappellent, il paraît, il est couronné.
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Quelques palatins comblés des bienfaits d'Auguste rornicnt une scission; le Russe accourt à leur voix. Stanislas eiU pu combattre, mais, trop philosophe, trop citoyen pour ne pas épargner le sang de la patrie, il tente, il espère de ramener les esprits par une négociation; il s'enferme à Dantzick, il y est assiégé, et, malgré lui, le sang commence à couler pour sa défense.
C'est dans ce même temps qu'une maladie, qui fut longtemps mortelle, que cette même maladie qui menaça les jours de Louis-le-Grand, attaque ceux de Stanislas et se déclare I Un célèbre chirurgien français décide une opération qu'il juge pressée ; il répond de sa vie, mais il porte à six semaines le temps de sa guérison ; un topique douteux, mais qui peut-être détruira le mal en trois semaines, lui est offert ; Stanislas ne balance pas, il sait que Dantzick ne peut tenir plus d'un mois sans être enseveli sous ses ruines; il sait que sa captivité entraînera celle de tous ses amis, et la ruine des intérêts de la France ; il s'abandonne aux soins de l'empirique qui peut le plus tôt le mettre en état d'exécuter un projet qu'il a formé; le danger terrible et présent de sa position ne trouble point son sang, ni l'effet de ce remède salutaire; il guérit en peu de jours et dès lors il ne s'occupe plus qu'à suivre ce projet dangereux, qui ne pouvait être conçu que dans l'âme la plus héroïque.
Un événement en retarde pendant quelques jours l'exécution; un faible secours surmonte tous les obstacles et pénètre jusqu'aux lignes des iMoscovites; un jeune guerrier y conduit quelques bataillons français. Pénétré
de la liante idée que lui inspire le prince qu'il vient défondre, le maître qu'il sert et la nation qu'il commande, emporté par son courage et par son amour pour Stanislas, le marquis de Plelo tente jusqu'à l'impossible ; il ne peut survivre au fatal événement qu'il prévoit^ il meurt dans l'efTort généreux qu'il fait pour le retarder ?
Stanislas donna des larmes à sa perte, celle d'un ami était le seul malheur qui pût lui en arracher! Mais bientôt ce calme, cette fermeté d'âme au-dessus de tous les périls se montre dans toute sa force et sa
simplicité. II exécute son projet Eh ! quel projet
pour un roi!.... Il demande, il reçoit un habit de paysan des mains de l'ambassadeur de France; il s'en revêt d'un air aussi serein qu'il s'était revêtu des ornements royaux ; il sourit à la douleur, à l'effroi qui se peignent alors dans tous les yeux ; son âme est calme, et son esprit tranquille au moment qu'il se dévoue pour le bien général, et qu'il rassemble sur sa seule tête tous les périls qui menacent la vie ou la liberté de ceux qui ont suivi sa fortune.
Ce héros de tous les moments, de toutes les situations, où la fortune puisse placer le citoyen, le guerrier, l'homme obscur et le monarque; ce prince fugitif traverse à pied des campagnes et des forêts occupées par ses ennemis ; le fer, la fatigue, la faim même le poursuivent dans sa fuite et menacent enfin ses jours: il leur oppose la force, la confiance et l'adresse. Il arrive à Kœnisberg en 1734, où le prince royal de Prusse faisait alors son séjour ; ce jeune prince y recevait encore ces espèces d'instructions propres à donner
([uolnuc existence ù l'espril des hommes ordinaires, mais déjà trop faibles, trop bornées pour un génie transcendant qui savait multiplier, agrandir toutes les idées qu'il recevait^ en former des résultats nouveaux et les réduire en principes.
J'ai déjà dit que l'union des grandes âmes est toujours facile : Frédéric rendit hommage au rang, aux malheurs, à la confiance inébranlable de Stanislas ; il se prit d'une tendre amitié pour un prince qui lui donnait la leçon vivante d'un ordre inaltérable dans ses principes et de la plus grande intrépidité ; la mort seule en a rompu les liens. Frédéric conduisit Stanislas à Berlin, où le feu roi de Prusse reçut ce prince malheureux comme son égal et comme un frère ; il prévint l'ambassadeur de France dans tous les soins qui pouvaient le faire reparaître avec toute la majesté royale.
Stanislas arrive enfin sur les frontières de France, il écrit lui-même à la Heine, sa fille, ce singulier événement ; il porte tout l'enjouement de son esprit dans une narration qui doit faire frémir l'homme le plus intrépide ; il ne s'y permet de réflexions sérieuses que celles où son âme s'élève au Dieu puissant qui l'a conduit et dont la main a répandu l'aveuglement sur ses ennemis.
L'exil volontaire de Stanislas rend la liberté à sa patrie, arrête le fer prêt à frapper et réunit les factions divisées. Auguste II monte sur ce même trône où la France était destinée à trouver sans cesse ses ornements, le bonheur de ses maîtres et l'espoir de la plus ancienne dynastie du monde.
L'Europe, attentive à ce grand événement, se réunit ; sa voix générale est dirigée par la même puissance (jui dirigea deux fois les vœux de la Pologne. Stanislas lui paraît trop grand, trop cligne do régner pour ne pas lui décerner une couronne; Stanislas conserve le litre et la puissance de roi ; ce titre auguste!... Ses vertus l'avaient honoré !... Les Étals d'Austrasie lui sont soumis par le concert unanime de toules les puissances prépondérantes. La Lorraine est déclarée réversible à la France ; et par Tenchaînement des décrets de la Providence, la princesse de Pologne est placée à côté d'Anne de Bretagne, dans le rang de celles de nos reines qui ont enrichi la monarchie par de nouveaux États.
Stanislas, en prenant possession de la Lorraine, paraît comme un ange consolateur qui vient adoucir ses regrets ; la renommée avait annoncé ses vertus ; il se fait connaître lui-même, et bientôt il réussit à suspendre les pleurs dont la tombe de Léopold était encore baignée, il remplace tout ce que les Lorrains pouvaient espérer du grand prince qu'ils perdaient, mais (ju'ils voyaient près d'être assis sur le trône dés Césars.
0 Lorrains 1 peuple fidèle, et (]ui savez si bien aimer vos maîtres, c'est à vous de parler de celui que nous avons perdu. Ordres divers d'une nation illustre, laborieuse et distinguée dans tous les arts, parlez! Si les larmes étouffent votre voix, que vos cris se fassent entendre! Peignez à vos enfants, d'âge en âge, ce Sage couronné, qui, comblé de travaux et de gloire, portait encore la vie, le nerf et la lumière dans toules
les professions actives,, qui sont les vraies ressources et les ressorts les plus puissants d'un État. Rappelez tous les actes de sa vie ; c'est une leçon pour les souverains ; c'est un gage de l'amour de l'Être suprême, qui semble aimer à renouveler l'empreinte de son image dans les rois de la terre.
Que les monuments qu'il éleva, ([ue les asiles, que les établissements qu'il fonda pour tous les états et pour tous les âges, que ces torrents émanés d'une source inépuisable de bienfaisance annoncent à l'univers que, pendant un règne de trente ans, Stanislas n'ouvrit point les yeux à la lumière sans l'idée d'un bienfait nouveau, et qu'il ne les ferma pas le soir sans avoir saisi tous les moyens de lui donner l'existence !
Et vous, compagnons malheureux de mon bonheur passé, vous qui jouissiez avec moi de celui de le servir, séparez la majesté royale de l'homme, comme il aimait à l'en séparer lui-même : connûtes-vous jamais un ami plus aimable? Ne fut-il pas toujours le ncHre? Qui mieux que notre maître a possédé l'art charmant de dire, à ceux qui composaient sa Cour, ce qui pouvait leur être flatteur, honorable et personnel? Soixante ans d'expérience avaient achevé dans Stanislas ce que la nature avait si heureusement commencé ; il connaissait, il savait apprécier les hommes ; leur état, leur caractère décidaient de l'espèce de récompense qu'il destinait ù leurs services ; il abandonnait à des gens obscurs, mais nécessaires, le superllu de ses richesses, comme étant le seul lustre de leur état ; il récompensait par sa confiance, ses
caresses et sa société intime ceux dont la naissance, les principes et les sentiments lui étaient connus.
Un plaisir mêlé d'impatience renaissait pour nous aux heures où nous allions jouir du bonheur de le voir ; nous étions obligés, pour lui plaire, d'oublier alors que nous servions un maitre; il nous forçait de nous élever à une espèce d'égalité dont il aimait à jouir, et où la supériorité de son rang, de son esprit et de son âme ne nous inspirait plus que les sentiments agréables de l'admiration et de l'amour.
Toujours occupé de quelque objet utile, et conservant de grandes vues jusque dans ses amusements, s'il eût été possible de forcer les lois de la nature, il eût atteint un but qu'il ne se proposa jamais que pour reconnaître toutes les ressources, toute l'étendue des forces mouvantes, et souvent les inventions les plus utiles furent le prix de son travail. Il simplifia, il perfectionna les instruments de plusieurs arts et surtout ceux du labourage. Sa belle et fertile imagination lui fit varier sans cesse les moyens d'orner ses palais, de parer, d'animer ses jardins par des eaux jaillissantes. Les plans des monuments qu'il éleva et des maisons qu'il embellit sont dans les mains de toute l'Europe et serviront à jamais de modèle.
Cette variété qu'il aimait , il la portait dans sa société particulière ; la connaissance qu'il avait des hommes était un bien acquis dont il aimait à jouir. Souvent il excitait entre nous des disputes, et pour mettre enjeu les dillerents caractères, il nous animait et se plaisait à soutenir le parti du plus faible. Jamais on n'a mis plus d'esprit et plus d'art que ce prince à
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soutenir un paradoxe ; mais jamais aussi, lorscju'il en était temps, personne ne l'anéantissait par des traits si lumineux. C'est ainsi ([u'il démêlait, qu'il appréciait la portée de l'esprit de ceux qui l'entouraient , c'est ainsi qu'il finissait toujours par les éclairer.
Années heureuses, vous coulâtes trop rapidement... Nous n'osions les compter ! Mais l'activité, la santé, la force brillaient sur le front de Stanislas, les grâces même n'en étaient point effacées. Ses derniers écrits avaient tout le feu de ceux de sa jeunesse ; rien ne paraissait menacer une tête si clière, et le jour de sa naissance était encore un jour de fête pour nous.
Ceux qui virent la réception que fit ce prince à ses augustes petites-filles, l'activité, la magnificence, la galanterie même qu'il mit à toutes les fêtes qu'il leur donna^ se formèrent alors une illusion agréable : ils crurent le voir rajeunir!...
Quelles fêtes!... Eh! que ce mot exprime faiblement le sentiment qu'elles inspirèrent ! On ne pouvait plus s'arrêter aux spectacles qu'elles ofi'raient; il n'en était plus qu'un pour les âmes sensibles ; tous les cœurs étaient émus, tous les yeux étaient fixés sur deux princesses charmantes, que Stanislas serrait tour à tour dans ses bras et que rien ne pouvait distraire elles-mêmes du bonheur de le voir et de l'écouter.
A ce spectacle si touchant, il en succéda bientôt un autre plus singulier, mais non moins attendrissant. Les enfants d'Auguste II remplacèrent Mesdames, et le cœur et les bras de Stanislas leur furent également ouverts. Quels droits la vraie vertu n'a-t-elle pas sur les âmes fortes et sensibles ! . . . Quarante ans de travaux ,
de périls et d'infortunes sont effacés de son souvenir; il reconnaît dans les enfants de son compétiteur les mêmes vertus qui sont le bonheur de son auguste petit-fils ; il les reçoit comme les siens, il les occupe sans cesse par de nouveaux soins, par de nouvelles caresses; il réussit ainsi à leur faire oublier (ju'ilssont dan? le palais de Stanislas , il leur fait goûter le rjonheur de se croire dans celui d'un père.
J'ai dit souvent que Stanislas savait aimer; mais quel maître, quel ami, et surtout quel père fut jamais aimé plus tendrement? Hélas 1... comment mon cœur désespéré me laissera- t-il la force de le peindre encore, dans ces jours heureux où son âme jouissait du bonheur de se rejoindre, de s'unir à celle de toute son auguste famille? Entouré de tous ses enfants, comme les patriarches^, assis au milieu d'eux, les rangs étaient confondus, rien ne tenait plus leur empressement.
Assez nombreux pour le dérober aux yeux de la Cour, quelques-uns étaient assez jeunes encore pour se disputer ses caresses; il les prenait tour à tour dans ses bras, et son attendrissement redoublait lorsque la fille adorée d'Auguste élevait les plus petits sur ses genoux et semblait lui dire : Voilà les liens heureux qui nous ont réunis; aimez, reconnaissez en eux les traits d'yn petit-fils qui vous ressemble.
Stanislas devait bientôt jouir d'un bonheur si pur. Tout était préparé pour le voyage de "N'ersailles, lorsque les atteintes d'un mal peu dangereux, mais qui parut diminuer ses forces, portèrent l'alarme dans tous les cœurs. Nous commençâmes à frémir ! Un
sentiment douloureux glaça notre âme en nous donnant la première idée d'nn malheur que nous n'avions jamais voulu prévoir. Nos yeux attentifs se fixaient sur les siens ; il cherchait en vain à nous rassurer luimême, nous ne Tétions point assez pour cacher nos craintes. Bientùl la Lorraine trembla pour les jours de son bienfaiteur ; ses cris pénétrèrent jusqu'à Compiègne, ils y portèrent la consternation.
La Reine éperdue vole à son secours ; Louis presse lui-même tout ce qui peut accélérer sa marche. Cette princesse arrive tremblante à Commercy; lorage était dissipé. Hélas ! le ciel leur accorda de jouir encore sans trouble de quelques beaux jours. Qu'ils passent rapidement ces jours heureux, et que leur souvenir coiUe de regrets ! Lorsque la Reine, prête à partir, voit approcher le moment d'une séparation si douloureuse, elle voudrait cacher ses larmes, dérober sa marche ; mais elle ne peut se résoudre à perdre un seul des moments où elle peut voir encore ce quelle aime! Sa Majesté nous appelle tour à tour, elle recommande à nos soins ce maître... ce maître que nous adorions ! Quedis-je? Elle le recommande à tout ce qui parait à ses yeux. Tout ce qui peut l'approcher, le servir, ne faire même que le voir, tout est intéressant pour elle : elle a l'air de connaître, d'honorer de sa confiance jusqu'au peuple qui l'entoure ; et lorsque ce peuple élève la voix au ciel pour lui souhaiter de longs jours : Vive mon père ! s'écrie-t-elle ; priez, mes enfants, priez pour le vôtre !
La Reine part, Stanislas la suit, la devance ; ils jouissent encore pendant quelques moments du bcm-
heur de se voir. Ce furent les derniers que le ciel devait leur accorder. Ils se séparent enfin, et Stanislas retourne à Lunéville.
Jamais la santé de ce prince ne parut meilleure que dans ce temps ; l'impression de la joie pure qu'il venait de goûter animait ses yeux et colorait son teint ; il n'en fallait pas moins pour rassurer tout un peuple qui n'était point encore remis de ses premières alarmes.
En arrivant à Nancy , nous vîmes ses habitants accourir en foule, gardant d'abord un silence profond et portant des regards inquiets sur leur maître ; mais quelles acclamations, quels vœux, quels cris s'élevèrent quand ce peuple fut rassuré ! Quand je dis peuple, il faut y comprendre tous, tous les habitants de cette capitale.
Rois, voilà vos vrais triomphes ! Ces vœux ardents de vos peuples, ces cris d'acclamation ne percent point en vain la nue ; l'Éternel les entend et l'histoire les consacre dans ses fastes.
Stanislas avait déjà repris ses occupations ordinaires, lorsque la nouvelle la plus accablante vient frapper
son âme d'un coup mortel : ce petit-fils si cher
Hélas ! fatale époque pour la France ; pertes cruelles ! comment oser vous rappeler? Ah! grand Dieu! que me reste-t-il encore à peindre quand je ne peux plus que gémir? Mes larmes effacent les traits de ma main tremblante !
Être suprême ! *') toi dont nous adorons les décrets sans oser sonder leur profondeur, puissions-nous, dans notre douleur, ne te montrer que notre résignation et
nos larmes! Ce n'est qu'au pied du Irône de Louis le Bien-Aimé que nous pouvons trouver quehjue adoucissement à nos malheurs ; ce n'est qu'en voyant notre maître, ce maître dont la France éperdue craignit plus la perte que celle de ses frontières et de sa gloire ; ce n'est qu'en voyant le vainqueur de Fontenoy entouré de trois princes élevés par la sagesse à toutes les vertus de leur père, que nous croyons encore que l'Eternel veille sur la postérité de saint Louis et sur la première monarchie de l'univers.
0 Stanislas, ton ombre heureuse doit pardonner ces transports à notre juste douleur 1. . .
Comme nous anéanti par la perte fatale de ton auguste petit-fils, toute ta fermeté ne put résister à ce coup terrible; des soupirs, un morne silence, une douleur profonde obscurcirent tes derniers jours ; ce ne fut encore que l'accident le plus affreux ! ce ne furent même que les approches de ta dernière heure qui rendirent à ton âme tout le calme et toute la vigueur de tes belles années. Alors , plein de foi, d'amour et d'espérance, on t'a vu tressaillir de joie, lorsque l'éloquent Elisée te fit une peinture aussi vraie que sublime de la mort du juste, et te fit goûter les premières délices d'un bonheur éternel.
Attentif à nous cacher les maux violents qui le dévoraient, l'air serein reparut alors sur le front de Stanislas ; sensible jusque dans ses derniers moments, ses yeux mourants nous cherchaient encore ! et nous étions encore tendrement serrés par une main que nous baignions de nos larmes.
Il n'est plus, ce grand homme, ce maître chéri, ce
frère de son peuple, ce libérateur do sa patrie, il n'est plus 1...
Vérité cruelle qui retentit dans nos cœurs, qui les glace et qui répandra l'amertume sur le reste de notre vie ! Qu'il vive, du moins, dans la mémoire des hommes comme un de ceux qui a le plus travaillé pour leur bonheur ! Que les temples, les places publiques et jusqu'aux hameaux retentissent du nom de leur bienfaiteur I
La terre se tut en présence d'Alexandre et de Cyrus; son sein fut abreuvé de sang, sa surface fut ravagéo par les flammes, les monuments qui la décoraient furent renverses! Conquérants barbares ! tels sont les événements affreux qui caractérisent votre siècle ; l'histoire ne vous place qu'à regret au rang des grands hommes; la vraie philosophie, cet amour pur de la sagesse, déteste les actes sanglants et les conquêtes souvent coupables qui vous tracèrent une route trop facile vers l'héroïsme ; les gémissements sourds de la misère, les cris aigus du désespoir ont troublé les champs de vos funestes triomphes ; vos palmes furent ternies par le sang, la terre se tut et la nature frémit en votre présence !
Quel contraste plus frappant que celui dun roi qui n'oublia jamais 1(!S droits respectifs de l'humanité et qui, dans les différents rapports qui l'unirent aux autres hommes, se sacrifia lui-même et réussit sans cesse à leur être utile. Jamais Stanislas ne sépara sa propre gloire d'avec celle de sa nation ; il ne se regarda sur le tr6ne que comme le premier mobile dune vaste machine dont il devait entretenir l'harmonie. Couronné
deux fois, l'une par les mains de l'amilié, l'autre par celles de ses conciloyens, deux fois sa vertu suldimo lui fit déposer son sceptre sur les autels de la paix ; la sûreté' de sa patrie, le sang de ses sujets, la fortune de ses amis, ces objets (toujours les plus grands pour un sage) lui parurent d'un prix bien supérieur à celui d'un trône ; mais en perdant un empire extérieur sur les Polonais, il s'en assurait un à jamais durable dans leurs cœurs, et ses deux abdications seront également immortelles dans l'histoire de la philosophie et dans les fastes de l'univers.
Si la terre se tut en présence des conquérants qui la ravagèrent , quelle nation policée pourrait ne pas répéter avec nous : la terre dut tressaillir de joie en présence de Stanislas! Sa surface fut embellie ; son sein fut cultivé par un travail plus industrieux et toujours paisible ; nul citoyen en état d'agir ne fut inutile, nul citoyen languissant ne fut sans secours. Semblable à l'astre du jour, il vivifia, il rendit fécond tout ce que sa belle âme et son puissant génie embrassèrent dans leur sphère d'activité.
Stanislas laisse aux rois un grand exemple : à la patrie, à ses sujets, tout ce qui doit rendre leur reconnaissance immortelle ; à ses serviteurs, le souvenir tendre et douloureux des charmes qu'il répandit sur leurs jours , et la consolation d'orner son urne de quelques fleurs et de la baigner de leurs larmes.