CHAPITRE PREMIER
Origine des La Vergne. — Le comte de Tressan raconte les premières années do sa jeunesse. — Il accompagne le duc d'Orléans envoyé à Strasbourg pour épouser au nom du roi la princesse Marie Leczinska. — Ses relations à la Cour et à Paris. -- Vers adressés à Madame de Pompadour.
Si je crois devoir donner quelques détails sur ma généalogie, c'est uniquement parce qu'il me faut expliquer quelle influence eurent, sur la vie et les goûts du comte de Tressan, les origines de sa famille. Au surplus ce sont des actions de ses ancêtres et non de leurs titres dont je veux parler et j'estime que ces actions forment une partie du patrimoine de ses descendants.
Les La Vergne étaient établis en Languedoc lors de la guerre des Albigeois, fidèles à leur prince Raymond, comte de Toulouse, ils se virent dépouiller de leurs biens par Simon de Montfort et abandonnèrent leur patrie. Un siècle après, un Cardinal de La Vergne, Arcbevêque de Sens, acheta la terre de Tressan, dont la branche des La Vergne, à laquelle j'appartiens, a depuis toujours porté le nom, cette branche embrassa au xvi" siècle la religion réformée. A la bataille de Jarnac, un La Vergne, suivi de vingt-cinq de ses neveux, défendit longtemps le prince de Condé blessé et abandonné de son armée. Quinze de ces beaux
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chevaliers y périrent, la pUiparl fiiront blessés ou faits prisonniers.
Un autre La Vcrgne, ami de Goligny, le suivit au mariage de Henri IV; mais plus défiant (jue l'Amiral, il prévit la trahison que l'on tramait contre son parti, rassembla chez lui les gentilhommes qui l'avaient suivi à la guerre, arma ses domestiques et au premier bruit du massacre fit monter sa troupe à cheval, chargea celle des meurtriers qui entouraient déjà sa maison, les dispersa et courut se réfugier dans ses terres.
Le fils de ce La Vergne commandait l'infanterie de l'aile droite à la bataille d'Ivry (1500) et y reçut trois blessures. Il eut pour fils François de La Vergne, bisaïeul du comte de Tressan ; il avait épousé Louise de Monteynard, femme d'un grand caractère, qui, à une grande force d'âme, joignait beaucoup d'élévation et de fierté.
Elle était dans Béziers, lorsque le duc de Montmorency y fut assiégé^ elle demanda au commandant de l'armée du roi ou plutôt du duc de Richelieu, la permission de sortir de la ville, l'obtint et emmena avec elle, dans sa voiture, le duc de Montmorency caché sous son vertugadin. Le Cardinal ne put s'empêcher de louer hautement cette action qui lui enlevait cependant une victime, à la vérité pour bien peu de temps.
Elle eut vingt-deux enfants dont dix-neuf vécurent plus de soixante-dix ans.
Ma famille s'était retirée h. Turin,, après la bataille de Jarnac ; elle quitta la religion réformée et produisit même un missicjnnaire célèbre (|ui, sous le règne de
SOUVENIRS DU CuMTR DE TRESSAN ',i
Louis XIV (1), converlil beaucoup de prolcslanls el n'en fut pas moins persécuté comme janséniste.
Voici en quels termes le Comte de Tressan nous parle des premières années de sa vie :
« Je nacjuis au Mans le 4 novembre 1705, pendani un séjour de mes parents chez mon grand oncle, évèque de cette ville ; ma petite enfance se passa chez cet oncle bien-aimé, puis mon éducation fut continuée au collège de La Flèche et à celui de Louis-le- Grand. Je me trouvais avoir alors de bons parrains à la Cour, étant petit-neveu de M"' la duchesse de Ventudour, gouvernante du roi. Mon oncle, Mgr de Tressan, Évêque du Mans (abbé de Bonneval) (2), frère de la maréchale de La Motte-Houdancourt (qui avait été dame d'honneur de la reine Marie-Thérèse), était le grand aumônier de M. le Régent. C'est grâce à lui que je fus placé, à l'âge de treize ans, auprès de la per-
(1) La famille de La Vergnc avait élé appelée à la Cour par Louis XIIL
(2) Il est question de ce prélat dans l'iiistoire delà ville de lîonneval ; on peut lire en etl'et dans l'intéressante notice que M. Rabouiti vient de l'aire parnitrc :
« lîonneval, lieu d'étapes, avait beaucoup ù soullrir du passage continuel des troupes très souvent indisciplinées, toujours disposées à agir comme on pays conquis, se taisant livrer de force par les habitants tous les vivres et le vin dont ceux-ci pouvaient disposer et parfois même violentant les personnes.... La ville, par l'influence de Monseigneur de Tressan, abbé de Bonneval fl(i8-2 à 1713), beau-frère de la Molte-Houdancuurt, ministre de Louis XIV, obtint que le passage des troupes fut modilié. » Sotice sur Bonneval, par M. Habouin, <:iiâleaudun, librairie Pouillier.)
A StOL'VEMRS 1>U COMTE bE TKESSAN
sonne du roi Louis XV et c'est ainsi (jue je partageai les éludes cl les amusements de l'enfance du Monarque. Je renconlrai souvent chez mon oncle le grand aumônier, Tabbé deChaulieii, (|ui avait élu l'ami intime du marquis de Broussin, Fonlenelle, Voltaire, le Président de Montesquieu, le Président llénault, Massillon, l'abbé iS'ollet, Monetrif et autres hommes célèbres composant celle société brillante du Palais-Royal, à laquelle s'était réunie celle du temple. M"' de Tressan, qui tenait la maison de son frère^ leur donnait à souper. Ce fut cette fréquentation qui m'inspira le goût de la poésie et de la littérature, de l'histoire et de la philosophie qui sont la consolation de ma vieillesse.
Une date de ma jeunesse dont je me souviendrai toujours est celle du 2 décembre de l'année 1723. Nous soupions chez M. de Goigny, MM. d'Argenson, de Morville, le Président Hénaull et moi, lors([u'on vint nous annoncer la mort de M. le duc d'Orléans, frappé d'apoplexie à à six heures du soir, à l'âge de quaranteneuf ans et quatre mois, étant né le 2 août lOTi. On peut imaginer {|uelle nouvelle ce fut pour M. d'Argenson^ Chancelier de ce Prince, et pour M. de Morville, Secrétaire des Affaires étrangères. Le roi, étant trop jeune pour gouverner lui-même , confia la place de premier Minisire à M. le Duc, chef de la Maison de Condé. Le maréchal de Villars fut admis au Conseil
La mort de M. le Régent fut une grande perte pour ma famille et pour moi, mais je retrouvai un puissant protecteur dans ce grand Prince, M. le duc d'Orléans, qui m'honorait déjà de sa bienveillance et m'en donna une marque distinguée en m'emmcnant avec lui ù
SOUVEMHS DU COMTE DE ÏHESSA.X ô
Strasbourg, lorsqu'il fut envoyé pour épouser au nom du Roi, la vertueuse Mario Loczinska, fille du roi Stanislas.
Ce lut dans l'ordre suivant (ju'eurenl lieu les dilïërentes cérémonies du mariage de cette princesse.
Ayant l'honneur de faire partie de la suite de Monseigneur le duc d'Orléans, qui partit pour Strasbourg le 29 juillet seulement, je n'assistai qu'aux cérémonies des fiançailles et de la bénédiction du mariage. J'étais bien jeune alors, n'ayant pas encore vingt ans, mais ces souvenirs seront toujours présents à ma mémoire.
— Le 19 juillet 1725, les articles du mariage du Roi avec la princesse Marie Leczinska furent signés à Paris, pour Sa Majesté, par le Garde des Sceaux de France, le maréchal de Villars, les comtes de Maurepas et de Morville, secrétaires d'État, M. Dodun, contrôleur général des finances et pur le comte de Tarlo pour le roi Stanislas.
— Le 21, le duc d'Antin et le marquis de Beauvau, ambassadeurs du Roi auprès de Stanislas, partirent pour Strasbourg suivis du duc de Noailles, commandant les gardes du corps, qui devaient escorter la Reine après son mariage. Les deux ambassadeurs arrivèrent le 27 à Saverne, mais ne firent leur entrée solennelle à Strasbourg que le 31 seulement, en grande pompe et escortés des carabiniers.
— Le 4 août, les ambassadeurs de France furent admis à l'audience du roi Stanislas, et lui firent et à la reine son épouse, la demande de la princesse, leur fille, pour le Roi.
Le consentement du roi et de la reine de Pologne
0 soL'vi:.MBS nu comte ni: tiœssax
et de la princesse obtenus, le Roi signa dans son cabinet son contrat de mariage avec Marie Leczinska.
Ainsi que je l'ai dit précédemment, le duc d'Orléans, que j'avais Tlionneur d'accompagner, quitta Paris le dernier, le 29 juillet; il arriva le 5 août à Saverne, et, dès le lendemain, vint offrir ses respects k la future reine de France.
— Le 12, dans la soirée. Monseigneur le duc d'Orléans entrait scdennellement ù Strasbourg, au milieu d'une foule enthousiaste, salué par des salves d'artillerie; les édifices, les maisons, ainsi que les places publiques, étaient splendidement éclairés.
Après avoir présenté ses hommages à la princesse .Marie, Son Altesse se rendit chez le maréchal du Bourg, où son logement avait été préparé.
Le surlendemain, iï août, vers quatre heures de l'après-midi, le premier prmce du sang fut conduit en grande cérémonie au palais du gouvernement avec les deux ambassadeurs et le maître des cérémonies de France.
Le roi Stanislas vint au devant du duc d'Orléans jusqu'en haut de l'escalier du palais, et le conduisit dans une salle où le cardinal de Rohan attendait avec son clergé. Dès fjiic la princesse et sa mère furent arrivées, le marquis de Dreux lut le texte de la procuration accordée par Louis XV à son cousin, et le grand aumônier procéda à la cérémonie des fiançailles.
Son Altesse fut très touchée de l'honneur que lui fit le roi de Pologne en venant souper le soir même à son hôtel.
— Le lo août 1725, à onze heures, au bruit du
SOUVl'N'IUs m COMIIO lif TKKSSAN 7
canon des remparts, le coiièfio ru val fini lia le palais pour se rendre à la cathédrale dans l'ordre suivant :
En tête marchaient les Carabiniers, puis venaient les'nombreux équipages des ambassadeurs et de la suite du duc d'Orléans, les Cent Suisses, la voiture où se trouvaient avec le prince, le marquis deClermont, son premier écuyer, et les dcuK ambassadeurs, et enfin le carrosse de Stanislas, de la reine de Pologne et de leur fille, escorté parles Gardes du Corps (1) commandés par le marquis de Savine.
Le cardinal de Rohan fit la bénédiction du mariage dans l'église cathédrale, ornée de riches tapisseries, et remplie d'un grand nombre de personnes de distinction et d'étrangers, pour lesquels des amphithéâtres avaient été dressés de chaque côté du chœur, et deux estrades en avant et à droite do l'autel attendaient la future Reine et le représentant du Roi de France, qui furent reçus à l'entrée de l'église par le grand aumônier, entouré des abbés, des chanoines comtes de Strasbourg et de tout son clergé.
Le cortège se dirigea ensuite vers l'autel dans l'ordre suivant :
(1) Sur la conlostalioii survenue entre les ollkiers des Gardes du Corps et ceux des Gendarmes et Chevaux-Légers de la Garde, pour la place que chacun d'eux devait occujier près du carrosse du roi dans les voyag^es ou les différentes cérémonies, Sa Majesté (it un règlement (il novembre 1724) qui portait que les officiers des Gardes marcheraient h droite et h. gauche du carrosse et à hauteur des roues de derrière, et les officiers des Gendarmes, Chevaux- Légers et Mousquetaires à la hanteur des roues de devant, les uns et les autres de manière que les portières soient libres et qu'ils laissent au peuple la faculté de voir le roi.
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Le duc (l'Orléans, marchant en tète, portait un manteau d'étoffe d'or avec un cliapeau garni d'un bouquet déplumes, puis Marie Leczinska entre son père et sa mère. La jeune princesse était vêtue d'un grand habit de cérémonie en brocart d'argent couvert de pierreries, et suivie de la comtesse de Linange, sa dame d'honneur.
Après un l'ort beau discours prononcé par le cardinal de Rohan, la future reine escortée du roi et de la reine de Pologne, ainsi que le premier prince du sang, quittèrent leurs places et s'approchèrent de l'autel.
Le grand aumônier (1) ayant revêtu ses habits pontificaux, bénit l'anneau et les treize pièces d'or, et ayant demandé au duc d'Orléans s'il prenait au nom de Sa Majesté très chrétienne la princesse Marie pour épouse, et à cette princesse si elle prenait pour époux le Roi Louis XV, Roi de France et de Navarre, leur donna la bénédiction. La cérémonie se termina par un Te. Deum. A ce moment, tons les canons de la ville tonnèrent à la fois.
Après la cérémonie j'eus l'iionneur d'être présenté à la Reine en même temps que les officiers de sa maison par la surintendante, M"'= de Clermont.
Ce fut dans cette solennité que je fis pour la pre-
(1) Le même prélat réitéra la bcnédicilon cl la célébration du mariage dans la Chapelle de Fontainebleau, le Roi et la Heine présents en personne. La joie fut générale on l'^rance, tous les ordres du Royaume s'empressèrent de le témoigner à leurs Majestés. Mais le Roi voulant que les plus malheureux se ressentissent de la félicité publique accorda la grâce de deux cent un criminels,
SOUVE.MUS IM COMTE DE THESSAN îl
mière fois ma cour à celte auf^us(e princesse, d:.ns la soclélé de laquelle j'eus l'honneur d'èlre admis pendant près de trente ans.
Le duc de Bourbon traça lui-même l'itinéraire du voyage de la Reine de Strasbourg à Fontainebleau par Saverne, Metz, Mars-la-Tour, Chàlons, Sésanne, Montereau, Moret.
Le départ de Strasbourg eut lieu le 17 août à dix heures du matin.
Le roi Stanislas fit à sa fille la surprise de la rejoindre à Saverne, ne pouvant résister au plaisir de l'embrasser encore une fois,
A Metz, où le cortège n'arriva que fort tard en raison du mauvais état de la route, la Heine fut reçue par la noblesse de la province qui l'attendait à la porte de la ville, le premier échevin lui présenta les clefs de la ville dans un plateau d'argent.
Le lendemain le maréchal de Maillebois apportait à Marie Leczinska une lettre de Louis XV, lettre écrite le 19, dès que Sa Majesté connut raccomplissemenl du mariage par procuration.
Le cortège royal arriva à Montereau le 3 septembre^ la pluie avait défoncé les routes au point quil fallut avoir recours à des chevaux de renfort pour tirer des fondrières les équipages dont les chevaux étaient fourbus. La Reine qui se trouvait dans un carrosse à huit chevaux avec la surintendante et quelques dames de sa maison faillit plusieurs fois se noyer.
Le Roi vint lui-même au-devant de sa jeune épouse, alin de lui donner un témoignage de sa vive impatience, et s'arrêta sur la route de Sens à Fontaine-
10 SOUYE.MHS DU (.OMTK DE THKSSAN
bleau à une lieiio environ avant Morel (1), au sommet d'une côte assez raidc qui porte dans le pays le nom de montée de Tropanlon ; du haut d.3 cette éminence qui domine la route, Louis XY pouvait suivre l'imposant cortège au milieu duquel marchait le carrosse de la Reine.
Sa Majesté' se porta à sa rencontre, Marie descendit, se jeta à genoux sur un coussin et se releva dans les bras de son royal époux.
Le couple royal fit son entrée à Fontainebleau le .j septembre, Marie Leczinska fut couronnée le jour suivant.
A son retour à Versailles le comte de Tressan retrouva avec plaisir ses relations à la cour et à Paris, il fréquentait alors les sociétés les plus aimables, dont il nous fait la peinture suivante :
« J'ai passé quinze des plus belles années de ma vie dans cette société de Pantin que j'ai sans cesse regrettée, j'ai bien rarement retrouve depuis, le ton, la pureté, les connaissances et les charmes qui l'animaient ; je ne peux mieux en donner l'idée qu'en rappelant les noms de ceux qui la composaient : MM. de Morville, d'.Armcnonville, son fils, M. le marquis de Surgères, M. le comte de Grussol,ses gendres; .M. Amelot secrétaire d'étal, le marquis de Loménil, depuis Doge de Gênes, l'abbé Franquini, Messieurs de
(1) En cet endroit se dresse un monument en forme d'obélisque, mais la pierre frusle du socle ne porte plus aucune inscription rappelant cet événement mémorable, la légende seule a conservé à ce lieu le nom de Carrefour de la Reine.
SOUVENIRS DU i;OMTE DE THESSAN H
Gaylus, Duclos, Goypel ; en femmes: Madame d'Autrey, sa sœur; Mesdames de Surgères et de Crussol, ses Mlles; Madame la marquise de Clenlis, Madame la marquise de Tourouvre, Madame le Marchand et plusieurs personnes de la meilleure compagnie.
Nous avions loué en commun une maison à Pantin, où nous allions faire d'excellents soupers ; où nous avions un très joli théâtre où nous représentions les comédies de M. Goypel. C'est pendant un voyage de (îaillon (1), que la société joua Doni Japhef dWrmém'e. M. d'Armenonville, jeune homme de la plus haute espérance, mort ;ï Prague, colonel de Dragons, jouait l'écolier dans /Juin Jap/tet et les principaux rôles; c'est à cette occasion que je lui écrivis de Caillou la lettre suivante :
De ce pahii-s où le sort me confine Je vous apprends, ami, qu'il me destine A m'ennuyer jusqu'à la fin du mois.
Plaisirs et jeux y sont sourds à ma voix. Tous cos enfants hors relui de Cythère. Qui dans mon cœur est toujours obstiné, Sont près de vous et ni "ont abandonné.
J'avais aussi souvent l'honneur de dîner avec Madame la maréchale de Noailles, femme d'énormément d'esprit, qui, ayant beaucoup vu, avait beaucoup retenu ; elle me racontait entre autres un diner qu'elle
X Gaillon, résidence de Mgr de Tressan, évèque de Rouen, oncle du comte de Tressan.
12 solvi:mi!s du comte de tressan
avait fait à Madrid avec le cardinal de Fleuiy. Le Cardinal lui disait mille galanteries, combien il avait c'iô épris d'elle, ses assiduités, ses soins; qu'elle navail jamais voulu de lui ; la mare'chale l'interrompit en disant : mais aussi qui est-ce qui pouvait deviner?
C'est chez Madame de Tencin que j'entretins les liaisons formées déjà chez mon oncle avec les hommes les plus éclairés du siècle.
Madame de Tencin rassemblait chez elle, deux jours de la semaine, plusieurs personnes du premier mérite qu'elle appelait ses bètes, elle leur doit à chacun pour leurs étrennes une culotte de velours noir, la feue Reine ayant fait dire à Madame de Tencin, par le Cardinal, son frère, qu'elle regrettait de n'être pas de son troupeau, Madame de Tencin lui envoya aux étrennes suivantes quatre aunes de velours noir. Quoique jeune, elle daigna m'agréger dans ce troupeau, dont il ne reste plus que M. le comte d'Argental, son neveu, et moi.
Une autre maison également agréable était celle de la marquise de Lambert, connue par son talent d'écrivain, la délicatesse de son esprit et sa connaissance du monde; on rencontrait chez elle une société d'hommes, avant tout intelligents, qu'ils fussent hommes politiques, hommes de lettres, artistes ou simplement hommes d'esprit. C'était en quelque sorte l'antichambre de l'Académie française. On y lisait les ouvrages prêts à paraître; elle donnait à dîner une fois par semaine, elle recevait de préférence les personnes qui se plaisaient; elle prêchait la belle galanterie à des convives qui allaient parfois un peu loin.
souvi:mi{s du comtr ue ntcssAN l.'i
Madame Doublet i^l) réunissait chez elle, au couvent des filles Saint-Thomas, une société de fçens de lettres qu'elle appelait ses paroissiens parmi lesquels on comptait Chauvelin, Voisenon, Sainte-Palaye, Piron, Bachaumont, qui lui apportaient les nouvelles du jour. Dans son salon deux registres étaient ouverts, l'un servant à l'inscription des nouvelles peu sûres, l'autre à celle des faits reconnus véridiques; deux fois par semaine, Bachaumont faisait des extraits (2) de ce journal. On soupait quotidiennement dans un des salons de la paroisse.
Tout Paris abondait chez le prince de Léon, qui recevait avec le plus grand air du monde la meilleure compagnie, on y soupait gaiement, onyjouait toutela nuit, tout en se demandant comment le Prince pouvait suffire à tout, avec les seize ou dix-sept mille livres dont il jouissait. M. de Léon était d'humeur peu égale, mais il avait de l'agrément dans l'esprit; la Princesse liait infiniment aimable par sa gaieté et son enjouement.
Le meilleur souvenir que j'ai gardé de celte époque est celui des' soirées de la Reine. Ayant eu l'honneur d'être admis^ pendant trente ans, dans la société intime
(1) Bachaumont liabilait avec elle. — Quelle clait la nature de leurs relations? Grlnim qui les a connus, se contente de dire :
« Bachaumont vivait depuis sa jeunesse dans la société de Mme Doublet dont il avait été l'amant, si je ne me trompe... »
(■J) On trouve de ces extraits, véritables Nouvelles à la Main, dans plusieurs bibliothèques de Paris, à IWrsenal, pour les années 17:39 et 1740. à la Mazarine (n<">2-177'.»), à la Bibliothèque Nationale (17:33-1730).
de la l'eue reine, comme protégé par son auguste fils, comme grand ofticier du roi son père et commandant dans ses états et comme ami intime, «lès l'enfance, de M"° la duchesse de Villars, chez laquelle la feue reine venait très souvent après souper, souvent la reine et celle qu'elle honorait du nom de son amie me demandaient des cantiques et des traductions de psaumes ; souvent même elles m'imposaient de faire ce travail et j'aimais à leur obéir. Le zèle, l'amour du prochain, la rehgion la plus pure régnaient dans leur àme, et leur société, animée parles charmes de leur esprit, mettait bien facilement à son ton ceux qui jouissaient de l'honneur d'y être admis : un badinage modeste et riant se mêlait quelquefois aux leçons les plus respectables, dans cette société dont la plus légère médisance était bannie, je suis obligé d'avouer que je méritais quelquefois qu'on me donnât pour pénitence l'ordre d'accorder ma très faible musette, aux sons de la harpe du psalmiste.
C'est ainsi que je fis le cantique suivant (1 ; pour une petite retraite où les saintes de mes litanies allaient prier et secourir les malheureux :
Lieux déserts exempjts d'alarmes Je vous préfère à la Cour, J'y répands de douces larmes.
J'v viens chanter mon amour.
(Ij Je crois devoir cilt-r ce cantique, qui, de l'aveu même de son auteur, n'« d'autre mérilc que d'avoir été fait à propos, et de montrer le ton qui régnait dans la société intime de la Reine.
SOUVENIRS DU COMTE 1»K THLSSA.N lo
l'uisse le Dieu qui m'oatlamine Redoubler nos saints désirs !
Seul il verse dans mon ùme La source des vrais plaisirs.
Aimable et clière Papette (1).
Viens m'animer par ta foi, Cherchons Dieu dans sa retraite, Viens l'adorer avec moi.
Chantons sa beauté parfaite.
Chantons ses attraits vainqueurs Et donnons-lui tous nos cœurs.
Grand Dieu, source de la vie, Descends, ma voix t'y convie; Marie, Amable (-2), Amalie (:^j Désirent mourir pour toi.
Aimable et chère Papette, Viens m'animer par ta foi, Cherchons Dieu dans sa retraite Viens l'adorer avec moi.
C'est avec la même franchise que le pénilenl des saintes de la Cour avoue avoir sacrifie à la divinité du jour, c'est-à-dire à la favorite.
Quelquefois, le meilleur des maîtres, auprès duquel j'ai eu l'honneur d'être élevé depuis l'âge de treize ans, et qui m'avait fait colonel à seize, me pressait de faire quelques vers.
Eh! comment aurais-je pu désobéir?
{{) Nom que le maréchal de Villars avait donné à !^a belle-fille.
(2) M°ve de Villars.
(3) Mme de Saint-Florentin.
ir» SOUVENIRS DU COMTE DE TRESSAN
Un jour que jo l'avais suivi à Fontainebleau, je fis les vers suivants. M. de Voltaire me les arracha, fut les porter aux cabinets et le lendemain ils furent publiés.
A MADAME DE POMPADÛUli
Moins ambitieuse et plus belle
Que Diane et que Gabrielle, 0 vous qui conservez, au milieu de la Cour,
Un cœur à l'amitié fidèle,
Apprenez qu'on a vu l'amour
Eflacer d'un coup de son aile Les chiffres qui paraient cet antique séjour. D'une main il formait une chaîne éternelle Et de l'autre il gravait le nom de Pompadour ! !...
Je fus fort bien traité dans les cabinets après ces vers, même je le fus comme un profane dans celui de Madame de Y... (1), et je fus condamné à la longue et pénible traduction du cantique d'Ezéchias ; j'eus beau représenter que celui de Rousseau était un chefd'œuvre: tant mieux, dit-on, du ton le plus sévère qu'on put prendre, la meilleure punition est celle d'humilier l'amour propre. Rimaillez sans répliquer.
Certains esprits rigoristes trouveront peut-être que le comte de Tressan fit œuvre de courtisan en se faisant le chantre de la maîtresse du Roi, mais n'avait-il pas pour excuse l'exemple que lui donnaient les grands seigneurs de la Cour, qui tous. Princes et Ducs, sacri-
(Ij La duchesse de Villars.
SOUVKiNlltS bU COMTK DÉ TUESSAN 17
fiaient à qui mieux mieux à la Marquise, briguaient l'honneur d'être de tous les voyages de Gompiègne et de faire partie de sa troupe de comédie, qui n'avait pas tardé à se compléter quoiiiue pour s'y voir admis il fallut avoir passé précédemment avec quelques succès sur des théâtres de société.
Yoici les noms des acteurs choisis :
MM. le duc d'Orléans, le duc d'Ayen, le duc de Nivernais, le duc de Duras, le comte de Maillebois, le marquis de Gourlanvaux, le duc de Goigny et le marquis d'Entraigues.
Mesdames : la duchessse de Brancas, la marquise de Pompadour, la comtesse d'Estrades, la comtesse de Marchais (1).
Les auteurs furent Voltaire, Grébillon et Gresset.
La comédie de V l-Jnfanl prodifjuc fut la première qui fut jouée.
La comédie du Mcchanl, de Gresset^ vint après.
Le but de Mme de Pompadour, en choisissant ces deux pièces, avait été de saisir le seul moyen qu'elle avait d'obliger Voltaire et Gresset.
Les chasses de Louis XV et d'autres circonstances décidaient de l'intervalle que l'on mettait d'une représentation à l'autre. La troisième annéC;, la troupe renonça à jouer la comédie pour composer son spectacle entier d'opéras et de ballets. Les répétitions se faisaient chez Mme de Pompadour, et commençaient pendant le voyage de Fontainebleau. On disposait à
(1) Parente de Mudainc de l'ompadour, depuis comtesse d'Anffivillers.
Versailles le Ihéàlre sur lequel on faisait en arrivant les répétitions générales.
Les danseurs étaient :
M. le marcjuis de Couiianvaux, le comte de Langeron, M. le duc de Beuvron, M. le comte de Melfort.
La troupe n'offrit, dans ses premiers débuts lyriques, de ressources en acteurs pour le chant que :
Mme la duchesse de Brancas, Mme de Pompadour et M. le duc d'Aven.
On joua successivement Bacchus et Erigone, de la Brucre, Ismrnée , de Monlcrif, Er/lc , de la Garde, Àlmusis, liagonde, etc.