‹ Souvenirs du comte de Tressan, Louis-Elisabeth de La Vergne, d'après des documents inédits réunis par son arrière-petit-neveu, le marquis de TressanChapitre 6 sur 32 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

La Reine dans son intérieur. — Surnom du comle d<^ 'J'ressan. — Anecdote racontée par le comte d'Argenson. — Portrait de Marie Lcczinsiia par le président llénault, — Les idées nouvelles se propagent dans la noblesse et le clergé. — Femmes philosophes. — Héfutation de VUom.7ne-inuchine do la Mellrie. — Voyage de 'SI. de Tressan en Italie ; rappelé en France par la gtierre de la succession de Pologne, il prend part aux campagnes de 1733 et 173'». — Il assiste aux sièges de Kehl et de Philipsbourg, où il est blessé.

Le tuii qui régnait dans le cercle intime de Marie Leczinska {toutes de'votes qu'étaient la Reine et ses dames), n'avait rien de trop sévère ou du moins perdait beaucoup de sa gravité, quand M. de Tressan y était admis.

C'était l'usage, dans la société de celle époque, de donner des petits noms aux gens; Madame de Tencin qui avait distribué des noms de bêtes à ses amis appelait le comte son mouton; ce surnom fut changé par la Reine en celui de Petit train dans les circonstances suivantes :

Un jour qu'il arrivait de l'armée après une campagne fort périlleuse, la Reine lui demanda :

« Eh bien ! mon pauvre mouton, vous avez couru bien des dangers. Avez-vous un peu pensé à vous? Oui, Madame, répondit-il à Sa Majesté, je n'ai point oublié que je servais mon Dieu, mon Roi et ma

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patrie. — Mais le moral, comment va-l-il ? — Madame, il va son petit train.

Et le nom lui en resta ainsi qu'il l'a dit lui-même, avec cette grande bonhomie qui était le fond de son caractère. « Lorsque par des exhortations saintes on espe'rait faire de moi un homme de bien, j'avais avec raison l'humilité de dire que je n'osais faire de grands pas, de peur d'avoir la honte de retourner en arrière, et que je priais qu'on me laissât aller mon petit train. Ce petit train là paraissait si lent, que le nom m^n demeura dans la Société. »

Je ne puis faire autrement que de raconter l'anecdote suivante, dont l'authenticité nous est garantie par le comte d'Argenson : « On disait que les Houssards feraient des courses dans les provinces et approcheraient bientôt de Versailles, la Reine dit : « Mais si j'en rencontrais une troupe et que ma garde me défendît mal?... — Madame, dit quelqu'un, Votre Majesté courrait grand risque d'être houssardée.

Et vous, M. de Tressan, que feriez-vous? — Je défendrais votre Majesté au péril de ma vie. — Mais si vos efforts étaient inutiles? — Madame^ il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son maître : après l'avoir défendu de son mieux il se laisse tenter d'en manger comme les autres. »

Et d'Argenson ajoute : « La Reine est si bonne qu'elle ne fit qu'en rire. Le lendemain, Tressan vint au dîner de la Reine et lui fit des mines et elle à lui, et le lorgnait pendant tout le dîner (1),

fi) Mémoires du comte (VArrienson, tome IV, page 80.

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Le président llrnault, dans ses mémoires, nous fait le portrait suivant de Marie Leczinska :

« La Reine, écrit-il, ne vil point an hasard, ses journées sont réglées et remplies :

La matinée se passe dans des prières et des lectures morales, une visite chez le Roi, puis (juelques délassements.

Ordinairement c'est la peinture, qu'elle n'a jamais apprise et l'on peut voir ses tableaux car on ne le croirait pas.

L'heure de la toilette est à midi et demi, la messe et puis son dîner. J'y ai vu quelquefois une douzaine de dames, elle leur parle à toutes. Son dîner fini, je la suis dans ses cabinets, c'est un autre climat, ce n'est plus la Reine ; c'est une particulière. Là on trouve des ouvrages de tous genres^ de la tapisserie, des métiers de toute sorte, et pendant qu'elle travaille elle a la bonté de raconter ses lectures.

La Cour se rassemble chez elle, vers six heures, pour la cavagnole, son jeu favori, et sans risquer d'aussi fortes sommes que le Roi à ce jeu, cela devait monter assez fort pour être une véritable dépense. Elle soupe à son petit couvert; quand ce n'est pas chez la duchesse de Luynes (i), elle va chez elle vers les onze heures jusqu'à minuit et demi.

Elle se plait dans cette petite intimité (2) qui se

(1) Le duc de Luynes raconte qu'en 1747 la Reine a soupe chez la duchesse cent quatre-vingt-dix-huit fois.

(2) L'inlimité de la lieine se composait : des duchesses de Luynes, de Mazarin, de Villars, de Nivernais, de Grammont et de

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réduit à cinq ou six personnes, sans que jamais la médisance ou les intrigues de cour pénétrent dans la conversation de ce ce petit cercle, que la Reine honore de sa présence ; l'esprit et la gaîté y régnent toujours. »

Les moments du comte de Tressan se partageaient entre Versailles, où il était de toutes les fêtes, la garnison (1) où il remplissait son service avec autant d'exactitude que de zèle, Rouen et Gaillon où il se disait le premier vicaire de son oncle et où il eut l'occasion de se lier avec le Cat, l'un des plus savants anatomistes de son siècle.

On a souvent reproché au comte de Tressan d'avoir épousé les idées nouvelles, il imitait en cela beaucoup de gens de sa qualité. En effet courtisan de Louis XV, familier de la Reine, habitué de ces soupers composés de princes, de femmes aimables et de philosophes, il vivait ainsi que tous les grands seigneurs, hommes d'esprit et de goût, qui, mêlés aux écrivains et aux artistes, établissaient une fusion entre l'aristocratie et la littérature.

La noblesse se mettait donc d'elle-même à la tête d'un mouvement libre et généreux et professant la

la comlcssu d'Egmuiil ; du duc et du cardinal de Luynes, du cardinal de Teiicin, du cardinal de Holian, du comte de Maurcpas, du comte d'Argenson, du président llénault. du comte de Tressan et de Monlcrif.

(1) Le comte de Tressan avait él6 nommé lieutenant en second au régiment de cavalerie du ]\o\ (le 0 février 171'.»), puis mcstre de camp du régiment d'Orléans par faveur du régent. Ce brevet 'du 13 octobre IT^'î) est un des quatre premiers que Louis XV accorda.

tolérance la plus libre pour les lioinines et pour les choses, elle croyait à cet idéal de justice, d'égalilé et de liberté sans se douter qu'elle contribuait pour sa part à la ruine du vieil édifice social.

Il y avait à celle époque des femmes philosophes : certaines grandes dames, types nouveaux de la société française, professaient des idées libérales.

Lisez les lettres de Mesdames d'Egmont, de la Marck, de Croy, de Boufflers, de Mcsmes, de Luxembourg, adressées au Roi de Suède Gustave III, vous verrez avec quelle vigueur de pensée et quelle fougue de style ces dames s'expriment (1;,

L'Encyclopédie semblait avoir gagné le clergé, des prêtres montaient en chaire oubliant de faire le signe de la croix, supprimant toute prière et faisant de leur sermon une sorte de conférence (2) et ne voyons-nous pas de nos jours des prédicateurs (et d'un grand talent) aussi inconscients des théories dangereuses qu'ils émettent, lorsqu'ils font l'apologie du socialisme chrétien !

M. de Tressan était loin d'être ce que l'on peut appeler un dévot, mais il était fervent dans ses croyances, et ses amis les plus intimes savaient qu'il ne pouvait concevoir qu'il y eût des matérialistes et des athées. On doit donc croire que ce fut dans toute la sincérité de son cime que le comte de Tressan écrivit ce qui suit :

'1) Gttstnve III et la Cour de France^ par M. A. Geffroy. (2) Bachaumont nous apprend que cela s'appelait : prêcher à la grecque.

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« V Homme-machine de la Meltric ayant paru, un de mes amis mcrrivit à ce sujrl cl mcn laisail Tapologie, j'agis selon mon cœur et selon les principes inébranlables dans mon âme, en suivant l'ordre que la sainte Société me donne, de répondre à celte lettre par une réfutation de cet ouvrage (1). »

Cette réfutation lit grand bruit, les philosophes s'en émurent, celui d'enlre eux qui s'en montra le plus froissé fut Helvélius, ce philosophe qui publia un livre intitulé V Esprit. Dans cet ouvrage qui renverse toutes les idées de morale, l'auteur prétend réduire toutes nos facultés à la sensibilité physique et prouver que l'homme n'est guide dans tous ses jugements et dans toute sa conduite que par l'égoïsme. Pour se venger Helvélius prétendit que, si M. de Tressan avait véïwiéV Homme-machine, \\ ne l'avait fait que pour plaire à la Reine.

0 J'aime beaucoup votre personne, répondit celuici, mais vous auriez dû pour le bien de la société faire un bail (2) de plus et un livre de moins. »

Par ses talenls, ses connaissances, son tact parfait et sa grande amabilité, le comte de Tressan semblait destiné à la carrière diplomatique, aussi fut-il choisi pur M. de Chauvelin, garde des sceaux et ministre des

'ly La réfutation de t Homme-machine est donnée in extenso à la fin de cet ouvrage.

(2) Le comte de Tressan fait allusion ici à la charge de fermier général obtenue à vingt-trois ans par Helvétius. Celte place lui valait cent mille livres de rente. — Helvélius avait épousé M"" de Ligniville, femme charmante, dont la maison était le rendez-vous d'une société choisie.

SOLVENIHS nu COMTE HK IHKSSAN %)

affaires étrangères, pour arcompagner en Italie M. de Bissy, ambassadeur à Parmes.

Le jeune diplomate parcourut ainsi les principales villes d'Italie où il reinit le meilleur accueil, entre autres à Turin où sa famille avait émigré pendant les troubles de la Ligue. Les Tressan se trouvaient d'ailleurs allic's à la Maison de Savoie par le mariage d'Isabeau de la Vergue avec un prince de Savoie. Aussi fut-il traité par Yictor-Amédée et toute sa Cour avec une distinction particulière.

A Parmes, M"'" la duchesse de Modènc, tille du Régent, ne fit pas un accueil moins distingué au comte de Tressan. Le duc de Saint-Aignan, alors ambassadeur à Rome, le présenta au pape Clément XII qui, pendant sa nonciature en France, avait été fort lié avec l'évêque du Mans et l'archevêque de Rouen. Sa Sainteté admettait souvent le comte de Tressan à ses audiences particulières ; ayant appris la mort de l'archevêque de Rouen, le Saint Père lui dit :

« J'avais projeté de le faire cardinal^ et si vous voulez entrer dans l'état ecclésiastique, je disposerai tout de façon que vous puissiez un jour parvenir à cette dignité. »

La perspective de la pourpre romaine ne tenta pas beaucoup M. de Tressan, qui, pénétré de reconnaissance, remercia le Saint Père et répondit qu'il était attaché à la carrière qu'il avait embrassée.

a Ce fut à Rome, nous dit le comte, que je pris du goût pour les romans de chevalerie en feuilletant les manuscrits en langue romane dont je trouvai une magnifique collection à la bibliothèque du Vatican.

iH\ SOUVENIRS nu comte de thessan

A mon arrivée à Rome, j'avais élé déjà douloureusement éprouvé en apprenant la mort de ma mère ; aussi, lorsque la nouvelle de la perte de mon bienfaiteur, l'archevêque de Rouen, vint me frapper, ma santé, déjà fort ébranlée, n'eut pas la force de supporter ce nouveau coup. Je tombai dangereusement malade et dus rentrer en France.

« Je n'étais qu'imparfaitement guéri lorsque la guerre éclata contre l'empereur, qui s'opposait à la seconde élection de Stanislas ; je n'en fis pas moins la campagne de l'armée du Rhin en qualité d'aide do camp du duc de Noailles.

ft Dans la campagne suivante, j'assistai à la bataille d'Ettinghen; les maréchaux de Berwick, de Noailles et de Belle-Isle voulurent bien m'accorder des marques d'estime et de confiance.

« J'étais également au siège de Philipsbourg, et je pus me convaincre dans ce siège que les héros comme les autres hommes sont sujets à la caducité. Il n'y avait plus dans l'armée ennemie que l'ombre du prince Eugène ; il avait survécu à lui-même et il craignait d'exposer sa réputation, si solidement ébranlée, au hasard d'une dernière bataille.

« Tn jeune homme audacieux aurait attaqué nos retranchements qui n'étaient qu'à peine ébauchés; lorsque l'armée vint à Wisenthal, nos troupes étaient si proches de Philipsbourg, que la cavalerie n'avait pas assez de terrain pour se mettre en bataille entre la ville et le camp sans souffrir énormément de la canonnade. Elle n'avait qu'un pont de communication sur le Rhin, et, en cas qu'on eût emporté le retranche-

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ment, toute rarmée, qui n'avait point de retraite, aurait péri infailliblement. Nous n'en prîmes pas moins Philipsbourg.

« Le jour où le maréchal de lierwick fut tué à la tranchée, je fus blessé en même temps que mon ami le marquis de la Faye. C'était un homme de beaucoup d'imagination et d'esprit; il était fils de M. de la Faye. capitaine aux gardes^ homme d'un vrai mérite et d'une mère aussi vertueuse que belle. Cependant ils furent indignement traités dans les fameux couplets attribués à Rousseau.

« Le pape Clément XIl des princes de Gorsiny, qui avait été très longtemps nonce en France, me demanda des nouvelles de toute la famille de la Faye, avec le plus grand intérêt, en 1733, et m'en fit l'éloge. Le frère de M. de la Faye était très riche, très aimable et faisait des vers charmants, tenait une très bonne maison et vivait dans la meilleure et la plus haute société. Ce même la Faye, qui fut blessé et tomba dans mes bras au siège de Philipsbourg, a été tué depuis, à la tète d'un régiment d'infanterie, au siège de Gènes.

« Une autre perle bien sensible pour moi est celle de V,. le marquis de Charost, mon ami inlime^ qui fut tué en i73o, à Clausen, à la tête du régiment de la Couronne, et ce qui doit être une leçon éternelle pour les militaires, dans les affaires de nuit, il fut (né par une décharge de son régiment, à la lêlo duquel il arrivait pour l'empêcher de tirer. »

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