QUARTIER GÉNÉRAL DE WASHINGTON
Le lendemain y le général Washington devait se rendre à West-Point; il me permit de raccompagner. Le comte de Charlus, qui venait d'arriver pour rendre ses devoirs au général et passer quelques jours avec son ami M. de la Fayette , vint aussi avec nous. Nous traversâmes , par des sentiers assez difficiles , la montagne au revers de laquelle se trouve le plateau entouré de hauteurs escarpées où l'on avait construit des blockhaus et élevé de fortes batteries^ pour barrer le cours du fleuve à la faveur de la sinuosité causée par l'avancement de cette espèce de promontoire. Après avoir visité les forts et passé en revue la garnison, comme le jour baissait et que nous allions monter à cheval , le général s'aperçut que M. de la Fayette, à cause de son ancienne blessure, était très-fatigué : « Il vaut mieux, nous «dit-il, que nous retournions en bateau; la « marée nous secondera pour remonter le couce rant. >i Un canot fut promptement armé de bons rameurs et nous nous embarquâmes. Le froid devint excessif. Nous n'avancions à travers les gros glaçons que charriait le fleuve qu'en les écartant et faisant continuellement vaciller le bateau. Une neige épaisse, l'obscurité de la nuit, rendirent bientôt le danger plus pressant et la manœuvre plus difficile. Le canot se remplissait d'eau. Nous longions les rochers qui bordent la
56 RETOUR A RHO0E-1SLAND.
rive droite de l'Hiidson, entre fVest^Point et New'fVindsor, et au pied desquels il est impossible d'aborder. I^ général Washington , s'apercevant que le patron du canot était fort effrayé, dit, en prenant le gouvernail : a Allons, mes en- « fants, du courage; c'est moi qui vais vous con- « duire, puisque c'est mon devoir de tenir le i< gouvernail. » Après avoir, avec peine, refoulé dans ce passage le courant et les glaçons, nous abordâmes le rivage, et nous fîmes à pied encore une lieue pour arriver au quartier général.
De retour à Rhode-Island, où M. de Rochambeau faisait embarquer, sous les ordres du baron de Viomesnil, un détachement de ses troupes (i,5oo hommes environ), à bord de l'escadre, pour les transporter à la baie de Chesapeak, je fus chargé d'aller à New-London , petit port sur la côte du Connecticut , en face de la pointe de Long-Island et du mouillage de l'escadre anglaise, l'observer de plus près pendant que lavçôtre se préparait à sortir. Les Anglais , décidés à se maintenir dans ce mouillage, périlleux à cause des coups de vent fréquents, avaient dépassé leurs vergues et calé leur mât de hune. Cette précaution et leur sécurité montraient assez qu'ils ne soupçonnaient pas la sortie prochaine de notre escadre; M. Destouches, qui, depuis la mort de M. de Ternay, avait pris le commandement et ar-
COMBA.T ENTRE LES ESGA.URES. 5']
boré son pavillon sur le Duc de Bourgogne , profita d'un vent frais de nord-est pour mettre à la voile , le 8 mars. L'amiral Arbutnoth le suivit de près , et parut , presque en même temps que l'escadre française, à la vue des côtes de la Virginie. Le i6, les deux escadres s'étant aperçues à seize lieues dans la baie de Chesapeak , elles se préparèrent au combat. Les Français commencèrent par virer vent devant, par la contre-marche, évolution que l'escadre anglaise exécuta une demiheure après. Ils virèrent une seconde fois par la contre-marche pour éviter les écueils de la côte, dont la bordée les approchait trop , et ils reprirent l'amure à bâbord. L'escadre anglaise continua de courir à bord opposé, en forçant de voiles, et, au moyen de l'avantage de marche qu'elle avait sur les vaisseaux français, elle ne tarda pas à s'élever de manière à pouvoir leur passer au vent; alors elle revira dans les eaux des vaisseaux français. Jusqu'à ce moment, le chevalier Destouches, persuadé que l'issue la plus heureuse dont il pût se flatter le laisserait toujours dans l'impossibilité de remplir son objet, avait manoeuvré sans éviter ni rechercher le combat. Mais voyant que les Anglais allaient atteindre son arrière-garde , il se décida à aller à leur rencontre. Il revira vent arrière par la contre-marche, et fit signal a son chef de file de porter sur celui de la ligne ennemie